VOYAGE DE TUÉODOSE
Théodose allait appuyer sa compalriote, mais Verdin ne lui en laissa pas le temps.
— Madame 9 dil-ii dignement à Brunei, vous avez du m'avoir compris, seulement vous répondez d'une manière toute particulière qui n'encourage pas à discuter.
Mon idée est que les règles sont même pour le génie une géne, et qu'il irait plus haut en* core s'H les éeartait. Mais pour les talents modestes elles sont Tannulation du possible, car si le génie est toujours le génie malgré et quoi qu'il y ait, les capacités simples sont tout à fait supprimées si quelque chose les entrave. Or, entre nous priver de ces capa-' cités ou des règles, nous aimons mieux gar« der les capacités, c'est pourquoi nous acceptons fort bien qu'on mette les règles de côté.
— Oh, comme on ne viendra pas vous disputer le prix , à votre aise , dit Brunei ennuyée, seulement je ne sais pas
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quei nom on peut donner à vos compositions, car ce n'est à coup sûr ni des vers ni de la prose.
Personne ne répondit, et chacun s'écartant pour chercher un plus agréable voisinage, Jhéodose et M"^^ Brunei restèrent à l'écart.
— Il sont vraiment curieux, dit cette dernière à demi-voix, je n'ai jamais vu chose pareille.
— Il est de fait que c'est impossible, lit Théodose sur le même ton, il y a vraiment de quoi rire, » et tous deux, semblant s'essuyer, pouffèrent dans leurs mouchoirs.
Une belle jeune fille, tenant un large plateau couvert de rairaichissements, s'arrêta devant les deux Français. Ceux-ci s'efforçantde reprendre leur sérieux, prirent chacun ime tasse. C'étaient les mêmes qui avaient servi pour le café et dans lesquelles
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on avait cette fois versé une espèce de sorbet.
Cette boisson , vraiment délicieuse et glacée , remit un peu Théodose et M"^^ Brunei.
« Heureusement que leur cuisine n'est pas aussi excentrique que leurs idées, dit Théodose.
— Oh I je fais si peu de cas de la nourriture, répartit M"'' Brunei d'un petit air précieux, que, pour moi, ce n'est pas une compensation. »
Théodose s'inclina, ne trouvant rien à dire.
Pendant que ces deux personnes s'entretenaient, le groupe agitait la question du départ, il fut convenu qu'après une promenade à travers la forêt on reviendrait aux habitations par une route opposée. Aussitôt, pendant que de jeunes garçons détachaient un chameau nonchalamment accroupi et
l'allelaienl à un léger fardeau qui servait à porter les provisious, des jeunes filles nettoyèrent à la source les divers ustensiles, réintégrèrent les flacons dans les coflres faits exprès, et ces choses étant soigneusement déposées dans le chariot , deux andens y montèrent et dirigèrent lentement rattelage à travers les larges voies tracées, tandis que la jeunesse s'engageait de tous côtés dans les fourrés.
Verdin et Nisia, n'osant laisser Théodose, malgré son peu de sociabilité, se sacrifièrent et s'approchèrent, afin de lui tenir compagnie ; et, comme Brunei avait toujours soin de se tenir non loin de Théodose, ces quatre personnes, ne sachant quoi se dire, allaient marchant les unes à côté des autres, sans but, sans lien, et par suite sans aucun agrément. Pourtant la forêt était un chef-»
d'œuvre de la nature, seulement ce chefd'œuvre était une habitude pour Verdin et
Nisiâ ; quant à Théudose, il était ennuyé, et M"^<^ Branel ne songeait qu'à une chose, c'est que nul ne faisait attention à elle, hormis Théodose, et elle s'occupait de Théodose, mais voilà tout.
Les oiseaux, effarouchés, avaient beau s'envoler devant eux et déployer les couleurs les plus bigarrées, le feuillage impossible avait beau marier les échancrures les plus fantasques, Verdin et Nisia connaissaient et regardaient paisiblement. Quant à leurs compagnons, ils s'intéressaient peu, absorbés qu'ils étaient en leur propre intérêt.
M'"^ Brunei eût préféré qu'on la laissât en léte-à-léte avec Théodose; Théodose, lui, ne faisait pas plus de cas de M'''' Brunei que des autres, aussi leur promenade étaitelle des plus monotones.
Âpres une marche assez longue, on commença à rencontrer quelques habitations,
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et plus on avançait, plus les maisons se succédaient rapprochées, et découpaient le bois en carré de jardin. Bientôt, ce farent des raes au lieu d'allées, et, chacun se précipitant vers le chariot, on s'empara des parasols qui y étaient relégués. Verdin et Nisia s'abritèrent sous le mème^ laissant Théodose garantir M°^^ Brunei. Celle-ci, heureuse de la circonstance, prit place avec embarras au côté de Théodose : mais, quoique beaucoup mieux que le matin, puisqu'à ce moment il était pour ainsi dire à jeun. Théodose se souvenait trop de ce qu'il avait enduré, et la perspective d'une nouvelle traversée sous le soleil suffit de suite à le renfrogner. Aussi, sans aucune attention pour sa compagne, il avança côte à côte avec elle en essayant de dormir pour passer le temps.
Sur la route, les uns quittaient les autres, suivant qu'ils étaient près de leur domicile.
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La famille Verdin et M"''^ Brunei demeuraient le plus au loin ; aussi chacun, tour à tour, leur dit adieu, et, quand M°^^ Brunei dut prendre congé, elle fit à Théodose, comme aux autres, un froid salut, outrée qu'elle était de son procédé. Mais Théodose, profondément indifférent à tout ce qui n'était pas sa chaleur, salua sans savoir au juste comment, ni qui il saluait; et à peine
M"'"' Brunei avait-elle frandii rentrée de sa «
demeure que, se retournant sous prétexte de fermer sa porte, elle vit Théodose déjà loin.
Quelques minutes après, la famille Verdin était rentrée. En un din-d'œil une collation fut servie, et quand chacun se fut restauré :
« Nous allons faire la sieste, dit Verdin ; c'est rheure où il est impossible de s'occuper. Celte chambre est la tienne, mon cher Théodose, ajouta-t-il en lui désignant la
pièce où il avait déjà couché. Si tu as besoin de quelque chose, tout est là, et d^ailleurs, tu nous appellerais. 3»
Théodose remercia. Les deux jeunes filles et leurs parents montèrent à leurs chambres et Théodose entra dans la sienne.
On était si accablé, quoique les habitations fussent construites de manière à éviter la chaleur, que Théodose s'étendit de suite sur son lit, et tout bruit cessa dans la maison.