SUR LA SICILE
Nul doute que la Sicile n'appartint autrefois au continent : rstna , contînoation de la chaîne des Apennins, tenait à la terre ferme, et un cataclysme l'en aura séparé. Souyent de longues chat- Dés , après s'être ahaisséer, se relèyent à leur extrémité et présentent les points les plus élerés de leur développement au moment où elles sont prêtes â se terminer. Il en est ainsi pour les alpes d'Alhanie et de Gréée : elles finissent par une vaste presqu'île qui rappelle le sud de l'Italie avant qu'une secousse souterraine ne rompit risthme par lequel laSicilese rattachaité la Galabre.
Quand cet isthme fût brisé , le pays devint la plus grande lie de la Méditerranée , et les contre-
IB EssAt mstontQtt
forts du monl Etna formèrent, en s^épanoitissant , les différents bassins qui la composent. Sa forme triangulaire , déterminée par les trois caps principaux qui s'avancent dans la mer , fit désigner la Sicile par divers noms empruntés à sa configuration.
Nonimée d*abord Trinacria et Triquetra , sous les Romains, les anciennes médailles lui donnaient pour symbole trois jambes unies par une tète , et son extrême fertilité était figurée par un épi placé entre chacune des jambes.
Les souvenirs de la Sicile se confondent avec les premiers âges du monde , et l'importance de ce pays a varié è différentes époques de son histoire : mais dès les temps fabuleux il fut célèbre. Berceau des dieux , Saturne y régna, dit-on; Jupiter habitait TEtna; Gérés et Proserpine les champs d*£nna ; Minerve Himère ; Diane Ortygia. Apollon menait pattre les troupeaux dans les vastes pâturages de File; Vulcain préparaît la foudre dans tes grottes de l'Etna ; Jupiter rendait la nymphe Thalie mère de Palicès, et Daphnis devait le jour à Mercure , tandis que Vénus abandonnait le séjour de Gnide pour celui d'Érix.
L'origine des premiers habitants de la Sicile est enveloppée d'obscurité , de fables et de fictions. Le chapitre X de la Genèse dit qu'ÉIisa , Cethim et Donanim , fils de Javan , partagèrent entre eux
SUR LA SICILfi» 17
hs Ues (les nations. Des cbronologistes onl adopté la supposition que la Sicile fut dévolue h Fatné. Des colonies, attirées par la beauté du climat, vinrent s'y établir : de ce nombre furent les Sycaniens, arrivés, dit-on, d'Espagne ; ils l'appelèrent Sycanîe , et leur territoire se composa du sud de l'ile , entre les caps Passaro et dlBoeo. Plus tard, treize cents ans avant Jésus-Christ, deux colonies , venues d'Italie sur des radeaux et èommandées par un chef nommé Siculus , s'établirent dans l'He et lui donnèrent le nom de Sicile.
Cette population s*accrut ; habitant particulièrement l'intérieur , elle forma le peuple primitif* Des colonies phéniciennes , attirées par les avantages du commerce , s'y rendirent de leur côté, et trois cents ans après , les Grecs y vinrent en grand nombre. Chaque ville importante de 'la Grèce fonda des établissements sur le bord de la mer ou à peu de distance ; ils s'y multiplièrent , et l'on appela le pays la terre des Grecs , ou la Grande-Grèce. Ils introduisirent l'usage de leur langue en Sicile ; celle des Sicules et la phénicienne y étant déjà parlées , les Siciliens reçurent Je surnom de Trilingues, ou peilple h trois langues (1).
(1) Syracuse, colonie doriennc de Corinthe, fondée 709 ans avant Jësus-Christ.
18 laSAI USTOIIQOE
Une chose, qui mérite d'être reoiarquëe, c'est rétat, toujours florissant, des nombreuses colonies des anciens , et il n'est pa$ sans intérêt de rechercher comment elles ont réussi. Dirigées d'ordinaire sur des pays fertiles et peu habités , elles STaient sans doute en elles-mêmes àe$ éléments de prospérité; mais aiyourd'hui , les éta-
Naxus, depuis Taaromenîaiii , colonie de* HalcidëeDs, fiODd4e7lO ans at«nt Jësns^Christ.
Léontiom, fondée par les Halcidéens 703 ans avant Jéfus- Christ.
Zante , fondée par les Halcidéens de Cyme (Cume) 700 ans avant Jésns-Girist.
Messana, occupée par les Messéniens, fondée 480 ans avant Jésus-Christ.
Mégare , fondée 796 ans avant Jésus-Christ.
Catania , fondée par les habitants de Hakis 704 ans avant Jésus-Christ.
Gela, fondée par les Cretois et les EUiodiens 687 ans avant Jésus-Christ.
Himera Thermae , fondée par les Halcidéens de Zante 689 ans avant Jésus-Christ.
Agrigente , colonie de Gela, fondée 556 ans avant Jésus- Christ.
Camarina, fondée par Syracuse 574 ans avant Jésus-Christ.
Panormus (Païenne), colonie phénicienne.
Selinus (Selinonte), colonie de Mégare fondée 651 ans avant Jésus-Christ.
Ile de lApari, fondée par les habitants de Cnidus et de Rhodes 580 ans avant Jésus-Christ.
I 8DA LA SIGIUt. 19
blisseinents que forment les Européens sont souvent dans des conditions semblables, et rarement un succès complet les accompagne. D'où vient cette différence, quelle en est la cause? J'essayerai de l'indiquer.
D'abord les colonies anciennes, coustamment faites sur une petite échelle et à une distance rapprochée, pouvaient, dans leurs commencements, trouver ehet leurs anciens concitoyens les secours et l'appui dont elles araient besoin ; dans les temps modernes, c'est au bout du monde que les colo- I nies s'établissent. Mais une autre cause plus puis-
I aante explique la différence des résultats : dans
l'antiquité , les colonies étaient créées uniquement dans leur intérêt propre; à présent , elles le sont dans l'intérêt et pour le service de la mère patrie; et la mère patrie n^est pas une ville, une petite agrégation , mais un vaste pays où aucun I esprit de famille ne peut s'unir aux idées poli-
tiques.
' Autrefois enfin , quelques milliers d'individus
se réunissaient pour aller fonder une ville. La ; population dont ils sortaient leur donnait le pre-
' mierchef, au moment du départ, et tous les
moyens matériels dont ils avaient besoin. Cette communauté nouvelle, maîtresse absolue de ses actions, faisait tout ce qu'elle croyait utile à sa conservation et à sa fortune , sans aucun devoir,
10 I6SAI HlBTOIlIQVt
sans aucune charge envers la métropole , qu'elle ne connaissait que par des bienfaits.
Une seule obligation lui était imposée : elle de* valt toujours recourir à la mère patrie pour avoir ses grands prêtres, celle-ci devait constamment les lui fournir. De là un lien constant. Les sacrifices offerts aux mêmes divinités et le souvenir d*une même origine étaient autant de sentiments durables que rien ne pouvait jamais détruire ; et si des relations de commerce venaient à resserrer les liens moraux , si forts et en même temps si légers à porter , ces intérêts communs garantissaient la constance des rapports destinés à assurer des secours réciproques dans le besoin.
Le polythéisme , par la diversité et le grand nombre des cultes et des croyances , devait établir plus d'intimité dans les rapports des villes entre elles que les religions actuelles , dont les divisions portent sur de grandes masses et des millions d'individus.
Parmi les peuples de Sicile , on trouve encore nommés les Lithophages , les Phéaces et les Cyclopes, réputés les plus anciens. On suppose que ces derniers , livrés au travail des métaux et à l'exploitation des mines et obligés de porter une lanterne pour éclairer les lieux souterrains, avaient adopté Tiisage de la fixer h leur front , d'où serait venue la fable qui ne leur donne qu'un œil.
S1TK LA SICILE. 21
La population grecque établie en Sicile y apporta Àon esprit , son acti?ité et son génie. De grandes villes s'élevèrent de toutes parts. La démocratie, presque partout établie d*abdrd , fit bientôt place à la tyrannie, car elle y conduit toujours : il n*est pas dans sa nature de supporter longtemps la vie agitée et turbulente qui accompagne son existence, et dans le choix de Tordre politique qui lui succède, la tyrannie n'excluant pas Tégalité lui plaît mieux que l'aristocratie, quoique celle-ci plus énergique , plus constante dans sa marche, assure davantage la puissance et le repos des peuples. Et cependant la démocratie autrefois avait un tout ' autre caractère que de nos jours , car l'esclavage , a présent inconnu en Europe , était alors un des éléments de la société.
La Sicile fut donc soumise à une foule de tyrans, et Pétrarque en a consacré la mémoire dans ses chants.
SicUia , di Tiraoni antico nido , Vide trista Ag^atocle acerbo e crndo , E TÏde i dUpietati Dioni^ , £ qnel che fèce il crudo fabro ignudo Giitare il primo doloroso §rido.
E far Dell'arte sua primi yestigi.
Quelques grands hommes illustrèrent l'autorité
3) ISSAI HISTORIQUE
dont il$ ftirentreTètU8, et Déni» l'ancien, Gélon, les deux Hiéron et Agadiocles, qui se fucoédèrent à Syracuse, portèrent cette Tille i un degré de splendeur dont le sourenir nous éblouit encore. Syracuse devint ainsi comme la tète de ce pays sous le double rapport de la puissance et du savoir,
La proximité et les fdrces de Gartfaage ne lui permettaient pas de rester étrangère au partage des richesses de la Sicile ; de là les longues guer* res des colonies grecques contre elle. Diverses fortunes accompagnèrent ses entreprises ; â la suite de longs combats Touest de la Sicile demeura au pouvoir de Cartbage, et après une alternative de succès et de revers la conquête de Sélinote et d'Âgrigente fixa ses limites au fleuve Hypsa (aujourd'hui Belici), tandis que sur la côte du nord, Panormus (Palerme) était compris dans son territoire.
Mais les Romains survinrent. Appelés au milieu des Grecs, par suite de leurs divisions, d*alliés ils devinrent partie principale et combattirent pour leur compte les Carthaginois, leurs ennemis et leurs plus dignes émules. La Sicile fut le champ de bataille habituel de cette lutte constante entre les deux peuples, alors les plus puissants du monde, et pendant plus d'un siècle sa terre s'engraissa de leur sang. Réduite à la condition de province romaine.
SUR LA SIGILI« 93
elle perdit son éclat et ne fut plus que la nourrice de Rome et une source de fortune pour les proconsuls qui la gouTernèrent (1). .
La décadence de Tempire accabla de mauxja Sicile. Souvent enyahie par les barbares, qui i diverses reprises inondèrent l'Italie , délivrée plusieurs fois par les armées de l'empereur de Constantinople, elle tomba enfin, après mille désastres, sous les coups d'autres barbares.
Les Sarrasins (venus d'Afrique , mais partis pri- Bfitivement d'Asie, des bords de la mer Rouge, et
(1) a M. Gato sapiens cellam peDariam reipublicse nostne 9 nntrîcem plebis romanae Siciliam nominaTit. Nos vero experti sumiis , italico maximo difficillimoque bello, Sicilîam nobis non pro penaria cella , sed pro srario illo migonim Tetere ac refèrio fuisse: namsineiiilo sumtanostro, «oriis, tunicb, framentoqHe sappeditato , maximos e^eroitns oostros TestÎTil, aluit , armaTit. »
(CÎQ. in Yerrem, act. IIi X» II.)
« Le sa^ M. Caten nommait la Sicile le grenier d*abon* dance de notre république , la nourrice du peuple romain. Bt naos, pendant la guerre italique , si importante et si difficile, nous aTon^ trouvé dans la Sicile non*seuIement un grenier d'abondance, mais encore ce même et inépuisable trésor ouvert à nos ancêtres ; car c'est elle qui , sans aucuns frab de notre part , nous fournit les cuirs , les tuni<](ues , le blé ; c^est elle en un mot qui habilla, équipa, nourrit nos plus grandes «mées.s