Voyage de Théodose à l'île de l'Utopie
Tbéodûse de son prénom» encadré de majesté, de favoris et se précédant de l'ample sphère de son ventre, glissait sur les flots à bord du Poussah^ en route pour les Indes.
La mer était belle, l'équipage était tran* quille, les passagers causaient.
Théodose, debout, regardait dignement
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autour de lui; il y avait là des geiis de la meilleure apparence et tous disposés à la sociabilité, mais Théodose pensait que le pouvoir primait toute valeur personnelle ; aussi, dédaignant ses pairs, il alla slncliner devant le capitaine du vaisseau, et comme il eut dit : c< Mon roy, » il dit : c< Capitaine, le vent me semble bon ; » puis, lentement, il tourna la téte vers les passagers, espérant les trouver attentifs à contempler ce le monsieur qui causait avec le chef. » Mais la société, divisée en petits groupes, pérorait, riait, discutait, chantait et n'avait l'air de s'occuper qu'àses rires,qu'à ses péroraisons, qu'à ses discussions, qu'à ses chansons.
Échec pour Théodose , mais non point défaite.
Cependant, le capitaine avait répondu sèchement ; a Oui. » — Théodose, piqué, riposta : « Savez-vous, monsieur le capitaine, qu'il faut être né à votre métier pour
Oigitized
y rester. Certes, je ne suis pas un efféminé, mais quand je pense à mon appartement de la Ghaussée-d'Antin, à mes habitudes toutes parisiennes, je me dis qu'il faut n'avoir jamais vécu avec la civilisation pour s'accommoder de votre cage de bois. Je ne TOUS en honore que davantage, ajouta^nl en s'inclinant, et il est fort heureux pour nous autres, gens de salon (il n'osa dire de cour), que quelques hommes aient conservé ces goûts simples. » Pendant ces derniers mots. Je capitaine avait toisé Théodose.
Théodose vélu à la moderne fashion, drap fin, beau iinge, cascade de chaîne et bre* loques s'ébattant à la ceinture, soleil de diamant ruisselant sur la main, haute taille, cinquante ans, pas de cheveux, la peau fraîche sanglée dans un hausse*col blanc, la face en plein de lune, pose de lauréat couronné, Théodose enfin tel sur le tillac que sur le boulevard des Italiens ou qu'au
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foyer intime de l'Opéra, Théodose s'épa- , nouissait sous le regard du capitaine.
Mais tout à coup une brise passe, un nuage se présente, Fœil du capitaine quitte aussitôt Théodose pour interroger Thorizon; en moins d'une seconde, il a vu, il sait, et, s'èloignant avec promptitude, il commande et est obéi, avant même que Théodose, qui n'a rien compris à cette brusque sortie, ait repris sa pose naturelle. Couime les passagers se sont inmiédiatement tournés vers le capitaine, et que le capitaine a dispara en un ciin-d'œil, tout le monde, sans préméditation, se trouve contempler Théodose resté incliné et béatement souriant. Théodose se redresse, la foule rit. Théodose, profondénaent choqué, hésite entre le méprisant et le superbe ; pendant cette hésitation, la société a recouvré la politesse qu'un instant de surprise lui avait fait perdre, et personne ne semble plus voir Théodose. Lui, plus
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cambré en arrière que de coutume, se sourit à soi-même de pitié sur ces pauvres gens et, siffloltant une ariette, il clignoUe d'un air suffisant à la nuée, tandis qu'avec une négligence toute impertinente, il braque sur elle son lorgnon.
Mais voilà qu'un éclair fait sa trouée; cette fusée, au milieu d'un ciel clair, semble à chacun Teffet d'un miroitement de l'œil; tous croient à l'illusion ef nul n'en parle; ' cependant tous regardent attentivement le coin d'horizon soupçonné d'émeute. Second éclair, troisième éclair, nuée, tourbillon, coup de tonnerre, rafale et tout le tremblement, sans compter celui des passagers qui se regardent ébahis.
Théodose a laissé tomber son lorgnon.
Théodose s'est rapproché, Théôdose est maintenant pure nature. Il questionne avec intérêt, écoute avec attention, et apprend, pour la perte de son repos, que dans ces pa-
rages les tempêtes sont de la pire espèce* Pendant ces quelques minutes d'angoisses incertaines, la tourmente s'est compliquée ; elle arrive avec la force exhubérante de sa constitution tropicale, air, soleil, oiseaux, mer, tout s'engouûre dans l'horrible cratère volant; il semble que, partie de la nature, il doive la détruire tout entière.
Le vaisseau tournoie, balance, s'élève, * retombe, disparaît, remonte, comme un fétu dans un bassin quand on y trouble l'eau.
D'où est venue la tempête ? nul ne le sait. Où est-elle allée? chacun l'ignore. Le ciel est aussi beau qu'avant, l'horizon n'a que du bleu, la lumière n'a que de l'or, rien n'est change dans l'immensité, hormis cependant, pour les voyageurs, le moyen de la traverser, car le vaisseau ressemble à une coquille de noix, sortant de la pression du pouce et de l'index d'un hercule.
Le capitaine fait détacher les canots, on embarqae d'abord les passagers. Prêt à descendre. Théodose se souvient tout à coup qu'il a dans sa cabine un coffre qui contient environ 200»000 francs en valeurs de toutes sortes, celle somme n'est pas sa fortune, à beaucoup près^ mais elle est trop considé** rable pour se résoudre à la perdre. Que faut-il pour aller à la cabine, prendre le coffre et revenir? Deux minutes- Théodose sera le dernier à s'embarquer, au lieu d'être le premier, voilà tout.
Il court, arrive, se saisit du coffre, mais, dans sa promptitude, ses pieds s'embarrassent dans un obstacle \ il tombe, se frappe la tempe et T épouvante, en même temps que la commotion, aidant, il s'évanouit.
Cependant tout le monde est embarqué.
La nuit ne tardera pas à venir, la prudence demande que Ton s'active, afin de naviguer de jour pour chercher la terre ; d'ailleurs.
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le vaisseau peut à tout instant s'abimer entièrement. Le capitaine, au moment de quitter le bord» hèle les passagers, s'il en reste; on écoute, rien ne répond; chacun le presse, chacun le réclame, il se décide et abandonne les restes mutilés du Poussah.