‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE VII l'or et le travail · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII l'or et le travail

Pendant quelques heures, il sembla qu'aucun être humain n'exîslàt à la ronde. A peine entendait-on de temps en temps quelque cri monotone d'oiseau; on eut dit une terre inliabilcc cl même dépourvue de quadrupèdes, car, sous Finfluence du uiilieu de la journée, tout s'engourdissait.

Cependant, peu à peu, le soleil déclina sa courbe; de ci, de la, un bclemenl se répondit, l'oiseau commença de se remuer, la forêt au loin envoya ses bruits particuliers, la torpeur se secouait ; partant des animaux, l'animation s'étendait par degrés jusqu'à l'homme, la ménagère se réveillait au cri

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retealissaDt du coq, réveillait les siens aux alentoùrs^ et ainsi la vie se gagnait de proche en proche.

Théodose entr'ouvrit les yeux, chercha de nouveau à se rendre compte, et, se souvenant aussitôt, il regarda l'heure à une magnifique horloge placée sur une étagère, en face de son lit ; il était quatre heures; il s'était couché à une heure de Taprès-^midi, donc il avait dormi trois heures ; au reste, il se sentait tout reposé.

Se levant immédiatement, il reconlmença pour la troisième fois sa toilette, mais avec moins de soins, ou plutôt sans autre but que celui d'être propre, car, au heu que ce fut lui, Théodose, qui eut étonné ces gens, c'était lui qui avait dû s'mcliner devant leur éclatante supériorité.

Ne sachant si ses hôtes étaient levés, il ouvrit doucement la porte, et, ne voyant personne dans la salle à manger, il essaya

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de gagoer la jardia. Un simple loquet et un

verrou en dedans étant toute la serrure, Théodose sortit sans bruit, mais à peine avait-il fait deux pas qu'il s'aperçut que toutes ces précautions étaient en pure perte.

Verdin sarclait dans le jardin, et les jeunes filles allaient et venaient de la cour à l'intérieur par une issue desservant la cuisine.

Tous ces gens le saluèrent affoclueusement, et la mère lui ayant dit qu'elle pré-parait le diner, l'engagea à visiter Thabitatlon pendant. ce temps.

La cour entourant la maison était séparée du jardin par un treillage fin et serré. Cette cour était peuplée de volatiles de toutes espèces; des compartiments isolaient les jeunes couvées ou les races incompatibles ; des consiructions appropriées, . mais faites avec une élégance remarquable, servaient

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tout à lâ fois d'abri pour les bètes et d'ornement pour la propriété.

Théodose admira les diverses espèces, toutes dehors à cette heure, occupées à manger, puis il alla rejoindre Yerdin dans le jardin.

Immédiatement derrière le treillage, s'élevaient quelques grands arbres au

feuillage presque massif, ce qui permettait à la famille de rester ù l'air suivant qu'il lui convenait, et en même temps ombrageait la cour et la maison.

Àu-delà de ces arbres commençait le jardin, c cst-ù-diie la culture. Rien n'clait plus beau, mieux soigné, plus en rapport que cet enclos ; la fantaisie y coudoyait l'utile, les fleurs les plus exhubéraules s'épanouissaient parmi les fruits les plus appétissants ; c'était tout à la fois la nourriture et la parure dans leur plus grande richesse, comme aux jours de fête on voit

sur la .table le parterre en même temps que les plats.

« Voilà un magnifique jardin, dit Théodose ; quelle beauté, quelle richesse, c'est superbe! Mais quel mal on doit avoir à travailler dans un pays si chaud.

— On s'arrange en conséquence, répondit Yerdin ; on ne travaille guère que le matin et le soir.

<— Sans doute, répliqua Théodose, et puis on doit être bien payé.

— On est en effet bien payé, dit Verdin, car c'est merveilleux ce que la terre produit.

— Oh! oui, pour cela, je le pense bien, fit Théodose, mais je parle de l'ouvrier.

— L'ouvrier, c'est moi, dit Yerdin; donc c'est moi que la terre paye.

—H- Comment, c'est vous qui cultivez ce jardin? et Théodose regardait Yerdin , son apparence, sa physionomie, ses vêtements.

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— Mais oui, c'est moi, reprit Verdia le contemplant à son tour, cela t'étonne donc?

— Alors vous êtes jardinier ? demanda Théodose, sans répondre à la question.

— Je suis agriculteur de mon état, répondit Yeidin, et mon jardin csi mon délassement et mon étude.

Théodose écoutait, surpris.

— Mon père, dit une des deux jeunes filles qui venaient d'arriver près d'eux, maman nous attend pour dîner.

— Allons dîner, mademoiselle Nise, fit Yerdin affectueusement; et, laissant son travail, il suivit ses enfants.

— Te sens-tu appétit, ami Théodose, demanda-t-il?

— Pas autant que ce matin, répondit celui-ci.

^Gela se comprend, tu es comme nous, c'est notre premier repas qui est le meilleur.

On mange cependant assez bien le soir.

— Le soir ? ïu veux dire maintenaat ?

demanda Théodose, qui tutoyait son hôle suivant sa disposition d'esprit.

~« Non, le soir c'est avant de secoucher^ à dix lieures environ. Tu verras quand lu reviendras du spectacle?

— Nous allons donc au spectacle, demanda Théodose?

— Oui; naais, répartit Verdin, si cela t'ennuie, tu sais, tu es chez loi.

— Non pas, non pas, s'écria Théodose, je suis au contraire tout-à-fait charmé. »

Tout en conversant, on était arrivé aux grands arbres; la table y était dressée, et pendant que la mère invitait Théodose à prendre place et que les deux jeunes filles s'asseyaient, Yerdin, qui avait élé un instant à la cuisine afin de s'y laver les mains, ' prit place à son tour et on commença à manger.

Naturellemeni^ le mariage de Nise fut le

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sujet de la conversation. Théodose, désirant se tenir en bonnes relations avec ses hôtes, n'osait plus s'étonner, craignant de les offenser : il écoutait et faisait semblant d'approuver.

— Je suis très-heureux de ce mariage, disait le père ; Ulmé a un talent réel, et puis, c'est une belle nature.

— Oui, répondit Théodose, seulement il est heureux qu'il soit chez vous. Si vous saviez combien de déboires, de déceptions l'attendraient partout ailleurs.

— Oh! fit Yerdin d'un air de dénégation, je ne crois pas que son art puisse jamais être méconnu.

— Vous croyez cela, vous ? dit Théodose. Eh bien, mou cher Verdin, le plus souvent, on meurt de faim avec ce beau aient.

— Comment, on meurt de faim, répéta Verdin ; mais on mange d'abord sa produc-

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lion, et à moins qu'elle De manque. et comme c'est impossible, je ne vois pas..*

— On mange sa production, dit Théodose ébahi, avec quoi donc écrivez-vous?

— Voyons, dit Verdin, nous ne nous comprenons pas ; expliquons-nous. Je t'ai dit, je crois, qu'Ulmé était un agriculteur de talent. Ëh bien 1 celui qui fait la nourriture pour les autres peut-il jamais manquer de quelque chose pour lui-même l Qu'est-ce que tu avais donc cru?

— Mais qu'Ulmé était un auteur.

— Tu veux dire un travailleur purement moral ? Il n'y en a pas chez nous, ami. Le corps a besoin d'aclivilé, or, chacun doit utiliser cette loi de l'activité au profit de tous^ car c'est de l'emploi de la totalité des forces que résulte le peu de durée de la tâche individuelle et par suite la liberté de chacun. Par l'exécution générale d'un labeur indispensable à tous, un tiers au plus

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de la journée est nécessaire au travail sociétaire ou de l'État^ comme tu l'entendras, le reste du temps appartient à l'individu, et ainsi, chacun aidant a la vie conmiune, chacun bénéficie du travail de lous et reçoit en plus le temps pour soi, qui est la facilité de développement. Ici la profession choisie est presque toujours un dérivatif des facultés.

Ulmé, porté par, sa nature vers l'élude, la contemplation , a choisi l'état de cultivateur, qui est de tous celui qui grandit le plus la pensée ; un calculateur se kii généralement architecte, constructeur de vaisseaux ou mécanicien; un botaniste, bùdieron, afin d'être sans cesse en rapport avec la nature qu'il étudie, et ainsi, quoique le travail soit obligatoire , il est plutôt, par la liberté du choix, un simple développement forcé de l'individu. Marsile, qui t'a reçu au nom des habitants, est forgeron; c'est une nature énergique qui aime le travail rude; celui

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qui a joué sur la flùle ce magniûque soli, est tisserand, cet état lui laisse la souplesse des doigts si nccessaire au musicien ; Laor , que tu as entendu chanter , est menuisier; la pièce que tu vas voir ce soir est d'un pécheur ; et ainsi de suite.

— C'est peut-être les incapables qui font les états de luxe chez vous? demanda Théodose, qui, maintenant, n'était plus surpris de rien.

— C'est un peu tout le monde, répondit Verdin, le luxe est la récréation; celui qui s'en amuse y travaille dans son temps a soi, et comme chacun trafique ensemble, il n'en est pas qui ne soit pourvu de ces jolies choses d'agrément. Tiens, mes filles excellent à broder les tuniques ; en échange, on leur a donné ces beaux médaillons , ces boucles d'oreilles et ces admûrables plumes d'oiseaux rares.

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— Mais ces médaillons et ces boucles

d'oreilles sont en or, objecta Théodose,

— Sans doute, riposta Verdin.

— C'est que cela rend ces objets d'un très-grand prix ! expliqua Théodose d'un ton cependant assez incertain.

— Bast ! dit Verdin, est-ce que la matière première compte? Ën prend qui en veut; il n'y a que le travail qui lui donne valeur, et ainsi, travail contre travail, il y a échange.

~ On prend de l'or comme on veut, chez vous? questionna doucement Théodose comme s'il n'eut guère été étonné.

— Sans doute, pourquoi veux-tu qu'on prenne moins l'or que tout le reste ? le travail est à celui qui l'a fait, la matière est à celui qui veut travailler, tout le monde sait cela, et je ne sais pas pourquoi tu m'en

parles.

— Est-ce qu'on sait toujours ce qu'on dit ?

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fit négligemment Théodose ; il fait si chaad que j'en suis abasourdi.

. — Mon pauvre Théodore, lu ne pourras pourtant pas nous quitter avant une ving* taine de jours.

Théodose apprenait son départ avant même d'avoir eil Tinquiélude de son séjour ; ce lui fut une grande douceur. Aussi, tout-àfait heureux et du confortable qui Fentourait et de la perspective de s'en aller bientôt, il éprouva ce contentement qui vous saisit après le danger évité, alors qu'on apprécie le bien-être d'un état tranquille.

— Combien je penserai à vous, fit-il.

— Pauvre cher Théodore, dit Nisia, nous devons vous étonner beaucoup, mais n'importe, vous nous estimjBrez parce que nous sommes vrais, et nous vousestûnons,ajoutat-elle en lui prenant la main, parce que votre pays vous a fait plus que vous ne vous êtes fait vous-même. La nature est chez nous si

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belle, qu'il faut bien la suivre; la sève vous pousse, oa va comme va la plante, tandis que là où il faut s'entraîner soi-môme, il y a plus de mérite pour moins de chemin.

Théodose, ému, porta la main de Nisia à ses lèvres et la serra affectueusement.

— Que voulez-vous? fit-il, répondant à sa pensée intime, vous avez peut-être raison, mais cela est encore impossible chez nous ; on ne ferait qu'en rire. Hélas I...

— Allons, allons, dit Yerdin, ne nous attristons pas parce qu'il y a des pays peu éclairés. Il y a bien des jours gris et le soleil revient toujours. Eh bieni les peuples feront de même; tôt ou tard, ils comprendront.

— Mais oui, au fait, riposta Théodose ; Yerdin a raison : Ce n'est pas notre faute si nous avons la vie courte et s'il faut longtemps à l'humanité pour faire un pas.

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— Siy dit Verdin, c'est la faute à tous individuellement. Que chacun qui sent une chase juste, mais la croit inapplicable ou incomprise des autres l'applique y sans s'occuper pour son propre compte, et des milliers d'êtres seront tout étonnés de se rencontrer en un même progrès; mais, au lien de cela, chacun , parce qu'il est seul> parce qu'il n'est qu'un enfin, se croit sans importance, comme si toute majorité, toute force n'était pas faite d'individualités groupées, et tous, composant l'humanité, restent à leur place et s' étonnent naïvement que rhumanité ne marche pas. Mais puisque riiumanité, c'est vous , moi , tel autre , n'importe qui, si vous voulez que l'humanité marche, marchez I 11 n'y a pas d'autre moyen possible. Tel veut avancer et cependant reste slationnaire, sans réfléchir que, arrêté. par l'inertie des autres, sa propre inertie arrête également les autres à leur

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tour. Plaisante simplicité! L'homrae veut le bien de l'humanité; ce bien dépend de la part de chacun à le faire, et nul ne s'en mêle, el tous prétendent que ce bien arrive t L'homme n a pas encore conscience que, membre du genre humain, ses agissements à lui, si chétif qu'il soit, sont forcément, pour le grand corps, ce qu'est le jeu de la fibrille dans la structure humaine : l'entier s'en ressent.

— Bast 1 glissa Théodose d'un air malicieux , que feraient les philosophes , si l'humanité était parfaite?

— Ils n*c»muieraient pas leurs convives comme je t'ennuie, répliqua Yerdin sur le même ton, mais ils t'offriraient toujours de ce bon vin, comme je t'en offre. ATheureux retour en ton pays, ami !

— Gomment est-ce donc que je m'en retournerai? demanda Théodose. Vous avez des relations avec les vaisseaux?

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— NoD» mais nous trafiquons avec les contrées voisines, et tous les deux mois environ, on va faire des échaoges ou Ton vient chez nous. On te remettra à la tribu la plus proche, qui te remettra à sa voisine, et, ainsi de suite, tu arriveras là où les vaisseaux abordent souvent,et tu t'embarqueras.

— Gela n'ennuiera pas ces habitants de me conduire d'un pays à un autre? objecta Théodose, à qui ce voyage faisait peur.

— As-tu inquiétude sur notre compte et redoutes-tu quelque chose parmi nous ?

demanda Yerdin.

— Ohl non, répliqua vivement Théodose.

— Eh bien, nos voisins sont absolument ce que nous sommes. Ton voyage sera un vrai voyage d'agrément, à moins que nos mœurs ne t'ennuient à ce point de te mettre en colère...

— Ah ! mon cher Yerdin, vous me faites

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