‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionale (volume 2)Chapitre 4 sur 26 · BETHLÉEM · texte numérisé non relu

BETHLÉEM

de mort, qui eoTironne immédMtemeDt et de toutes parts Jérusalem, que le spectacle change ; la vue est rafraîchie par une nature riante, belle et fertile. Presque partout , en Judée , on est au milieu des rochers; mais ici les intervalles qui les séparent sont bien cultiyés ; une grande quantité d*arbres , des vignes très-belles y sont plantées. On voit une complète métamorphose, et Ton fait avec plaisir la réflexion que la nature est en harmonie avec les souvenirs que ce lieu fait naUre ; car ces souvenirs se rattachent à des espérances qui devaient se réaliser pour consoler le monde.

lia population de Bethléem est, presque en totalité , composée de chrétiens. Je me rendis au couvent des franciscains. Une longue ouverture, partagéant les murs du monastère du haut en bas, prouvait le danger imminent auquel il avait échappé peu de mois auparavant, à la suite d*un tremble^ ment de terre. Nous entrâmes, comme il est d'u* sage dans ces couvents , par une porte revêtue en fer, offrant un passage qui 9 tout au plus trois pieds de hauteur. Ces précautions indiquent les périls qui menacent constamment les bons habitants de ces demeures. Immédiatement après avoir franchi la porle, on entre dans une église bâtie par jainte Hélène. Quarante-huit colonnes d'ordre corinthien , placées sur quatre lignes , la décorent : elle n'est plus consacrée au culte divin ; mais c'est

miitini. 4fSr

nû b«au moDUinent de la piété de la mère de Conttaotin.

Les moines me reçurent avec les soins dont les ehrétiens d'Occident sont Tobjet dans tous les mor* nastères de l'Orient. Je m'empressai d'aller ylsiter le lieu où Jésus-Christ reçut le jour. Ce sanctuaire, laissé en commun aux trois cultes , est ouvert à la fois aux moines grecs, arméniens et latins. Il a le caractère qui convient an grand événement dont il fut le théâtre. Tout y porte le cachet d'idées douces et riantes. C'est une grotte souterraine , à sept ou huit pieds plus bas que le terrain environnant. On montre le lieu où Jésus-Christ naquit , celui où la Vierge reçut la visite des mages.

II y a , dans chacun des lieux, des autels, ton* jours couverts de fleurs. Â Jérusalem on sanctifie les souffrances, la douleur et la moh de Jésus-Christ : ici on sanctifie sa vie, sa Jeunesse et l'espérance.

Près du sanctuaire, et communiquant avec lui , est une grotte, où saint Jérôme se retira, où il enseigna , mourut et fut inhumé. Son corps ne s'y trouve plus : ainsi que ceux des saints les plus illustres , il a été transporté à Rom'e. ,

Tout cet ensemble produit une profonde impression religieuse. On est pénétré d'un sentiment naturel de piété , et l'on s'abondonne aux réflexions que doit inspirer le lieu où fut le berceau de celui qui opéra la réforme du monde.

. Non loin encore , est une autre grotte renom* mée, où l'on dit oue la sainte Vierge se cacha ., avant sa fuite en Egypte , pour mettre à Tabri son Hls, au moment du massacre des enfants , ordonné par Hérode. Elle est située au milieu d*un terrain blanchâtre , auquel on attribue une vertu particulière : quelques parcelles de cette terre , mises dans la boisson des nourrices, ont la propriété de leur rendre , dit-on , le lait dont elles sont privées. Du haut du tertre où cette grotte est située, on montre, â Porient, un vallon où les bergers furent avertis par les anges que Jésus venait de naître. C'est aussi laque Satll se rencontra avec David j qu'il poursuivait. Celui-ci , maître de la vie de rennemi. qui l'accusait injustement, la respecta, et prouva ainsi son innocence.

En venant à Bethléem on m'avait fait voir un puits, qui s'appelle encore aujourd'hui le puits des rois : on ditl^ue les mages s'y arrêtèrent en venant adorer Tenfant Jésus, et que c'est de là qu'il tire son nom. A chaque yas, sur cette terre sainte, on entend prononcer des noms de l'ancien et du nouveau testament; et, si les récits ne sont pas toujours d'une exactitude historique rigoureuse , l'histoire est au moins appliquée à tous les lieux qu'on parcourt.

Jjfs fêtes de Noël , qui sont particulièrement celles de Bethléem , y sont célébrées avec une pompe

COUVERT DB SAlirr-JtAll. 40

extraordinaire. On y a conservé Tusage du moyen âge de représenter les mystères sur un théâtre» Des enfants jouent les r61es des différents person* nages de l'histoire sainte : habillés comme ceux dont ils portent les noms , ils figurent successive^' ment le divers tableaux rappelant la naissance de Jésus-Christ. L*annonciation faite à Marie, psi^' l'ange Gabriel , commence le drame ; viennent en-> suite la grossesse de Marie et la naissance de l'enfont divin . et la pièce finit au massacre des innocents. Si j'avais consenti à prolonger mon séjour dans le couvent, les moines étaient disposés à me donner une représentation de leur pieuse comédie.

Après avoir reçu rhos^italité des moines franciscains, et dtné dans leur couvent, je partis pour me rendre à celui de Saint-Jean. Il est situé à deux heures de marche environ. Ce couvent est bâti dans le lieu même où naquit saint Jean-Baptiste : la grotte qu'il habitait est devenue ùA sanctuaire , et a reçu de riches ornements. On y remarque de fort beaux bas-reliefîs , d'un tral|Bil espagnol. Il semblerait que ce couvent est l'objet de l'affection particulière de cette nation ; les moines qui s'y trouvent , en plus grand nombre que Hans les autres monastères , sont tous espagnols.

Le couvent de Saint-Jean est une véritable forteresse. Ceux qui l'habitent ne pouvaient autrefois dormir en sécurité que sous la protection de ses

80 lâivsAuoi.

épaiMes murailles , et des portes de 1er par lesquels les on y pénètre. Depuis le gou?ernement de Hébémet-Ali, il en est autrement ; mais TOrient est si siy'et aux révolutions , qu'il est sage de ne pas sa relâcher des soins que commande la prudence.

De ce côté le pays est bien cultivé; là où il y a des terres cultivables, elles sont mises en valeur; partout on Yoit des arbres et des Tignes. A deux heures, plus au nord, sont les anciens réservoirs deSalomon, travail considérable , dont j'ai déjà parié, et qui donnait de l'eau à Jérusalem.

Des hauteurs qui dominent le couvent, on me montra le lieu où , suivant la tradition , prêcha saint Jean, et celui où sainte Elisabeth fiit visitée par la Y ierge , lorsqu'elle était enceinte. De là aussi on découvre le comQiencement de la vallée de Thérébinte, où David , enfant , tua le géant Goliath, avec une fronde , et mit en fuite les Philistins. Enfin on aperçoit dans le lointain une grande masse de ruines sur une hauteur. C'est le tombeau des Machabées , de ces héros qui rendirent la li* berté à leur pays , le défendirent contre les rois de l'Asie, et qui furent le bouclier et l'épée d'Israël.

Après une journée consacrée à cette excursion, d'un intérêt toigours soutenu , nous reprîmes la route de Jérusalem. Nous passâmes près du mo-> nastère grec de Sainte-Croix. U a été bâti , dit-on , au lieu même où fut coupé l'arbre qui servit à

JilCSALUt. 51

foire rinstrument du supplice de Notre-Seîgneur» En nous rapprochant de la tille , nous retrou-» Tàmes la misère et la dévastation. Une circonstance particulière venait encore faire ressortir ce triste tableau. La révolte , quoique complètement réprimée , avait laissé des traces de brigandage , et quel* quefois des voyageurs étaient arrêtés. C'est un crime irrémissible aux yeux de Méhémet-Ali , et les mesures les plus sévères et les plus promptes sont prescrites pour le punir. Aussi quatre hommes qu^on en accusait ayant été saisis , un interrogatoire avait suffi pour démontrer leur culpabilité : la condamnation s*en était suivie , et l'exécution avait eu lieu immédiatement après le prononcé du jugement. Pour l'exemple, les quatre hommes suppliciés devaient être exposés sur la grande route , aux quatre portes principales de la ville. Le corps de chacun d'eux était étendu par terre, la tête placée sous l'un de ses bras. L'exécution avait été faite la veille : déjà des chiens itévoraient le cadavre qui était près de la porte Jaffa ; des oiseaux de proie, placés à une petite distance, semblaient attendre impatiemmant que leur tour arrivât de prendre part à cet horrible festin.

A cette occasion , je raconterai comment se font les exécutions dans presque tout TOrient. Excepté dans les grandes villes, il n'y a pas d'exécuteur des ' hautes-œuvres, en titre d'office; mais un sabre est

53 JÉlOSALUt.

destiné aux supplices. Quand un condamné doit périr, on tire ce sabre du fourreau, on le met entre les mains du premier homme que Ton rencontre dans la rue, et on lui ordonne de s'en servir. Souvent la maladresse de l'exécuteur prolonge la torture du patient; mais enfin, â force de renouve* 1er ses efforts, il parvient à remplir la tâche qui lui a été imposée , et la tète du coupable finit par être séparée de son corps.

Le Sa septembre, de grand matin, je me mis en route pour faire mon excursion à la mer Morte et en Tîsiter les bords, ainsi que ceux du Jourdain* L*aatorité du pacba était déjà si bien rétablie, que je pus sans danger, et sous l'escorte du gouverneur, ou pour parler plus exactement, du cheik-el-beled de Jéricho, entreprendre ce voyage.

Nous traversâmes la chaîne des montagnes de la Judée, par la route la plus directe, en suivant d'abord celle de Jéricho pendant deux heures et demie, et prenant ensuite à droite. Une heure après nous avions atteint le bord de la plaine, au point où elle a le plus de largeur, et nous nous reposâmes au couvent ruiné de Giarath, qui est situé à son centre. Nous y fîmes une halte, et en deux heures nous arrivâmes sur les bords du lac Asphallile. Nous i 5

54 xn Hom.

avions employé six heures environ à parcourir la distance qui le sépare de Jérusalem.

Il est difficile de se faire une exacte idée de Textrème aridité de ces montagnes. Pas la moindre végétation; des rochers calcaires éblouissent la vue; une chaleur dévorante consume le voyageur , un silence profond l'attriste. Ce paysage n'était animé que par une multitude d'oiseaux de proie , attirés parles cadavres des chameaux et des chevaux, dont l'armée égyptienne avait jonché le chemin lors de son passage, en poursuivant, au delà du Jourdain, les insurgés qu'elle avait vaincus.

' Cependant on voit dans ces montagnes des ruines qui annoncent qu'autrefois elles étaient habitées, et l'on trouve des constructions d'une granile Importance, (jui supposent une accumulation de moyens d'exécution. A en juger par la largeur des conduits qui resteni encore , un bel aqueduc menait des eaux abondantes dans la plaine de Jéricho. Des citernes sont placées dans divers endroits : une, entre autres, d'un travail magnifique, d'une maçonnerie soignée , et qui a une profondeur de plus de soixante pieds, et dont les autres dimensions sont en proportion ; enfin on voit des traces de puissance et de grandeur passées, là où il ne reste plus de moyens d'existence pour un seul homme.

il faudrait faire des recherches étendues poor

déterminer i quelle époque se rapportent ces mines, et qui créa les édifices dont elles montrent les restes. Il m'est démontré que le pays lui-même a subi une rérolution aussi grande que les ourrages des hommes dont il était couvert.

11 pleut beaucoup en hirer dans les montagnes, mais l'eau disparaît aussitôt; elle s*écoule en suivant les lits des torrents qui se dirigent vers la mer Morte, où elle s*engloutit dans la terre, si complètement qu'il n'en reste pas lâfplus faible goutte pour les besoins de ceux qui traversent ces pays, aussitôt que la belle saison est revenue.

Dans la plaine voisine, au contraire , il ne pleut jamais ; sa pente est régulière et continue, constam* ment avec la même incliiiaison jusqu'au bord de la mer Morte. £lle se compose d'un cable terreux » très-fin et très -meuble. Quoiqu'il n^ pleuve pas, cette plaine est extrêmement jremuée par les eaux : d'abord par les torrents qui la traversent et la sillonnent, et qui roulent quelquefois de grandes masses d'eau; puis aussi par des. écoulements 9PU** terrains qui surgissent partout, détrempent les terres et transforment toute sa surface en boue,, de manière à rendre les chemins tout à fait imprati-* cables, depuis la fin de décembre jusqu'au mois d'afril. Cette boue est si liquide que l'action du vent s*7 fait sentir : en l'agitant avec force, il la ride et la dessèche, et, lorsqu'elle est devenue plus

66 H» nom.

consiltante, y laisse des traces yisibles et darables de son passage. Les eaux, en 8*infiltrant, produisent des cavités auxquelles succèdent des éboulements , et la terre s'achemine ainsi yers la mer Morte.

Tout le {[lacis que forme cette immense plaine est déchiqueté vers son extrémité , et laisse à dé« eouvert quelques parties de terrain plus solide et de rochers isolés. Quelquefois la terre ressemble à de la cendre qu'un volcan y aurait jetée. Il se trouve, ça et là, des sources salines qui, en s'éeoulant, dé^ posent du sel marin, que l'on trouve à l'état concret. Dans la suite des siècles, toutes les terres seront entraînées dans le lac Asphaltite, et le diminueront beaucoup, si elles ne le comblent pas en totalité. «

Je reconnus que les eaux de la mer Morte sont telles que les royageurs les ont décrites : leur pesanteur est à celle des eaux douces commes onze est à neuf. Elles sont salées et amères à un point qu'il est im^ssible d'exprimer , et répandent une odeur particulière et désagréable qui frappe l'odorat. Elles sont gluantes, et, quand on les touche, il est difficile de^détruire Feffet qu'elles produisent sur la peau; lorsqu'on s'y baigne, on ne peut y plonger à cause de la force avec laquelle elles se. soulèvent. Il est probable que la mer Morte ne nourrit point de poissons, du moins on n'en voit aucun

MER XORTE. 57

lur ses bords, et, Jusqu'à deux cents pas, je n*ai pas aperçu un seul oiseau, ni à sa surface, ni à quel* quedistance.

Je pris de cette eau, que j'emportai avec moi; des poissons de mer, qui y furent mis en arrivant i Alexandrie, périrent en deux ou trois minutes. Ainsi, c'est avec raison qu'elle porte le nom de mer. Morte: elle refuse la vie à tout ce quelle touche.

Il ne peut y avoir aucun doute sur la cause qui forma la mer Morte : c'est l'ouverture d'un volcan qui lui donna naissance. Indépendamment des récits de la Bible et des traditions qui s'y rattachent^ tout porte ce caractère, et le pays entier est rempli de matières combustibles et bitumineuses.

Avant la catastrophe qui en changea l'uspeet , le Jourdain avait son embouchure dans la mer Rouge. On peut suivre le vallon par lequel les eaux s'écoulaient, et l'on reconnaît que tous les affluents, tous les lits des torrents, sont dans cette direction. Les feux qui embrasèrent la contrée produisirent un gouffre où les eaux se précipitèrent; e|les éteignirent le volcan, et, leur niveau ayan| baissé , elles formèrent parleur accumulation, eette masse d'eau empestée qui compose aujourd'hui la mer Morte.

Je côtoyai son bord occidental jusque près de l'embouchure du Jourdain , et je remontai la rive droite de la rivière. Jusqu'à une lieue , dans cette saison , son lit est envahi par les eaux de la mer.

9S JÉBICHO.

Arrivé h Fendroit où Jésus-Christ fut Iraptisé , un peu au-dessous de celui où les Israélites passèrent le fleuve, sous le commandement de Josué, Feaa avait repris sa saveur naturelle ; le Jourdain ne roule pas alors plus d*eau qu^avant son entrée dans le lac de Tibériade.

£q quittant les bords de la mer Morte, je me dirigeai sur Jéricho; la portion de la plaine que je traversai pour m'y rendre était de même nature que celle que j'avais parcourue le matin ; il n*y avait ni culture, ni troupeau; on ne voyait qu'une végétation médiocre et sans emploi.

J'arrivai à Jéricho au commencement de la nuit*^ Ce village a trente maisons environ* Autrefois , c*é* tait une ville riche et peuplée; elle fut la première conquête du peuple de Dieu quand il entra dan« la terre promise. Des ruines assez étendues , et qui donnent du mouvement au terrain, indiquent ce que Jéricho fut jadis. Aujourd'hui, il y a encore des jardins, quelques champs cultivés i et on pourrait y trouver des éléments de richesses ; mais partout où l'homme nç trouve ni sûreté ni protec* tion , il s'éloigne, et les efforts de la nature , qui ne sont ni secondés ni dirigés, restent sans effets utiles. Cette plaine , que l'Ecriture appelle la plaine des palmiers , est privée maintenant de cet arbre précieux , dont les produits considérables ef variés servent puissamment au bien-être des peu*

FONTAINE D'ÉiJS£8. $9

pies qui le cultivent. 11 est probable qu'un changement dans le climat l'a fait disparaître , car il exige si peu de soins , donne de si grands bénéfices sur les bords de la Méditerranée , que les peuples de rintérieur de la Judée n'auraient pas sans doute renoncé Volontairement à cette culture.

Nous traversâmes Jéricho, et j'allai établir mon camp à un mille plus loin, sur un tertre plu« élevé, au-dessus de la fontaine d'^Élisée, et au-des^ sous de la montagne où Notre Seigneur passa quarante jours dans le recueillement et la prière.

La fontaine d'Elisée est abondante; c'est une source de fond dont la température est de vingt degrés cinq-dixièmes centigrades. Cette eau e^t bonne à boire, quoique d'une saveur peu agréable; on dit que le prophète Élisée«la purifia avec du sel , et , par ce moyen , la conquit aux besoins de l'homme. Elle serpente dans la plaine et vient h Jéricho : elle pourrait servir puissamment à fertiliser le pays , et être employée à des arrosements; mais , sous l'administration turque , des idées d'amélioration lie pouvaient venir à personne. Le bien-être appelle les regards , éveille le cupidité du pouvoir ; aussi, dans cette malheureuse Syrie, qui n*a cessé d'être en proie aux exactions des par chas et de leurs subordonnés , tout est ruiné, ou tombe en ruine; je n'ai pas aperçu une seule maison neuve , pas une seule en construction ,

60 rONTAIIfS d*£lisék.

pas même en réparation : tout va en se dégradant jusqu'à ce que la mort et le néant surviennent. Le gouvernement de Méhémet-Ali promet à ce pays un meilleur avenir, et ce que j'ai vu était l'expression du régime passé, régime qui, depuis tant d'années, est le sort de tout l'Orient.

La fontaine d'Elisée présente un phénomène assez singulier à l'œil. Le sol de son bassin est couvert d'une multitude de coquiUages très-légers que les jets de la fontaine élèvent à six pieds environ ; arrivés à cette hauteur , ils retombent, puis remontent de nouveau, de manière que ce mouvement de bas en haut se renouvelle sans cesse. L'explication de ce fait est facile : la direction du jet, qui porte en haut les coquillages, étant un peu oblique, l'action de la pesanteur les ramène à terre aussitôt que , par leur élévation , la force qui les poussait se fait moins sentir ; iis roulent alors et reviennent sur l'orilice , où le jet les reprend de nouveau et les fait recommencer leur mou« vement.

Sur le bord de la fontaine , j'ai cueilli de ce fruit dont tous les voyageurs ont parlé , sous le nom de pommes de Sodome./ Assez beau extérieurement, il a la couleur et l'apparence d'un petit citron ; mais il est d'une saveur amère : l'intérieur est rempli de grains noirs, qui se détachent facilement. L'arbuste est épineux. On a eu raison de

HOar BB LA QUABARTAINB. 01

troaf er qae cet arbre , et le fruit qu'il porte , tout rimage du monde.

Au-dessus de nos tentes était la montagne de la Quarantaine, objet d*une dévotion particulière. Son sommet est éleyé de deux mille deux cents a deux mille quatre cents pieds. Une église y est Mtie ; au pied est un ancien couvent ruiné. Le flanc de la montagne est escarpé et déchiré sur plusieurs points. Des cavernes et divers travaux, exécutés par les hommes, annoncent qu'elle a servi de retraite à des solitaires , dans les temps de la primitive Église et du moyen âge. A peu de distance de cette montagne , et à sa base, on trouve les restes d'un aqueduc et d'autres constructions assez considérables. On m'assura que , sur le plateau. Il sa partie la plus haute, il y a une source pareille à celle d'Elisée , et que ces eaux s'écoulaient par cet aqueduc.

Après nous être reposé, par une bonne nuit, des fatigues extrêmes de la veille, nous contemplâmes, au point du jour , la magnifique vue qui se développait sous nos yeux : la plaine de Jéricho tout entière , le cours du Jourdain , les bords de 1^ mer Morte et les montagnes d'Arabie , qui forment comme un grand mur vertical. M. de Chateaubriand donne une idée exacte et juste de ces montagnes : u On ne distingue au sommet , dit-il, pas la motn- » dre cime; seulement, on aperçoit, çà et Ib, de

69 MORT DB Ik QUABARTAIinB.

)» légères infle:f*ions , comme si la main du peintre :> qui a tracé cette ligne horizontale sur le ciel eût » tremblé en quelques endroits»»

Le 23 septembre, nous reyinmes à Jérusalem, et nous Yimes encore de nouvelles ruines sur le chemin. Ibrahim-Pacha Tenait d'entrer dans la ville. II avait quitté son camp de Salsk, où il avait accompli la répression des rebelles, et reçu léiir sou<mission. J'aurais vivement regretté de quitter la Syrie sans l'avoir vue, et je profitai avec empressement de l'occasion que m'offrait sa présence. J'allai donc lui faire visite le âtS au matin.

ibrahim-Pacha logeait hors des murs de la ville, sur la montagne de Sion. Il faisait sa demeure dans un ancien monastère, bâti sur le lieu doublement célèbre, où étaient placés les tomt>eaux de David ^t de Salomon , et où se passa la cène du Christ avec SCS apùtres. Il y avait un camp de cavalerie dans le voisinage , mat» aucune troupe ne montait

la g^rde â la porte dn cmitcbL Une abiCMe abiidiie de haie et la plus siude sioqilîctté sont dans les gvùls et les halHtndes dUmUm-Paciia; il tient â ce que diacon poisse librement rapprocbcr, el à ne montrer ni crainte ni défiance.

Je ftis frappé de son peu d'entourage. Parvenu à une grande salle, située au premier étage, je trouTai quelques officiers de son élatnnajor : pré- Tenu de mon arrivée, il sortit, vint au-deranl de moi et me fit entrer dans son appartement particn* lier arec le comte de Brazxa et mon interprète- Le mobilier de sa chambre ne se composait que d'un simple divan, et d*nn lit en fer à Teuropéenne. Nous nous assîmes, et je lui dis que je me réjouissais d*avoir eu, avant de partir, les moyens de feire sa connaissance. Il me répondit qu'appelé à Jérusalem pour quelques afiFaires, et sachant que mon séjour devait être fort court, il avait hâté son arrivée, afin de me voir. Son accueil fut flatteur et gracieui, notre conversation facile; elle dura une heure. Mon interprète traduisait , le sien debout écoutait, prêt à rectifier le mien.

Ibrahim-Pacha me parut avoir un esprit vif, un grand sens, de la galté et beaucoup de finesse. Ses manières, quoique simples et même presque vulgaires, ne manquent pas d'une sorte de dignité : son regard est expressif et perçant, et son sourire spirituel. Ibrahim-Pacba est d'une extrême corpu-^

JiRUSALIll. 65

lenoe, quoiqu'il n'ait guère plus de quarante ans; mais cette obésité ne nuit en rien à son aetinCé qnî est très-grande. Il est dur i lui-même, supporte les fatigues et les privations sans peine, et paie d'exemple à la guerre ; il a les qualités et le caraetère du soldat.

Notre entretien fut varié et n'eut aucun objet particulier. Il me fit des compliments sans affectation, et reçut les miens avec une modestie qui paraissait naturelle et sincère. Il me parla beaucoup de Napoléon, des principales campagnes que j'avais faites; je lui parlai des siennes en Syrie et dans l'Âsie-Mineure. Loin de chercher à en exagérer les difficultés, il sembla plutôt les atténuer, en rabaissant beaucoup la valeur des ennemis qu'il aTait vaincus. G*est un homme qui a beaucoup de détermination et de courage, et qui ne se laisse pas abattre par les obistacles et les dangers. Il Ta prouvé plusieurs fois, mais d'une manière particulière dans la guerre qu'il a faite dans l'Hedjaz, où , au début <le sa carrière , il se tira à force d'énergie d'une position qui semblait désespérée. -

Au moment où je le vis , Ibrahim-Pacha venait de sortir d'une crise fort grave. Ses troupes n'étaient pas réunies , quand une insurrection éclata daos les cantons de Naplouse et de Jérusalem, Elles éprouvèrent de grandes pertes par les attaques inopinées qu'elles eurent à soutenir,. et en raison

M jtiiWAKni.

de la confiance trop grande arec laipielle marehaient ses détachements. Il fat obligé de te retirer dans Jérusalem, mais enfin il Tint à bont de réprimer la réroUe et de maîtriser le pays.

Cet exemple doit lui prouver quMl est dans son intérêt de conduire la Syrie par l'opinion plutM que par la force ; que l'emploi de celle-ci doit être rare et accidentelle , et qu'il faut que les Syriens trouvent leur bien-être dans l'ordre de choses dont ils dépendent aujourd'hui , afin qu'ils s'affectionnent au pouvoir qui les régit : sans quoi l'acquisition de cette province, qui était» pour M éhémet-Ali, comme le complément nécessaire de l'afFermisse* ment de son autorité, deviendra la cause immédiate de sa ruine.

Un des points d'appui, sur lesquels le gouvernement nouveau doit fondre sa puissance , est placé dans le Lii»an. La population chrétienne qui s'y trouve a tout à redouter du fanatisme des Turcs, et tout à gagner sous un gouvernement fort et toléran^Elle l'a senti lors de la révolte de Naplouse, et l'émir Beschir l'a maintenue dans des sentiments conformes aux intérêts de Méhémet-Ali. Elle a fortement contribué à retenir dans le devoir les pays qui sont restés tranquilles, et a arrêté un incendie qui menaçait d'un embrasement général. 11 y a dans les Maronites les éléments nécessaires pour faire quelque chose de compacte , dont Mé-

JtBUSALIM. 07

kémet-Âli pourra se serrir comme d'un utile contrepoids, el dont, avec son habileté démontrée, il saura tirer un grand parti.

Je m'occupai , avant de partir de Jérusalem , de déterminer l'élévation de la chaîne des montagnes de la Judée. C'est près de cette ville que se trouve le point de partage des eaux qui coulent d'une part dans la Méditerranée, et de l'autre dans la mer Morte, c'est-à-dire, dans le bassin de la mer Ronge* Je choisis pour point d'observation la montagne de l'Ascension qui domine Jérusalem et tout le pays, sauf quelques pitons isolés. Je trouvai cette hau* teur de sept cent quarante-sept mètres au-dessus de la Méditerranée. Je ne pus pas faire d'opération pour déterminer les hauteurs respectives de la mer Morte et de la mer Méditerranée; mais d'après quelques indices, et les différences de température, aux heures correspondantes, je peux supposer qui} la mer Morte est de cinq cents mètres au-dessous du mont de T Ascension, et par conséquent de plus de deux cents mètres au-dessus de la Méditerranée.

J'aurais pu donner des détails plus circonstanciés sur Jérusalem et faire une plus ample description du pays; mais j'y ai renoncé après avoir relu l'itinéraire de M. de Chateaubriand. Il m'a découragé; moins éloquent, je n'aurais pu être plus exact. C'est donc à ce bel ouvrage que je renvoie ceux qui voudront s'instruit*e davantage. J'oserai

68 JÉRUSALEK.

cependant le contredire sur un seul fait : la popu-* lation de Tandenne Jérusalem. Les limites de cette ville, lorsque Titus en fit le siège , sont connues* On ne peut être en dissentiment sur l'étendue de son enceinte; cène fut jamais celle d'une grande ville. Sa plus grande longueur n'excédait pas quinze cents toises , et il est impossible de concevoir dans un tel espace une population assez considérable pour éprouver les pertes dont font mention les historiens. Onze cent mille Juifs ont péri , disent-ils, pendant <1b siège. Comment se seraient remués, et comment auraient pu exister plusieurs millions d'individus sur une surface aussi bornée. Il y a donc évidemment erreur. La Judée était sans doute tout autre qu'elle est à présent : le pays avait une physionomie différente, il était fertile et productif; depuis Salomon le commerce l'avait enrichi, sa population était nombreuse ; elle avait pu former des armées et résister aux rois de l'Asie , avant de combattre les Romains. Mais, en résultat, tout y éiait et ne pou^tert y être que*sur une échelle médiocre; et établir des^nombres tels que ceux que je viens d'indiquer , c'est autoriser à douter de tous les ré* cits qui les accompagnent, et à suspecter, ou la véracité , ou les lumières de ceux qui , les premiers, se sont livrés à de pareilles exagérations.

Je'quittai Jérusalem le cœur plein des émotions involontaires qui l'avaient subjugué pendant mon

JÉBV8ALBX. 69

séjour dans les saints lieux ; leur puissance s'exerçait autrefois sur des populations entières qui s'y rendaient en masse : aujourd'hui , elle n'agit plus que sur quelques rares voyageurs qui viennent les visiter; mais l'ardeur religieuse qu'ils inspirent est toujours la même, et cette foi vive , eette pieuse ardeur qui enflamment toutes les sectes, réagissent sur les étrangers et se communiquent aux hommes les plus indifférents. Entraîné , comme malgré soi, dans les -passions de ses co-religionnaîres, on est disposé à s'occuper de tout ce qui fait l'objet de leur sollicitude , et à s'associer à leurs intérêts, li'itnagioation doit cependant se fatiguer à la longue des sensations trop multipliées qu«t causent les noms révérés de l'histoire sainte. Je voudrais qu'ils Défassent pas ainsi prodigués, qu'on les fit intervenir seulement à Toccasion des événements qui eu sont dignes, des grandes actions des prophètes, de la naissance, de la mort de Notre-Seigneur , et des principaux miracles qui ont marqué son passage sur la terre. En les bornant à cet emploi , il resterait un champ plus libre aux sentiments religieux. Abandonnés à eux-mêmes, ils s'élèvent. La véritable piété, au contraire, est éprouvée par des citations multipliées , par des récits mesquins et apocryphes qui rappellent trop les événements journaliers et vulgaires. On vit trop familièrement, et, pour ainsi dire, dans une intimité trop facile,

70 JÉIOtAUV.

ayec ces grands noms que tant de siècles Séparent de nous , et que notre vénération entoure dès Ten* fance. En se bornant à un petit nombre d'indica* lions matérielles , on leur laisse toute leur magie et toute leur autorité. Plus d'une fois, J'ai été impor^ tuné et froissé quand des récits futiles sont v€kius me distraire des méditations profondes que les lieux que je voyais m'avaient inspirées, et auxquelles je m'abandonnais avec charme. Les moines, en gé«néral gens d'un esprit borné et d'une fol' aveugle , abaissent , par des légendes qu'une tradition incertaine a consacrées , la grandeur du sii(jet qu'iU traitent, et diminuent Tintérèt qu'il fait naître* Peut-être leur langage produit-il sur le vulgaire un effet différent , et contribue-t-il à établir aur lui leur puissance. Quant à moi, il me parait plus fait pour éloigner du but que pour en rapprocher i si j'habitais Jérusalem, je fermerais l'oreille à tous ces récits prolixes ; je voudrais vivre dans le silence et le recueillement, et nourrir mon esprit de la lecture des livres saints et des inspirations de mon cœur.

Je partis de très-grand matin , k 2S septembre; mon intention était de me rendre à Jaffa dans la même journée*

Après aroir parcouru le rayon de cette z6ne déserte qui enrironne la rille tout à la fois sainte et eoupable, je me trouvai dans des Talions étroits, mais habités et cultivés. Je passai en vue^ etassex proche du village de Môdin , où sont les vastes ruir nesque déjà j'avais aperçues des hauteurs de Saint- Jean. C'est là que vécurent les Machabées , c'est là qu'ils furent ensevelis et que leurs tombeaux ont été élevés*

Pendant six heures nous ne quittâmes pas les montagnes, 0% nous trouvâmes plusieurs beaux villages. Là oii il n'y a pas d'habitants , la terre se couvre spontunément d'une végétation vive et gé-

Page 1