‹ Voyage de m. le maréchal duc de Raguse, en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionaleChapitre 10 sur 42 · GIRGENTI · texte numérisé non relu

GIRGENTI

Gioja, commandant, ainsi que les principales autorités, nous attendaient , et nous pûmes nous reposer avec délices des fatigues d'une longue journée de voyage que la chaleur avait rendue encore plus pénible. Comme il n*y a que peu de choses à voir à Calcanisetta , dès le lendemain matin nous nous mimes en route pour Girgenti. Le chemin étant impraticable aux voitures, nous montâmes â cheval. Nous traversâmes un pays ouvert, coupé par des collines qui se dirigent en général vers la mer : aride et inhabité, il devient encore plus triste , car les sommets des hauteurs sont rocailleux. Au-dessous on trouve des mines de soufre très-riches : nbus en visitâmes plusieurs en pleine eiploitation et dans lesquelles nous descendîmes par une galerie de vingt toises environ de profondeur. Le minerai, dont la gangue est calcaire, rend seize pour cent. On le place, pour en extraire le soufre , dans des fourneaux à ciel ouvert , creusés dans la terre , profonds de deux pieds et de quatre h cinq de diamètre. Le soufre, mis en fusion au moyen d-un feu de sarments entretenu pendant douze heures, s*écoule par un petit canal pratiqué à la partie inférieure et que Ton lient bouché pendant la combustion. Cette industrie, très-faible autrefois , a pris un grand développement depuis un petit nombre d'années : elle a aujourd'hui pour résultat une exportation annuelle , en France et en 5 9

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Angklem, de sepi ceot miDe qaintaoz de soufre destmés à faire de Fadde solftiriqiie pour la fabri* cation de la soade artificielle. Les procédés pour la prodoctioB du soufre ont été fort améliora par ks soins d^in Français établi près de Palernue : opérant dans des tascs dos , il obtient une économie de moitié dans la q[ttantilé du minerai employé et meilleure qualité dans les produits.

Jusqu'à Canigatti, on rencontre ça et là quelques surfoccs cullifées, semblables à des oasis, qui annoncent ordinairement la présence de Teau. Quatre localités, depuis Cakanisetu, donnent un foible filet d*eau, mais on ressent les effets d'un sol brûlant ; toutes les sources ont une température de Tingt degrés centigrades. Un torrent, presque à sec en été, passe à Ganigatti : ce village, situé sur le pencbant d'un rocher nu et brûlé, me rappela ceux de la Syrie.

En approchant de Girgenti, le pays prend un nouTel aspect. Le plateau étant occupé par des ravins parallèles à la mer, les interTalles relevés forment une ceinture qui suit le rivage et, s*abaissant ensuite, présente à Tœil un amphithéâtre verdoyant et cultivé dont la mer baigne le pied; des oliviers, des amandiers, des figuiers, placés ç\ et là au milieu des vastes champs de blé , embellissent le paysage.

L'intendant, voulant nous recevoir dans les rè-

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gles, avait efiToyé à notre rencontre le lieutenant de la compagnie d'armes pour diriger notre marche par lelgrand chemin nouTellement ouvert ; malheureusement cet officier ne nous rejoignit que dans le voisinage de la Tille : sous divers prétextes, il nous fit rétrograder, et ndus arrivâmes une heure plus tard, chose fort triste pour des voyageurs; aifin à onze heures nous entrâmes à Girgenti.

Une colonie de Gela , d'origine dorienne , fonda Agrigente dans la quarante-neuvième olympiade (cinq cent quatre-vingts ans avant Jésus-Christ). Gouvernée pendant longtemps par une oligarchie puissante , elle tomba sous le pouvoir de Phalaris, et Ait soumise à une tyrannie dont le souvenir est venu jusqu'à nous, empreint du caractère d'une cruauté particulière. Dans la première année de la soixante-treiiième olympiade (quatre cent quatrevingt<^uatre ans avant Jésus-Christ), Théron s'empara du pouvoir et Texerça pour le bonheur et la gloire des Agrigentins. Contemporain et ami de Géion, souverain de Syracuse, l'un et l'autre , unis dans leurs efforts, élevèrent la Sicile h un état de prospérité inconnu jusqu'alors. Après la mort de Théron , l'anarchie régna à Syracuse , et vainement Ëmpédoèle essaya d'y fonder un gouvernement composé tout h la fois d'éléments aristocratiques et démocratiques : les premières prévalurent bientôt.

Agrigente fit momentanément la guerre à Syracuse , mais elle resta neutre lors de la grande expédition des Athéniens. Dans la quatre-vingt-treizième olympiade (quatre cent quatre ans avant JésuS'Christ), Agrigente était la ville la plus opulente de la Grèce. Attaquée par les Carthaginois, elle est secourue par les Syracusains; mais un revers maritime , la discorde et la trahison surviennent, et les Agrigentins, abandonnés à eux-mêmes, manquant de subsistances , sortent de nuit de la ville et se retirent à Gela , leur patrie primitive. Les Carthaginois s*emparent de la ville presque déserte, massacrent le petit nombre d'habitants qui s'y trouvent encore , et après avoir enlevé d*immeDses richesses , ils la détruisent. Relevée dans la cent dixième olympiade ( trois cent trente-six ans avant Jésus-Christ) , quand Timoléon eut rétabli l'ordre en Sicile , elle fut repeuplée par Mégalus et Sériste, avec des habitants de la Grèce. Dès lacent seizième olympiade (trois cent douze ans avant Jésus-Christ), elle s'allie aux ennemis de Syracuse et lui fait la guerre, puis tombe de nouveau au pouvoIrdeCarthage. Prise par les Romains, commandés par les consuls Postumius Mégillus et Mannillus , dans la 'Cent trente et unième olympiade, tous les habitants sont faits esclaves. Enfin les Carthaginois s'y étant établis de nouveau dans la cent quarante et unième olympiade, Agrigente, excitée par Épicide, réfugié

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de Syracuse, résiste encore aux Romaias, mais ceux-ci s'en emparent et complètent ainsi la conquête de la Sicile.

Aujourd'hui Girgentl occupeje sommet de l'ampiiilhéâtre : son emplacement est celui de l'Acropolis de la ville grecque. Bornée et défendue au nord par des escarpements, la ville ancienne était enveloppée, des autres ;c6tés, par des remparts. Dans la partie méridionale, au bas de l'amphithéâtre, et parallèlement à la mer, ces remparts existeot encore, parfaitement conservés, sur une étendue d'un mille de longueur en ligne droite ; ils sont ornés de plusieurs temples placés h la suite les uns des autres; trois surtout sont remarquables : vus de la mer, ces édifices devaient offrir un magnifique coup d^œil.

Lepremier temple est celui de Jupiter-Olympien. Selon Diodore , il était le plus grand de la Grèce. Déjà nous avons vu que celui de Junon à Samos, d'après Hérodote, jouissait de la même réputation. Sans prétendre porter de jugement sur ces préten* tioDS rivales , on peut en conclure que les deux temples étaient fort vastes ; et effectivement celui d'Âgrigente, dont on reconnaît tous les contours, embrassait une très-grande surface; il était décoré de colosses formés de plusieurs parties. Un antiquaire , M. Politi , en a reconstruit un qui reste couché dans le temple où jadis il se dressait : il est

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fort grand sans doute , mais c'est un pygmée com* j paré aux moindres colosses de Thèbes.

Après le temple de Jupiter, dont il ne reste que les soubassements et des débris épars et qui , diton , fut détruit par les Carthaginois , on trouve celui d'Hercule , dont il n'y a plus qu'une seule colonne intacte ; puis Tient le temple de la Concorde, merveilleusement conservé , et qui le doit à sa consécration pendant longtemps au culte chrétien. Toute l'Italie fournit des exemples pareils : une croix ou les besoins de la sûreté personnelle y ont sauvé beaucoup de monuments de l'antiquité. \

A Rome, le Panthéon , le temple de Minerve et un grand nombre d'autres édifices ilevinrent des églises : le Colysée fut la place d'armes des Frangipani ; le théâtre de Marcel , la citadelle des Orsini ; les Thermes de Constantin, la forteresse des Golonna. Ce qui ne fut pas protégé par un sentiment religieux ou par les intérêts privés des ftimillet puissantes du moyen âge a été anéanti»

Le temple de la Concorde l Girgenti, édiai^ à la destruction que tant d'autres monuments ont subie , est donc resté debout Jusqu'à l'époque actuelle; toutes les colonnes sont entières et à leur place. Les constructions qui ont été faites pour l'a* dapter à sa nouvelle destination , l'ont bien quelque peu dégradé , mais elles n'empêchent pas de reconnaître le monument ancien , et si on les détruisait.

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il r^raltrait tel qu'il était autrefois. 11 rappelle, par son étendue et par son architecture , le temple de Neptune à Pœstum. Ce dernier même , encore plus intact , produisit sur moi , quand je le vis, une plus vive sensation.

Après le temple de la Concorde, et ayant une grande ressemblance avec lui, est le temple de Junon-Lucine, mais il n'en existe plus que la ^ moitié.

En dehors des murs se trourent d'autres temples, et parmi eux celui d'Esculape, qui était d'une petite dimension» Dans l'intérieur, dans la ville , on voit converti en chapelle catholique le tombeau de Phalaris, ce tyran d*Agrigente, si célèbre par sa cruauté, qui persécuta et accabla de supplices les patriciens , mais qui protégea les savants et les gens de lettres.

Nous visitâmes la cathédrale, bâtie par le roi Roger. Ses ornements contournés , tourmentés et d'un goût barbare, sont, dit-on, du style français. Je ne connais pas de style qui nous soit propre en architecture , et c'est bien le cas ici de protester contre cette dénomination. Le vaisseau est grand et de belles proportions ; il renferme un sârcophage orné d'un bafr-relief assez mal dessiné qui représente l'histoire de Phèdre et d*Hippolyte.

Il y a dans cette église un singulier eSet d'acoustique : d'une de ses extrémités, à huit ou dix

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pieds du mur d'enceinte, en i>arlant très-bas, on est entendu â une assez grande élévation, à Textrémité opposée , auprès de l'orgue , au-dessus du maîtreautel actuel. On prétend qu'un hasard singulier le fit découvrir . Le sacristain de Téglise , se trouvant près de l'orgue , fut mis, sans le vouloir, dans le secret de la confession de sa femme, et il en éprouva une si violente colère qu*il ne put ni contenir son indignation ni cacher ce qu'il venait d'apprendre. Des effets semblables se produisent dans un grand nombre de lieux différents ; mais ce qui les rend particulièrement remarquables ici, c'est que les saillies considérables , bizarres et multipliées des parois de l'église n'y mettent aucun obstacle.

Nous allâmes voir une collection d'antiquités assez curieuse possédée par M. Politi , et après un excellent dîner chez Tintendant , le commandeur Daniel! , qui avait réuni toutes les autorités , nous continuâmes notre route. En sept heuresde marche nous arrivâmes â Ribeira , située à trente milles', où nous devions coucher.

En sortant de Girgenti, et h peu de distance', on passe au pied du Monte-Rosso, lif u du campement des Carthaginois quand ils assiégeaient Agrigente , et Ton rencontre après un pays couvert , riche et fertile : les terres y rendent de douze jusqu'à trente pour un delà semence en froment. Une plus grande quantité d'arbres et une agriculture mieux enten-

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due, voilà ce qui lui manque ; on ne connaît ni les troupeaux ni les engrais.

Nous fîmes une station d'une heure dans un village appelé Montalègre, dont la situation, au milieu de rochers, est tout h fait pittoresque. Nous avions traversé plusieurs rivières que les soins de l'administration ont forcé d'éloigner au moins de trois milles de toute habitation afin d'éviter les maladies causées ordinairement par leur voisinage. Les sources de ces contrées ont une température constante de vingt degrés centigrades. On ne peut rien voir de plus beau que la vallée de Platani , où Ton entre ensuite : la rivière , belle mais guéable en cette saison , est quelquefois très-forte , attendu que, sortant de montagnes boisées , elle ne cesse jamais d'être alimentée par des sources abondantes. Chose singulière , dans ce pays dont l'agriculture est barbare , j'ai vu des essais qui m'ont étonné , et quelques arpents de terre ctiltivés en blé qui avait été planté au lieu d'être semé.

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