‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 2 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'ilb de l'utopib

Que s'est-il passé?

Théodose étend un bras, puis l'autre, puis tous les deux à la fois ; il se délire, bâille, ouvre les yeux à demi, les referme, regarde encore, la somnolence le dispute à une vague idée de réflexion ; en un mot, Théodose sent qu'il repose, et, par instinct, il laisse mollement aller le corps et la pensée ; il sent confusément un bien-être inexprimable ; il entrevoit une harmonie de teintes, de décorations, un ensemble enfin où tout concourt à établir une parfaite quiétude. 11 se délecte dans cette impression et cherche à la mamtenir, mais, par degrés, elle lui échappe, rien ne change pourtant ; seule-

ment, au lieu d'une sensation indéfinie, c'est une réalité qui se forme : les images prennent consistance, les objets se dessinent nettement, et, plus Théodose s'efforce de rester engourdi, plus la réalité l'empoigne.

tSon regard, d'abord inconscient, devient curieux, puis étonné, puis stupéfait ; bientôt les yeux sont ouverts jusqu'à Técarquillement, la bouche a suivi le mouvemént des yeux, et Tbéodose est là béant, et il y reste, la pensée seule va son train*

C'est extraordinaire, songe-t-iL Corn* ment, je suis dans un lit! Ma main touche le drap ! Pourtant, je devrais être dans l'eau.

C'est une vision, sans doute ; j'ai le délire. Tout à l'heure, je vais couler à fond. Quel malheur! £t dire que je n'ai jamais si bien reposé de ma vie I . • . Mais est-ce que j'aurais rêvé que je me suis embarqué? Sans doutç, je suis chez moi ; mon voyage était un réve.

Ah! quel cauchemar I... Pourtant, c'est très-

drôle, je ne vois rien ici que je connaisse 1 ces rideaux sont en dentelles, les miens sont en damas, et puis, voilà des meubles tout particuliers, je n'en ai jamais vu de semblables; voyons, ma sonnette? Non, non, elle n'y est pas I Rien ne se retrouve ; je ne suis ni chez moi, ni à bord, ni à la mer. Qu'est-ce que cela signilie? Ab 1 je suis perdu 1 D'ailieuis, je suis très-certain de m'ètre embarqué, et puis ce naufrage...

Tout à l'heure, je vais sentir l'humidité ; je suis sur une planche, je vogue et je rêve...

0ht je vais me lever, me réveiller, je ne veux pas rester comme cela; ma tetc se détraque. Si je fonce, eh bien, je foncerai»

Théodose écarte vivement la couverture ; en même temps, un panneau de la boiserie tourne silencieusement et dans l'encadrement apparaît un hoamie vétu d'une manière simple et élégante ; il n'a rien du tout, ou plutôt une sorte de pagne fort riche com-

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pose à lui seul le détail el Tensemble de sa toilette. La physionomie de cet homme est si cordiale, si franche, que, sans analyser ses traits, il semble beau et est sympatliique d'emblée.

Théodose et lui se regardent, l'inconnu sourit, mais rétonnemenl de Théodosc est tel, qu'il est incapable de la moindre articulation. L'inconnu , toujours souriant , avance près du lit^ s'arrête a une petite table placée au chevet et sur laquelle il y a un service, puis il verse dans une coupe un liquide doré qui ressemble fort à du vin, et dans un bol une succulente crème que n'aurait point renié une vache normande ; ceci fait, il prend d'une main la coupe, de l'autre le bol, et présenté les deux à Théodose.

Théodose, gagné par une confiance invo-lontaire, choisit machinalement le liquide pourpré; aussitôt l'inconnu repose le bol, et

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s' emparant d'une autre coupe, il y verse une rasade pareille ; puis, levant le verre en signe de salut, il le vide d'un long trait.

Théodose, tout à fait subjugué, imite parfaitement, et quand il abandonne la coupe vide que reprend l'inconnu, il semble satisfait de ce qu'il a bu. Alors l'homme au pagne fait le simulacre de reverser. Pour le coup, la face de Théodose se détend, il sourit et porte assez plaisanament le doigt à son front, en manière d'exprimer une crainte. La-dessus , le compagnon de Théodose remue la tête, imite un air étonné et Imalement conclut en se renversant le chef sur l'épaule, tout en dégageant un ronflement accentué. .

a Non, c'est assez » dit Théodose en riant franchement ; puis il reste court devant la réflexion qu'on ne peut le comprendre, et le voilà qui s'escrime à une aimable, pantomime. Hais à peine a-t-il conunencé, qu'il

entend une voix sonore prononcer distinctement : « Àbt il parle comme moil

— Comment, dit Tliéodose slupéiait, vous me comprenez ?

— Mot pour mot, répond Fineonnu.

— Mais où suis-je donc?

— Dans l'ile de l'Utopie, ami voyageur.

— Dans l'ile de l'Utopie ! Qu'est-ce que cela? Ou est-ce? Quel pays êtes-vous?

— Nous sommes un pays, un pays est un pays, et tous les pays sont des pays,

— Oui, mais dit ironiquement ThéodosCi vous appartenez à quelque peuplade?

~ Nous faisons partie, répond l'habitant, de toutes les peuplades que nous rencontrons.

— Sans doute, répliqua Théodose impatienté, mais enfin il y a des noms pour distinguer les différents endroits de la terrOi et vous avez un nom ?

— £t qui a donné ces noms, anû ?

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— Mais nous, répond Théodose ; d'autres enfin, n'importe qui, des hommes!

— Alors, c'est à toi à me dire le nom que je dois porter.

— La chose est plaisante. Comment veuxtu que je le sache en tombant là des nues?

* — £t comment moi, ami voyageur, veuxtu que je sache le nom que là*bas il t's^ plu de me donner? £t puis, enûn, pourquoi un mot particulier et insignifiant a-t-il pour toi tant d'importance? Appelle comme tu voudras les quartiers du globe, les en changeras-tu pour cela? Veux-tu savoir où tu es? Interroge la nature, elle te fera, à toi comme à tous, la même réponse. Tiens, »

ajouta-t-il en écartant vivement une épaisse draperie.

Une trouée de lumière sans nom possible envahit la chambre. On eut dit des flammes volatiUsées, ou que Tatmosphère était composée d'impalpables diamants. Ces reflets

semblaient contenir en eux la source de la vie et simplement cacher l'enfantement du monde; puis, enveloppée dedans conmie dans une parure, une création capricieuse jusqu'à l'infini, splendidc jusqu'au gigantesque, plus qu'un rêve, une extase; non pas l'admiration du merveilleux , mais l'étreinte de l'inconnu, de l'inimaginable, de l'iacréé, et, embrassant tout cela, un horizon de mer sans fin; c'était l'arrêt, car Tentrainement irrésistible était de marcher jusqu'au bout, pour voir d'où la vie partait.

<( £h bien ! ami, dit l'habitant, mon pays est le voisin du soleil , comme tu vois; appelle-le comme tu voudras, ce sera toujours une traduction, va.

— Oh !.. . que c'est beau, que c'est beau I dit ïhéodose.

— Eh bien ! lève-toi, puisque te voilà remis, et tout à l'heure nous te mènerons sous ces grandes ombres que tu vois là-bas.

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— Mais, dis-moi, deûianda Tliéodose, comment se fait-il que je sois ici? Si je ne me trompe, il y a quelques heures, j'étais sur un vaisseau, la tempête l'avait brisé, et comme je voulais prendre quelque chose dans ma cabine, je suis tombé. Depuis ce moment-lâ, je ne me souviens plus de rien.

Est-ce donc que l'on m'a porté sur le canot et que nous sommes débarqués ici?

— Non, ami ; c'est nous qui avons aperçu après la tempête un point noir sur la mer ; nous nous sommes doutés que c'était un vaisseau, et plusieurs habitants de l'île ont voulu aller à sa rencontre pour voir s'il était perdu ou simplement d«.passage. C'est ainsi . qu'on t'a trouvé évanoui et qu'on t'a transporté ici. Maintenant, tu te réveilles.

*— Il y a longtemps? dit Théodose.

— Une nuit entière. On t'a pris hier soir, et nous sommes au matin.

i2 VOYAGE DL TUÉODOSE

— £l mes pauvres compagnons, que sontils devenus ?

— Tu peux èlre tranquille sur leur compte.

Nous avons aperçu de loin une embarcalion, et comme ces parages sont parsemés d'une quantité innombrable d'iles, tes compagnons ont abordé, d'autant plus que le temps a été calme toute la nuit.

— Mais ne leur arrivera^l-il pas malheur?

^ Quel malheur ?

— Dam I fit Théodose géné , on ne les

connaît pas... Si on ne prends pas intérêt à eux... Quand on est étranger...

— Je ne le comprends pas, dit Thabitant avec sévérité; quand ou est uouveau, on fait connaissance, voilà tout.

— C'est vrai, c'est vrai, se hâta de répliquer Théodosc. Eh bien, dis donc, je vais me lever, puisque tout a si bien fini. Mainte-

nant que j'ai Tesprit Iraûquille^j'ai assez du repos.

— C'est cela^ lèye-toi, on t'a attendu pour manger^ parce que nous avons pensé que tu te réveillerais bientôt. Tiens, voici un vêtement que ma femme l'envoie ; ce soal mes filles qui Font Lrodé. Là-dessus, riiabilant déroula une magnifique pièce de cachemire blanc agrémentée or et pourpre.

~ Gomment? dit Théodose rougissant.

— Hein I quoi? demanda Tautre.

Mais je serais tout nu, ajouta timidement Théodose.

— Aht je comprends; tu as Thabitude d'élre couvert jusqu'au menton, mais ici il fait Irup chaud, ami; lune pourrais rien endurer. Tout le monde est comme moi, et tu vois, j'ai un vêtement pareil au tien.

Mets-le sans crainte, ne t inquiète pas.»

Pendant ce colloque, Théodosc pensait à

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part lui : Si j'avais vingt ans, je ne demanderais pas mieux que de me contenter de cette mécliante ceinture ; mais maintenant, avec mon gros ventre, pas de cheveux, non, je neveux pas. Malgré lui, il voyait en perspective la femme et les filles de son liôte, et il se refusait à se présenter ainsi devant elles.

ce Non, vois-tu, dit-il tout haut, je suis frileux, et puis mes vêtements sont légers ; je t'assure qu'ils ne me gêneront pas.

— Essaye, puisque c'est ton idée, répliqua l'hôte. »

Puis, indiquant à Théodose la destination de chaque pièce du mobilier, il lui montra un panneau mobile qui s'ouvrait sur un cabinet, bain et lavabo de marbre.

On tournait un robinet en haut, Teau coulait ; un auU'e en bas, l'eau s'écoulait. Toilette avec tous ses ustensiles, glace de plein-pied

jusqu'au plafond, linge fin pour s'essuyer, un confortable enfin qui eût donné envie d'être propre. Et ayant ainsi initié Tbéodose aux secrets qui faisaient mouvoir chaque chose, il le laissa seul, en lui recommandant de venir le plus tôt possible, car on l'attendait.

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