‹ Voyage de Théodose à l'île de l'UtopieChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LA PKÉSEI^TATION

En sortant de la maison , qui était située sur le haut d'une colline d'où Ton apercevait devant soi la vallée, encadrée de chaque côté par des montagnes couvertes d'épais boisements, et tout au fond, la mer, Théodose, Yerdin et Nisia, sa femme, se dirigèrent sous une allée ombrée qui descendait dans la vallée:

On était au matin • mais la chaleur, dans ces climats torrides, commence pour ainsi dire avec le jour, et puis, ce qui était parfaitement supportable pour les naturels du pays était un fléau pour un habitant d'une contrée plus froide. Aussi Théodose corn- ' inença à suer et à souffler ; il étouffait dans

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ses vêtements et n'osait se remuer. Enfin on arriva à la vallée» mais Théodose ne jouissait pas du paysage; il était tout entier à sa gêne et il commençait à envier le léger des vêtements de Verdin. S'il eût été connu dans le pays, il se fût débraillé un peu.

Mais une présentation I Quel effet produirait-il I îion I il voulait se montrer à ces gens dans toute sa dignité. Àussi il fondait dans ses vêtements.

Jusque-là, le parasol avait été inutiie» et Tbéodose se demandait vaguement s'il faudrait s'en servir. Dans cette préoccupation, ce n'était plus le ridicule de l'objet qui l'inquiétait, mais la chaleur qu'il devait y avoir sous le soleil ; or, la précaution d'un abri indiquait le danger, et Tbéodose pensait au soleil. £n même temps qu'il y pensait, il s'y trouva.

Nous n'avons pas beaucoup à traverser, dit Nisia ; nous allons à la forêt que

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VOUS voyez là, et puis la chaleur est encore très^douce.

Théodose voulut répondre, mais il avait bien mangé» ce qui nécessite bien bu, et le pauvre bonune, gras, repu, sanglé, était plus sur le point d'un coup de sang que de * toute autre chose ; aussi, sur ces mots de la dame, ii ne pot que regarder le chemin a faire; et, ouvrant le parasol, il avança, haletant, muet, immobile dans sa chaleur, les yeux fixés sur le but, et il y était qu'il ne s'en apercevait même pas, tant il était anéanti.

Cependant, peu à peu, rond)re devenait plus fraîche. Bientôt un cours d'eau qui traçait sinaeosement sa ligne claire sous les arbres acheva de donner de la douceur à Tatmosphère. De minute en minute, Théodose se remettait de son accablement, seulement, il était en eau; sa chemise était à tordre et son pantalon, comme son habit.

avaient et là des teintes plus ou moins foncées; bref, Théodose était comme à demi submergé.

Cet état désastreux lui faisait établir des comparaisons avec le costume en usage dans le pays ; il n'en était pas encore à l'adopter, mais il le comprenait. Son assurance s'était diminuée en proportion que la correction de sa toilette s'était dérangée. Tliéodose avait perdu ridée d'une entrée triomphale, il redoutait plus qu'il n'espérait.

Bientôt nos trois personnes, qui avaient suivi le ruisseau, entendirent un bruit confus de voix. Quelques pas de plus, et ils se trouvèrent à l'entrée d'une immense clairière, dont le milieu creusé en bassin recevait l'eau d'une source et Tépanchait en un large filon qui s' en allait se perdre loin de là dans les terres. Le tableau que présentait cette clairière animée d'être groupés, isolés, suspendus aux branches, à moitié dans

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Teau, courant, jouant, assis, reposant, discutant; vélus, les uns de bleu, de rose, de gris, de pourpre, de couleur d'or, de vert, enfin de toutes les nuances imaginables, se mariatit à l'iniini par un mouvementé incessant, dans une lumière claire mais douce, au milieu d'une fraîche verdure croissant touffue au ras de tenre et abritée à une hauteur prodigieuse par un dôme de feuillage aux teintes entrdacées, où des petits trous comme des poiules d'épingles laissaient voir le ciel, qui , entrevu ainsi, semblait une myriade d'étoiles. Un tel tableau était aùssi imprévu que la pensée, aussi impossible à rendre qu'une vision, car Tefiet en était d'une mobilité insaisissable; il fallait voir, êt Théodose, qui voyait, restait là ébloui.

Les plus rapprochés de l'endroit par où arrivaient Yerdin, sa femme et Théodose les aperçurent immédiatement et, courant à eux, ils serrèrent la main aux époux et

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inclinèrent lâ lète en signe de salut devant Théodose. En même temps, le mouvement des premiers ayant été aperçu des autres, tous en un instant furent groupés, et un silence général sembla interroger les nouveaux arrivants.

« Mes amis, dit Verdin en prenant la main de Théodose, voici le voyageur que la tempête nous a confié. Il e^l de ce pays qui nous^est si cher. »

A peine ces paroles étaient-elles prononcées, qu'un murmure de voix remplit l'air. Les exclamations détonnaient sur le fond grave des pourparlers ; c'était comme le bruit continu mais irrégulier des vagues qui se haussent ou se baissent.

Âlors un sortit des rangs et, se tournant vers les assistants, leva la main. Aussitôt, chacun se tut. Inunédiatement, se retour-

nant vers Théodose et ses conducteurs, cet

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homme parla ainsi : a Verdin, je prends la parole. au nom de tons qui sont ici, et ils ratifieront, si j'ai bien parlé. Tu sais que pour nous, tout homme est un frère, à moins que cet homme lui-même ne s'y refuse ; le yoyageur est donc parmi les siens, sa qua-lité de Français , si grande qu'elle puisse être à nos yeux, est encore inférieure à sa qualité d'être humain ; comme notre semblable, quel qu'il ait pu être, il aurait été reçu de même ; comme Français, il n'y gagnera ^ue de voir la reconnaissance et l'estime que nous avons pour ses compatriotes. Moi donc, homme, à toi homme, j'offre ma mam, s» dit Torateur, et d'un pas calme et digne il avança le bras tendu vers Théodose. Celui-ci s'empara de cette main et la serra fortement dans les deux siennes, en balbutiant quelques mots inintelligibles.

Sans quitter la main de Théodose, l'orateur s'était tourné vers l'auditoire comme pour

cire jugé ; tous, à ce mouvement, répondirent par d'éclatants applaudissements.

— Maintenant, les amis, dit Yerdin, je demanderai à mon tour, au nom de nous trois ^ à prendre le café.

Un rire unanime accueillit celle sortie, puis, chacun faisant place, on entoura le trio et doucement, aflectueusement, on le conduisit dans un recoin de la clairière. Là, sous les arbres et les buissons taillés en forme de bosquet, on avait découpé dans la terre un banc circulaire bien fourni, ainsi que le tapis de pieds d'un épais gazon.

L'enclos était vaste et rouverlurc, fort large, permetlait de voir loul ce qui se passait dans la clairière. Au milieu de ce réduit, par terre, étaient disposés d'immenses cafetières d'argent sur des réchauds, une quantité de tasses et cuilliers du même métal; d'énormes sucriers toujours du même service regorgeaient de sucre, et différents

flacons recoùverts d'osier avec étiquette sur le ventre reposaient précieusement couchés parmi ces ustensiles.

Arrivés devant le bosquet, on y fit d'abord entrer et asseoir Verdin, Nisia, sa femme, et Théodose, puis les plus âgés prirent place à coté d'eux et toute la jeunesse resta dehors. Alors, des jeunes garçons et des jeunes filles commencèrent à distribuer lasses, soucoupes et cuillers. Ceci fait, les uns prirent les cafetières; les autres les sucriers, et pendant que ceux-ci servaient dans le bosquet, ceux-là servaient à rentrée. L'intérieur, moins peuplé que le dehors, étant .

vite fini, les distributeurs se réunirent pour satisfaire chacun de la porte, et, en très-peu de temps, l'opération fut terminée. Il va sans dire que, si ces distributeurs furent les derniers à s'offrir, ils ne s'oublièrent pas.

— Mes amis, dit celui qui avait reçu

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