‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 14 sur 28 · CHAPITRE VIII uxaas xànos · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII uxaas xànos

Bientôt les deux jeunes filles descendirent dans une toilette resplendissante; leurs tuniques de soie, Tune bleu de ciel, T autre rose clair, recouvertes de tulle de même couleur, festonnées gracieusement de mignonnes guirlandes de roses et de bluets, les faisait ressembler à des déesses païennes. La mère, vêtue d'une luague tunique de cachemire blanc simplement ornée, aux extrémités, d'une large broderie d'or, et coiffée d'un léger bandeau de perles, était entre ses deux enfants, belle de cette beauté calme et sereine qui semble l'épanouissement de la riche création arrivée à son parfait dévelop-

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peinent; on eut dit la Moisson escortée par le Printemps. Droite sans raideur, assurée sans hardiesse, elle marchait à Taise dans sa puissance, comme quelqu'un habitué à la royauté.

Théodose se sentait toujours envie de s'incliner, mais la grâce toute naturelle de . Msia arrêtait court cette crainte respectueuse; sitôt près d'elle, il se faisait un changement dans la pensée. Il y avait là la force, mais cette force ne pesait pas; au contraire, . elle aidait, ce qui faisait que bientôt on n'y pensait plus.

Yerdin embrassa tout ce joli monde, et joyeux malgré lui de celte splendeur dont pourtant il avait Thabitude, il regardait en rayonnant.

— Les monstres, fit-il en enserrant dans ses bras les trois têtes, fil

— Sur cette belle réception, dit la mère en riant, mes filles, partons avec confiance.

Théodose cherchait un compliment et s'il devait en faire, mais il ne savait plus, il ne savait rien et restait coi.

Gomme le matin, on descendit à la vallée.

Seulement, à cette heure, Tair était frais, et c'était une charmante promenade. Les habitations, également rapprochées, mais construites suivant la fantaisie et comme architecture et connue emplacement, formaient un ensemble tout-à-fait pittoresque. Les roules larges et tracées à Talignement étaient plantées d'arbres au bord des trottoirs. Telle maison s'élevait au fond du jardin, telle autre était mitoyenne à la rue; c'était ville par la quantité des habitations, c'était campagne par Vaccidenté du plan tracé par l'initiative de chacun.

Âprès quelques détours, Théodose s'arrêta stupéfait devant une gare de chemin de fer; le sifflement de la vapeur perçait l'air de ses saccades. On s'apprêtait au départ.

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— Comment, dit Théodose, vous avez des chemins de fer?

— Mais est-ce que je ne l'ai pas dit qu'un des nôtres avait rapporté les inventions et les sciences de ton pays?

— Si, répliqua Théodose, qui, malgré cela, ne pouvait revenir de son étonne* ment.

Ënmème temps, un grand nombre d'habitants arrivaient chacun en riche toilette. La famille Yerdin, à peine entrée, fut rejointe par Ulmé, qui était là en compagnie d'un homme d'une cinquantaine d'années.

— Salut , maître Zénon , dit Yerdin à ce dernier aviîc un affectueux respect.

— Salut, mon cher Yerdin, répondit maître Zénon.

— Tu vois, en maître Zénon, un de nos instituteurs, dit Yerdin à Théodose, presque toute la jeunesse d'ici a été enseignée par

lui, c'est le maître d'Ulmé, de Laor et le mien.

— Monsieur, dit maître Zénon à Théodose, j'aurais voulu me joindre aux iiabitanls pour vous recevoir, malheureusement j'avais un élève malade et je voulais savoir par moi-même comment il avait passé la nuit, maintenant il est hors de danger, je suis tranquille , aussi j'ai accompagné mon cher Ulmé , afin de vous présenter toutes mes sympathies. »

Théodose salua et, embarrassé de savoir que dire, il cherchait, lorsque le signal du départ vint le tirer d'affaire, chacun s'occupa à se caser. Maître Zénon s'étant assis à côté de Théodose , ceiui-ci recommençait de se creuser la téle, lorsque maître Zénon le prévint.

ce C'est bien la plus belle des professions, n'est-ce pas, monsieur, que celle d'enseigner la jeunesse, nous avons l'estime et

raffection des parents, et si nos élèves deviennent de généreux et vaillants citoyens, quelle récompense I

— Oui mais, dit Théodose , pour qu'on puisse raisonnablement dire : c'est moi qui ai formé un homme, il faudrait garder Tenfant jusqu'à ce qu'il fût homme.

— G' est bien ce que nous faisons, et vous pensez très-sagement, dit maitrè Zénon.

— Vous* en avez quelques--uns qui font des études complètes, mais si peu. ....

— Tous sans exception : comment pourrait-on en exclure un seul?

— Tous les enfants apprennent jusqu'à Fâge d'homme?

— Est-ce que nul peut être en dehors de l'humanité ? Homme et homme sont-ils pas forcément l'un ce qu'est l'autre, et, par ce fait, traités l'un comme l'autre.

— Amsi vous enseignez les enfants jusqu'à ?

DigUizoa by CoOglC

— Dix-neuf ans.

— Très-bien t Alors la femille ne compte plus, c'est le professeur qui la remplace! £t si moi, plus jaloux de ma qualité de père, je voulais garder mon enfant?

— À votre aise, seulement votre enfant * devra passer les examens publics tout comme

les autres.

— Et s'il me plaît de donner à mon enfant des doctrines autres que les vôtres?

— ^Le professeur n'enseigne que la science qui ne varie pas, et ia morale, qui ne varie pas non plus ; en un mot, il ne sort pas de la démonstralioa du fait. Un et un font toujours deux, l'homme et la nature se valent, puisque Tun n'a de raison d'être que par l'autre, et rhonune, quel qu'il soit et là où il est, est toujours homme, donc l'un a forcément les droits de l'autre, en termes techniques, l'homme a forcément les droits de l'honune.

Voilà les points iondamentaux dont nul ne

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peut s'écarter et dont la famille qui garde l'enfaDt est appelée à justifier de renseignement.

— Cependant si mes idées étaient opposées , si je ne voulais pas , mes enfants m'appartiennent, enfin I

— Vos enfants appartiennent à Thumanité et vous n'en êtes que le préposé à la garde, vous devez compte à la société de cette partie d'elle-même confiée à vos soins. Il ne peut convenir aux hommes de laisser élever l'homme en maître ou en esclave, car c'est non-seulement la dignité, mais encore la sécurité de Tespèce humaine qui serait en péril; maître, il tenterait d'assujettir ses semblables, esclave, il aiderait les autres à les assujettir. L'homme doit apprendre ce qu'est l'homme et non pas ce que, lui, Findividu, doit être; représentant de l'espèce humaine, il ne doit concevoir aucune idée de supériorité ou d'infériorité, attendu que

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quel qull soit, il est ce qu'est T autre dans son genre, une faculté, uue distinction; or, ce qui est distinct ne peut valoir ni plus ni moÎDs, le goût peut faire un choix, mais la valeur de food est la même entre toutes choses distinctes, attendu que toutes constituent forcément, chacune en soi, une unité.

Il n'y a qu'en une même ligne ou une même manière d'être dont on puisse dire que l'un s'étend plus que Tautre, c'est ce qui fait que les imitateurs ne comptent pas ou sont toujours inférieurs, mais les imitateurs disparaissent avec le libre jeu donné à chacun.

Théodose avait du pédagogue par dessus la tête, cependant il n'osait se dispenser de faire un signe quelconque d'approbation, seulement il n'écoutait pas et attendait avec impatience la fin de la conversation.

— Voyez, poursuivit maître Zénon, auquel le silence de son interlocuteur laissait

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le champ libre, en apprenant à T enfant à respecter l'homme par dessus tout, en même temps qu'il respecte les autres, se sachant homme lui-mèine, il exige des autres le même respect et tout dépend de là.

— Mais, dit tout à coup Théodose, à qui une critique venait de surgir, a quel âge vos jeunes gens apprennent-ils un état.

— Pour ainsi dire dès Tenfance, repartit maître Zénon. Il y a, dans les immenses bâtiments de l'école des ateliers de tous les corps d'état, et Tenfant s'attache à celui qui est sa préférence naturelle. Â dix ans on commence à remployer; s'il se dégoûte, on exige qu'il fasse un autre choix, et vous comprenez qu'il est impossible qu'à dix^neuf ans ii ne soit pas bon ouvrier.

— £st-ce que le père ne peut pas non plus apprendre lui-même son état à son fils, dit ironiquement Théodose.

— Le père peut lui apprendre tout ce

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qu'il veut dans son temps à lui appartenant, mais pendant son travail pour Tassociation sociétaire , il ne doit s'occuper exclusivement que de son travail* Les ouvriers occupés dans les bâtiments de T école sont là à titre de professeurs, ils s'emploient plutôt à la démonstration qu'à l'exécution , c'est-àdire qu'ils font travailler Tenfant au lieu de travailler eux-mêmes. Si chaque membre de la société s'occupait de foimci' les apprentis, le travail si court de chacun ne suffirait plus; il y a donc grand avantage pour les parents et par suite pour la société entière, à ce que les enfants apprennent leur métier par des professeurs, de cette façoo un seul individu suffit à former une légion d'enfants; et couune les heures de récréa-^ tion correspondent au temps libre du père, le père peut compléter Tenfant conune il l'entend.

— £t quand l'enfant est ouvrier de bonne

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heure, à qui son gain rapporte-l-il , demanda Théodose, est-il libre de s'en aller?

— Non pas , répondit vivement maitre ZénoD, l'enfant ne doit s'en aller qu'a dixneuf ans accompli pour les garçons, dixhuit ans pour les filles. Tous sont ouvriers de bonne heure et leur travail sert à entretenir Técole, ainsi il n'y a eu besoin que de la première mise. Cette règle est invariable pour deux raisons d'utilité générale : premièrement, l'entretien de l'école, qui est la chose de première utilité dans un État; deuxièmement, la surveillance de la jeu- . nesse, qui cesserait si les jeunes gens quittaient ceux à qui ils sont accoutumés d'obéir. Or, nous obligeons les enfants jusqu'au dernier jour, et tous sans exception, à faire, indépendamment du travail manuel , des exercices quotidiens de gymnastique, de natation, d'équitation et de maniement des armes pour les garçons, comme cela, gar-

çons et filles sont garantis des folies du cerveau, et il n'est pour ainsi dire pas d'exemple qu'ils n'aient attendu convenablement l'époque de leur mariage, fixée s'ils . le veulent au jour de leur départ de l'école, qui est le jour de leur indépendance.

— À ce que je vois, dit Théodose toujours ironiquement, les enfants sont séparés des parents, ils vivent en communauté en dehors de toute famille.

— Comment I fit maître Zénon; je vous ai dit tout à Thenre que l'enfant revenait près des siens le temps des récréations ; il y en a le matin, il y en a le soir, en tout six heures d'école : trois pour l'instruction, trois pour l'exercice et le travail manuel ; est-ce trop ? et l'enfant est-il donc tant que cela enlevé à sa famille? Le père a lui-même quatre heures de travail, l'enfant n'a donc que deux heures de plus de sujétion, et ce

n'est pas beaucoup pour un être qu'il faut former,

— C'est que, voyez-vous, j'aime la vie de famille, dit Théodose d'un air conGt.

— Et nous donci répartit mailre Zénon; c'est bien pour cela que nous élevons ainsi les enfants. En les aclivant et en les instruisant, nous les garantissons des vices qu^engendre Tignorance ou l'oisiveté , et en même temps nous préservons les familles, car un être, garçon ou fille, ne peut se dévoyer sans atteindre, par contrencoup, la famille de son complice ou de sa victime.

— El puis, poursuivit Théodose, comme s'il n'avait pas entendu, c'est si joli de voir les enfants assis à la table paternelle.

— Eh mais, où voulez-vous qu'ils man^ genl? demanda Zénon, un peu étonné de la sortie et cherchant son a-propos.

— Je croyais qu'ils vivaient tout-à-fait à l'école? dit Théodore.

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— Vous m'étonnez, dit Zénon; je cherche votre idée. Il semble que vous ne vouliez pas comprendre. Quand vous désirez une chose, vous allez là où vous devez la trouvez et vous revenez. Eh bien! l'enfant va prendre son instruction et, sa tâche finie, il revient. Pourquoi resterait-il là où il n'a plus que faire?

— Peut-être pour qu'il ne s ccarle pas de la voie qu'on lui trace.

— Bien au contraire, on ne lui trace pas ' de voie ; c'est lui qui doit se la tracer; on le

forme seulement pour qu'il puisse se conduire. Nous ne nous occupons, nous autres professeurs, que du mécanisme, c'est-à-dire de rétablissement des principes de science et de morale; les parents, forment le cœur.

Cet enseignement-là ne se fait que par Fexemple.

Le train venait de s'arrêter ; la famille Verdin se leva pour descendre. Théodose

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poussa un soupir de soulagement, et, se faufilant sous prétexte d'exaaûner chaque chose, il s' écarta y quitte à perdre de vue son monde, tant il était fatigué de Tobses^ sion de maître Zénon, Heureusement, celui-ci n'allait pas au théâtre, il n'était venu que pour souhaiter la bienvenue à Théodose, et à la sortie de la gare, il prit congé de la société. Théodose lui répondit gracieusement, dans sa joie d'en être débarrassé, et léger, guilleret comme un homme qui vient de déposer à point son fardeau, il se mit à plaisanter agréablement, encouragé d'ailleurs par la bonne grâce avec laquelle on l'écoutait; c'était, en un mot, une réaction ; il débordait d'entrain, tellement il avait été • ennuyé.

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