S8 VOYAGE DE THÉODOSE
dirais que puisque le travail est la raison d'être de l'homme, il n'y a rien qui puisse jamais le lui supprimer, et que . la seule manière qu'ait Thomme d'être libre, c'est de faire de ee travail un gain. Or, Vhssodation seule donne ee gain, donc l'association seule donne la liberté. Traduction libre : les gardeux de profit sont des spéculateurs d'espèce humaine ; les partageux, les émancipateurs de l'espèce humaine.
Je ne suis étonné que d'une chose, mon cher Yerdin, c'est qu'avec ce bel enthousiasme d'associâtioD, vous ne mélangiez pas la nourriture. Pourquoi donc est-ce que vous laissez le vin séparé et chaque aliment de même? Moi, à votre place, je ferais de tout cela une pâtée sociétaire.
— C*est bien, en effet, ce que vous faites et moi, mon cher Théodose. Votre estomac reçoit les plats qui lui conviennent, ou comme construction ou comme agrémenta-
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tion, et ces aliments divers font un tout de nourriture^ dont l'entier de votre corps profite. C'est ainsi que procède rassociation, et je suis enchanté que vous m'ayez offert celle figure; d'ailleurs, vous ne pouvez ignora que tout est association : Tindividu est asso<* cialion de membres; le mariage, association d'homme et femme ; le gouvernement, association de volontés ; le suffrage, association de votes; Tannée, assoeiation.de soldats; la fabrique, association d'ouvriers ; la maison de commerce, association d'employés; la nature, association des éléments, et l'homme et la nature, vivant l'un par l'autre, résument la grande association^ qui est la création; donc, rassociation est le principe même de rêtre, et lien n'existe que par association.
— Je vois, répliqua Théodose avec affectation, que vous me trouvez un monstre ; tout, dans ma manière d'être, vous fait hor-
reur. Vous regrellez^ sans doute, de m' avoir sauvé la vie.
— Obi fit Yerdin avec un geste de commisération profonde, que dis-tu là? Cette pensée est-elle dans ton esprit? Loin de regretter de l'avoir sauvé, j'en suis doublement heureux. Nos adversaires ont droit à tous nos soins; il faut bien que nous tes gagnions à nous. Nous ne te prenons nullement pour un monstre, seulement nous ne pou-vons pas dire comme toi, puisque tes idées nous semblent fausses ; d'ailleurs, si j'ai été cruel tout à Theure, quand j'ai parlé des célibataires, c'est que j'ignorais quïl y eut la pauvreté parmi vous. Maintenant, si lu es pauvre, mon cher Théodose, aucune récrimination ne porte sur toi; le pauvre est la victime et la victime ne peut jamais être blâmée.
Pendant celte réponse de Verdin, Théadose hésitait à décliner sa richesse ; mais.
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renracinement du préjugé l'emporlaut : Je suis riche, dit-il d'un ton fier. Puis, celle pensée le ramenant à son naufrage : Àu fait, ajouta-t-il, j'ai beaucoup perdu, mais, enfin, il m'en reste encore assez.
Yerdin fit un si^e approbatif.
— Si j'avais pu sauver ma cassette seulement, reprit Théodose. Il ne dit rien de plus, n^osant, par délicatesse, demander si on l'avait trouvée.
— Mais, répondit Yerdin, si c'est le coffre que tu tenais à la main, on l'a apporté ; il est là avec une grande malle qui contient des effets.
— Âh! fit Théodosc avec une explosion de joie en se levant, quel bonheur I Puis il lui traversa, dans le cerveau, l'idée que, puisque la malle avait été ouverte, le coffre avait bien pu l'être aussi, et alors, damel qui sait? Aussi, ce fût d'un ton tout dif-
férent qu'il demanda à Yerdia : On l'a ouverle, sans doute, la cassette?
— Non, dit Verdin presque étonné,
-r On a bien ouvert la malle, répliqua Théodose en manière d'explication.
— On a ouvert la malle, parce qu'elle était là perdue, et que, pour emporter un objet plutôt qu'on autre, fallait*il au moins savoir ce que c'était ; mais, comme la cassette tu la tenais à la main, il ne nous regardait pa& de connaître ce qu'il y avait dedans. Si tu avais été mort, oui, mais tu vivais, c'était autre chose*
— C'est juste, fît Théodose un peu décontenancé, je n'y réfléchissais j^as.
— Veux-tu la prendre? demanda Verdin, nous pouvons aussi transporter la malle dans ta chambre, ce sont des ^ets comme les tiens, ils te rendront peut-être service. Ce disant, Verdin se leva. Théodose suivit son hôte, et, en revoyant la précieuse cas-
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sette intacte, il pensa pleurer de joie ; puis, en .même temps, s'apercevant que la malle était précisément la sienne, il en eut un contentement si immense, qu'il ne savait lequel était le plus agréable, d'avoir retrouvé son argent ou ses effets pour se parer.
Aussitôt Théodose, s'excusant auprès de Yerdin qui l'avait aidé à transporter le colis, s'enferma un instant dans sa chambre, et, en un clin-d'œil, il eut réparé le négligé de sa tenue. Théodose allait être présenté à la ville en quelque façon. Désormais, tout reprenait pour lui une tournure habituelle ; il était vêtu, il avait de l'argent; sans doute, ce. peuple était bien exbraordinaire, mais, qu' importai t-il à Théodose, il pouvait payer, il était donc libre. Aussi sa physionomie était devenue radieuse, et ce fût avec un aplond) tout dégagé que, rentrant dans la salle où l'attendaient Yerdin et sa femme, il offrit son bras à celle-ci.
— Si VOUS marchez avec Nisia, dit Yerdin, prenez ce grand parasol, il ne sera pas trop pour vous deux.
Le parasol proposé était bien un chefd'œuvre de goût et d'élégance, mais il était parfaitement cocasse au point de vue parisien ; aussi Théodose eut un mouvement de mauvaise humeur et de refus ; mais la galanterie française l'emportant, il se décida à cause de la dame qui était en jeu ; seulement il fut vivement contrarié.