‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 15 sur 28 · UNE SINGULIERE COMEDIE · texte numérisé non relu

UNE SINGULIERE COMEDIE

En quelques pas» on fut au théâtre; c'était une merveille de sculpture ; le mur de pourtour dessinait un magnifique bas-relief, de jolis arceaux fermaient en dôme sa coupole, les larges portes, véritable chef-d'œuvre d'ébénisterie, s'ouvraient sur des degrés en mosaïque; rien n'était négligé; l'art et la richesse avaient fourni les matériaux de cet édifice. À l'intérieur , même soin d'exécution: deux galeries superposées avaient pour appui un travail en fer forgé d'une exécution incroyable de délicatesse; on avait doré ce fer, et des colonnettes de marbre de diverses couleurs agrémentaient

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d'espace en espace le fond blanc et or de la salle. Une lumière franche, pleine, éclairait si l)icn ce réduit, que, venant du dehors, où Fombre commençait à tomber, le spectateur, pour un instant, croyait retrouver midi dans ce coin. Les sièges du parterre et des galeries étaient d'amples fauteuils faits d'une sorte de jonc travaillé à jour et tous exactement semblables. On entrait , on choisissait sa place; les premiers arrivés commençaient, et chacun à la suite s'arrangeait. Du reste, nulle préoccupation; on s'accommodait gaiement de çà ou de là , d'abord parce qu'on n'avait qu'à revenir, une autre fois un peu plus tqt , ensuite^ parce que le théâtre petit et peu élevé permettait de vour et d'entendre partout. ^

En même temps que la famille Yerdin entrait, M"^^^ firunel, en compagnie d'une autre dame, faisait son apparition d'un côté opposé. Soit froideur 9 soit réflexion» ces

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gens s'assirent de part et d'autre à Técart, comme s'ils ne s'étaient point vus ou comme s'ils n'étaient pas assez intimes pour se rejoindre. Bnmel s'étalait en une toilette à ramages ; le goût en était assez bon, seulement ces reiroussis et pendeloques vous avaient une façon toute galante qui détonnait un peu avec Fâge rassis de la dame; on eut dit Junon matrone en sémillante griselte. Mais ce contraste attirait l'œil, et comme, en fait, M"^*^ Brunei était encore bien, chacun voulait savoir si réellement elle était jeune ou vieille ; de là attention gagnée, effet produit; quant à l'interprétation qu'en faisait l'héroïne, c'était tout naturellement à son avantage, comme il est d'habitude.

La salle s'emplit en très-peu d'instants.

On apprit à Théodose que ceux qui n'avaient pu avoir de place s'en étaient allés à d'autres théâtres, attendu qu'il y en avait assez pour

que les habitants pussent se récréer quand il lear convenait, et que c'était double ayan* tage, puisque, par cette multiplicité de scènes, il y avait un plus vaste débouché pour les auteurs.

Le spectacle commença. Les décors splendides ne laissèrent rien à désirer à Théodose; par un sentiment de dépit, notre voyageur espéra se rallraper sur le style de la pièce, mais, dès les premiers mots, il écouta non plus sous cette impression, mais par une espèce de rage qui le forçait, en quelque sorte, à se bien convaincre qu'il n'y avait aucun côté faible par lequel on put, raisonnablement, critiquer ces gens, agaçants de mérite.

Le premier acte fut parfs^it. Le sujet de la pièce, tiré des livres européens apportés dans la colonie, était un roi fait prisonnier et enmiené loin de son pays ; là, dans sa prison, il prie son Dieu ; quelqu'un qui l'entend

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lui fait observer judicieusement que ce dieu n'a pas de pouvoir dans l'endroit, puisque, malgré les prières à lui adressées par sesfidèles, les ennemis ont été victorieux. Le roi prisonnier tonne des mots splendides :

culte! religion! salut! desseins de la Providence, et 11 se décrépit avec ces vivifiantes choses, pendant que son fils, pris en même temps que lui, est élevé à l'écart, d'après les simples et vulgaires lois de la nature.

Tous les mois, l'enfant vient voir son père ; il avait six ans quand la fortune ou son dieu lui a manqué ; il en a maintenant vingt ; c'est un jeune homme au jugement net, qui aime son père comme on aime un pauvre insensé. Enseigné sur les manières d'être des différents peuples, en même temps qu'il a appris les lois fondamentales de l'espèce humaine ; il sent avec force ce que l'homme est, et s'étonne devant le tableau de ces êtres bas de servilisme ou d'arrogance, pendant

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que, par comparaison, il admire Ihomme vrai, si beau dans sa pure simplicité.

« Il n'existe dans l'homme que ce qu'on y fait exister, dit au roi son vieux gardien ; la société où vous avez vécu a fait de vous un suborné de fétiche et un despote d'homme, et c'est si bien la société et si peu une Providence quelconque, que de votrefils, né pour être à son tour adorateur et dominateur, nous avons fait un homme.

L'homme fait et supérieur pense par la nature, mais l'homme enfant pense surtout par l'homme; c'est à cause de cela qu'on vous a séparés. Contourné au pli de ceux qui se sont appuyés sur vous, vous auriez, par votre nature même, «'est-à-dire inconsciemment contourné l'être sur lequel vous vous seriez appuyé. Maintenant, votre ûls est formé, vous êtes libre. » (1^^ acte).

Théodose s'ennuyait. En attendant la reprise de la pièce, Ulmé et les deux jeunes

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filles causaient ; Yei din et Nisia gardaient le silence ; aussi, avisant M""^ Brunei , qui momentanément abandonnée par ses voisins, semblait songer en elle-même d'un faux air d'indifférence, Théodose résolut de l'aller salaer. La chose était d'autant plus possible, qu'une partie des spectateurs étaient déjà déplacés, Jes uns allant causer aux autres.

Théodose aborda M"'^ Brunei de l'air le plus cérémonieux, et celle-ci, avec un ton non moins guindé, répondit au salut étudié que lui faisait Théodose. Théodose , fin comme tous les gens qui vivent sans cesse en contact avec ce qu'on appelle le monde, connaissait par instinct les nuances imperceptibles avec lesquelles on se gagne le succès. Il savait tout ce que le négligé de son procédé du matin avait de chociuant pour une femme comme M*^ Brunei , aussi meltait-ii une déférence des plus accentuée dans sa démarche près d'elle. Le procédé

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réussit, M"*® Brunei, gagnée par cet abord respectueux , quittait , de parole en parole son air de reine inaccessible, et bientôt, tout-à-fait gracieuse par ce simulacre d'abaissement devant Tidole, elle descendit de son piédestal et la conversation s'engagea sur un ton terrestre.

a Seyez-vous là, dit-elle en désignant un des sièges vides à côté d'elle , cela se fait ici, chacun se rend sa place au lever du rideau. £h bien t que pensez-vous de la pièce?

ces gens n'ont rien d'humain , ce sont , en vérité tous des héros, mais trop d'héroïsme devient efiËarouchant.

— 11 n'y a qu'une femme pour traduire ainsi les pensées les plus justes et les plus fines, reprit Théodose galamment. Je cherchais mon impression, vous vene»de la traduire. £n effet, tous ces gens sont des automates de grandeur ; ils se sont moulés et, s'admirant eux-mêmes , ils restent immua-

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Lies, quille à s'ennuyer, car il n'esl pas possible qa'ils s'amusent ainsi.

— J'avoue que, pour moi, j'honore fort ce mérile, mais je n'y prétends pas^ répondit madame Brunei, je le trouve même quelque peu ridicule; il m'a toujours semblé plaisant que des puritains affectent de dédaigner ce qui fait la vie. A quoi les avance-t-il de s'imaginer que le monde est vicieux? A être insociables, voilà tout. Eh, mon Dieu! laissez les vices aux autres et ne vous occupez que de vous. On n'est pas plus drôle que ces réformateurs ! A les entendre, tout est mal!

Quand cela serait, cela les regarde-t-îl?

— 11 est de fait, madame, qu'il est on ne peut plus déplacé de s' occuper des manières d'élre de qui que ce soit. Il nous plait d'avoir ane cour, des seigneurs, des titres et de rendre hommage à tout cela, qu'importet-il aux autres t Chacun vit à sa guise et il est parfailemenl inconvenant et même sau-

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grenu à ces puristes de prétendre à une direction sur nous.

— Evidemment. Nous ne les obligeons * pas à prendre nos idées, qu'ils nous laissent,

ûi doctement madame Brunei.

— Vous avez, madame, un éclat qui éblouit et ne me laisse point à la conversa* tion ; me permettriez-vous de vous aborder demain ; l'éclat sera toujours le même, mais peut-être je m'y accoutumerai, et si j'obtiens de passer quelques instants dans votre salon, je pourrai me croire de retour à Paris, au foyer de la distinction et de T élégance.

— En vérité, monsieur, dit madame Brunei émue et baissant les yeux, là singularité de notre position oblige a transiger avec bien des usages. iSous ne nous connaissons sans doute que de la veille, mais il me

semble que les circonstances Enfin,

monsieur, je ne saurais refuser Si ma

société peut vous aider à supporter F ennui.

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je me ferais un scrupule de trop de réserve Vous serez le bienvenu, monsieur.

Théodose, sur ces mots, se leva et salua jusqu'à terre, puis il alla reprendre sa place; en même temps le signal étant donné, chacun en fit autant.

Deux autres actes déroulèrent la comparaison de riiomme-vrai et de l'hommecomédie.

a Le roi dessèche de regret de n'être plus qu'un homme; le fils du roi développe chaque jour son être suivant ses naturelles aspirations. Il se marie là où il aime, travaille au métier de son choix, agit comme il pense, aime Thumanité, honore la nature, c'est-àdire aime son lui-môme, honore sa raison d'être. Pour lui, homme, Thomme n'importe où, tel ou tel, comme ceci, comme cela, dans ce coin, sur ce pic, n'est que ce qu'il est lui-même: un homme. Seule, la nature compte pour lui, puisqu'elle est Tunique

chose qui se chiffre dans Tèlre avec l'homme. Elle le fait, elle est la source où il se puise, elle est enCn son égale, tandis que Thomme ne saurait se chiffrer avec l'homme: une unité ne s' addilionne point avec elle-même.

L'Être ou la vie ne vaut, ne se chiffre, n'existe que parce que, divisé en fractions : homme et nature, et deux fractions uniques étant forcément l'une ce qui manque à l'autre pour faire son propre Tout, l'Homme et la Nature, attributs ou fractions l'un de l'autre, se comptent ou se savent forcément l'un par Taulre , attendu que l'homme ne peut exister sans toucher à la nature, qu'il n'y peut toucher sans sentir la différence d'elle et de lui; de là, addition, chiffre, connaissance du nombre, qui est l'Être. C'est ainsi que Funité primordiale existe. »

Thème abracadabrant pour l'honime-roi et, par suite, exclamations, contorsions, soubressauts du pauvre pantin, qui bientôt

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ne discute pins, éputeé qu'il est par la fatigue. Çà et là, dans ce fond sévère, quelques scènes cbarmanles, beaucoup d'utile et assez

d'agréable, telle était la pièce.

À la fin du second acte, Théodose ne retourna pas près de M*"^^ Brunei ; Yerdln et Msia lui causaieut^et il n'osa les quitter .Heureusement, la conversation fut assez Insignifiante, ce qui fit qu'elle ne Tennuya pas trop.

Le spectacle finit vers dix heures à peu près ; on reprit le chemin de fer et, au retour dans la maison, les jeunes filles dressèrent une petite collation. Théodose trouva quel*que goût à ce qu'on lui servait ; de plus, cette table entourée de ces trois femmes si joliment mises et si belles avait pour lui quelque chose de séduisant qui l'aurait cloué là toute la nuit ; mais la famille Yerdin, après un temps convenable, leva poliment le siège, et forcé de s'aller coucher, notre parisien rentra dans sa chambre.

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