WEISSEMBOURG
leur élévation sont quelquefois privées de cul-* ture , n'ofiVent pas un moindre intérêt au naturaliste. Vous m'avez parlé des établissemens des palatins polonais ; vous devriez voir les nôtres pour vous former une juste idée de la splendeur de nos magnats. Je voudrais^ par exemple, prendre pour point de comparaison Eisenstadt, résidence du prince Esterhazy ; vous jugeriez si un noble Hongrois n'a pas une cour plus brillante que celle de la plupart des princes souverains de l'Allemagne , et si ce luxé d'hospitalité que vous exaltez tant dans le Nord, n'est pas aussi un des apanages de notre noblesse. Sans vous fatiguer des détails de sa chancellerie, de ses gardes, de ses nombreux officiers d'économie, ni même de ses fêtes dont Haydn cependant dirige les concerts, je me bornerai à ce trait d'opulence qui prouvera suffisamment le reste. Son uniforme de colonel des hussards avec le harnois du cheval , est estimé à deux millions de florins, près de cinq millions de vos francs (i). Le palais d'Eisenstadt , d'une architecture imposante et sévère, bâti depuis
(i) Je vis le prince Nicolas 4'Esterhazy revêtu de cet uniforme aux fêtes du mariage de l'empereur avec la princesse d'Est : il est entièrement brode en perles fines du plus bel orient : l'aigrette qui surmonte le bonnet est d'un prix inestimable. Cette riche fasluosité fait partie du majorât; et est inaliénable.
i683, contient deux cents appartemens, meublés avec autant de goût que de recherche, et souvent occupés à lafois par des étrangers; mais ce qui serait digne assurément de votre attention particulière, c'est le parc, ainsi que les jardins. Dessinés dans le genre anglais , ils ont toute la magie de ce style; des fontaines jaillissantes, des cascades, des plantes, dies oiseaux , et des arbres de divers pays , semblent s'y disr puter de fraîcheur et d'élégance : îm lac d'une vaste étendue entoure le temple de la Nuit, qui passe pour une merveille : les serres ne le cèdent en rien a celles du palais impérial de Schœnbrunn; tout ce qui peut enfin flatter l'odorat, l'ouïe, ou la vue, est réuni dans ce séjour enchanté. Je regrette que ce ne soit pas la saison des chasses; vous jugeriez cet autre genre de magnificence ; des milliers de paysans rassemblés par corvée font des battues à cinq ou six lieues à la ronde , et ramènent une quantité innombrable de gibier que l'on met à mort en trois jours ; mais tant d'autres motifs d'intérêt suppléeront maintenant à ces plaisirs d'automne , que si vous le désirez, je m'offre à vous en faire jouir immédiatement. » Ces merveilles valaient bien, sans doute, la peine de se détourner de quelques lieues pour les connaître : j'eusse pu même accepter, sans crainte d'être indiscret, puisque la princesse Marie d'Esterhazy m'ea
KITtSÉE. 4^9
avait jadis obligeamment prié elle-même j mais on en est encore si près a Vienne, qu'il nous sera loisible et plus doux d'y revenir ensemble ; ainsi, postillon, droit en Autriche «
KiTTsÉB, Juin.
Je demandai cette nuit au comte quels étaient ces feux que j'apercevais dans les cbanips. « Ils sont allumés, me dit-il, par des bergers qui gardent nos troupeaux. Le bétail, comme vous le savez , est une, des branches les plus lucratives de notre commerce d'exportation. M. Schwartner a calculé qu'en 1802, cent cinquante-huit mille bêtes à cornes, et cent soixante-dix mille agneaux et chevreaux étaient sortis du royaume j mais que, depuis la naturalisation des mérinos, leur laine suffit abondamment aux besoins de nos manufactures, et qu'enfin dans une seule * • année , il ne s'est pas moins exporté de 1 4i20o,ooo livres des diverses espèces de laines. Ces gardiens, dont vous remarquez les feux, nomades comme les Tartares dont ils descendent , n'ont jamais d'autres habitations que leurs tentes , couverts d'un ntianteau de peau de mouton , bravant toutes les intempéries des saisons, ils parquent nuit et jour avec leurs troupeaux : un teint hâlé, de longues moustaches, et leur barbe en désordre, joint à "une hache qu'ils portent continuellement à la main, leur donnent un aspect aussi bizarre qu'effrayant. »
/i^iO TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.
FiCHAMEHT, neuf heures du matin ^ Juin i8i3.-
« Amate sponde
Pur vir torna a rwedere , Tréma in petto e si confonde L'aima opressa dal piacere, (i)
Que ces contrées sont riches ! Comme ce tableau s'anime de la fertilité des champs ! Deux rangées d'arbres fruitiers, couverts de fleurs ^ bordent la route , et parfument de leur odeur suave l'air vivifiant du matin. Ah ! je voudrais écrire avec l'esprit de mon âme, pour bien peindre l'excès de mon ravissement; mes yeux se mouillent de larmes, et, sî j'en ai versé d'amères» je sens qu'il en est aussi de bien douces!.,.- Je ne t'écrirai plus, mon cher Jules : adieu chevaux, chemins et postillons ! Nous avons relayé pour la dernière fois à Fichament : déjà tout ce mouvement m'annonce l'approche d'une capitale. J'aperçois enfin le clocher de Saint-Etienne ;. quelques instaus encore, et ton ami te pressera dans ses bras !
(i) Bords chéris, je vous retrouve enfin, et mon âme oppressée renaît au bonheur à votre vue-