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SUIS parvenu même, à force de patience et de «oins, à en faire transporter des fragmens au point où je devais les embarquer. La guerre venait d'éclater entre l'Angleterre et les Etats- Unis : peu de navires échappaient aux corsaires croisant dans le golfe du Mexique. Je repassai à New-York, et, sous pavillon russe, je revins à Porto-Cavallo embarquer le fruit de tant de peines. Nous mimes à la voile par un temps favorable, et déjà l'on découvrait les montagnes de la Jamaïque ^ où j'avais intention de toucher, quand nous^ aperçûmes qu'un pickeroon de Cartbagène nous donnait la chasse. Je fis aussitôt hisser le pavillon moscovite , pour lui prouver que nous étions neutres : il le salua d'une décharge générale, et un moment après j'avais vingt-cinq de ces forbans à bord. Toute résistance devint inutile , plusieurs de mes gens furent tués autour de moi; je m'attendais à être massacré 'avec le reste de mon équipage : cependant, nous échappâmes à la mort ; mais ma riche collection d'histoire naturelle, mes manuscrits, mon bâtiment, tout ce que je possédais, me fut enlevé, et j'eus de plus la douleur dé voir jeter a la mer ces pierres tumulaires , restes précieux d'antiquité , dont je croyais étonner le monde savant. Bientôt après ils me firent passer,, ajnsi que cinq hommes et trois blessés, à bord d'un petit sloop américain qui les avait
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rejoint ; puis , sans autres provisions que deux sacs de biscuit et un baril d'eau ^ ils nous abandonnèrent à notre sort. Le troisième jour nous entrâmes à Saint-Barthélémy; de là je passai à Halifax^ d'où un vaisseau de guerre me ramena en Europe.
« Ce premier revers m'a presque guéri de la maladie des longs voyages ; et quant à la Chine ^ au moins ^ j'en suis de retour pour long-temps; je vais à Athènes maintenant me livrer à l'étude de la langue turque^ afin de parcourir avec fruit l'Asie mineure ^ d^ns l'espérance d'y découvrir quelques monumens d'antiquité échappés dans la Troade aux recherches de mes devanciers. »
Bonne chance ^ monsieur le comte; puisse le succès couronner une aussi louable entreprise ! Il est bien heureux, mon cher Jules, que cette fièvre scientifique s'empare de quelques adeptes, puisque noua devons de précieuses découvertes à leurs fréquens paroxismes; mais cet aimable jeune homme , qui était si bien dans le palais des czars, qu'est-il allé chercher si loin? Est-ce philanthropie , désir inquiet du changement , ou véritable amour des arts? Quel que soit enfin son motif, c'est ainsi que le nuraismane use sa vie à la découverte d'une médaille, Tantiquaire a la fouille d'une ruine, un bibliomane à l'identité d'un manuscrit. Courez, comrez, pauvres
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fous ! Le temps marche plus vite encore y et la mort vous atteindra quand vous croirez toucher au but !
OpFBir-BuDR, Jnin^
J'ai traversé le Danube ce matin , et en dix minutes de voyage je me surs trouvé à Bude , capitale de toute la Hongrie : la tranquillité monotone de cette ville contraste avec l'activité commerciale de Pest; cependant ^ d'élégantes maisons^ bâties en amphithéâtre^ et dominéejS par le palais du vice- roi ^ donnent quelque charme à ce tableau. Bude possède de riches églises y des édifices publics d'une noble architecture , de vastes bains sulfureux qui y construits par les Turcs , sont une faible compensation de tous les genres d'oppression dont ces vainqueurs farouches accablèrent cette contrée. Le palais^ rebâti par Marie-Thérèse, sert main« tenant de résidence à l'archiduc Reynier, frère de l'empereur, que les états, en vertu de leurs droits constitutionnels, ont élu palatin de Hongrie. L'arsenal de la citadelle contient d'ancienne^ armures du plus beau travail, ainsi que les ornenïens employés au couronnement des^ rois, tels qu'Hun globe, sur lequel se voient encore les armes de France de la maison d'Anjou, le glaive de Saint-Etienne , le manteau royal , le sceptre surmonté d'une boule de cristal , les ^ bas, les souliers, et enfin cette fameuse cou-.
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renne (i) envoyée, comme un don du ciel, par le pape Sylvestre, dans l'an looo, à Saint- Etienne , premier roi de Hongrie,
L'ancien Bude çst joint à la nouvelle ville par une rue qui se prolonge sans interruption sur Je bord du Danube, et dont la longueur est d'une forte lieue «
De retour à Pest , je trouvai , devant le café qui a voisine le pont , les musiciens d'un régi— ment, exécutant, avec une admirable précision, l'ouverture du Calife de Bagdad, par BoyeldieiJL. Je m'étais fait servir une glace à la même .table qu'un seigneur hongrois, qui paraissait jécouter avec ravissement ce chef-d'œuvre de l'un de nos meilleurs compositeurs. Tout d'un coup, se tournant vers moi : ce Vous êtes France çais? me dit-iU — Oui, monsieur. — C'est
(i) Elle était autrefois gardée dans le château de yi&^ segrade , considéré comoie imprenable , et par une ordonnance de Ladislas ii , confiée à des gardiens choisis parmi les principaui[ seigneurs , qui s'engageaient par serment de ne la renaettre qu'à la nation assemblée. Cette couronne consacrée fut plusieurs fois disputée pendant les guerres civiles. Joseph u l'avait enlevée de Presbourg pour la porter à Vienne; acte d!autorité regardé par les Hongrois comme arbitraire , et qui -ne contribua pas peu à retarder les diverses réformes que ee monarque avait projetées. Ce ne fut que le 18 février 1790, deux jours avant sa mort, que l'empereur of^ d4Hina qu'elle fût reportée à Bade.
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une brave nation que j'estime y car elle se bat bien : voilà de la musique^ .encore ^ qui se comparp avec avantage à celle de nos plus célèbres maîtres de chapelle ; enfin , sous beaucoup de rapports, ce peuple peut se croire supérieur aux autres. » Je m'inclinais en signe de gratitude, lorsqu'il ajouta : «Mais vôtre révolution, monsieur, dont le plan sagement conçu pouvait amener des résultats heureux, n'a été qu'une guerre d'intrigans dans laquelle le plas audacieux a triomphe. — Nous n'ignorons^ pas, lui dis-je^ combien ce fléau a été désastreux. — Oui, pour l'Europe. — Et pour nous , monsieur , ses premières victimes. — Ajoutez que vous n'avez été plaints de personne, et que s'il n'y avait même a reprocher aux Français que l'assassinat de la fille de Marie- Thérèse (il tira son sabre à moitié), ce serait assez pour faire jurer une haine à mort à la nation coupable de ce crime. » Il s'éloigna aussitôt, sans attendre
ma réponse, ne me laissant pas bien convaincu
de l'indulgente urbanité hongroise.
WaKswAH, Juin.
Spectdtum admissi risum teneat'u?
Comment ne pas rire d'un pareil lablean ?
Nous avons quitté Pest hier dans la nuit, et je veux t'égayer un peu par le récit du motif de ce départ précipité. Le chancelier était entré
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ce matin chez moi ^ plus rayonnaat<|u'à l'ofdi-* naire, tenant à la main tine lettre du prince Kohary, gouverneur de Pest, qui l'invitait h. diner. Pour répondre dignement à cet honneur, il crut devoir déployer tout son luxe asiatique ^ et, revêtu d'une robe du Thibet, brochée d'or, ayant sur la tête et en ceinture d^ux des plus riches schalls de l'Orient, il se 'rendit à trois heures chez le prince, qui le reçut avec la plus flatteuse distinction « Placé à table entre deut: femmes charmantes, qui écoutaient poliment toutes ses gentillesses valaques , il amena la conversation sur les tissus de Cachertiire, et poliment encore elles louèrent la beauté des siens. Mon chancelier, qui probablement avait oublie la fable du renard et du corbeau , s'imagina ^ par une courtoisie digne de lui , d'offrir à ses belles voisines les objets de leur admiration ; ces dames , un peu surprises de cette étrange galanterie, s'en défendirent long-temps, mais acceptèrent enfin ces dons d'une magnificence boyarde. Dudesco, détachant aussitôt sa ceinture d'une main, et de l'autre enlevant son turban, les présenta à la fois à ces spirituelles louangeuses, laissant sa tête rasée 'et sa robe entrouverte exposées aux regards stupéfaits des convives. Ceux ^ui n'étaient point au courant de la conversation partirent d'un éclat de rire , qu'augmentait de plus en plus la figure gro-
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tesque du galant chancelier. Une des jolies coupables mit la société au fait de la facétieuse générôsité du comte, tandis que celui-ci, s' obstinant a ne pas reprendre ses schalls, et s'étant fait un turban de sa serviette , jurait ^ mais un peu tard y sans doute, quon ne Ff prendrait plus.
Tu concevras, mon ami, tout le comique de ce tableau; ce qui le fut moins pour Dudesco, c'est qu^îl s'aperçut enfin qu'on se moquait de lui , et qu'un moment de vaine gloriole lui coûterait cinq cents louîs.
En rentrant du théâtre, je trouvai les voitures attelées, et nous partîmes sans plus attendre : lui avec le dépit bien motivé de payer si cher un dîner, et moi fidèle à mon serment de ne pas abandonner dans sa bouffonne infortune .mon mystifié frère de la croix.
.. , DoRoOy Juin.
he bonheur est né jumeau, mon cher Jules :
un jeune officier de huUans , le comte Szekely, avec lequel nous avons dîné à Dorog, m'a donné des nouvelles d'Arthur Potocki , que les gazettes avaient tué, et, remarquant mon impatience de te rejoindre, m'oflVit une place dan» sa voiture , pour courir la poste avec lui. Je n'ai point hésité à accepter une offre dont l'obligeance s'accordait si bien avec mes désirs, et, certain de t'embrasser trente-six heures plu**
tôt, j'ai pris momentanément congé de mon fraté dé crucé, que rien n'engage à voyager si vite ; et , placé dans la calèche légère de mon nouveau compagnon, je n'en descendrai plus maintenant que pour te presser dans mes bras. Le comte Szekely a reçu l'éducation la plus soignée, et quoique fort jeune encore, il connaît, dans ses moindres détails , la constitution , les mœurs et les ressources de son pays : ainsi que beaucoup d'autres seigneurs hongrois, il a passé quelque temps à l'école des mines de Schemnitz, fondée par Marie-Thérèse en 1760, et s'y est instruit de tout ce qui concerne cette branche importante de l'état économique de la Hongrie. Schemnitz, m'^a-t-il dit, était déjà une ville du premier ordre sous le règne de Saint- Étienne : s'il faut en croire une tradition, ce fut un cochon qui, en fouillant la terre, indiqua ce célèbre trésor minéral. Lorsque M. de Humboldt, à son retour d'Amérique, vînt y visiter les travaux, il trouva la plus grande analogie entre cette terre métallique et celle du Mexique et du Pérou* On a calculé que les mines d'or et d'argent de la Hongrie et de la Transilvanie rendent annuellement plus de i5 millions de francs , ce qui serait à peu près égal au produit total de toutes les autres mines de notre continent. La quantité d'or extrait en Europe ne
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se monte qu'à cinq mille trois cents marcs ; faible proportion comparée à celle d'Amérique, qui s'élève à soixante-dix mille six cent quarante-sept marcs. Vous eussiez dû visiter quelques uns de ces établissemens qui distinguent si particulièrement la Hongrie; mais entre autres les mines d'opales de Cservenitza^ qui sont in^ contestablement les plus belles connues : celles nommées fruar, ou de feu, ainsi que les jaspées, rapportent immensément; vous en jugerez par Fopale prisme, de la largeur d'un demi* écu , qui fut vendu 4o,ooo florins à un joaillier de Vienne.
Le comte revenait de Mongatz , où la chancellerie de guerre l'avait envoyé porter des ordres au gouverneur. Je lui demandai si cette forteresse, célèbre par l'héroïque défense de Tékéli, méritait sa réputation. « L'aspect en est très mélancolique, me répondit-il; cç fort, élevé sur un roc isolé au milieu d'une plaine, fut bâti en i36o, par Théodore Reriatovicz, duc de Mongatz : il sert maintenant de prison d'état , et, excepté les portraits de la famille de Ragotsky, rien ne peut y exciter la moindre curiosité. »
Attendu que nous ne nous arrêtons que pour relayer, je ne te dirai rien de Nesmel et Romorin, si ce n'est que demandant à Szekely pourquoi on faisait boire les chevaux en sueur.
ce que l'oil évite partout : il me répondit (c C'est Tusage. » Mot qui n'est pas toujours convaincanty mais auquel il j a peu de réplique. Nous sommes venus souper à Raab^ située au confluent des rivières de Raab et de Raabnitz. Cette ville, grande et bien fortifiée, possède un gym^ nase où Ton donne une instruction gratuite à la jeunesse. Mon compagnon de voyage assistait à la bataille que les Français livrèrent ici aux Impériaux, et qui fut si meurtrière pour les deux partis : comme il n'avait que peu d'années de service, il me fit grâce du plan d'attaque et de défense, mais plus tard sans doute ses neveux en sauront par cœur les détails.
Weissembourg , Juin.
Dans cette ville charmante, entourée de maisons de plaisance, les rois de Hongrie étaient jadis couronnés et enterrés.
Félicitant le comte sur l'abondance et l'activité qui régnent dans ces campagnes : <c 11 est dommage, me dit-il, que votre prompt désir d'être- à Vienne vous prive de connaître plus particulièrement la Hongrie : située dans la partie la plus tempérée de notre hémisphère, arrosée par un des plus grands fleuves de l'Europe , elle présente, presque partout, des scènes pittoresques ou des productions utiles : son sol est des plus fertiles; et ses montagnes, qui par