‹ Voyage de Moscou à VienneChapitre 8 sur 24 · OREL · texte numérisé non relu

OREL

plus apparent , feignent par air ou par habitude^ et ces mimes de tous les pays se ressemblent.

Il y a dans cette ville un marché aux maisons^ comme à Moscou. On vient y acheter sur la place une quantité de poutres et d'autres pièces de bois nécessaires à la construction d'un bâtiment. Toutes ces parties éparses sont numérotées selon qu'elles doivent être posées. Dès que le marche est conclu, l'acheteur désigne au marchand l'emplacement qu'il a choisi; quatre jours après, ce dernier la rend habitable. C'est à l'aide de ce procédé que Potemkin créait des villages . entiers sur le passage de l'impératrice Catherine, étonnée de la population de ses nouvelles provinces.

Je suis entré ce matin chez un marchand de fourrures qui possède peut-être un des plus considérables entrepôts de la Russie. Parmi les pelleteries précieuses qu'il doit expédier ces joursci pour Constantinople , il m'a montré une peau de renard noir , du Kamtschatka , du prix de i,5oo roubles d'argent (près de 6,000 francs). C'était sans doute d'une même fourrure qu'était la pelisse donnée par Catherine 11 à Gustave m. Je l'ai vue dans le trésor royal de Stockholm; on Testimait So,ooo roubles d'argent.

Ragiitow, Mai.

Je ne suis encore qu'à cinq cents werstes de Moscou^ car nous voyageons à très -petites jour-nëes^ sans projets, sans but déterminé- Je jouis pas à pas des beautés de la nature; et mettant mon bonheur dans mes pensées et mes souvenirs 9 ils sont plus à moi au milieu des champs que parmi les hommes , pour lesquels je ne serais qu'un objet de curiosité ou d'indifférence. Au centre de la forêt d'où je t'écris , je m'entretiens librement avec toi , et c'est une position souvent enviée dans le siècle où nous vivons.

Solo e pensoso , i pm desertl campi Vo misurando a passi tardi e lenti, •£ gli occhi io porto per fuggire intenti Dove vestiggia uman l*arena stampi, (i)

Tout est riant maintenant autour de moi , tout existe ou demande à s'animer. Charmante nature , que tes prestiges sont séduisans ! Le printemps a réellement une grande magie en Russie. Au commencement du mois de juin, les arbres semblent n'avoir besoin que d'une aui*ore pour se revêtir de toute leur parure. Cette

(i) Seul et pensif, je parcours à pas lents les déserts les plus sauvages , et mes regards inquiets cherchent à démêler sur le sable les traces des hommes pour les fuir.

RAGINOW. ^5

végétation instantanée est d'un effet ravissant ; on pourrait dire sans exagération que les femlles se développent au regard.

Un ami que je viens de quitter , homme de beaucoup d'esprit et de tact, le marquis de la Maisonfort, connu dans le monde littéraire par ses productions agréables y et dans le monde politique par ses ouvrages profonds , appelait Moscou le Botany-Bay de l'Europe. Le mot est sévère , et sous bien des rapports cependant il est juste. Tu te ferais difficilement une idée du mélange d'étrangers réunis dans cette ville; c'est de la plupart d'entre eux que Rivarol eût dit avec raison : Ils font tache dans la boue. Poussés par le sort ou par une destinée dont eux seuls ont rendu les chances défavorables y ces êtres dangereux viennent y étaler sans crainte cette impudence sous laquelle ils espèrent masquer leur turpitude ; et ce qu'il y a dé plus affligeant y c'est que de pareils individus se donnent pour instituteurs , et parviennent quelquefois à se faire agréger à ce corps généralement estimable.

Voici , comme preuve de cet abus , un exemple que le marquis me citait il y a quelques jours.

Un riche seigneur qui résidait dans l'intérieur, avait prié son frère de lui envoyer un instituteur français pour élever deux fils qu'il

chérissait tendrement ; celui-ci s'en fait présenter plusieurs , et donne la préférence à un homme de Paris dont l'extérieur lui plaît. Ce gouverneur, arrivé dans les terres du comte de W*** , y est très bien reçu , et , par des manières adroites , obtient Taffection de ses élèves et de leur père. Il était depuis quelques mois installé dans le château, lorsqu'un jour le domestique qui le servait s'aperçut qu'il avait une fleur de lis empreinte sur l'épaule : étonné d'un phénomène si nouveau, il interroge son maitre, et celui-ci , déconcerté d'abord , lui confie , sous le plus grand secret, qu'il est un des descendans de l'illustre famille des Bourbons; que forcé, lors des désastres de la révolution , de s'éloigner de ses parens , tous sont convenus , pour se reconnaître par la suite , d'adopter ce signe royal, et de se le graver quelque part. Le domestique, qui ne se doutait pas servir un personnage d'aussi hautç importance , n'eut rien de plus pressé , malgré sa promesse , d'alJer le divulguer à toute la maison. Le comte ne fut pas le dernier à en être instruit; et ce brave homme, abusé par une telle imposture , redoubla d'égards pour le gouverneur illustre qu'un aussi heureux hasard lui avait procuré.

Les soins, les respects de tout genre continuent pour notre aventurier, qui, se voyant plus

KAGINOW. îiS

maître dans le château que le comte lui-même , eut peut-être épousé la nièce de son bienfaiteur, sans un accident qui prévint qu'une honteuse alliance n'entachât cette respectable famille.

Un Français, homme de qualité, passant dans cette ville pour se rendre à Casan, s'arrêta chez le comte de W***, auquel il était recommandé. Tu conçois qu'on s'empressa de lui dire qu'un des infortunés rejetons de la famille de son roi était , ainsi que Denis à Corinthe, forcé de montrer à lire aux petits en fans. Le voyageur surpris, demande si l'on est bien certain de ce qu'on avance. « Comment certain ! dit le comte : « je l'ai vue , ma femme , mes enfans, ma mère « aussi;, toute la maison enfin l'a touchée. — (( Mais quoi donc vu? demande le voyageur; « des papiers, des titres? — Mieux, mille fois « mieux que cela. — Mais enfin quoi? — La fleur « de lis qu'il a sur l'épaule droite , preuve irré- (( cusable de sa noble origine. » Tu peux t'imaginer , à ces mots , la colère du Français et la honte du seigneur russe, en apprenant qu'il s'était laissé abuser au point de prendre un homme flétri pour un descendant des Bourbons. Le quidam n'avait pas attendu la fin de l'explication , et s'était dérobé par la fuite à l'embarras du dénoùment.

Un fait moins dangereux , mais plus plaisant ,

a6 TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

est celui-ci. Une demoiselle , dans son enfance^ apprit le provençal, croyant étudier l'italien; et elle eut par suite beaucoup de peine à se persna^ der qu'elle avait employé trois ans à n'apprendre qu'un patois.

Je voudrais que de tels exemples engageassent le gouvernement , dont la sage prévoyance a déjà réprimé tant d'abus (i), à soumettre tous ceux qui se présentent pour diriger l'éducation, à l'examen d'une académie préposée à cet effet; et que le candidat £(it spécialement tenu de donner des garans de sa bonne conduite. L*expérîence de tous les siècles a prouvé , que si lefe lumières ne sont pas réunies à un fond de vertu, les connoissances sont plus nuisibles qu'utiles. On ne saurait donc apporter trop de soins dans le choix des hommes qu'un tel but amène dans ce pays , et qui doivent être , avant tout, citoyens vertueux , bons pères , bons fils , sujets fidèles , pour diriger l'éducation d'élèves que leur naissance appelle un jour à posséder les premières charges de l'état.

11 y a une si prodigieuse différence entre l'art de former l'esprit et celui de former le cœur,

(i) Sur toutes les frontières de l'empire, on a établi des collèges de médecine pour examiner les docteurs ou p harmaciens qui viennent pratiquer en Russie.

• DIMITRIOWKA. l'J

que s'il est important de bien penser et de bien dire, il l'est encore davantage de bien faire. Et quelle tâche plus imposante que celle de guider à la vertu par l'entrainement de l'exemple, des êtres dont les connaissances et la moralité iafluéront sur la destinée des peuples !

Cette mesure d'examen que je crois bonne , et qui demanderait des développemens plus étendus , ferait cesser l'inconvénient de choix faits au hasard , en éloignant de cet important ministère l'intrigant adroit, toujours empressé à se faire valoir.

L'intérieur de pRsque toutes les maisons, sur la route , est tapissé de conceptions bizarres et effrayantes , gravées sur bois par des paysans, qui sont bien au-dessous de l'enfance de cet art : il serait à souhaiter qu'on utilisât ces talens trop naturels 9 en donnant a ceux qui s'en occupent quelques idées du dessin.

DiMTTRiowKA , Mai.

Je viens de l'église russe ; j'y ai prié le Dieu dé tous les peuples qu'il veuille bientôt nous réunir.

Les cérémonies du rite grec sont très imposantes; le chant en est simple , mais harmonieux. Je me rappelle avoir entendu dans l'église de l'hôpital Galitzin à Moscou, le Hospodin po miloie

a8 VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

mieux exécuté que ne l'eussent fait les premiers chanteurs de l'Italie.

Les terres du gouvernement que je parcours maintenant 9 sont parfaitement bien cultivées, mais la presque totalité du grain qu elles produisent, se distille eau de vie. (i)

Tu sais qu'un particulier afferme du gouvernement le droit exclusif de la faire débiter par ses préposés ; et que , par aventure , si les paysans étaient huit jours sobres , ce serait un homme ruiné.

Il y a en Russie, comm^artout, une grande quantité de costumes diffCTens. Les habits des hommes différent peu, mais en revanche ceux des femmes changent de coupe ou d'ornement à presque toutes les postes.

Les distances en Russie se comptent par werstes. U en faut à peu près trois et demi pour faire une lieue de France; et malgré la modicité du prix des postes, nulle part on n'est mené aussi rapidement. Je voudrais bien', par exemple, voir un Russe , accoutumé à courir la poste dans son pays, se placer dans un veturino d'Italie, qui conduit impitoyablement les voyageurs au pas, depuis le mont Saint-Bernard jusqu'aux confins

(i) On évalue à cinq cents millions de livres pesant le blé qui s'emploie à la distillation en Russie. i

DIMITBIOWKÂ. 29

de la Calabre; îl y ferait son purgatoire comme on fait le sien ici quand il n'y a plus de chevaux aux relais, et que l'on est convaincu que le nom d'auberge n'entre pour rien dans le vo^ cabulaire d'un voyage en Russie.

Les forêts immenses que je traverse sont de sapins et de bouleaux ; les chênes y prospèrent difficilement, mais en revanche les bouleaux sont d'une grosseur prodigieuse, et leur longue chevelure est d'un effet très pittoresque, quand, blanchie par le givre , elle se joue aux rayons du soleil.

La boisson ordinaire du peuple se nomme quawss. Elle se fait en jetant de l'eau sur de la farine de seigle qu'on laisse fermenter. Je n'en ai pas trouvé le goût fort agréable, mais on la dit très saine : on en boit partout , même sur la table des plus grands seigneurs.

Je viens de dîner à Sweska , j olie petite ville sur les bords d'un lac : il paraît qu'anciennement elle était fortifiée; mais on a laissé tomber en ruines les remparts qui la défendaient, et ce n'est plus maintenant que l'ombre d'une ville de guerre.

Ainsi s'écrouleront les masses imposantes De ces temples pompeux , de ces tours menaçantes ; Ainsi s'effaceront, moissonnés par le temps.

Les paisibles pasteurs et les fiers conquéraiu^.

3o VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE*

Gloukofp, Mai.

Glouloff, ville charmante^ autrefois le siège du gouvernement, a été, par un incendie, réduite au quart de sa population. Le prix des denrées y est d'une modicité remarquable. Le poudde seigle (quarante Kvres) se vend au bazar à raison de 62 kopecks, ce qui fait au cours actuel I o sous de France , et la livre de pain à un demi-centime. Le pain de froment coûte moitié en sus. La meilleure viande se vend 6 centimes la livre, la plus belle oie 4^ centimes. Le poisson et le gibier sont dans la même proportion : par exemple, on nous a servi à dîner une carpe aussi belle que tout ce que j'ai pu voir à Paris en ce genre , nous l'avons payée un rouble (équivalant à un franc).

Nulle part on ne voit de mendians; cette classe d'êtres dégradés par la nature de leur métier ( car c'en est un presque partout ) , ne vient pas ici offrir dans les lieux publics le tableau hideux des infirmités dont l'espèce humaine est accablée.

Cette ville est bâtie sur un plan régulier; il y a même quelques beaux édifices en pierre , qui furent construits par les soins du comte Romanzow , qui y résidait comme gouverneur général de l'Ukraine.

Partout les hommes abondent en préjugés ;

GLOUKOFF. 5l

et^ non contens des maux dont le destin les afflige^ ils torturent encore leur imagination^ pour en créer de factices. Thornton dit avoir rencontré des Russes chez lesquels l'ivresse parait être un précepte de religion^ mais qui souffriraient le martyre plutôt que de fumer du tabac y alléguant que l'Écriture-Sainte dit, que ce qui entre dans la bouche de Fhomme ne peut le souiller, mais seulement ce qui en sort. J'ai vu moi-même, dans la classe éclairée, beaucoup de seigneurs s'abstenir de manger du pigeon , parce que le Saint-Esprit est représenté sous la forme d'une colombe.

Il faut bien se garder , étant à table avec son ami , de lui demander du sel ; car s'il ne rit pas en vous le présentant , indubitablement l'on se brouille avec lui. J'ai vu souvent le sel de l'esprit devenir un motif de discorde; mais ni toi , ni moi, ne sommes satiriques; ainsi nous ne nous brouillerons ni pour le sel de cuisine, ni pour le sel attique.

On doit J^ien se garder encore , en trouvant un enfant beau , de le dire à sa mère ; car si elle n^a pas la précaution de cracher aussitôt, son enfant lui parait menacé des plus grands malheurs, et vous êtes pris en aversion par des femmes assez crédules pour croire à de pareils pronostics.

Sa VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

Le lundi est pour les Busses un jour malheureux , et par lequel il ne faut rien commencer. C'est vraiment dommage que, selon la Genèse, Dieu Fait choisi pour la création ; car immanquablement il faut lui attribuer toui les maux qui sont résultés depuis le déluge jusqu'à la révolution française, qui n'a pas été le moindre des fléaux.

On a tenté de nous voler cette nuit. Le commis de la poste , qui s'est rendu coupable de ce délit, sera dégradé et knouté. J'ai fait tout au monde pour que Serge ne donnât pas de suite à cette affaire j mais malgré mes prières et le repentir de ce malheureux, qui se traîna en larmes à ses genoux, il a été inexorable. « Sans la sévé- « rite des exemples, me dit-il, le mal s'accroî- « trait tous les jours. Le législateur connaissait c( bien son peuple ; il a proportionné lé châti- « ment à l'habitude. »

Batouriitb, Mai.

Je t'écris de Batourine, qui fut jadis la résidence d'un des plus surprenans jouets de la fortune. Mazeppa, né dans le palatinat de Gédolie^ fut dans sa jeunesse page de Jean Casimir. Une intrigue qu'il eut alors avec la femme d'un gentilhomme polonais ayant été découverte, le mari le fit lier tout nu sur un cheval

BATOtRINÈ* 53

farouche , et le laissa aller dans cet état (i) ; le cheval , qui e'tait de l'Ukraine , y retourna , et y porta Mazeppa ^ demi-mort de fatigue et de faim . Quelques paysans le secoururent ; il resta long-temps parmi eux , et se signala dans plu<sieurs courses contre les Tartares. Sa réputation augmentant de jour en jour, le czar Pierre i*' le fit hetman des cosaques « Quel enchaînement d'infortunes traversèrent sa vie ! Né de parens qui tenaient le premier rang à la cour de Pologne, il en est abandonné : une intrigue amou* reuse l'expose à perdre la vie par un supplice jusqu'alors inouï. Cette vengeance qu'on exerce contre lui est la route qui le conduit aux honneurs, et il devient maître de ce même peuple dont il implorait l'humanité peu auparavant^ Encore un pas, il affranchissait sa nation du joug des Moscovites; mais un instant a détruit ses espérances é La bataille de Pultaw^a est le terme de son bonheur : il fuit, avec le héros qui durant neuf années a fait trembler le Nord , et retombe dans le profond abime d'où le sort Tavait tiré.

Cette ville de Batourine est assez considérable. Elle e$t baignée par un très grand lac,

(i) On sait tout le parti que lord Byron a tiré de cet épisode, et de quelle effrayante vérité ses vers ont coloré ce taUeaa.

qui ajoute à tout le pittoresque de sa situation : elle appartient maintenant au prince Razumowskî y long-temps ambassadeur près de la cour de Vienne , qui s'est décidé à se fixer en Autriche, préférant vivre près d'anciens amis plutôt q^e de venir ici trouver des parens dont il est séparé depuis vingt ans. Cet effet de la puissance du temps sur les lieux rappelle l'histoire de ce vieillard détenu plus de trente années dans l'un des cachots du palais ducal à Venise (i). Lors de la conquête des états vénitiens par l'armée française , les soldats , en rendant cet infortuné au jour, voulurent le reconduire chez lui (2) ; il ne put jamais retrouver la place de sa maison, tout était changé dans le quartier, personne ne l'y reconnut, et ses petits-enfans mêmes étaient morts depuis sa détention. C'est alors qu'isolé

(1) Je ne parle pas des sotlo^piombi , destioés seulement aux prisonniers d'état, mais des cachots souterrains , construits en marbre massif, sur les dessins du célèbre architecte Sansovino. On n'en sortait que pour être traîné , la nuit , dans un large sac de cuir , chargé de pierres , vers le canal d'Orfano, horrible tombe aquatique ^ où, par un décret du sénat , il était défendu de pêcher.

(2) Sa figure et son corps étaient entièrement couverts de longs poils ; il avait perdu Tarràngement des mots, et ses mouvemens n'exprimaient que crainte et surprise.

BATOURINE. 55

dans le monde , étranger dans une ville qu'il n'avait pas quittée, il versa des larmes bien lamères , en demandant , pour unique grâce , qu'on le reconduisît dans sa prison , devenue pour lui sa patrie et son univers. Ceux qui n'ont connu que la douleur ne peuvent croire à la félicité ; la souffrance leur parait l'ordre naturel des choses, et le bonheur un phénomène passager.

Le château et les jardins de Batourine se ressentent de l'abandon du maître , mais portent encore le caractère de leur noble destination. Je fus voir dans la chapelle le tombeau du maréchal Bazumowski ; quoique la sculpture en soit médiocre , la profusion des marbres divers, du bronze et des dorures , prouve combien la vanité cherche à triompher de la mort.

Au-delà du trépas survit i*orgueil humain ,

On fait graver son nom sur l'airain et la pierre ;

Le temps ronge bientôt et la pierre et Tairain»

£t l'homme et le tombeau rentrent dans la poussière.

L'intendant des domaines (que le hasard nous' fît rencontrer dans le parc) s'est offert avec beaucoup de prévenance à nous montrer ce que cet endroit présente d'intéressant ; il administrait ces biens immenses du vivant du maréchal , et le tableau qu'il nous fit de cette époque, figurerait mieux dans des contes arabes que dans un simple itinéraire. Tout ce que le luxe

Serge me faisait observer, ce matin, dans la cour de l'auberge, un paysan qui s'y chaussait; •il ne mit pas moins d'une heure à perfectionner cette partie de son ajustement ; d'abord il se couvrît les jambes avec des bandes d'étoffe étroitement serrées et retenues avec des cordes ; puis il tressa sur ses pieds une espèce de cothurne , fait de l'écorce de jeune bouleau . « Tout M cela , me dit Serge , ne le quittera qu'en lam- « beaux. » Il est remarquable que, dans un climat si rigoureux, le peuple ne porte rien autour du cou.^

Comme le rang de chaque voyageur est marqué dans son podorozgni (r) , il ne lui est possible d'exiger de chevaux qu'autant qu'il convient à son grade. A cet effet , le tarif des rangs et des chevaux. est attaché à la muraille des maisons de poste. Ce gouvernement désire prouver ainsi , que le seul mérite doit procurer des distinctions, et que les titres ne sont qu'une obligation première de s'en rendre digne. Il y a ici une manufacture de cuirs de Russie, noirs et rouges; cet article est très estimé dans

(i) Passe-port indispensable pour se procurer des chevaux aux postes ; il désigne le lieu oii l'on se rend , et la chancellerie perçoit, en le délivrant, le tiers de ce qui est calculé pour tout le cours du voyage.

NEGINE. 59

lé commerce intérieur et extérieur. Le chef des ateliers m'a dit que ce cuir dey ait sa sou-^ plesse et son odeur à des secrets conservés par tradition dans cette manufecture.

Le cheimin qui mène à Kiow est parfaitement soigné ; une allée y plantée de quatre rangées d'arbres de chaque côté, y entretient une fraîcheur bien essentielle maintenai^t. On trouve aussi , de distance en distance , des puits pour étancher la soif des pèlerins , dont nous rencontrons une prodigieuse quantité. Il faut dans cette saison une force plus qu'humaine , pour soutenir des fatigues doublées par la nature et l'étendue du pays qu'ils traversent : il en vient à pied de Casan, et d'autres villes qui touchent à l'Asie : on reconnaît là cette puissance religieuse qui fait entreprendre et terminer ces pèlerinages lointains qui y sans elle y paraîtraient impossibles.

J'approche de Riow. Le soleil couchant réfléchit ses derniers rayons sur les coupoles dorées des églises. Combien de tentes éparses dans cette plaine de sable qui entoure la ville ! Est-ce un camp de Taf tares, une migration de peuples nomades ? Non : à ces familles entières agenouillées vers l'orient , aux larmes de joie que répandent ceux qui arrivent , je reconnais des pèlerins apercevant la Cité sainte ,

et je cesse d'écrire pour contempler ce tableau ravissant ; l'enthousiasme motivé est plus qu'un sentiment 9 c'est une seconde âme.

Kiow ou KiBP, Juin.

Enfin je t'écris de la FïUe sainte^ où me voici pour le salut de mon âme y et même de mon corps,. que la route avait mortellement fatigué. Pour remettre l'un et l'autre dans un équilibre convenable , je ne suis pas allé me jeter le front contre terre dans l'église métropolitaine ; mais puisque la vérité est une , et les formes sous lesquelles on peut la présenter in-^ finies y j'ai répété, sous le péristyle du temple ^ la prière admirable d'Apollonius : « Accordezw nous , Dieu tout-puissant , ce que vous nous « jugerez convenable y et dont nous ne soyons « pas indignes. »

Serge m'a présenté au gouverneur de cette province , le général Miloradowich , ancien aidede-camp de Suwarow ; estimable militaire autant qu'homme aimable ; c'est un preux cheva.lier, dans toute l'acception de ce terme.

Je te donnerai demain quelques détails sur cette ville. Je ne puis te parler aujourd'hui que de sa position, qui est comptée parmi les plus belles de l'Europe. Kiow est divisée en deux parties. La ville haute, assez régulièrement

bâtie ^ s'appellç Petchersky^ du nom dun couvent célèbre que Pierre i'' a renfermé dans une citadelle (i). La ville basse se nomme Podol. Elle est baignée par le Dnieper (le Borysthène des anciens) ; ses débordemens la rendent souvent inhabitable au printemps et en automne.

Cette partie n'est presque peuplée que par des marchands > dont la plupart font un commerce de confitures et de sucreries fort estimées.

II. n'y a maintenant ici ni théâtre ^ ni réunions publiques. Cette époque est la plus triste de l'année ; tous les riches habitans sont dans leurs terres. Le gouverneur général seul tient cercle. Son palais 9 assez beau^ vient d'être meublé avec goût. Le jardin 9 très pîttoresquement dessiné > sert de promenade publique.

Kiow^ Juiu.

Je viens de chez le prince Ipsylanti^ ci-devant hospodar (a) de Moldavie et de Valachie. Je lui étais recommandé par son fils Alexandre ,

(i) La plupart des temples furent d'abord des citadélies, dans lesquelles on mettait en sûreté lea choses sacrées^ ainsi le palladium était dans la forteresse de Troie, et les boucliers descendus du ciel se gardèrent dans le Gapitole.

(2) C'est-à-dire prince vassal, mais littéralement maître de maison.

4a TOYAGE DE MOSCOU A VIENNE-

avec lequel j'étais intimement lié à Pétersbourg (i). A ce titre j'ai été reçu avec la plus grande bienveillance. Le prince a depuis deux ans choisi Kiow pour sa résidence. Intéressant, tant par son existence politique que pour ses connaissances étendues, Ipsylanti , digne du rang où la fortune l'avait placé , en supporte la perte

■ 111.»- «Ill.l 1^.^— — ^^ i ..„^^^.^,^,^j. ^__^^ l u t - I

(i) C'est le même Alexandre Ipsylanlî qui, à seize aas , commandant un corps d'Arnaautes de huit cents hommes , escorta et sauva son père , quand l'hospodar^ au travers des monts Garpathiens, échappant aux muet» du sérail , vînt chercher un asile en Russie. Le jeune prince , élevé par les soins et la générosité de Tempereur Alexandre , entra comme enseigne au service de son Lrenfaiieur, dans le régiment des chevaliers gardes. Parvenu , par son seul mérite , au grade de général , il perdit un bras à la bataille de Lutzen y oii il s'était vaillamment battu à la tête de sa brigade. Doué d'une âme généreuse , d'un esprit entreprenant , pouvant disposer d'une immense fortune , dont la mort de son père le mettait en possession , il crut que l'heure de la liberté avait sonné pour son pays , et qu'à lui appartenait l'œuvre sublime de la régénération de la Grèce. Un grand nom, de l'expérience , une réputation militaire acquise > le précédaient dans cette noble entreprise. Il part, suivi des vœux de l'Europe. La réussite en eût fait un héros ! Il expie maintenant, dans une prison d'état , le tort, toujours irrémissible , d'avoir échoué dans une entreprise que le succès eût justifiée. En politique, le malheur fait les criminels « ....

avec beaucoup de philosophie. Occupe du bonheur des sujets confies à son administration , il n'a cependant pas négligé sa fortune, qui est immense. Après quelques instans d'entretien , il me proposa de me montrer à sa famille. Ces femmes, ces enfans , dans leurs costumes orientaux, m'ont rappelé ceux de Tippoo-Sahib, dont tu m'as fait de si pittoresques peintures. Je me suis cru au Missour. Le prince part ce soir pour voir, a Humagne^ la belle comtesse Sophie Potocka. Il eût été inconvenant, à la première visite, de le questionner sur la révolution qui Fa réduit au rang de simple particulier ; je m'en suis abstenu; cependant ces faits historiques, développés sans contrainte, eussent puisé leur i intérêt même dans les réflexions du narrateur, et les pompes de sa destinée m'eussent un peu soulagé de la pitié que causent ses revers.

Kiow, Juin.

Rien n'était mieux conçu , ni de meilleur goîit , que la fête donnée hier par le général gouverneur; il y avait profusion sans confusion. Les jardins étaient illuminés jusqu'au bas de la montagne, et dans les massifs d'arbres on avait cache des musiciens , qui donnaient à cette belle nuit un air d'enchantement. Des courriers, expédiés depuis plusieurs jours aux dames des environs.

avaient hâte leur retour à la ville. Le général ouvrit le bal par une polonaise , avec une des plus belles personnes que j'aie vu de ma vie, madame Davidov^, née Aglaé de Grammont.

Le souper fut magniiSque. A deux heures du matin, il y eut un concert, où Romberg et Lafont rivalisèrent de talens sur le violon et le violoncelle ; puis on dansa j usqu'au grand jour. A neuf heures , on servit à déjeuner dans le jardin ; et comme il y resta peu de monde, j'eus le loisir de m' entretenir assez long-temps avec madame Davidow , près de laquelle j'étais placé. J'avais connu plusieurs personnes de sa famille; le sort de ses oneles , Armand et Jules de Poligpac , excitait alors l'intérêt général ; la conversation fut bientôt intime. Tous deux'si jeunes encore jetés à une si grande distance de notre pays, un même souvenir nous tenait lieu de liens antérieurs; ils se formaient par le regret de la patrie , et nous répétions même entourés de tout èe qu'une fête peut oflfrir d'enchanteur :

E fia gli antichi amici m caro loco , Temporeggiaro il vemo al proprio faco.

Dans cette heure trop rapide, je ne sus qu'admirer davantage , de ses attraits , de son esprit , ou de son cœur.

Kiow, Juin.

Cette ville a un moment fort brillant dans

KIOW. 45

Tannée ; c'est pendant une espèce de foire , appele'e les Contrats. Elle ne dure que du 10 au 3o janvier. On y traite du commerce des blés et des autres productions de la Pologne russe ; il s'y fait d'énormes reviremens pour ventes et hypothèques d'immeubles. On prête ou emprunte, on afferme les terres; et pour sévir contre la mauvaise foi , une loi très sage autorise le créancier d'un débiteur inexact à faire afficher son nom sur un tableau disposé à cet effet dans une des salles de la bourse, ce qui détruit son crédit , et l'empêche de faire d'autres dupes. Ces vingt jours sont une suite continuelle de bals^ d'assemblées, de concerts. Les affaires se traitent au milieu des plaisirs. Le jeu y est excessif, et après ce court délai , chacun retourne dans son château, attendre, pour spéculer ou jouir, les onze mois qui ramènent cette époque.

Le général Miloradowich m'a conduit hier chez le gouverneur civil de la province , le général PankratietT. J'y passai la soirée. Il y avait peu de monde, et on se retira dans un salon orné de fleurs , où l'on convint de raconter des histoires. Les dames demandèrent qu'elles fussent bien effrayantes ; et quand on eut préalablement éteint les bougies , à la réserve d'une seule, chacun s'est efforcé d'émouvoir ou de terrifier. Je ne me rappelle que confusément ce

ffi VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

que l'on y conta, mais la plupart des faits m'étaient connus. L'un dit l'histoire de cette madame Lamotte dont le résultat fut l'auto-dafé de Desrues. Le génpral conta la vision de l'impératrice Elisabeth, qui se vit sur le trône, entourée de toute sa cour, trois jours avant sa mort ; le jeune comte Rosen nous cita à l'appui une pareille vision qu'eut Charles xi de Suède, qui crut se voir dans ses iiabits royaux présidant le sénat. Serge , qui ne savait pas d'histoires de revenans, conta celle du prince Gagarin , qui, ayant perdu dans une nuit toute sa fortune au jpu, ses maisons, ses bijoux, et jusqu'à l'équipage qui l'avait amené, la regagna en entier en jouant les harnois de ses chevaux , que , par reconnaissance , il a fait placer sous un châssis de cristal , dans l'endroit le plus apparent de son salon à Moscou. Quand ce lut à mon tour, je m'excusai aussi de ne rien pouvoir conter de surnaturel ; mais je dis avoir connu un père et son fils dont l'aventure pouvait , à bon droit , pas* ser pour étonnante , puisque tous deux avaient été fusillés, et se portaient à merveille. On m'engagea à la détailler, et je la contai telle qu'elle m'avait été dite par un des deux, et aiBrmée par des témoins irrécusables.

(( Vous n'ignorez pas, dis-je, combien les réactions ont fait couler de sang en France pen^

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dant les premières années de la révolution. Les départemens du Midi furent , plus que d'autres, sujets à ces atrocités , que chaque parti colorait du nom de justice. C'est d'une de ces sanglantes catastrophes que je vais vouis parler.

« Il existe encore à Toulon, dans l'administration de la marine, deux hommes estimables, messieui^ Roux , père et iSls , connus par leurs mœurs paisibles et lem's vertus sociales. Lors de l'évacuation de Toulon par les Anglais, les patriotes leuu forgèrent des torts, et les condamnèrent , ainsi que plus de neuf cents autres , à être fusillés le même jour dans un endroit appelé le Champ de bataille. On les arrache donc à leur famille désolée, et sans même les juger, ni les entendre, on les conduit au lieu de leur supplice. Dès qu'ils furent entassés confusément au milieu de cette plaine, on fit approcher, outre trois pièces de canon, un régiment d'infanterie et un de cavalerie , pour achever ceux que la mitraille épargnerait. Roux le fils, séparé de son père , avait cherché en vain a le rejoindre. Placé au centre de ses compagnons d'infortune, il craignit que la mort ne l'atteignit pas assez vite ; et pensant que de la place qu'on occuper rait, dépendrait le phis ou le moins de souf^ france, il s'avance jusqu'aux premiers rangs.

pour y attendre le coup qui doit Tanëantir. H était si près des batteries, que l'explosion le renversa, sans qu'il eût été touché. Ce sentiment qui nous attache à la vie , lui fit feindre la mort à l'instant où l'on ordonna une charge de cava^ lerie. Un dragon lui porta un coup de sabre, qui lui fit une large blessure , mais peu dangereuse. L'infanterie alors eut ordre d'achever les mourans , et un soldat s'étant aperçu qull respirait encore, lui donna un coup de crosse sur la tête, qui le laissa plusieurs heures sans connaissance; il était tellement privé de sentiment, que les galériens le dépouillèrent sans qu'il le sentit.

« Ce ne fut qu'il la nuit,. peu d'instans avant qu'on ne vînt pour les enterrer , que le froid et sa blessure le rendirent, par la douleur, à la vie. Il ouvre les yeux ; l'obscurité l'environne, il cherche inutikment à rappeler ses esprits; il appuie sa tète dans ses mains , sans pouvoir se rendre compte de l'état où il se trouve ; enfin le premier cri que le sentiment lui arrache , est, Ah y malheureux! on a tué ton père! L'horrible tableau de la journée vient se retracer à sa mémoire; il se lève, et ne voit autour de lui que des cadavres. Il est lui-même couvert de sang, comment pourra-t-il rentrer en ville dans cet

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é^tal?ll cherche donc, à tâtons, pour s'en vêtir quelques lambeaux ensanglantés échappés à la cupidîté des galériens; le dernier qu'il arrache fait pousser un soupir à l'irîfortuné qu'il dépouille* Espérant le rendre à la vie , il lui parle , le rassure, cherche à lui porter des secours. Cet être ouvre enfin les yeux et demande le nom de son libérateur. Providence divine ! qui peut calculer tes bienfaits ? Seuls échappés au massacre de plus de neuf cents individus, le père et le fils tombent dans les bras l'un de l'autre. Je n'entreprendrai pas de peindre une scène à la fois sublime et douloureuse. Le père était grièvement blessé. Roux fait pour lui une nouvelle recherche de lambeaux, l'en enveloppe, et dans cet attirail de mort, tous deux regagnent la ville et viennent frapper à la porte de leur maison. La douleur veille comme la lampe des tombeaux. La femme et les enfans priaient pour le rôpos des êtres qu'ils croyaient avoir perdus f)our toujours. Etonnée de ce bruit, à une heure si indue , la malheureuse épouse espère qu'on vient la chercher pour la réunir à ceux qu'elle pleure; mais peindrai-je son effroi, sa surprise, sa joie, lorsqu'elle voit, qu'elle touche son fils, son mari ! Les couleurs les plus fortes seraient encore au-dessous de la vérité. Elle panse leurs blessures à la hâte , et profite du reste de la nuit

5b VOYAGE DE MOSCOU A VIENNE.

pour les conduire à sa bastide (it). Us y restèrent cache's jusqu'à ce que la justice eut mis un terme aux atrocités des cannibales du Midi. Quand ces intéressantes victimes reparurent , on fut longtemps à se persuader qu'ils existaient, et l'on cita cet événement comme un des plus extraordinaires du siècle. «

Je m'aperçus , en terminant mon récit , que peu de personnes y ajoutaient foi. H en sera de même des mille aventures de tout genre auxquelles notre révolution a donné naissance , et qui sont tellement invraisiemblables que la postérité les prendra à bon droit pour des fables.

On raisonna beaucoup sur ce fait; d'une discussion historique, on en vint, comme toujours, aune discussion politique; on ne s'entendit pas, comme il est d'usage , et chacun fut chez soi , croyant avoir raison , ce qui est beaucoup plus simple que de se donner la peine de chercher les motifs pour lesquels on aurait tort.

Kiow, Juin.

Je suis allé voir , sur le penchant de la montagne , entre la ville haute et le Podol , une co-

(i) Ce nom se donne à toutes les petites maisons de campagne qui environnent Toulon , et rendent la Provence si pittoresque. .

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lonne érigée sur les lieux où l'apôtre saint André y cinquante-deux ans après la naissance de Jésus-Ghrîst, planta la première croix en allant prêcher a Cherson ; depuis , on y joignit un baptistère où les enfans du prince Wladimir reçurent le baptême. Tu sais que c'est le premier prince russe qiii embrassa la religion chrétienne en 989; et l'on montre encore , à deux werstes d'ici, le bras du fleuve dans lequel il fît baptiser son armée.

On fait remonter la fondation de Kiow àl'aniiée 450 après Jésus-Christ. On l'attribue au prince Kia, qui lui donna son nom. Il y a cependant plusieurs versions ; car, selon M. Tatitchef, son nom lui vient d'un ancien mot sarmate , qui veut dire montagne^

Kiow, jusqu'en 968, fut gouvernée par des princes de diverses nations. C'est de cette époque <iue date la domination des Russes. Ce fut en 1037 V^^ ^^ prince Jerosla\v Wladimir en fît la capitale de la Russie, jusqu'en laSg, que l'es Tartares s'en rendirent les maîtres. Je viens de visiter les souterrains du couvent de Petchersky , où sont tous les saints du monastère, dans des bières ouvertes. Leurs corps, dont le temps a respecté les formes, sont recouverts de riches habits; On s'y fait précéder de beaucoup de flambeaux comme pour descendre dans les

52 y(fYkGE DE MOSCOU A VIENNE.^

. catacombes de Rome. Un moine accompagne les curieux , et leur explique les miracles qui ont valu à chaque^ saint la canonisation. Serge se signait dévotement > baisait les mains sanctifiées ^ et laissait un rouble d'argent sur chaque cercueil. Le moine cicérone s'étonnait que je n'en fisse pas autant. Serge eut beaucoup de peine à lui faire entendre que je n'étais pas du même rit, et que je révérais peu des saints qui n'étaient pas de mon calendrier. Je ressemblais assez à ce paysan qui, assistant le vendredi saint à un sermon sur la mort de Jésus-Christ, était le seul de l'auditoire qui ne pleurait pas. Son voisin le poussa rudement , en lui reprochant de ne pas s'attendrir comme les autres, ce Eh! pourquoi w pleurerais -je ? répondit le rustre; je ne suis « pas de la paroisse, n

Nous sortîmes de ces caveaux par une autre porte : un moine nous y présenta de l'eau dans une croix: de fer. Je bus quelques gorgées de cette eau lustrale ; nous lui achetâmes quelques amulette^ ; puis nous suivîmes un autre moine qui nous conduisit au trésor. Je me serais attendu à y trouver plus de richesses. On nous y montra des ornemens d'église brodés en perles fines , quelques vases d'or et d'argent plus précieux de poids que de ciselure ; des Bibles richement recouvertes ; mais , au total , hors la châsse

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et les habits de sainte Barbe, rien n'y mérite d'être cite. De là , nous fûmes visiter l'arsenal de la citadelle, bâti très près du couvent. De vieux soldats nous y firent voir des armures antiques, ainsi que des trophées pris sur les Perses, les Turcs et les Suédois , et il nous fut libre encore de baiser ces poudreux monumens de la gloire moscovite.

KioWy Juin.

J'ai fait connaissance hier, pendant la soirée du gouverneur , avec le lieutenant-général Shaplitz , ami et compagnon du prince de Ligne ; et nous n'avons cessé de parler de ce beau modèle de la chevalerie antique. Le général était aussi de ce voyage magique en Crimée , dont le prince de Ligne , qui y accompagnait l'impératrice Catherine , a donné une si gracieuse relation dans sa correspondance avec la marquise de Coigny. Parmi les traits qu'il m'en a racontés, ce* lui-ci, dont le général fut témoin, peint bien l'esprit de ce temps et de cette cour.

Le yacht impérial doublait le promontoire de Parthénon, « où fut jadis le temple d'Iphi- (( génie, me dit le général; » et l'on avait longuement discuté sur le plus ou le moins de probabilité de cette identité; tout à coup, Ciaiherine étendant sa main vers la côte, « Prince

« de Ligne , je vous donne le pays contesté , » dit-elle; et le prince, pour unique réponse, s'élançant dans la mer et gagnant le promon-f toire à la nage, s'écria bientôt du rivage:

(( Votre» majesté, je prends possession! » Ce rocher de la Tauride a depuis conservé le nom de Rocher du Prince ^ et les terres que la main impériale avait désignées sont restées une propriété de famille, (i)

(i) Lord Glenbervie me disait ces jours derniers à Bath , que ce fut de sa chambre à Paris , et sur une feuille de papier qui avait servi d'enveloppe à du cbor çolat, que fut écrite, par le prince de Ligne , cette lettre à J. J. Rousseau , qui fit alors tant de bruit dans le mondç littéraire. La longue et aventureuse carrière du prince de Ligne offre une telle quantité de faits curieux et originaux qu'il est à regretter que madame de Staël n'ait publié que deux volumes de ses Pensées ^ en général , tout ce que le prince de Li^ne a fait a du piquant , comme ce qu'il a écrit a du charme ; mais l'intimité de sa conversation avait particulièrement un tel entraînement , que ceux qui en ont joui pourraient dire encore comme Ëschine : u Si vous éles étonnés de ce que je vous « raconte de lui, que serait-ce donc si vous l'aviez en- « tendu? »

L'état , les arts et ses amis ont eu à déplorer sa perte à la fin du congrès de Vienne, en i8i5.

Au moment oii j'écrivais ces lignes , j'apprends que lord Glenbervie est^mort il y a peu de jours à Cheltenr

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11 fut question, pendant le souper, de ma visite du matin au monastère de Petchersky.

M. Czacki , un des hommes les plus savans dont la Pologne puisse s'honorer, et que l'estime a placé à la tête de l'instruction publique , nous dit à ce sujet, « que vers la. fin du onzième siècle , la fureur du cénobinisme ayant gagné dans toute l'Europe , trois ermites vinrent se fixer dans une caverne creusée par des brigands, qui s'y étaient réfugiés jadis, et long-temps avaient infesté la contrée ; que ce lieu fut ap-^ pelé , par cette raison , Petchersky^ ou le Cou^ vent des Cavernes ; que d'autres religieux vinrent bientôt se joindre à eux, et augmenter le nombre des cellules souterraines, et qu'enfin ils formèrent une communauté, dont Antoni fut nommé directeur. » Ces cellules servirent depuis de tombeaux à ces fondateurs , et un couvent somptueux couvre maintenant leurs modestes mais sanctifiées sépultures. Sans doute on se sent pénétré d'admiration pour les hommes

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