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n'est-ce pas, mon ami, qu'il faut vous accommoder de me voir rechercher la distraction qui convient à mon âge, tout comme moi je m accommode de vous voir déguster les excellents crûs qui conviennent à vos revenus. »
Laure s'arrêta de parler. Théodose^ l'œil Oxe, la bouche ouverte, l' écoutait toujours.
— Oh ! monstre, vociféra-t-il, reprenant en sursaut ses esprits ; créature perverse, moi qui ai fait ton bonheur *
— Le vôtre! vous voulez dire.
— Et le lien, je suppose.
— Le mien? Non. Le bonheur est l'harmonie, et notre union ressemble à un être dont la téte serait flétrie et le corps à peine formé. Une aussi sinistre dissonnance estelle l'harmonie? Que la téte vieille soit assez sénile pour se réjouir de cette greffe, le corps vivace ainsi atrophié pourra -t- il
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éclater d'allégresse? Le mieux est qu'il y perde la force de penser. Mais quel tableau, monsieur; n'est-ce point assez?
— Si, madame, c'est assez, dit Théodose.., Ah! fit-il en sanglotant, ahl pourquoi m'avoir épousé?... Sa douleur était si immense, si vraie, que Laure se précipita vers lui; elle l'embrassa sur le front, toute remuée par celle souffrance. Lui, la laissait faire, inerte, abimédans son désespoir. Tout* à-coup, comme galvanisé , il se dressa ter^ rible, menaçant :
— Si j'ai voulu mon bonheur, j'ai voulu aussi le vôtre, inftme I Vous étiez une misérable condamnée à la détresse, aux mauvais traitements, peut-être, et je vous ai mise dans un nid de richesse, d'adoration, et vous venez dire que je n'ai pas fait votre bonheur ?
— ^Non, reprit Laure, regardant Théodose d'un œil limpide et laissant tomber une à
une ses paroles; non. Pour faire le bonheur d'un déshérité , il faut lui en donner les moyens et lui laisser choisir son bonheur à son gré ; pour faire mon bonheur a moi, pauvre fille condamnée au célibat ou au mari brutal et grossier, il fallait ine donner la dot qui m'eut permis de choisir l'époux de mon choix. Au lieu de cela, pour prix de vos richesses, vous vous êtes imposé... Tenez, ajouta*t-elle lentement, lui désignant leurs deux visages reflétés dans la glace, n'ai-je pas donné autant que vous?... »
Prononçant ces paroles, Laure eût un sourire d'une tristesse sans borne.
Théodose regardait, hébété, inconscient; eniBn, il tiessaillit :
— Éloignez- vous, dit-il, je vous le demande en grâce.
Sa téte s'était baissée; Laure attendit quelques secondes, puis le voyant toujours
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dans la même posture, elle sortit sans proférer une parole.
Le lendemain, sa femme de chambre lui annonça que monsieur était bien malade , que Joseph toute la nuit avait dû le soigner, mais que monsieur avait défendu qu'on avertit madame. Laure se rendit de suite près de son mari, il ne l'a reconnût pas.
Quelques instants plus tard , le médecin déclarait que Théodose avait une fièvre chaude.
Le délire dura huit jours ; quand le malade revint à lui, il n'avait plus que le soufle; la fièvre Tavait miné. Depuis qu'il avait recouvré la raison, il était d'une taciturnité obstinée; pas un mot, rien ; son œil mécontent ou indifférent était sa seule manière de s'expliquer. Il allait de plus en plus mal.
Une nuit, il sembla à Laure que le malade prononçait son nom ; elle se pencha vivement vers le lit et écouta, retenant sa respi-
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ration. Théodose répéta et fit signe des yeux qu'elle ne s'était pas trompée. La jeune femme se leva et s'approcha tout
près.
— Laure, dit Théodose, malgré mon délire, je vous ai vue me soigner, mon enfant ; vous êtes une digne créature, et je déplore raa fatale jllusion... Pélais sincère cependant t ... le beau enthousiasme ! . . . j'ai voulu imiter!... Pauvre automate, j'ai cru pouvoir agir en homme, et je n'ai fait que mutiler en insensé... L'homme est un som^ met et on n'y arrive que par échelon... j'étais en bas, j'ai tiré à moi ce qui me dépassait et j'ai ainsi pensé m'élever vers le sommet!... 11 est trop tard!...
Il s'arrêta, regarda ineffablement Laure, qui pleurait.
c( C'était bien beau, mon enfant, l'ile de l'Utopie !... Tile de la Vérité, reprit-il pieusement, car c'était bien vrai t » Puis, a; rés
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un silence, il tendit ses mains vers la jeune femme; elle les lui serra tendrement et ne trouva à dire que : a Mon ami » ; elle le croyait fou. c< Âdieu, mon enfant, murmura Théodose... Pardon, ma fille, » fit-il encore comme en un soupir, et il expira.
Léonie ROUZADE
6 septembre 1872.