‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionaleChapitre 1 sur 42 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Après le long voyage que je venais d'accomplir, le repos m*était nécessaire , et le sud de l'Italie, où j*avais abordé , me conviait à m'y livrer. Objet de la curiosité de toute l'Europe , cette contrée m'était à peu près inconnue ; j'avais â peine entrevu Rome h l'époque de la paix de Tolentino : jeune , comme je l'étais alors, livré tout entier à cette fièvre que donnent les délices de la guerre , l'amour de la gloire, les songes de la fortune et le goût des plaisirs , je ne pouvais tirer aucun fruit de mon séjour è Rome. Ville de méditation, d'étude et de souvenirs, elle est difficilement appréciée par ceux 5 1

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dont la Tîe est concentrée dans les jouissances du présent et l'espoir de Tayenir. Mieux en rapport maintenant avec les dispositions de mon esprit , je pris la résolution d'y demeurer quelque temps. Je n'avais non plus jamais yu Naples , cette terre où Dieu semble avoir accumulé tous les biens dont il peut combler les hommes, et je consacrai une année â visiter à loisir ces deux pays.

L'aspect de Rome et les impressions qu'il produisit en moi ne répondirent point d'abord à mon attente. Revenant d'Orient et l'esprit encore plein di souvenir de ces gigantesques monuments égyptiens qu'un climat conservateur a respectés à trarm la succession des siècles , je trouvais sans beauté les ruines dont l'eneelnte de Rome est remplie : des masses informes de maçonnerie et de briques, vèilà ice qui attire et fixe les regards , el sans le premier Colysée , le Panthéon et les aqueducs, le voyageur ne verrait rien qui soit un indice de la jpuissance et de la splendeur de Rome

^ Le superbe édifice élevé par les modernes, Saint- Pierre , ce temple vraiment digne de l'Éternel , le plus immense ouvrage des temps voisins du nôtre.

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s'emparerait seul de rimagination : cfaef-d*œu?re , auquel tous les arts ont concouru et qu'ils ODt dé* eoré de leurs merTeilles , il ne saurait lasser Fad* miration. Un regret fient cependant s'y mêler; 1^ style gothique aurait été mieux en harmonie avec la sublime destination de ce monument : sombre et grave, ce mode d'architecture provoque à la médi* tation et au silence , excite k la religion. A Saint* Pierre , un éclat importun rappelle avant tout le luxe du monde et celui des beaux-arts : nos sain^ mystères ne veulent point de ces pompes éclatantes, ,

Sans doute Rome offre l'image de l'Église vieterieuse comme Jérusalem celle de riglise humiliée et souffrante; mais dans son triomphe même, l'Église ne doit point être privée du caractère) propre à la religion chrétienne , qui a sanctifié la tristesse, le recueillement et la douleur.

C'est donc la Rome moderne et catholique qui frappe d'abord le voyageur; mais chaque journée que l'on y passe, sans affaiblir les sensations premières, en vient créer de nouvelles : on ne peutvivre à Rome sans se souvenir bientôt qu'habitée par les maîtres du monde , elle fut le théâtre de

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mille rétolutious dont à chaque pas les circon« stances se retracent à la mémoire.

Ctst à Rome en effet que le sort de tous les peuples s*est décidé. Cette ville, fondée sous les auspices de la violence et delà soif du butin et dont les commencements furent si faibles, ne tarda pas à devenir le sommet d*un ordre social qui embrassa le monde et. donna aux Romains l'empire universel, tant est forte une agrégation dont les éléments restent toujours lïnis ! £t cependant que de fréquentes dissensions intérieures ! Mais leurs résultats furent constamment favorables à la puissance publique, parce que le peuple, toujours vainqueur dans sa lutte contre les patriciens , n*a* busa jamais delà victoire; et, chose admirable, plusieurs fois devenu maître absolu de la république, il abdiqua volontairement le pouvoir pour le remettre à ses rivaux, plus capables queluid*en faire usage dans l'intérêt commun : modération étonnante et qu'on ne conçoit guère aujourd'hui.

Il était dans les destinées de Rome d'appeler tou« jours sur elle les regards de l'univers. A peine elle eût perdu l'empire fondé par les armes que l'opinion l'investit d*uue nouvelle autorité qui semble

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invincible et dont les actes les plus marquants, les plus habituels furent une opposition a la tyrannie des forts, un combat au profit des faibles.

Âujourd*bui Rome, capitaledela chrétienté, asile ouvert à toutes les infortunes , offre à chacun les charmes inexprimables d'une do.uce liberté pratique. On s*y livre aux recherches historiques , et dans des promenades ordinairement favorisées par un beau ciel, ou va reconnaître les lieux qui furent célèbres : c*e8t alors que les moidres débris parlent à rimaginatioq , et si Ton a d'abord été surpris du peu de choses importantes que Ton découvrait , après quelques mois on est étonné de l'abondance des richesses qu'on rencontre.

L'étude de Rome est donc un objet du plus vif intérêt. Toutefois , malgré l'ardeur et l'attrait avec lesquels je m'y suis livré , malgré les plaisirs que ces travaux m'ont fait goûter, je] ne crois point qu'il m'appartienne d'en rendre comptel Que dire de nouveau et d'intéressant après cette foule de voyageurs instruits qui pour la plupart ont écrit sur Rome, qui tous ont gaixlé le souvenir de leur» propres sensations? 11 y aurait trop de présomption â élever la voix.

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Cest aux artistes d'un ordre lupéneur à parler des meryeilles que les beaux-arts ont produites dans cette yille où leur génie semble régner sans partage. Pour Thistoire de l'antiquité , c'est aux savants dont la ?ie a été consacrée k éclaircir. ses mystères qu'il faut avoir recours si l'on yeut s*éclairer. Un homme du monde doit suivre les traces de l'un d'eux, et courber son esprit sous l'autorité des décisions du maître qu'il s'est choisi, car si ses réflexions personnelles lui inspirent quelques doutes, il ne pourrait donner de base solide à ses opinions qu'après s*ètre livré à de longues re« cherches et h des études souvent au-dessus de' ses facultés.

Ne pouvant apporter aucune lumière nouvelle, il vaut mieux garder le silence ; et cependant l'état social de Rome , qui ne ressemble à rien de ce qui existe ailleurs , mériterait d'être décrit. Mais indé* pendamment de ce que chacun a pu l'apprécier , diverses considérations m'imposent Tobligatton de renoncer à en faire le tableau.

Je me tairai également sur Naples. Comment ose* rais-je essayer de peindre un pays dont le caractère propre est de réunir toutes les beautés éparses dans

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les autres parties du monde? Majestueux accidents de la naturiB, charmes d*uo climat maguifique, as* pect de la mer qui agit si puissamment sur Tâme ; souYenirs qui entraînent Tesprit vers les méditations et les mélancoliques rêveries; populatioq immense , active , laborieuse , on y trouve tout , et tout y est si extraordinaire que le seul sentiment de Texistence suÇKt souvent au bonheur.

Quant aux antiquités, elles portent à Naples un autre caractère qu'à Borne : elles se rattachent sans doute au domaine de l'histoire, mais leur intérêt spécial est d'enseigner les mœurs et |es habitudes journalières des temps passés.

La découverte d'Herculanum et plus tard celle de Pompela^ ont donné , s'il est perfnis de s'expri* mer ainsi, le moyen de prendre l'antiquité sur le fait. Les habitants de ces villes riches et prospères, surpris tout è coup par une horrible catastrophe et frappés de mort au milieu du mouvement de leurs affaires et de leurs plaisirs, ont laissé leurs maisone telles qu'ils les occupaient quelques instants aupa« rayant.

On retrouve leurs ameublements , les ustensiles dont ils se servaient, tous les détails de leur rie

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domestique, et ils soot si différente des nôtres que nous avons peine à les comprendre. On admire cependant l'élégance et le bon ^ûi dont les objets les plus vulgaires sont empreints, etl'on est étonné qu'on y ait consacré des formes et des ornemente à peine en usage chez nous au milieu des somptuosi* tés de notre luxe moderne.

Mais une sensation qu'un voyageur doit rechercher, c'est celle que produit l'aspect de Pompela au milieu d'une nuit d'été qui n'est éclairée que par les feibles rayons de la lune. Dans le jour, on distingue trop visiblement les effete de la destruction ; par le clair de lune , les masses seides apparaissent, et ces masses, qui se composent de colonnes, de théâtres, d'arcs de triomphe, d'amphithéâtres, de lignes continues d'édifices bordant les rues, non-seulement s'offrentavec toute leur beauté réelle , mais encore embellies et grandies par cette semi-obscurité qui permet de les entrevoir et non de les juger. Et puis le Vésuve est placé si près , le Vésuve qui semble menacer de son réveil prochain, d'un désastre semblable à celui qui, il y a dix-sept cent cinquante-huit ans, lit disparaître Pompela en peu d'heures, engloutit ou dispersa ses habitants^

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combla son port et recula les rivages de la mer ! Dans le silence de la nuit , Tesprit , fortement excité, se reporte par une pente naturelle et pleine d'attraits vers ce qui fut alors ; il se plait à refaire le passé, à en créer le tableau ; sous la puissance de ses illusions, les morts sortent de la tombe, ils re* prennent une vie nouvelle , et pendant quelqijes instants les rêves de l'imagination revêtent l'appa* rence de la réalité.

Si j'ai cru inopportun de parler de Rome et de Naples, il n'en est pas de même de la Sicile. Ce royaume, qui fut célèbre dans l'antiquité, est placé aux confins de l'Europe; il a été visité seulement par de rares voyageurs , et par conséquent il est peu connu : mille rapports se contredisent à son égard. Les uns, se rappelant son ancienne prospé* rite et ce qu'il pourrait être, en font la plus l)elle contrée de la terre; d'autres, ne voyant que sa misère actuelle, calomnient ses mœurs et le rejettent injustement dans le cercle de la barbarie.

Il y a comme de tous les pays du bien et du mal a dire de la Sicile; il y a surtout à peindre une situation exceptionnelle ignorée et qu'il peut être intéressant de connaître. C'est ce qui me décide à

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publier cet appendice à mon voyage en Orient. Mais avant que de commencer mes récits, il est bon de donner une idée générale du pays et de présenter un résumé rapide de son histoire.

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