CHAPITRE HUITIÈME
Outre cette procession quotidienne dans l'église du Saint- Sépulcre, il s'en fait tous les vendredis saints une autre dont nous empruntons nne admirable description au Rév. Père XTbald. (Jérusalem, la Terre-Sainte et le Liban, p. 220.)
" A l'entrée de la nuit commença dans l'église " du Saint-Sépulcre la grande procession du " vendredi saint, si renommée dans tout l'uni- " vers. La vieille Basilique était illuminée d'une " manière splendide. Un nombre infini de lam- " pes, garnies de verres de couleur, scintillaient " de toutes parts ; depuis les mosaïques du pavé ** jusqu'à la voûte, les murailles, les colonnes, ** les arceaux et les pilastres, avaient disparu " sons une riche ornementation de feu. Partout, " dans les chapelles souterraines, comme sur le " Calvaire et au Saint-Sépulcre, on voyait des
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gerbes do feu de toutes couleurs, des arabesques de feu, des couronnes et des guirlandes de feu, qui se mêlaient et se croisaient en tout sens, couraient tout autour de l'édifice, s'élançaient jusqu'à la coupole et paraissaient suspendues au-dessus de nos têtes. De plus, on entendait de toutes parts un grand bruit, semblable à celui des flots de la mer. C'étaient les milliers de pèlerins, accourus de toutes les parties du monde, des Africains et des Asiatiques, des Européens et des Américains, tous de différent costume et de différentes couleurs, des blancs, des noirs et des mulâtres ; toute la terre semblait réunie en ce moment à Jérusalem, sur le Calvaire, pour pleurer la mort de son Rédempteur.
*' Dans ces importantes cérémonies de la ville sainte, il ne faut pas s'attendre au calme froid, au recueillement tranquille, qui régnent dans nos églises d'Occident, la piété de ces peuples ardents de l'Asie ne se traduit pas de la même manière que la nôtre, il leur faut, à eux, du mouvement, de l'enthousiasme, de l'éclat et même du bruit ; leurs manifestations religieuses sont de véritables ovations populaires, en l'honneur de la Divinité,
" De leur côté les Pères en Terre-Sainte,
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•* avaient déployé toute la pompe et la magni- " ficence possibles, et ils avaient sorti de leur ** trésor les richesses que la piété des souverains ** de l'Europe y a entassées depuis des siècles.
" Bientôt le cortège s'ébranle lentement et *' majestueusement, parcourant toutes les sta- ** tions qui nous sont déjà connues ; en tête *' marche un Diacre soutenant une grande croix, ** à laquelle est attachée une effigie de Jésus ** crucifié, à peu près de grandeur naturelle. " Derrière lui vient une troupe nombreuse de ** jeunes Arabes, dont les tuniques blanches ** comme la neige, font ressortir la couleur de " leur peau cuivrée par le soleil de Syrie ; puis " s'avancent deux longues files de moines, de " prêtres, de ministres sacrés, tous la poitrine
" couverte d'une barbe épaisse, la tête rasée, les " pieds nus et la corde aux reins, quelques-uns " d'entr'eux balancent des encensoirs, d'autres " portent des vases antiques en argent, riche- *' ment ciselés, d'une forme mystérieuse et rem- " plis d'aromates. Enfin apparaît le vénérable *' patriarche de la ville sainte qui a dépouillé ** ses riches ornements pour cette lugubre céré- *' monie.
" On s'arrête d'abord devant la colonne de la " Flagellation et, là, un des professeurs du sémi-
*• naire patriarcal prononce un discours en " lan)[^^ue italienne. Ensuite les chants recom- " mencent, la foule môle ses mille voix aux voix ^' puissantes des moines, qui ont entonné les ** hymnes plaintives de la Passion.
' Deux fois encore le cortège interrompt sa ** marche. La première fois, au lieu où les sol- *' dats tirèrent au sort les vêtements du Sauveur. ^' Là un Franciscain fait un second discours en *' grec. Il parle, derrière la grande nef, des Grecs " schismatiques, dont plusieurs assistent en "" curieux à la cérémonie. Il prend pour sujet de *' son allocution la tunique sans couture du *' Rédempteur, image de l'unité qui doit régner ^' dans son Eglise. La troisième station a lieu " devant la chapelle des impropères. Là un autre ^' moine s'adresse à la foule en anglais.
" Mais nous voici arrivés au moment solennel. *^ Le grand crucifix qui marche à notre tète et '' que l'on élève au-dessus de la foule gravit *' les derniers degrés du Calvaire ; bientôt il arrive ^' au sommet. Tous les regards sont fixés sur " lui. Tout-à-coup il disparaît, on le voit s'abais- ^' ser, on le couche sur le marbre du sanctuaire, '* à l'endroit même où Jésus fut cloué à la croix, ^' il y a dix-huit siècles.
" Le but de la cérémonie, à laquelle nous
"** assistons, est de représenter au naturel les ** dernières scènes de la Passion. Mais qui donc *' aujourd'hui oserait porter la main sur Jésus ? " Qui donc voudrait enfoncer de gros clous dans *' sa chair divine ? Voilà pourquoi l'on suppose ** que le crucifiement a eu lieu d'avance, et cette ^* effigie du Christ que nous avons sous les yeux *' porte toutes les marques de cet horrible ■** supplice.
" A cette station, le R. P. G-agarin fit un ser- '** mon en russe, sa langue maternelle. Après le ** quatrième discours, cette scène religieuse *' prend un caractère saisissant de vérité, qui *^ fait couler bien des larmes parmi les specta- *' teurs. Des prêtres relèvent avec respect le *' grand crucifix qui est étendu à nos pieds, et ^' ils vont le déposer pieusement à la même " place où les Juifs plantèrent autrefois la véri- *' table croix de Jésus. A cette vue un frisson ** parcourt les membres des assistants, nous " croyons avoir une effroyable réalité sous les *' yeux. Nous sommes en ce moment sur le *' Golgotha, le soir du Vendredi-Saint, nous *' voyons le gibet infâme dressé devant nous, et *' l'effigie du Sauveur suspendue à cette croix ^* avec toutes les apparences d'un supplice : son •** front ensanglanté par de grosses épines est
*• afTaissé, ses yeux éteints, sa bouche entr'ou- " verte, ses joues creuses et livides, ses mains, " ses bras, ses pieds rouges de sang, la plaie de ** son côté large et saignante ; tout contribue à ** favoriser la cruelle illusion du pèlerin et à *' déchirer son âme... Mon Dieu ! quel doulou- ** reux spectacle ! oh ! certes, aucun de ceux qui *' l'ont vu ne l'oubliera jamais.
" Cependant un religieux franciscain, le E. P. " Koger a pris la parole au milieu du lugubre " silence qui s'est fait sur le Golgotha II est *' français et il s'adresse dans sa langue mater- ** nelle à tous ces nobles cœurs français, si émus " et si palpitants à cette heure solennelle.
** Aspicient in me quem confixerunt, et plan- " gent eum planctu, quasi super unigenitum,et *' dolebunt super eum, ut doleri solet in morte " primogeniti. Ils fixeront leurs regards sur moi " qu'ils ont percé de traits, et ils pleureront ** comme on pleure un fils unique, et ils feront ** pour moi le deuil que l'on fait à la mort d'un ** premier-né." (Zacharie, XII, 10.)
" Lorsque le pieux orateur eut développé ce ** texte si bien approprié à la circonstance, on " procéda à la descente de la croix. Yoici que " deux diacres s'avancent et se prosternent
d'abord profondément pour adorer Jésus en croix ; puis ils passent un beau linge blanc sous les aisselles du Christ, afin de le soutenir, pendant qu'on va le descendre de son lit de douleurs. Un prêtre se présente à son tour, et monte sur une échelle pour remplir les fonctions de Joseph d'Arimathie. Il ôte d'abord la couronne d'épines, la baise respectueusement et l'élève ensuite pour la présenter à la vénération de la foule ; enfin il la dépose dans un plateau d'argent. Puis, armé d'une petite pince également en argent, il arrache le clou de la main gauche, le baise avec amour, l'expose aux regards de l'assistance attendrie, et leplace à côté de la sainte Couronne. Il observe les mêmes rubriques pour les autres clous, et alors le Christ n'est plus soutenu que par lelinge des diacres. Le voilà qui s'affaisse lentement vers la terre ; les ministres sacrés le reçoivent avec les plus grandes précautions, dans leurs bras et l'enveloppent dans un beau linceul. Il ne reste plus alors sur le bois sacré que le linge des diacres, dont les plis enroulés autour des bras de la croix pendent vers la teiTe.
" Qu'on se représente cette grande croix noire, " sur laquelle il n'y a plus rien qu'un grand
*' linceul blanc, plantée sur le Golgotha, à la *' même place que la VTaie croix de Jésus. A ses *' pieds est étendu un cadavre tout couvert de *' blessures, les pieds et les mains percés, le côté *' ouvert. C'est le soir du Vendredi-Saint ! Quel ** lieu ! quel jour ! quelles circonstances !**
*' Bientôt quatre prêtres, couverts d'ornements ** en velours noir broché d'or, se disposent à " emporter la sainte effigie à l'endroit même où " Jésus fut enseveli par Nicodème et Joseph ^' d'Arimathie. Le cortège s'ébranle donc encore " une fois et descend lentement les degrés du " Calvaire. La foule ouvre ses rangs pour la ^' laisser passer ; on va directement à la Pierre ** de rOnction. Là, on dépose le grand crucifix, *^ on ouvre le linceul. La tête de Jésus repose ** sur un coussin en velours noir, on étend ses " membres avec respect. En ce moment le pa- ** triarche se lave les mains, et se ceint d'un " linge pour procéder à l'embaumement. D'abord *' il se prosterne et baise avec amour les plaies ^' de l'auguste victime ; il l'adore quelques ins- *' tants en silence, ensuite, prenant les vases " antiques, que les ministres tiennent à la main, *' il couvre le crucifix d'aromates précieux et de ^' poudres parfumées, de baume et d'aloës, de **' cinnamome et de myrrhe.
" Pendant ce temps, un fils de saint François adresse un discours arabe aux habitants do Jérusalem. Autant que nous pouvons en juger par l'animation de sa parole et par l'attention soutenue de ses auditeurs, son sermon doit remuer profondément leurs âmes.
" Nous avons assisté à la descente de la croix, et à l'embaumement du Sauveur, nous le voyons enfin porter solennellement dans le tombeau, enveloppé de linges et d'aromates, comme les Juifs avaient coutume d'ensevelir. Nous avons ainsi sous les yeux la reproduction fidèle de tout ce que rapporte saint Jean, au chapitre XIXe de son évangile : " Joseph et Nicodème prirent le corps de Jésus et le lièrent avec des linges et des aromates, selon la coutume juive d'ensevelir les morts. Or, il y avait un jardin dans le lieu où il avait été crucifié, et dans le jardin un sépulcre neuf, dans lequel personne encore n'avait été enseveli : c'est là qu'ils déposèrent Jésus." " Un septième sermon en langue espagnole termina la cérémonie, puis le patriarche ferma soigneusement la porte du Saint-Sépulcre."