‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 7 sur 24 · MOSCOU · texte numérisé non relu

MOSCOU

« agréable ; mais le peu de temps que je puis « encore rester à Moscou n'est pas suffisant pour u vous préparer à ce voyage. — Je ne vous dece mande qu'un seul jour, me réponcjit Serge. « C'est demain le i" de mai; vous ne pouvez, « ce me semble , vous dispenser de voir notre « promenade , qui a quelque célébrité. Per- « mettez-moi de vous y conduire, et demain, « «ans nul retard, nous quitterons Moscou. »

Qu'avaîs-je à répondre à cela? Je tendis la main à cet aimable compagnon. «Eh bien, mon- « sieur, puisque vous le voulez ainsi, j'y cbn- « sens j nous ferons donc connaissance en Tau- « ride, m La bienveillance et la bonté, mon cher Jules , ressemblent a ces plantes utiles qui germent dans tous les climats. Jl faut en porter toujours la graine avec soi, et, tant que Ton peut, la semer partout. Nous fumes donc le lendemain, i^*^ de mai, à ce Longchamp moscovite. Plus de deux mille voitures, dont beaucoup à six chevaux , parcouraient en tous sens un parc appelé le Bois des Faucons , et qui rivalise , par sa situation , avec ce que la nature a de plus pittoresque. Des tentes magnifiques , placées dans des bosquets, contrastaient, par leur bigarrure, avec l'uniformité du feuillage sombre des sapins ; plusieurs étaient remplies de musiciens ; des ra&alchissemens de

toutes espèces attendaiei^t les maîtres de ces mobiles salons, des groupes de Bohémiens, richement parés, erraient ça et là, en chantant et dansant à la manière des Russes ; des marchands de fruits y étalaient leurs boutiques élégantes; enfin, au milieu d'un bouquet de cyprès, l'immense tente du maréchal Goudowitch, ressemblant, par l'or dont elle était ornée, à celle d'un khan de la Grande-Tartarie ; tout contribuait à rendre ce spectacle aussi neuf que majestueux. Serge me présenta partout; je fis plus de connaissances en deux heures avec lui, que je n'en eusse fait seul en trois mois. Cependant , quand j'eus salué beaucoup de monde, admiré les beaux chevaux, loué le luxe des équipages; que je me fus récrié sur la profusion d'ananas, et la riche variété des costumes , sur la joie taciturne de ces peuples d'escUves, je quittai ce panorama slave, pour passer d'une calèche brillante dans un britckka, qui m'entraîna vers lé premier relais avec la rapidité des chevaux russes.

Mai.

Je te salue , mois d'amour et de bonheur, où tout ce qui respire reprend un nouvel être , où èhaque objet s'embellit du charme qu'il répand. Salut , saison chérie des amans et des poètes I

SÀSANORA. 5

oh ! sans doute , quiconque veut écrire en voyageant, devrait, au défaut de descriptions mensongères, peindre la nature au printemps; alors la violette et la rose rattachent par un doux souvenir au passé comme à la patrie; alors l'àme s'épanouît toute entière pour le sentiment et par la pensée.

On a dit qua la vie de l'homme n'est qu'un • point entre deux éternités : que l'amitié et le plaisir donnent à ce point un mouvement rapide , ils en décupleront la valeur.

Sas Air OR à, Mai.

Je viens de rencontrer ici la détrônée czarine de Géorgie, qui se rend à Pétersbourg-, pour implorer des secours de l'empereur Alexandre. J'ai pris le thé dans le même isba ( tente ) qu elle. Son port noble , sa belle physionomie, inspirent un sentiment d'admiration et de respect. Elle avait à sa suite une cour qui était bien celle d'un roi dépouillé. Toute la pompe asiatique avait disparu; et sur des habits jadis riches, on apercevait l'orgueil , comme sous les lambeaux du manteau de Diogène. Ce serait bien ici la place d'une profonde dissertation sur les vicissitudes humaines, en prenant, comme on le dit, la nature sur le fait ; mais je me suis contenté de répéter avec le Persan, « Pour être heureux , cache

ta vie. » Nous vivons dans un siècle qui nous familiarise avec les élévations et les chutes; sauvons-nous, s'il se peut, à force d'obscurité, de l'éclat dangereux de c^s deux écueils.

SsRPUCHOFy Mai,

Pendant qu'on relayait , hier soir , nous avions pris les devans; bientôt nous apercevons un jardin charmant, dont la grille était fermée; nous la franchissons sans peine, et après avoir traversé un parc magnifique , nous nous trouvons près d'un château. Une balançoire était dressée sur la terrasse. Serge s'y place, et me voilà le poussant dans l'air, et riant aux éclats des bonds que je lui faisais faire. Tout entier à notre plaisir, nous n'avions pas aperçu un homme d'un certain âge, accompagné d'une jeune femme, qui, à quelques pas de là, nous regardaient , et paraissaient un peu surpris de nous voir prendi^e ainsi nos ébats. Je jugeai , à 1 eur aîr , que ce devait être les barins ( seigneurs ) du lieu; et honteux de nous être laissés surprendre, nous les abordâmes, en nous excusant de la façon trop leste dont nous nous étions introduits. Le maître du château (car c'était lui) nous écouta avec la bienveillance la plus amicale; et charmé que nous eussions trouvé son jardin de notre goût, il nous proposa de nous

SERPUGHOF* 7

en faire voir les détails. Trois bonnes raisons nous contraignaient d'accepter : premièrement^ la réparation que nous lui devions , et qui nous' obligeait à la condescendance ; ensuite , une soirée magnifique , qui fait toujours mieux jUger des beautés de la nature ; et surtout enfin , la figure de la dame qui l'accompagnait , qu'il nous présenta comme sa fille y mariée à un capitaine dé la garde de l'empereur, alors en mission à l'armée de Moldavie. Après que nous eûmes yisité les bois, les parterres, et l'orangerie, ou nous pressa de venir prendre le thé, et nous acceptâmes par deux des raisons qui nous avaient empêché de refuser l'offre de la promenade. Le château est meublé avec élégance ; on servit le thé dans la bibliothèque , et nous ouvrîmes une discussion politique le père et moi , pendant que Serge parlait musique à la fille. M. S*** nous vanta la voix de sa chère enfant, et madame B***, sans les minauderies d'usage, se mit à Finstant à son piano , préluda d'une façon bril-* lante; mais conçois mon étonnement, lorsque je lui entendis chanter une de mes romances {C'est une larmes dont la charmante musique est de Lafont ). Je te laisse à penser si je trouvai la voix de mon goût; Serge trahit l'auteur, et me voilà choyé comme l'étaient jadis nos ménestrels par les preux. Elle chanta ensuite quel-

8 VOYAGE DE MOSCOU Ar VIENKE.'

ques aîrs russes et italiens; et Serge, pour Foiii remercier, lui proposa de l'accompagner. Nous envoyâmes un exprès à la poste dire à nos domestiques d'apporter nosinstrumens. Le violon de Serge , ainsi que ma guitare furent bientôt là, et nous voilà concertant si bien que la nuit arrivée on nous proposa de souper; nous acceptâmes encore^ car nous n'étions pas dans nos jours de refus. A table , la conversation roula sur les voyages. M. S*** avait beaucoup vu, et raisonnait de tout avec justesse; il nous parla de l'ambassade en Chine' (i), nous conta plusieurs anecdotes des deux règnes précédens , et finit par nous dire , qu'après avoir passé par les premiers emplois civils, et militaires , il n'était plus rien maintenant, mais qu'il ne se plaignait pas de son sort. Bonheur à vous, aimable épicurien ! c'est sans doute une récompense du ciel! Bonheur à vous , ange charmant, qui parliez si bien sciences, modes, littérature, beaux-arts!

(i) Il y accompagnait le comte Golowkîn , qui, sur un vain motif d'étiquette , termina sa mission et son voyage , à peu de distance de La grande muraille , au grand déplaisir des savans et des artistes que Te gouvernement lui avait adjoints. De ce nombre était le docteur Reman, qui en a rapporté des vues unies à un texte parfaitement écrit. II serait à désirer quil publiât cet intéressant itinéraire.

SERPUCHOF. 9

c'est sous les auspices du bon voyage que vous nous avez souhaité y que nous continuons notre -pèlerinage en Crimée. Puisse votre vie égaler en félicité les courtes heures que nous avons passées près de vous ! Hospitalité des premiers âges^ honneur te soit rendu! tu réconcilierais avec les hommes! ^

« Eh bien 9 me dit Serge en remontant en c( voiture , vous voyez quel'étourderie est bonne (( à quelque chose. C'est en franchissant cette « grille que nous avons connu des personnes « intéressantes 9 et que dans un simple village c( vous avez entendu chanter votre romance « mieux peut-être que dans aucun salon de « Moscou. -—Mon cher Serge, lui répondis-je, (( c'est ce qui faisait dire au docteur Pangloss , (( que tout était pour le mieux dans le meilleur « des mondes y et que la rade de Lisbonne avait <( été creusée tout exprès pour noyer l'ànabap- « tiste Jacques. »

Je ne sais quel auteur a dit que l'ennui ou l'intérêt inspirait le goût des voyages, et que la vanité les racontait. Cet axiome n'est pas de ce siècle , car il y a vingt* ans que la plupart des habitans de l'Europe, surtout les Français, voyagent malgré eux : et comme il ny a point de vanité à écrire que l'on parcourt le monde en proscrit, c'est pour charmer l'ennui de l'exil

ro VOYAGE DE MOSCOU A TIENNE.

qu'on rend compte à l'amitié de ce que l'on voit, ou de ce que l'on éprouve.

Toula, Mai.

Nous voici dans une ville que l'on cite comme une des plus belles de la Russie. Elle est bien bâtie. On y compte seize mille âmes.

Ce dont j'ai été frappé en y arrivant , ce fut de voir les filles affublées de bonnets de coton , comme nos garçons pâtissiers en France. Ce n'est pas précisément avec cette coiffure que je peiridrais les Grâces; et cependant, tel est le • pouvoir de la beauté, que j'ai encore aperçu quelques unes d'entré elles que ce ridicule bonnet ne défigurait pas trop.

Toula est remarquable par sa manufacture d'armes , qui doit son établissement à Pierre-le- Grand. Il existe dans le voisinage de cette ville de fécondes mines de fer. On me fit voir à la manufacture, du minéral que l'on ramasse presque à la surface de la terre , et qui produit soixantedix pour cent.

Excepté des épées damasquinées et percées à jour, j'ai trouvé les ouvrages d'acier travaillés avec moins de goût et de solidité que ceux de France et d'Angleterre.

L'arsenal est un bâtiment régulier, fort bien construit. U ne contenait que trente mille fusils^

BORGESKY. II

mais on y en fabrique tous les ans soixante-dix à quatre-vingt mille. Les machines employées dans cette fabrique étaient à réparer ; je n ai pu les voir. On m'assure que c'est un chef-d'œuvre hydraulique.

Serge, parent du prince S***, gouverneur général de la province , vient de me présenter à lui. Au souper, le prince fit venir des Kaliiiouks, . qui chantèrent à la mode de leur pays j c'est tout ' ce que l'on peut entendre de plus discordant.

DORGESJLY, Mai.

Je suis déjà plus près de toi , et mon bonheur s'accroît à chaque werste qui nous rapproche, mon ami; le cœur franchit l'espace, et la pensée réunit les distances : mais dans ce monde trop matériel, il faut, pour que les sentimens soient toujours en rapport, ne s'éloigner que momen- • tanément des êtres que l'on chérit.

La route est couverte de pèlerins qui se rendent à Riow. Serge en a interrogé plusieurs; ils paraissaient tellement satisfaits de leur résolu* tion que rien au monde ne les en détournerait. Il faut donc une consolation de cette espèce à tous les peuples. Le Turc va à la Mecque, le Persan au tombeau d'Ali, l'Italien à Lorette, l'Espagnol à Compostelle, tous les catholiques au saint Sépulcre, moi je chemine ver« l'amitié.

J'ai traversé hier les terres d'un prince Galitztn ^ mort de la veille. Ses vassaux en faisaient l'éloge y et les malheureux semblaient inconsolables de sa perte. Exempt de préjugés , il avait trouvé le bonheur en élevant une de ses esclaves au rang de son épouse y et depuis lors^ retiré de la cour 9 il oubliait dans l'étude des lettres et les soins de l'agriculture , les premières années d'une vie orageuse, dont l'expérience ne sera sans doute pas perdue pour ses enfans.

Il est difficile^ je pense ^ de voyager en Europe à meilleur marché que maintenant en Russie.

Par le change actuel , je calcule que chaque cheval ne revient pas à lo francs chaque cent lieues. Combien me reprocherais-je donc de ne pas parcourir un pays intéressant sous tant de rapports, lorsque pour si peu d'or on peut se transporter du pôle à l'Adriatique , et de la grande muraille à la Baltique ! Il est vrai que dans ces trajets immenses , on ne trouve d'auberges nulle part , et que^ semblables aux limaçons, il faut absolument traîner sa maison avec soi; mais au moyen d'un vaste britchka^ dans lequel sont nos gens, nos lits, nos provisions, et toute une batterie de cuisine, précédé d'une bonne calèche attelée de six chevaux , le voyageur nomade trouve encore de l'économie, et je dirai même du charme a cette nouvelle vie d'indépendance et d'observation.

KIGOLASCKA. l5

NiCOLASGKA, Mai.

Je suis maintenant dans la famille de Serge , où j'ai été reçu avec cette bienveillance hospitalière, noble trait du caractère russe. Cette terre, coupée par deux rivières , ce château , placé dans une situation pittoresque, m'ont rappelé nos projets de retraite , et ces rêves de bonheur et d'avenir que naguères encore nous aimions k créer en voguant doucement sur la Neva, quand pour la première fois je te menai de Pétersbourg à ma campagne. Jules , Jules, nous sommes encore séparés. Tant d'espérances flatteuses ne seront-elles donc que des songes 1

Cette famille m'offre l'occasion de te parler de l'éducation. Plus sages que nous, les Russes, pensent que , par suite de la civilisation , ils doivent se mettre de bonne heure en rapport avec les autres peuples pour leurs intérêts politiques ou commerciaux, et dès le bas âge on leur fait apprendre la plupart des langues vivantes de l'Europe. Il y a en Russie trop peu d'établissemens publics pour l'instruction de la jeunesse. Les enfans, pour la plupart, sont confiés aux soins de précepteurs français ou suisses, qui s'imposent la tâche estimable de remplacer un père. Ils ne quittent leurs élèves qu'à leur entrée dans le monde ; alors ils n'y apportent

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pas cet air gauche et contraint dont nous ne nous défaisons^ en sortant du collège, qu en tombant souvent dans Texcès opposé. A l'instant où le jeune Russe doit embrasser une carrière, son éducation l'a mis à même de choisir avec avantage. Il joint à des connaissances profondes de^ talens agréables , et mieux encore , cette étude qui le rend propre à juger du jeu des ressorts qui fait mouvoir ce qui l'entoure . Instruits donc, aimables, propres à tout, ils ne s'en peuvent prendre qu'à eux-mêmes, si, se corrompant par la suite , ils ne parcourent paSvlignement la carrière qui leur est ouverte.

L'éducation des demoiselles est également très soignée. Elles possèdent plusieurs langues, qu'elles écrivent correctement. On leur donne tous ces talens agréables , qui parfument si doucement la vie, sans que tant de grâces ajoutées a leurs charmes nuisent en rien aux vertus domestiques dont on leur inculque constamment les principes. \

X'était hier la Saint-Nicolas , patron de l'empire; j'ai chômé ce saint dans un village dépendant de cette propriété. Je me suis beaucoup diverti de cette fête champêtre; rien n'est voluptueux comme la* danse russe figurée par des gens du monde. Représente-toi une pantomime exprimant les désirs de l'homme ; et la réserve

NICOLASCKA- l5

d'une jeune fille qui combat contre ses sens; elle fuit , elle appelle pour fuir encore.

EtfugU ad salices , et t* cupit ante videri^

C'est la seule danse où le jeu de physionomie supplée au mouvement. Au son d'une guitare à deux cordes^ nommée balalaïka^ un jeune garçon et une très jolie dieftchina m'ont donné le tableau des désirs du premier âge . Cette danse , exécutée sous de fort beaux arbres , animée par les acclamations et les battemens de mains des assistans, réalisait les tableaux du cygne de Mantoue et ceux de Gessner.

Si la danse russe peut se comparer aux danses de quelques pays, comme au fandango, à laro-^ maïka, et à la tarentelle, le chant national a un caractère à lui; c'est toujours quelque complainte amoureuse , dont l'expression est tout-à-fait touchante ; mais, ce qui te paraîtra sans doute plus particulier, c'est que des gens, qui n'ont aucune notion de musique , chantent en harmonie avec précision et justesse.

Dans mes lettres de Pétersbourg , je t'ai parlé de la musique des cors, en t'avouant que je l'avais trouvée au-dessous de sa réputation. J'ai entendu à Vienne , chez le duc Albert de Saxe- Teschen, une machine fort ingénieuse, qu'un $eul homme met en mouvement, et qui fait

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résonner quatre-vingts instrumens différens : ici y au contraire y cinquante hommes sont condamnés y toute leur vie ^ à ne donner qu un son y et attendent, en comptant les mesures, l'instant de souffler dans leur tube de cuivre. Tu conviendras qu'il faut une obéissance bien passive pour borner là la sphère de ses facultés , et devenir, à la lettre, des automates organisés; outre qu'il ne faut pas, ce me semble, un grand effort de génie pour obtenir de cinquante personnes ce qu'une seule peut faire sans peine , surtout en songeant que cette dispendieuse musique est d'un effet nul dès qu'un ut dièze ou un la bémol est malade. Il faut cependant avouer que le soir, sur l'eau, elle est d'un effet admirable; je l'ai souvent entendue sur la Neva, eii regrettant néanmoins que dans un pays si peu peuplé, on ne sache pas faire une plus sage économie des hommes.

MzBiTGH, Mai.

Nous avons couché cette nuit à M zench , petite ville charmante du gouvernement d'Orel.

L'Occa la traverse , et rend sa position avantageuse sous le rapport du commerce, La coifï'ure des dames y est très bizarre; elle a précisément la forme d'un cerf-volant renversé , et dont la pointe menace le ciel. Cette espèce de bonnet a près de deux pieds. Je t'en envoie le dessin

MZENCH. ly

pour que tu puisses juger à quel point elle est extravagante.

La route est belle et large , comme tous les grands chemins en Russie , qui , d'après l'ordonnance^ doivent être de quarante sagènes^ ce qui fait deux cent vingt pieds.

Voici une fort triste rencontre. Ce sont des criminels qui vont en Sibérie : ils sont pesamment charges de fers , et cependant c'est ainsi qu'ils doivent faire peut-être mille lieues. Pourquoi faut-il que leur supplice soit si prolongé ? Leur narine arrachée et cette marque sur le front m'annoncent que ce sont des assassins. Sous le règne précédent, des convois pareils, plus nombreux et beaucoup plus fréquens , entraînaient , à mille lieues de la cour , des êtres innocens , que la calomnie avait noircis, et qui, condamnés sans être entendus, allaient expier, pendaqtde longues années , quelques instans d'une existence brillante. Combien de ces êtres infortunés, que l'excès de leurs souflFrances et de leurs malheurs ont anéantis avant d'avoir atteint le terme de leur exil ! Ainsi donc la terreur existait au Nord comme à l'Occident ; et peut-être notre anarchie sanguinaire avait-elle un caractère moins douloureux que cette lente agonie à laquelle condamnait un despotisme aveugle.

Heureusement de tels excès sont loin de se

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renouveler maintenant. La douce et attentive bonté du gouvernement a sëché toutes les larmes, cicatrise toutes les plaies du règne précédent ; et les actions de grâce, rendues d'un bout de l'empire à l'autre , attestent le bonheur des peuples qu'Alexandre gouverne.

Je viens de faire demander le genre de délit de ces criminels ; ce sont des incendiaires ; ils ne méritent aucune pitié .

Orel, Mai.

Je suis arrivé hier soir à Orel , chef-lieu du gouvernement de ce nom. Je n'y ai rien vu de remarquable. La ville est d'une construction peu régulière, et n'offre pas un coup d'œil intéressant. Pendant que Serge remettait quelques lettres dont sa famille l'avait chargé, j'ai usé du privilège que croient avoir tous les hommes de marcher droit devant eux ; et je me suis bientôt aperçu, aux croix de bois qui m'entouraient, que ma promenade m'avait conduit vers le cimetière. J'ai été m'asseoir sur une des tombes, pour me livrer à cette mélancolie que Montaigife appelle une volupté sérieuse : là, je n'ai point dit : l'absence qui sépare ceux qui vivent de ceux qui ne vivent plus , est trop courte pour mériter une longue plainte : je me demandais, au contraire , pourquoi , sans aucune nécessité , deux êtres

dont les cœurs se sont entendus, peuvent se résoudre à vivre loin Fun de Vautre, et s'écrivent quand ils pourraient si bien se parler?

Cependant le temps presse , déjà tous les d^ux ont atteint la moitié de leur carrière, et, éloignés de leur patrie , ils peuvent mourir sans se revoir ; c^est en vain, alors, que le plus à plaindre irait demander à des étrangers la tombe de son ami, pour y répandre des fleurs et des larmes ! Quelle idée affligeante , et combien il est douloureux d'être séparés, et de ne pouvoir fixer l'instant où l'on se rejoindra! Ainsi je pensais à toi, là où finissent toutes les pensées, quand j'ai été distrait de mes réflexions par l'arrivée d'un convoi funèbrç. Je l'ai suivi jusqu'à la tombe. Dans un cercueil ouvert , un enfant réposait du dernier sommeil; sa tête était couronnée de fleurs , et la palme d'un autre avenir s'échappait de ses mains jointes. Sa jeune mère faisait retentir l'air de ses cris. Comme sa douleur était poignante ! Née dans une des classes inférieures de la société , son enfant était son seul bien; mille plaisirs divers ne venaient pas attiédir sa tendresse. Image de son premier amour, son enfant lui promettait un appui pour le dernier âge , et cependant cette espérance chérie s'évanouissait sous la terre dont on allait la couvrir : elle s'approche, presse, pour la dernière fois,

les lèvres décolorées de cette douce partie d'ellemême. Ah ! le cœur d'une mère ne peut pas ranimer la mort ! Si ce miracle eût été possible , le ciel eût exaucé le vœu de celle-ci. Tous les parens vinrent ensuite lui donner le baiser de paix \ le père ferma lui-même le cercueil ; et dès qu'on eut éloigné cette infortunée, on descendit l'enfant dans sa dernière demeure : le pope (i) dit des prières, jeta, un peu de terre dans la fosse , chacun en fît autant, et bientôt l'enfant disparut sous ce voile de l'éternité. Et moi aussi , j'ai couvert d'un peu de terre la tombe de cet être pur encore, et qui ne connaîtra pas la difficulté de vivre (2). Pour me distraire de mes lugubres pensées , je me suis mis , en rentrant, à t' écrire; car c'est toujours à l'amitié qu'il en faut revenir quand l'âme est enivrée de joie, ou navrée de tristesse; près d'elle on se réjouit avec modération, on se plaint avec mesure. Je me félicite néanmoins d'avoir vu cette scène douloureuse : c'est dans les plaisirs et les chagrins du peuple qu'il faut étudier une nation ; ses émotions, sont vives, mais toujours vraies; les gens d'ij^n rang élevé, placés sur un théâtre

(i) Ministre clu rite grec.

(a) Voyageur, qui passes ici-bas dans une vallée de larmes, tu te reposeras au tombeau.

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