B VOYAGE DE THÉODOSE
Nisia, qui Taperçut, interrompit sa conversatioD^ et s'adressent a elle :
— Comment, madame Brunei, dit- elle en selevantjvous êtes là toute seule? Venez donc avec nous; mais pourquoi ne vous étes-vous pas assise ici comme d'habitude? U y avait de la place, continua-t-elle en amenant la dame au milieu du bosquet, car, vous le voyez, nous avions parmi nous quelques jeunesses qui ont déserté.
— Je sais bien que vous auriez trouvé plus de mon âge que j'entre ici, dit M"'^ Brunei d'un ton fort aigre, mais j'ai beau être vaille, je ne puis m'empècher d'être timide ; c'est très-ridicule probablement, malheureux sèment je ne puis pas me changer. En parlant ainsi, M"*® Brunei baissait les yeux, pinçait la bouche et mmaudait un petit air ingénu.
— Je n'ai nullement pensé ce que vous dites, madame, répliqua Nisia avec une bonté simple. Vous vous asseyez là très-
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souvent et il m'a étonné qu'aujourd'hui vous soyez dehors.
M°^^ Brunei répondit timidement : ^ Je ne puis accuser que ma soUise, madame, de ce qui est arrivé. Il y avait aujourd'hui une solennité, et, ajouta-t-elle avec un redoument d'embarras et tenant toujours les yeux baissés, je ne voulais point me faufiler quand même pour me faire voir. Je me tiens tou- ' jours à l'écart, et, à moins qu'on ne me force à me mettre en avant, comme vous le faites en ce moment, madame, je ne me produis jamais .
— * Mais, dit Nisia un peu étonnée, vous seriez venue que vous vous seriez assise comme tout le monde, et nul n'aurait fait attention plus à vous qu'à personne! Pourquoi supposer qu'on vous aurait remarquée?
— Il est de fait, articula M*^ Brunei à moitié suffoquée de dépit, il est de fait que je passe ici fort inaperçue, je dois l'avouer!
Pendant ce colloque^ Théodose considérait M'''^ Brunei^ il connaissait ce type, seulement il s'étonnait d'en rencontrer un échantillon parmi ces gens.
De par le monde, il y a une certaine sorte de femmes qui gardent jusqu'à la décrépitude une affectation de timidité et de réserve qui les fait ressembler de bonne heure à des nonnes surannées. Ajoutez à cela un certain air tout particulier, par lequel elles semblent éternellement craindre de recevoir une déclaration, ce qui fait qu'on se demandetoujours si on doit leur en faire une, et si par hasard quelque sot exploite leur ridicule, elles attribuent le galant résultat à l'effet produit par leurs personnes. Telle était M"*® Brunei.
— A votre accent, madame, dit Théodose qui se sentait à l'aise avec une telle personne^ à votre accenl, on dirait que vous êtes Française?
— Je le suis aussi, répondit madame
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Brunei, radieuse, je suis même Parisienne, et elle leva les yeux yers Théodore et les rebaissa aussitôt.
— Eh mais, répliqua Théodose enchanté, nous sonunes pays*
— Âhl c'est charmant, reprit avec une gaieté d'enfant madame Brunei; eh bien I monsieur de Paris, dit-elle désignant ainsi mignardement Théodose et le regardant cette fois, un même sort nous a conduit ici.
II y a longtemps, vous, madame?
— Un mois environ, je crois.
A ce moment, quelques sons d'instruments vibrèrent dans Tair, les tons différents s'essayèrent à l'unisson , puis, l'accord trouvé, l'exécution commença. D'abord, chaque intonation s'étendait au départ, l'une dans un sens, celle-ci dans tel autre; mais bientôt, comme des voyageurs épars qui se rallient à une même route, toutes ces notes se groupèrent en un faisceau, et puissam-
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ment, amplement, s'élevèrent en un rythme^
comme une même voix immense, magis*traie. Le molif grave atteignait graduellement la plénitude de la force; peu à pea, l'harmonie envahit l'espace et sembla dépasser par delà les nues.
Chacun, dans le bosquet, demeurait at** tentif, subjugué. Le corps restait en pkice, oublié par Tesprit, perdu à la poursuite de TidéaL Après un long prolongue, une cadence ût une sorte de halte, et un soU, pur, vibrant, velouté comme la perle, dessina le chant le plus doux, le plus gracieux, le plus immense qu'oreille humaine ait jamais entendu. C'était la pourpre enveloppée dans la gaze , c'était le clairon assourdi par le bois, c'était la force sculptée par la grâce* L'instrument ne chantait plus, on l'entendait encore, et le final repris par le chœur était pour l'auditoire le murmure qui berce mais n'éveille pas. Alors, au milieu de ce ebarmç
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jeté, une voix cammença ; elle redît l'air qu'avait dit le soli, mais plus merveilleuse mcore par celte attraction qui fait que la yie seule parle réellemeot à la vie, elle mit une peosée sur ce vague où errait l'imagi* nation de tous, et tous la suivant, crurent penser comme elle.
Elle dit : « La liane au désert mlace les ce espaces ; Toiseau dans l'atmosphère cir- (f cule comme le vent; la mer roule ses flots a et chasse au loin la terre ; la terre croît « ses forêts, ses prairies et ses blés; l'étoile « rivalise avec l'autre étoile ; la lune dit : « La nuit est à moi ; » le soleil répond :
(( Je suis roi de ce globe, » et moi je dis à a tout : c< Le roi de tout, c'est moi. lo
« Ha hache trace un chemin à travers la c< liane ; j'abats l'aigle en son aire et je c< détruits son nid; je vogue sur les tlots; a à la terre je commande ; la montagne se a creusera si j'ai dit : la vallée ; aux lueurs
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(( de lâ lune, je réve ma jeunesse ; au foyer « du soleil, je m'anime et je sens ; ils me a donnent la vie? Non, c'est en moi qu'ils a respirent, en mon être contieni, et ma vie a ellaviel L'inconnu n'est pour moi qu'un a jalon de l'espace; au-delà ce qui Est, je ce cherche ce qui Est; là aux confins du a monde je recule les traces , et moi , a l'homme, je me perds dans mon immenc< site. »
La voix noyée dans l'étendue se replia doucement sur elle-même, Taccompagnement mourut en même temps que la voix, le silence de l'immobilité se fit, et pendant quelques secondes ces êtres semblèrent écouter le bruissement du feuillage, seul agité par un vent léger.
Puis, tout à coup, comme en sursaut, chacun revint à soi; on était là, on avait écouté, on le savait maintenant et on applaudissait parce qu'on était heureux.
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« Qui donc a chanté, qui donc a fait les paroles ? » dit Verdin, et il se levait.
En même temps il entendit: Vive Ulmé i Vive Néryl YiveLaorl Ët s' apercevant que tout le monde de la clairière se dirigeait vers le bosquet, il resta debout à la même place.
En effet, le groupe entier venait tel qu'il était, chacun avec son instrument à la main, et tous animés du feu du travail ou de l'attention;
A rentrée du bosquet, ils s'arrêtèrent d'un même mouvement. Seul , un jeune homme d'environ vingt ou vingt-deux ans s'avança jusque dans l'intérieur, et prenant les mains à deux vieillards assis à côté l'un de l'autre :
« Grand-père et grand'mère, dit-il, je vous demande ma vie. »
Aussitôt le vieux ménage se leva, et le grand-père, parlant pendant que sa femme
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écoutait, il dit aûectueusemeDt à l'eafant, qui toujours leur tenait la main :
ce Ulmé, que veux-tu?
— Nise pour ma femme, répondit celui qu on appelait Ulmé. »
Sans riea répondre, les deux vieillards, ayant leur petit^fils au milieu d'eux, firent deux pas en face de Yerdin, et gravement,
simplement :
« Verdin et Nisia , dit le grand-père d'Ulmé, Ulmé demande Nise, votre fille, pour sa fenmie.
— Que Nise réponde, dit Yerdin regai* dant Nisia, sa femme, levée près de lui, quifit^gnequeoui.x)
Nise, conduite par sa soeur et une autre jeune fille, sortit des rangs, qui s'écartaient pour la laisser passer, et, modeste et digne, elle dit, ayant baisé les mains de son père et de sa mère :
a Si vous aimez UUné, je Taimerai, » et
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les larmes de Témolion sillonnèrent son beau visage.^
— C'est nous qui l'aimerons^ si tu Taimes, dit Nisia, sa mère, en pleurant elle-même SOI* la téte de l'enfant courbée devant elle.
— Eh bien ! aimez-le, répondit Nise en réunissant les deux mains paternelles sous ses lèvres.
— Mon fils, dit Verdin à Ulmé, embrasse celle qui sera la femme, et toi, Nise, mon enfant chérie, ajouta-t-il en l'ébreignant, embrasse tes nouveaux parents. .
Ulmé posa ses lèvres avec une tendresse respectueuse sur le front de Nise, et celle-ci ayant serré affectueusement les deux vieillards dans «es bras, Verdin et Nisia les embrassèrent à leur tour.
Alors les acclamations joyeuses retentirent; on se conviait à la noce, qui, suivant la coutume du pays, devait avoir lieu dix jours après la demande.
Oi*
88 VOYAGE DE TUbODOSE
— Ulmé, demanda Yerdio, est-ce toi qui as fait les paroles ?
— J'ai fait les paroles, répondit Ulmè ; Néry a pour sa part la symphonie, et Laor a chanté.
—Laor est un charmeur, répliqua Verdin; il garde ce qu'il attire, et qui Tentend ne peut plus s'échapper. Mais Laor est la voix de Néry; si Laor attire et enserre, c'est avec la puissance de Néry. Néry a façonné la forme merveilleuse, Laor la fait vivre en lui donnant la voix.
 ces mots, la foule trépigna de joie, et Verdin, pendant ce transport , continua :
€< L'harmonie est le repos, et vous tous qui nous avez bercé et absorbé en vous, merci et gloire. »
Pendant que les applaudissements le remerciaient de ces paroles louangeuses, Verdin regardait Ulmé profondément :
ce Uhné, dit-il comme songeant en lui-même.
pense toujours ; la pensée, c'est la découverte,et la découverte, c'est le trésor trouvé.»
Ulmé, d'un mouvement prompt, vint prendre la main de Yerdin, et arrêtant sur lui loyalement son regard pénétrant, sans hardiesse : Mon père, dit-il, et il s'arrêta ; les deux hommes s'étaient compris.
— Gloire à Ulmé, dirent quelques-uns qui n'avaient pas trouvé que c'était assez, et tous entraînés répétèrent : Gloire à Ulmé I Puis la jeunesse repartit pour le centre de la clairière*
Mais cette fois, les habitants du bosquet, gagnés par ranimalion générale, se levèrent Tun entrdnant l'autre, et devisant, ils suivirent a petits pas la foule bruyante. Le chant d'Ulmé était le sujet de la conversation; chacun trouvait que le jeune homme promettait beaucoup, et on était heureux de le voir épouser Nise, une aimable et trèsintelligente fille, elle aussi.
H"^ Brunei et Théodose se prélassaient dans un mutisme superbe ; ils s'occupaient avec une indifférence toute impertinente :
M"*^ Brunei, à agrémenter sa coiffure; Tliéodose, à regarder de ci, de là, en ayant Fair de ne s'intéresser à rien.
— Heinl qu'en pensez* vous? dit tout à coupa Thcodose quelqu'un qui se trouvait à côté de lui.
Ceci, dit avec enthousiasme, était une sorte de provocation à la louange.
— C'est original, répondit d'un ton froid et dédaigneux Théodore, mais les règles n'ont pas donné beaucoup de peine à l'auteur; ce ne sont pas des vers. Qu'est-ce que cela?
Celui à qui Théodose répondait était une nature simple et bonne. Il comprit bien l'intention méchante de Théodose, mais il ne savait comment y répliquer. Yerdin, qui avait entendu, vint à son secours.
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Thèodûse, dil-il, crois-tu donc indispensable que toute œuvre soit renfermée dans un même cadre. Qu'importe cependant la forme du portrait si ie portrait est bon?
Qu'importe également la manière de dire, si ce qu'on dit est bien ?
— Il y a toujours moins de talent à supprimer les difiicultés qu'à les vaincre , ré^ pliquaM""^ Brunei, d'un ton ironique*
— Il y a, madame, dans la versification, des difficultés qu'on ne peut vaincre qii'en supprimant les beautés, car la règle rogne et toise les idées, et le poète qui sacrifie à la règle est toujours plus un machiniste qu'un artiste.
— Ëh bien, reprit M""® Brunei, avec une manière des plus impertinentes, voilà qui est vraiment particulier ; ainsi, faire des bouts de lignes sans rime, cela s'appelle le talent et nos poètes sont des machines 1 Qu'en pensez-vous, monsieur de Paris?
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