‹ Voyage de la Jeannette [microforme]Chapitre 99 sur 148 · APE · texte numérisé non relu

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A six heures du soir, quand nous faisons halte pour souper, nous avons gagné, en plus, trois milles vers le sud. La graisse de phoque, employée en guise de combustible, nous fait perdre beaucoup de temps : on ne peut repartir qu'à huit heures. Le vent a passé à l’est; la glace s'ouvre rapidement, quelquefois au sud, quelquefois à l’ouest; à dix heures, deux autres milles sont ajoutés à l'étape; mais la brume nous environne et je donne l'ordre de camper sur un vieux champ. Thermomètre, à

16, — Lever à six heures; déjeuner à sept. Vent nord-est. Température, —3°,5, On charge les bateaux. En route à huit heures un quart. Rue: journée. Vers le nord, d’abord, à la recherche d’une allée conduisant au sud-ouest: ensuite il faut serpenter çà et là, pour s'arrêter court à onze heures, avant d'avoir fait deux milles.

Je grimpe sur le plus haut morne, et n'apercois que deux ou lrois flaques d'eau; pas le moindre chenal. La glace semble sur le point de tomber en miettes, mais les vents du nord-est la licnnent fortement contractée. À midi, je réussis à prendre une latitude : 76°2', moins loin vers le sud que je ne lespérais: à 36" seulement du cap Emma! La seule chose à dire de la longitude, c'est que, le 13, nous la relevions au N. 12"E.: d'après mon estime, nous serions à quarante milles de l'ile Bennett, À une heure, on repart, on se traine à pas lents vers le sud-ouest, un mille peut-être, pour faire halle à quatre heures, La banquise n’est plus qu’une carcasse de glace entre les interstices de laquelle nous risquons fort de perdre transports el chargements, J'espère que le vent va changer. Atlendons: mais, après comme avant souper, la brise reste au même point: la neige tombe er lourdes averses: aucun chenal ne s'est ouvert; je donne l’ordre de décharger les bateaux et de les amarrer près de nous. Une autre station dans nos sacs de nuit mouillés : Demain, serons-nous plus heureux? Sondages, 19 brasses 1/2, Élape, trois milles sud-ouest (?).

17, — Lever à cinq heures, déjeuner à six: brises légères de l'ouest, Départ à sept heures quinze. À onze heures trente,

nous avons fait à la voile huit milles, qui nous en donnent six dans la direction voulue. Ici, un vaste champ nous barre la route; mais une étroite veine d’eau court tout autour: dans l'espoir qu’elle va s’élargir, j'ordonne la halte du diner. En effet, à midi quarante-cinq, nous passons sans encombre, et naviguons de telle allure qu'à cinq heures et demie j'inscris six autres milles à notre actif. La banquise se dilate comme par magie: de nombreuses allées s'ouvrent sous un léger vent du sud-ouest. M. Collins tire deux fois, et sans succès, un ogouk sur la glace. Beaucoup de phoques se montrent près du lieu choisi pour le souper, mais nos coups de feu n’ont pas le moindre résultat. Au sud, apparence de terre, brouillard, clairières. Sondages, 16 brasses. Départ à sept heures quinze; jusqu'à neuf heures trente, avance de trois milles au sudouest. Total de la journée, quinze milles. Campement.

18, — Lever à cinq: déjeuner à six. Temps calme. Thermomètre, — 4°, On réussit à tuer et à saisir un phoque. Départ à sept heures dix: la roule est tellement difficile qu'à neuf heures trente on n’a fait qu'un mille vers l’ouesi. La jeune glace nous donne beaucoup d'ennuis; il faut la briser à coups de gaffe: j'essaye d’y haler les embarcations, mais sans plus de succès. Un de nos hommes tombe à la mer à travers la lame traitresse qui la recouvre, il plonge jusqu'aux épaules avant qu’on puisse le repêcher. Deux passes dans lesquelles nous voulions nous engager, se sont recloses dès que l'avant du cotre y a été introduit : il a fallu reculer en toute hâte. La glace se meut eà et là sans direction déterminée et sous l'influence d'une forte pression. A neuf heures trente il faut s'arrêter: on prépare le phoque : nous dinons; les nuages s'écartent quelque peu: une légère brise souffle du nord-ouest. A midi et demi, on repart, la glace s'ouvre sous l'influence du vent, et, chose singulière, vers l’ouest-sud-ouest et le sudest, Nous choisissons la première de ces routes.

Mais, à ma grande surprise, ces clairières se referment presque aussitôt. La glace est toute en rumeur; par deux fois nous avons failli être pris au piège. Enfin nous retrouvons la bonne direction, mais pas pour longtemps, et, quoique la flollille navigue gaiement devant cette belle brise, nous n'avons fait que six milles au sud-ouest à cinq heures du soir, où là

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DANS LES EMBARCATIONS. 523 glace nous force à nous arrêter encore. Le vent fraichit en bourrasques. Baromètre, 749 millimètres (temp., —0°,6). Thermomètre, — 4°. Je me décide à camper ici. Demain montrera si j'ai été sage. Nulle passe utilisable. Pousser les traineaux sur cette glace molle me semble hors de question. Et Dieu sait si je suis impalient de marcher !

Ce soir, nous finissons le pain; depuis deux jours, on ne sert plus que 15 grammes de Liebig. Nous n'avons maintenant de café qu’au déjeuner. On boit du thé aux autres repas. Je fais démonter le traîneau n°1.

19. — Le vent hurlait el menaçait d'enlever nos tentes bien longtemps après minuit, et, près de notre banc, la glace se mouvait avec rapidité; l'équipage du deuxième cotre et celui de la baleinière ont dû déménager à la hâte. Lever à cinq heures; déjeuner à six. Légère brise du nord-ouest. Thermomètre, — 2°,8. Départ, sept heures dix. A midi, nous avions déjà dix milles. Dès neuf heures vingt, tant d’eau se montre partout, que nous sommes peut-êl'e sur la mer libre. Espérant naviguer lout le jour et, si possible, la nuit, j'arrête la pelite flotte près d’une île de glace, où nous recueillons la neige nécessaire à nos repas; ces vingt minutes de halle ont été bien vite regagnées, car le vent continue à fraichir et nous pousse à la vitesse de deux milles et demi à l'heure. Le traineau démonté hier a été placé dans le cotre; l’autre est suspendu à l'avant; nous n’aurons plus à les remorquer, ce qui compliquait terriblement la manœuvre des embarcalions ; celui de Chipp est en travers de l'arrière du second cotre; Melville a le sien sur ses bossoirs : je donne l’ordre à ces deux officiers de ne suivre d'aussi près que possible, et nous partons. Pour la vremière fois, on dinera dans les bateaux.

Au moment où nous nous asseyons pour prendre notre repas, je vois le petit cotre amener sa voile, et son équipage le déchargeant à grand'hâte. Nous élions engagés dans un chenal étroit qui s’est encore diminué après le passage des deux premières embarcations. Je donne l’ordre de s'arrêter, je lis signe à la baleinière d'imiter nos mouvements; on s’amarre à la paroi, on finit de diner. Le vent a sauté au nord-est; la “ace semble arriver sur nous de tous les points de l'horizon. Je ne pouvais rejoindre Chipp sans mettre notre cotre en péril;

b24 VOYAGE DE LA JEANNETTE.

lui n'aurait pas demandé mieux que de venir au plus vite: mais de midi à trois heures et demie il ne cesse de décharger, recharger, lrainer son embarcation sur la glace, la remettre à l'eau, la haler, manœuvrer à la gaffe. Quand il est enfin près de nous, j'apprends que, chose grave, une voie d’eau s’est dé. clarée dans son bossoir de bäbord. Il tire son cotre sur le banc ct aveugle le trou avec le fer-blanc d’une boite de Liebig. En nous arrétant pour prendre de la neige, nous avions trouvé 9 brasses; naturellement, nous pensions approcher de la terre : cet élernel brouillard nous empêchait seul de l'apercevoir. Mais ici la sonde me donne 15 brasses. Ou nous étions sur un haut-fond, ou le plomb avait touché quelque avancée de la banquise.

Celle glace qui nous a environnés si subitement lourbillonne et s'amasse comme dans un lit de marée. A mesure que nous avancons, le vent passe à l’est, et bientôt nous nous trouvons au milieu de fleuves de débris, entre lesquels, par inslants, nous voyons la grande mer libre.

Ces courants nous obligent à faire voile vers le sud-sud-est. Au sud et au sud-ouest, on apertoit une lisière de glaces disloquées, puis la banquise elle-même. A sept heures trente, nos embarcations avaient tellement de dérive que nous élions forcés de gouverner beaucoup plus près du vent que ne l'était la route que j'aurais désiré suivre. On ne pouvait distinguer de terre : mais notre champ de vision est singulièrement limité; le ciel a un aspect menaçant; nous sommes tellement chargés qu'il y aurait péril à continuer la marche.

Le second cotre a embarqué une grande quantité d’eau; il faut l’en débarrasser; il est nécessaire aussi, surtout si nous sommes sur le point de gagner l'Océan, d'opérer des changements et des réductions dans la cargaison de nos trois baleaux. Je donne l’ordre de décharger ceux-ci, de les haler sur la glace et de dresser les tentes. A peine avons-nous fini, qu’une lerrible Lempête de l’est fond sur nous et souffle furieuse pendant toute Ja soirée. Thermomètre, —3. Sondages, 14 brasses 1,2: fond de sable.

20. — Lever à cinq heures. Déjeuner à six. A l'ouvrage à sept. Brises fraiches avec rafales de l’est. Thermomètre, —3: On commence les préparatifs dont j'ai parlé hier; on vide les

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