‹ Voyage du capitaine MaxwellChapitre 14 sur 17 · MM nwa j · texte numérisé non relu

MM nwa j

d’y rester assis dans une position toujours

la même , et de ce qu’on y souffrit beaucoup de la soif. Ce n’étoit pas sans peine qu’on empêchôit l’équipage de boire de l’eau de mer. Un homme tomba dans le délire, et onTattrihua à cette cause. Cet accident ve-

noit pourtant plus probablement de l’extrême irritation occasionnée par la soif; car quoique beau de la mer soit d’un usage assez étendu en médecine, on ne lui connoît pas encore l’effet de porter à la tête.

Vers le 2 1 mars , le vaisseau la Charlotte rentra dans le port de Batavia. Il en étoit parti avec le Ternate , ayant à bord messieurs Mayne, Blair et Marrige. Après avoir lutté contre le vent et le courant depuis le 24 février jusqu’au 16 mars, sans pouvoir aller plus avant que l’extrémité sud-est de Banca , le courant les repoussant constamment dès qu’ils vouloient entrer dans le détroit , M. Mayne voyant qu’on ne pouvoit réussir avec le vaisseau, monta dans la barge avec MM. Blair et Marrige, et M. Thomson, subrécargue, et se chargea de deux tonnes d’eau et d’un tonneau de bœuf salé pour nous, dans le cas ou nous serions encore dans l’île. Ils ramèrent jusqu’au lendemain ; mais quand ils furent en

vue de l’endroit ou nous avions débarqué, ils y trouvèrent une grande flottille de pi-* rates malais, et trois de leurs barques leur donnèrent chasse a l’instant. Il n’y avoit pas un momènt a perdre : la barge déploya toutes ses voiles. Mais les Malais avoient aussi mis toutes les leurs au vent , et faisoient en outre force de rames. Ils gagnoient du terrain. L’équipage de la barge jeta à la mer les tonnes d’eau et le bœuf salé, pour l’alléger, et comme il étoit assez bien armé, sachant à quel ennemi il avoit à faire , il se prépara a une vigoureuse défense. Heureusement un vent assez violent survint en ce moment. Les Malais furent obligés de carguer leurs voiles, et la barge gardant les siennes déployées, les devança de beaucoup , et leur échappa. Les pirates retournèrent du côté de File.

Ces batimens venoient probablement de quelques îles plus éloignées. Ayant entendu parler du vaisseau naufragé , ils avoient vou-

lu profiter de ses dépouilles; mais ils étoient arrivés à la foire vingt-quatre heures après quelle étoit fermée, et étoient tombés en affamés sur une proie qui n’eïistoit plus.

Rien n’étoit plus déplorable que l’état de Java à l'époque de sa conquête par les for-

ces britanniques en i8iï. Dans tous les temps, les naturels du pays avoient été opprimés et traités en esclaves par les colons hollandois, et d’après le Blocus rigoureux de nos croiseurs, les productions du sol ne pouvant être exportées , étoient condamnées à pourrir dans les magasins, ce qui

plongeoit le pays dans tin état de détresse

absolue.

I Jaomofu

t . ' i ahov stusL .*19112

Le système de gouvernement qu introduisit lord Minto sous la surintendance de

M. Pvattler, étant semblable à celui qui est suivi dans les Indes britanniques, appelées ici occidentales, changea beaucoup la situation des choses, et améliora surtout la situation des naturels de Java. On étoit

dans l’usage de les forcer à des corvées pour les travaux publics, toutes les fois que l’occasion l’exigeoit, sans aucune rétribution, ou du moins pour un salaire fort dispropoidonné. Ils étoient aussi obligés de fournir une certaine quantité de denrées qui excédoit souvent ce qu’ils avoient récolté , tandis que la tyrannie leur défendoit de s’occuper de toute autre culture que de celles dont le produit convenoit aux vues du monopoleur bollandois. Par le nouvel ordre de choses, ces travaux forcés furent immédiatement abolis. Au lieu de recourir à des mesures arbitraires et tyranniques , on encouragea la culture de ce qu’on devoit regarder comme les productions les plus précieuses de File, et les Javanois se trouvèrent excités à redoubler d’efforts par le profit qu’ils retiroient du résultat de leur industrie. Les revenus publics se levèrent par une taxe modérée sur toutes les propriétés, sauf une ou deux exceptions peu importan-

tes, pour des objets qu’on ne pouvoit chan* ger tout à coup sans inconvénient. On accorda aux rajahs ou régens des différens districts (et ce changement ne leur fut même pas désagréable), un salaire fixe, à condition qu’ils renonceroient à lever des tributs par les moyens odieux qu’ils empîoyoient autrefois, et on leur confia, sous une surveillance convenable, l’administration des lois qui subirent une réforme çt furent rendues plus équitables. On abolit la torture, et l’on en brûla les instrumens sur la place publique. Les Chinois qui étoient employés par les Hollandois comme fermiers des impôts , et qui possédoient un talent particulier pour pressurer les naturels, furent renvoyés , ou du moins leur conduite fut surveillée de très-près par les résidens anglois (i). La végétation n’est jamais inter-

(1) Sir T. Rattler, dans l’excellent ouvrage qu’il vient de publier sur Java , dit cc que partout où les Chinois for-

rompue à Java. On y jouit d’un printemps perpétuel, et il n’est pas rare d’y voir le même jour semer dans un champ, moissonner dans un autre, tandis que la récolte dans un troisième commence à peine à avancer vers la maturité. Malgré tous ces avantages du sol et du climat, le désespoir n’en a pas moins porté le peuple à abandonner ses villages, et même! à détruire, contre son intérêt et son inclination, les arbustes que le système impolitique des blancs le forçoit à cultiver.

Personne n’ignore les cruautés que commirent tous les Européens contre les natu-

mèrent des établissemens dans cette î^e , les naturels n’eurent d’autre alternative que d’abandonner le canton, ou de devenir esclaves attachés à la. glèbe. Leur esprit de monopole a même souvent fait tort au revenu public, comme on peut le voir encore aujourd’hui dans le voisinage immédiat de Batavia , où ils s’emparent de toutle commerce, et où les classes inférieures dégénérées sont tombées dans une pauvreté qui a passé en proverbe. »

reîs des pays où ils établirent leurs premières colonies’, mais sans vouloir flatter notre amour propre national , je crois pouvoir dire que ce système cruel et tyrannique paroît avoir été porté moins loin par nous que parles autres nations. On peut au moins en juger comparativement par la sûreté qu’un Anglois trouve partout en voyageant. Lorsque Java fut passé en notre possession, on put y voyager , même avec moins de danger qu’en Angleterre : avant cette époque, pas un Hollandois n’auroit osé faire une course sans escorte , dans un canton habité parles naturels du pays. Il en est de même des Portugais à l’égard des Brésiliens , et des Espagnols à l’égard des habilans de Manille et de rîle de Luçon.

Il paroît, et l’on peut même dire , qu’il a été prouvé que des mesures dures et rigoureuses sont aussi peu nécessaires à l’égard des Javanois, qu’il est impossible de les justifier. Peu de peuples ont un

caractère plus doux et plus tranquille. C’est une race tout à fait distincte des Malais des cotes : non-seulement ils ne parlent pas la meme langue , mais ils ne peuvent meme souffrir qu’on les confonde avec eux. Lord Minto qui ètoit lui -même dans cette île quand elle tomba entre nos mains , fit les observations suivantes sur l’état des choses qui existoit alors ? et sur les changemens qu’il jugeoit convenables.

*< Le gouvernement a jusqu’ici requis des cultivateurs des contingens de riz et d’autres denrées à un taux arbitraire. C’est un système vicieux qu’il faut abandonner le plus promptement possible. Cette mesure n’a pas été adoptée par sollicitude pour le peuple j ce n’étoit qu’une opération de finance pour mettre le gouvernement en état de se faire un revenu par les hauts prix exigés des consommations , et pour tenir la masse du peuple dans sa dépendance pour sa subsistance. Je recommande une réforme

radicale dans cette branche à la sërieuse et prompte attention du gouvernement. Ce n’est que par un changement fondamental dans tout le système de la propriété et de la culture, en donnant de l’intérêt aux efforts et aux fruits de l’industrie , qu’on peut espérer à Java , d’encourager cette industrie a la culture et à l’amélioration des terres. Un champ vaste, mais un peuxlans le lointain , est ouvert pour ces grands et intéressans changemens. Mais la discussion de ce sujet doit être différée jusqu’à ce qu’on ait recueilli des renseignemens plus complets.

Je transmettrai toutes les idées qui se présenteront à moi, toutes les espérances que je pourrai concevoir relativement à ce grand but d’amélioration ; mais il faut que je réunisse toutes les lumières , que je me procure toutes les informations qu’on peut trouver dans cette île. Il faut craindre la précipitation dans cette affaire. Le changement qu’il s’agit d’introduire est trop grand pour pou-

voir se faire tout à coup et sans une parfaite connoissance de cause. Mais les principes fixes et immuables du caractère des hommes et de la société humaine m’assurent quon peut réussir en définitive , et à une époque que j’espère n’être pas trop éloignée, dans des vues conformes à tous les principes d’action que peuvent avoir les hommes, et justifiées par la pratique et l’expérience de toutes les contrées qui sont dans un état de prospérité. »

La sagesse et la saine politique de ces vues libérales et éclairées , ont été pleinement démontrées par le bonheur et la prospérité qui ont toujours été croissant dans cette colonie , depuis le jour où elles ont été mises en pratique , jusqu’à celui ou Fîle a été rendue à ses anciens maîtres Les colons hollandois les plus sages et les plus clairvoyans paroissent être décidément d’avis que le nouveau gouvernement doit continuer à suivre le même système, autant par

raison de justice et d’humanité , que par la conviction qu’il est , sous tous les autres rapports, le meilleur qu’on puisse adopter.

On prit en même temps des mesures pour abolir l'esclavage. Il n’existoit pas même de raisons de convenance pour continuer ce trafic à Java. On défendit l’importation des esclaves , qu’on tiroit ordinairement des îles voisines pour des raisons faciles à concevoir , et l’on porta des réglemens par l’effet desquels les esclaves qui y existoient alors , furent protégés et mieux traités. Par exemple , il ne fut plus permis de les revendre à un autre maître, sans leur consentemen t. On leur donna le droit d’acquérir des propriétés , soit par leur travail , soit par les donations qui pourroient leur être faites ; indépendamment du contrôle de leurs maîtres , et après un certain terme, ils pouvoient , s’ils le jugeoient convenable, acheter leur liberté à un prix raisonnable , sujet à l’approbation d’un magistrat. On

exigea que le nom cle cliaque esclave fût inscrit tous les ans sur un registre public; cet enregistrement fut charge cl’une taxe dont le produit ëtoit applicable à des usages charitables, et fout esclave dont le nom n’y seroit pas porté fut déclaré libre.

Quoique leur religion naturelle soit le mahométisme, avec quelque mélange de paganisme, le culte des Indous a laissé dans cette île des traces assez nombreuses pour prouver qu’il y dominoit autrefois. Il est même encore observé aujourd’hui à Baîli , une des îles voisines.

On regarde avec raison Batavia comme un des climats les plus mal-sains de l’univers; mais ce caractère n’est applicable qu’à la ville que les Hollandois , suivant un usage qu ils suivent toutes les fois qu’ils le peuvent, ont construite au milieu d’un marais. 11 en est résulté ce qu’on devoit en attendre à sept degrés de l’équateur; mais à Ryswick, à Weltevreden, qui ne sont situés

qu’à trois milles de cette ville, et où le terrain est plus élevé de douze à quinze pieds, on y juuit tout au moins d’une aussi bonne santé que dans toute autre contrée des Indes. On dit même qu’un bataillon qui y ëloit en quartier, y a eu moins de malades que l’autre bataillon qui se trouvoit en Angleterre. Aucun Européen, qui peut s’en dispenser , ne couche dans la ville; après y avoir fait ses affaires, il va loger dans les environs. Parmi les soldats et les marins, le séjour d’une nuit ou deux à Batavia est regardé comme mortel ; mais ce qui augmente cette fatalité parmi eux , c’est qu’ils n’y couchent jamais que dans le dessein de s’y enivrer; et quand des exhalaisons marécageuses et putrides, dans un climat si chaud , viennent attaquer un corps que l’ivresse, en dilatant les pores, rend* plus susceptible d’éprouver leur funeste influence, il n’est pas étonnant qu’il en résulte une lièvre de l’espèce la plus dange-

reuse. Il faut ajouter que, dans ce cas, ils ne reçoivent pas ce prompt secours qui peut seul les sauver; car sachant que leur conduite a été irrégulière, ils rougissent et craignent de faire connoître leur état avant qu’il soit trop tard (ij; et dans les cas urgens, la perte d’un seul jour donne presque toujours lieu aux suites les plus funestes. L’insalubrité de Batavia est attribuée, mais avec peu d’apparence de justice, aux nombreux canaux qui traversent la ville; ils semblent au contraire devoir être utiles pour recevoir les eaux d’un terrain marécageux; et s’ils servent de ré-

(1) M. Ros , capitaine de la Pique , fit plusieurs réglemens très-judicieux dans les Indes occidentales. Les ordres de cet excellent officier métoient ni multipliés ni confus , et par là même dévoient être plus raisonnables. Il avoit ordonné , entre autres choses , qu’un tomme trouve ivre fût confié sur-le-champ aux soins d’un chirurgien. On ne sauroit croire combien cette mesure fut utile , nonseulement pour prévenir l’ivresse , mais pour remédier à ses dangereux effets.

Ceptacles pour les immondices et les charognes, ce dont je ne me suis jamais aperçu, c’est la faute de la police, et non celle des canaux. Les rizières ajoutant une humidité artificielle à celle naturelle au pays, on ne devroit pas permettre d’en établir à la porte d’une ville populeuse, et ce ne peut être un objet de nécessité dans une île dont les deux tiers ne sont pas en état de culture.

Le climat de Java peut se varier à volonté. On peut passer de la chaleur étouffante de Bantam et de Batavia, à l’air frais et même vif des montagnes où le feu et les couvertures sont nécessaires. C’est un avantage de la plus haute importance pour les malades dont letat exige un changement immédiat de température.

Il est bien extraordinaire que toutes les colonies manquent d’établissemens d’éducation. Ce défaut est surtout sensible dans celles qui ont une étendue et une population considérables; il n’admet aucune ex-

cuse valable, et il donne lieu à un grand nombre d’inconvéniens; car il faut que les jeunes gens des deux sexes ne reçoivent aucune espèce d’instruction, ou qu’on les envoie à grands frais dans la mère patrie. C’est ce qui paroi t arriver à Batavia, car il faut qu’on y envoie d’Europe les jeunes gens destines à remplir des places de responsabilité. Les femmes, entourées d’une foule d’escla-* ves flatteuses, créolisent (i), en général, toute la journée dans un état d’apathie délectable , sans aucune espèce d’occupation , et faisant tout au plus une courte promenade dans les environs , au coucher du soleil.

Les dames âgées conservent obstinément

(1) Créoliser est une espèce de nonchalance en usage dans les climats chauds, et fort à la mode parmi les dames des Indes occidentales. Elles s’étendent dans un fauteuil à bras , et placent leurs pieds sur un autre , et quelquefois même sur une table.

l’habitude déporter 1 e kubay a } espèce de robe lâché qui les enveloppe, et qui estrichement brodée : mais les modes angloises et

françoises sontuniverselîementadop tées par

les jeunes gens. Il en résulte un contraste curieux dans les assemblées publiques , car quoiqu’il existe des lois somptuaires qui défendent 3 surtout aux dames , de porter des bijoux excédant une certaine valeur , et de sortir suivies d’un plus grand nombre de domestiques qu’il ne leur est permis d’en avoir , d’après le rang de leurs pères et de leurs maris‘, cependant toutes les classes, hommes et femmes, paroissent jouir du privilég^de se déshabiller quand bon leur semble.

Lorsque nous y passâmes en venant d’Angleterre , à uri grand bal donné par les officiers anglois , pour l’anniversaire de la bataille de Waterloo , nous vîmes un homme d’un certain âge , portant un habit noir à la mode du siècle dernier, et avec des man-

cliettes de dentelles, se promener fièrement dans toute la salle, avec un bonnet de coton sur la tête. A dîner, dans la meilleure compagnie, on ne fait aucune difficulté de mettre son chapeau, si l’air est un peu agité, car on ne craint rien tant que de s’asseoir dans un courant d’air.

Les maisons de campagne des conseillers des Indes , se distinguent par les statues qui parent leur entrée et leurs jardins, et qui sont noires au lieu d’être blanches. Ces maisons sont pour la plupart situées sur les routes de Jacatra et de Ryswick, et ont un air lourd et pesant, mais avec une apparence de grandeur.

Le gouvernement hollandois qui vient d’être rétabli , annonce l’intention d’agir d’après les principes qui ont si bien réussi sous le nôtre \ mais un événement qui se passa peu de temps avant notre arrivée à Batavia, présente de forts simp tomes d’un système de terreur. Un corps de naturels, au

nombre d'environ cinq cents , avoient eu quelques différends avec les autorités locales près d’Indra-mayo, relativement à quelques plaintes qu’ils leur avoient adressées, ce qu’il leur avoit toujours été permis de faire sous l’administration angloise , quand ils croy oient en avoir à former» On les saisit, et on les enferma dans une prison qui , semblable au cachot noir de Calcutta, étoit trop petite pour un si grand nombre. Réduits au désespoir, ils en percèrent le toit et tentèrent de s’évader; mais un corps militaire qu’on avoit fait venir, fît feu sur eux , en tua la plus grande partie , et le reste périt de manière ou d autre. Il est un peu extraordinaire que les Hollandois qui sont chez eux un peuple simple, bon et moral, ayeut si souvent manifesté dans leurs colonies des dispositions féroces et sanguinaires. Il faut pourtant convenir que la vigueur des mesures du maréchal Daendels auroit produit de bons effets , s’il avoit été un peu plus

scrupuleux sur le choix des moyens à employer pour parvenir à son but; mais, pour me servir de ses expressions , « il trouva nécessaire de se mettre au-dessus des formes ordinaires , et de ne suivre d autre loi que celle qui lui enjoignoit de conserver la colonie dont le gouvernement lui étoit confié »

On dit quil requit un jour les magistrats de démolir la grande église de Batavia. Ce n’étoit pas seulement par suite de quelque projet favori qu’il avoit en vue, mais le dôme qui la surmontoit étoit le seul point de reconnoissance qui pût servir aux vaisseaux pour entrer dans la baie , ce qui étoit fort utile aux croiseurs ennemis. Les bourgmestres osèrent montrer quelque opposition à ce projet. Peu de temps après , on trouva fiéglise tout en feu. Le bâtiment fut en grande partie consumé , et l’on ne tarda pas à en démolir les restes. Jamais les incendiaires ne furent découverts. Sa grande

tôüte militaire traversant File dans 1 etenduê de quelques centaines de milles, coûta la Vie à des milliers de JaVanois, qui furent sacrifiés au système des travaux forcés. Sou despotisme paroît avoir pesé un peu moins sur les blancs. On conte sur lui diverses anecdotes* On dit même, a qu’il pouvoit faire pondre les poules quand il en avoit. la fantaisie.» (i) Mais quoiqu’on paroisse être généralement d’accord sur son caractère altier et impétueux , personne nose en mal parler > même actuellement , de crainte qu’il ne revienne.

(1) M. Ellis , dans sa relation de l’ambassade en Chine, dit que le maréchal Daendels, se trouvant un soir chez un des chefs des naturels du pays, lui demanda des œufs pour son souper. Celui-ci ayant osé lui répondre qu’il étoit trop, tard pour s’en procurer , le maréchal lui tira un coup de pistolet qui heureusement ne l’atteignit point. Le chef lui dit alors que le bruit d’un coup de pistolet pro» duisoit un effet merveilleux pour faire pondre les poules; et ayant envoyé dans le village, il parvint à en trouver. Note du traducteur .

Tandis que toute communication avec l’Europe étoit interceptée , il mit à l’épreuve les talens des naturels du pays dans divers genres de manufacture, et il réussit. Il parvint à équiper une armée nombreuse avec les seules ressources du pays , à lui procurer des vêtemens convenables au climat, et à lui fournir presque tout ce qui pouvoit lui être nécessaire.

Si r Willi am Keir , M . Fendal et M . Cranssen, étoient encore à Batavia pour effectuer la remise des colonies aux commissaires de Sa Majesté le roi des Pays-Bas. L’escadre hoiiandoise étoit allée reprendre possession de différentes îles. La mort lui avoit fait souffrir de grandes pertes , ainsi qu’aux troupes de terre. M. le baron de Capellan , homme rempli d’humanité, et qui prenoit le plus vif intérêt à la conservation de ses compatriotes, eut, dit-on, une explication à ce sujet avec les médecins qui paroissent encroûtés dans leurs vieilles doctrines, et leur

donna des ordres positifs pour qu’on suivit, en soignant les malades, la méthode qui a si bien réussi à l’égard de nos troupes, tant qu’elles ont resté dans le pays.

Le vaisseau le César , capitaine Taylor, fut chargé de reconduire en Angleterre l’ambassade, ainsi que les officiers et l’équipage de T Alceste. Son équipement ayant été accéléré par le secours de nos ouvriers , il se trouva prêt à mettre en mer le 12 avril. L’ambassadeur se rendit à bord le même jour, accompagné de sir William Keir et de tout son état-major, et reçut des autorités hollandoises les honneurs qui étoient dus à son rang. Nous mîmes à la voile dans la matinée, et ayant passé le détroit de la Sonde , nous nous trouvâmes sur l’Océan indien avec un vent favorable.

Les scènes de gaieté qui s’étoient offertes à nous pendant le peu de temps que nous avions passé au milieu de nos amis, à Wettevreden et à Batavia, et dont tout ce que

nous avions éprouvé nous avoit fait jouir avec plus de plaisir, ne nous fit que mieux sentir l’ennui qui naît de l'uniformité d’une vue qui ne vous présente jamais que le ciel et l’eau. IVIais il arriva un événement qui nous fit sortir de cet état d’apathie de la manière la plus prompte et la plus effective. On nous annonça un matin que le feu avoit pris sur le vaisseau, dans la chambre qui suivoit le magasin; et pour rendre cette nouvelle encore plus agréable et plus intéressante, cette chambre étoit voisine delà sainte barbe. Les flammes qu’on en vit sortir, et la fumée qui enveloppoit le navire, ne nous laissèrent aucun doute sur ce fait. Personne ne songea plus à bâiller, tout fut en mouvement à l’instant, et chacun déploya la plus grande activité Se trouver sur un vaisseau en feu au milieu de l’Océan , est bien la situation la plus fâcheuse et la plus désagréable pour un homme dont les nerfs sont un peu délicats. On dit aussi qu’une

pareille circonstance fournit plus qu’aueunè autre l’occasion de déployer du sang froid, de la présence d’esprit et de la résolution» Nous avions heureusement parmi nous des gens bien pourvus de ces trois qualités. On se précipita à travers la fumée vers le lieu du danger, on y jeta force eau à travers les ponts, et après trois quarts d’heure de travail, on réussit à éteindre les flammes, mais non sans beaucoup de difficultés, et sans beaucoup de dommages à l’intérieur.

C’étoit heureusement un jour de lessive, de sorte qu’on trouva sous la main des seaux et des baquets. Si cet accident fût arrivé pendant la nuit, ou qu’on s’en fût aperçu quelques instans plus tard, le feu se seroit communiqué à de l’huile et à d’autres matières combustibles qui en étoienttout près, et nul secours humain n’auroit pu nous sauver. Cet événement alarmant qui fut si près de nous devenir fatal, fut occasionné par la négligence d’un fainéant appartenant

à l’équipage du César, qui tira de l’eau-devie eu prenant une chandelle au lieu de lanterne ; pour conserver un perroquet qui étoit mort la nuit précédente. 11 produisit le bon rfffet de faire prendre à l’avenir les plus rigoureuses précautions.

CHAPITR.E X.

Deux passagers extraordinaires sur le César, un boa-constricteur , et un orangoutang. — Détails sur ces deux animaux. — Anivée a Sainte -Hélene. — Entrevue avec Buonaparte. — Conversation avec lui. — Retour en Angleterre .

Muok é le grand nombre de personnes que contenoit déjà le César, il prit encore à bord, à Batavia, deux passagers d’une nature un peu singulière, qui se rendoient en Angleterre; l’un étoit un serpent, de l’espèce appelée boa-constricteur; l’autre, un orang-outang, — Le premier étoit l’un des moins grands de son espèce, n’ayant que seize pieds de long, et dix-huit pouces environ de circonférence; mais s’il lui manquoit quelque chose en longueur, on verra bientôt que la grandeur de son estomac

compensoit largement ce déficit. — Il étoit natif de Bornéo, et son maître (qui est maintenant en Angleterre), en avoit deux de la même espèce. Mais dans leur traversée de Bornéo à Batavia, l’un parvint à briser sa prison , et balaya bien vîte le tillac, car tout le monde eut l’honnêteté de lui laisser aussitôt le champ libre. Peu accoutumé à se trouver sur un vaisseau , ou prenant peutêtre la mer pour une plaine verdâtre, il voulut s’étendre hors du navire, et se noya. On dit qu’il n’enfonça pas sur-le-champ, mais qu’il dressa plusieurs fois la tête, et même une partie considérable de son corps hors de la mer. L’autre, qui étoit alors notre compagnon de voyage, avoit été amené à terre sain et sauf, et fut logé dans la cour de la maison de M. Davidson, à Ryswick, où il resta quelques mois, attendant une occasion pour se transporter en Angleterre, dans quelque vaisseau qui s’y rendît directement, et où il pût espérer de se voir trai-

ter avec les soins et les attentions convenables. Cette occasion se présentait dans le César , et il se hâta d’en profiter et de s’embarquer sur son bord.

Pendant son séjour à Ryswick, il mangeoit ordinairement une chèvre pour son dîner, toutes les trois ou quatre semaines; quelquefois on y ajoutoit une volaille ou un canard, par forme de dessert. Il fut amené abord, enfermé dans une espèce de cage de bois, dont les barreaux étoient assez serrés, pour qu’il lui fût impossible de s’échapper. Cette cage avoit une porte à coulisse par laquelle on lui passoit sa nourriture. Elle avoit quatre pieds de hauteur sur cinq de largeur, espace suffisamment grand pour que le serpent pût se rouler à son aise. Les provisions qu’on avoit envoyées à bord pour son usage, consistaient en six chèvres, ce qui suffisoit pour le nourrir pendant plus de cinq mois. Dès le commencement du voyage, nous eûmes une preuve de son

adresse et de ses talens ^ dans un repas cju'il fit publiquement sur le tillac , où il avoit été apporté. On ouvrit la porte à coulisse, pour jeter une chèvre dans la cage qu’on referma au meme instant. La pauvre chèvre, comme pressentant aussitôt toute l'horreur de sa triste situation , se mit à pousser les cris les plus perçans, en même temps que l'instinct lui faisant songer à sa défense , elle haissoit la tête comme pour attaquer le serpent de ses cornes.

Celui-ci , qui d’abord avoit paru remarquer a peine le pauvre animal, commença bientôt à remuer un peu, et tournant la tête du côté de la chèvre, il finit par fixer un œil terrible et menaçant sur la victime , dont la terreur et les angoisses sembloient augmenter, car elle trembloit de tous ses membres, quoiqu’elle continuât ses vaines démonstrations d’attaque contre le serpent, qui, s’animant de plus en pins, se préparoit au festin. Sa première opération fut de

sortir sa langue fourchue , et en mêmre temps de dresser un peu la tête; alors, saisissant tout à coup la chèvre par la patte, il la renversa, et l’eut en un instant enveloppée dans ses horribles replis. Telle fut la promptitude et la rapidité' de cette action, qu’il étoit impossible à l’œil de suivre la volubilité de ses mouvemens. Ce n’étoit pas un rond régulier qu’il formoit, c’étoit plutôt une espèce de boule, une partie de son corps étant repliée sur l’autre, comme pour être plus sûr d’écraser sa victime. Pendant ce temps , il continuoit à tenir dans sa gueule, quoique ce parut être une précaution inutile, la patte qu’il avoit d’abord saisie. La pauvre chèvre continua, pendant quelques minutes, à pousser des cris foibles et étouffés; mais ils diminuèrent bientôt de plus en plus, et cessèrent enfin entièrement; elle avoit cessé d’exister. Le serpent resta encore quelque temps entrelacé autour d’elle, après quelle fut sans mouvement. 11 com-

mença alors , avec beaucoup de lenteur et de circonspection , à se déplier, jusqu’à ce que le cadavre se trouva dégagé de son horrible étreinte, et se disposa à faire son repas. Plaçant sa gueule sur la tête de la chèvre; il se mit d’abord à la lubrifier avec sa bave ensuite prenant le museau dans sa gueule, qui avoit et qui a même toujours l’apparence d’une plaie fraîche et sanglante, il l’engloutit en entier. Les cornes lui opposèrent d’abord quelque résistance , moins par leur longueur que par leurs pointes j mais elles ne tardèrent pas non plus à disparoître, au moins extérieurement, caron voyoit distinctement les progrès quelles faisoient dans l’intérieur à travers la peau du reptile , qu’elles sembloient à chaque instant menacer de percer. La victime étoit alors à demi dévorée, et l’on ne pouvoit voir sans étonnement le jeu extraordinaire des muscles du serpent se développant d’une manière si prodigieuse , et qui auroit inlail-

liblement détruit toute action musculaire dans un animal doué à un moindre degré de la faculté d'expansion. Tandis que la première moitié du corps de la chèvre disparoissoit sous la peau du serpent qui s’enfloit presque à en crever , le travail de ses muscles étoit encore visible, et sa force de succion, comme on l'appelle mal à propos, étoit toujours la même : c’étoit évidemment l'effet d’un pouvoir musculaire doué d’une force de contraction, et assisté par deux rangées de dents fortes et recourbées. 11 faut, aussi qu'il soit constitué de manière à pouvoir suspendre sa respiration pendant un certain temps, car il est impossible d'admettre qu'il puisse respirer tandis que le corps de la chèvre , à demi avalé, tenoit sa gueule et son gosier dans un état d’extension complète : en supposant même que le passage de la trachée artère ne fût pas toutà-fait intercepté par cette pression , les poumons , lorsque le corps englouti comraen-

çoit à descendre , dévoient être comprimés de manière à ce que leur action fût suspendue.

Il s'écoula près de deux heures et demie avant qu’il ne restât plus aucune trace de la chèvre. Au bout de ce temps, la tuméfaction se porta toute entière sur le milieu du corps , ou l’estomac du serpent. Les parties supérieures qui s’étoient si étonnamment gonflées , ayant repris leurs dimensions naturelles, il se replia alors sur lui-même, et resta tranquillement dans son état ordinaire de torpeur , pendant trois semaines à un mois , où son dernier repas paroissant être entièrement digéré, on lui présenta une autre chèvre qu’il dévora avec autant de facilité. Il paroît que tout ce qu’avale ce reptile , s’incorpore en lui , car une petite quantité de matières calcaires , qui ne faisoient certainement pas la dixième partie des os de la chèvre, et quelquefois un petit nombre de poils, composoient en

general tous ses excrémens ; — c’est ce qui peut expliquer le temps immense que ces animaux peuvent rester sans nourriture. Le serpent tuoit plus facilement une chèvre qu’une volaille , dont la petitesse la lui rendoit plus difficile à saisir.

Il y eut peu des témoins de son premier repas , qui désirassent l’être encore du second. La curiosité , le désir de s’assurer de la vérité d’un fait souvent raconté, mais qui paioit presque incroyable , peuvent engager un homme à en acquérir, pour sa satisfaction , des preuves oculaires , mais il quittera cette scène horrible avec ces sentimens d’horreur et de dégoût , qu’un semblable spectacle est bien fait pour exciter. Il est difficile de voir , sans éprouver la sensation la plus pénible, l’anxiété et l’angoisse de la victime innocente, ni d’observer avec quelle barbarie le serpent s’enlace autour de sa proie, pour l’étouffer, sans penser quelles seraient nos souffrances , si

nous nous trouvions dans cette affreuse agonie.

Un lion , un tigre, et d’autres bêtes féroces, sont sans doute bien terribles; mais il est rare , à moins qu’ils ne soient provoques , qu’ils attaquent des créatures humaines , et ils avertissent ordinairement de leur approche , par des hurlemens horribles; mais le serpent se glisse sourdement , s’approche de vous en silence , et une fois qu’il vous a serré dans ses plis redoublés , plus d’espoir , plus de salut , plus de ressource.

Comme nous approchions du cap de Bonne-Espérance , cet animai tomba dans une espèce de langueur et de dépérissement , ce qu’on attribua au redoublement du froid , qui doit sans doute y avoir contribué, et il refusa même de tuer quelques volai lies qu on lui présenta. Entre le Cap et Sainte-Hélène , il fut trouvé mort dans sa cage, et en le disséquant , on découvrit que les tégumens de

Son estomac avoient été ronges par les vers, Il nerestoit plus rien de la chèvre qu’une de ses cornes, toutes les autres parties avoient été dissoutes.

Retenu pendant quelque mois captif à "Whidah, dans le royaume de Dahomey, sur la cote d’Afrique, l’auteur de cette narration a souvent vu des serpens plus de deux fois plus longs et plus gros que celui qu’il vient de décrire; mais il n’oseroit pas assurer qu’ils lussent absolument de la même espèce/quoiqu’il ne doute pas qu’ils ne fussent de la classe des Boa. Ils tuoient leur proie exactement de la même manière ; mais étant beaucoup plus gros , ils pouvoient dévorer des animaux: beaucoup plus forts et plus grands que des chèvres et des brebis. Le gouverneur Abson , qui avoit passé trente-sept ans au fort William (l’un des établissemens de la compagnie africaine dans ce pays ) , lui décrivit quelques affreux combats qu’il avoit vus lui-même, ou qu’on lui

avoit racontés , entre les serpens et des bêtes féroces , combats dont les serpens sortoient toujours victorieux. Un pâtre nègre, au service de M. Abson , sentit tout à coup un de ces monstres qui lui saisissoit la cuisse. C’étoit au milieu d’un bois , et le serpent , en voulant rouler autour de lui pour l’étouffer, embrassa dans ses replis un arbre derrière lequel le nègre avoit le bonheur de se trouver. L’homme ainsi préservé d’un état de compression , qui lui eût oté à l’iustant même tout l’usage de ses forces, eut la présence d’esprit de faire , avec un large couteau qu’il avoit sur lui , de profondes incisions dans le cou et dans le gosier de son ennemi, et le perçant à plusieurs reprises, il vit bientôt le serpent tomber mort à ses pieds; mais jamais il ne recouvra l’usage de la cuisse que le monstre avoit fortement serrée entre ses mâchoires. Il est rare pourtant que ces immenses reptiles soient venimeux; les plus petits sont beaucoup plus dangereux sous ce rapport.

Il existe clans cette contrée une plus petite espèce de serpent, appelée daboa , qui est l’objet de leurs Hommages et de leur adoration. Ils sont doux et familiers et s’apprivoisent aisément. On a de grandes attentions pour tons ceux que Ton trouve ; ils sont logés dans des temples , sous la garde de prêtresses qui les nourrissent de rats, de souris et d’autres petits animaux. Les malades les révoquent pour obtenir leur guérison; et s’il arrive que 1 un d’eux entoure une femme enceinte des plis de sa queue, cet événement est regardé comme du plus heureux présage pour la mère et pour l’enfant. Dans cet état, elle se promène fièrement dans la ville, sanctifiée , pour ainsi dire , parle serpent qui est entrelace autour de son corps. Elle est suivie d’une foule nombreuse, et tous ceux qui la rencontrent tombent à genoux, et suivant leur usage, font craquer leurs doigts, lorsqu’elle passe, en signe d’adoration.

L orang-outang, aussi natif de Bornéo ,

n’est pas seulement remarquable , parce qu’il est très-rare , mais encore par la forte ressemblance qu’il a , sous plusieurs rapports , avec l’homme. Ce que l’on appelle techniquement le crâne , est absolument, à l’extérieur, comme le crâne humain. La forme de la partie supérieure de la tête, le front, les yeux ( qui sont noirs et animés j, les cils, en un mot, tout ce qui a rapport aux yeux et aux oreilles, ne diffèrent en rien de l’homme. Les poils de sa tète sont les mêmes que ceux qui couvrent le reste de son corps. Son nez est très-plat , et la distance qui le sépare de la bouche est considérable. Son menton est très-large , ainsi que toute la partie inférieure de la mâchoire; ses dents sont fortes, et au nombre de trente-six. Le bas de sa figure est comme une espèce de caricature de celle de l’homme. La position des scapulœ , ou omoplates, la forme générale des épaules et du sein, ainsi que celles des bras, la jointure du coude principalement,

et les mains, offrent des signes non moins frappansde ressemblance. Le métacarpe , ou cette partie de la main qui est entre les doigts et le poignet, est un peu alongé ; et en plaçant la jointure du pouce presque au niveau de celle des autres doigts, la nature semble avoir forme' sa main pour le genre de vie qu’il mène dans les forêts, en lui donnant les moyens de grimper plus aise'ment aux branches des arbres.

Celui dont je parle avoit le ventre trèsgros, et comme gonfle, et ressembloit assez à ces Baccbus qne Ton voit peints assis sur des tonneaux : mais ëtoit-il aussi replet quand il vivoit dans les bois; ou n'est-ce que depuis son introduction dans une nouvelle société, et en faisant meilleure chère qu’il l’est devenu? c’est ce qu’il est difficile de décider.

Ses cuisses et ses jambes sont courtes et tortues , la cheville et le talon comme ceux de l’homme; mais le devant du pied est

compose d’orteils , aussi longs et aussi flexibles que ses doigts, avec un pouce placé un peu en avant de la cheville intérieure, conformation qui lui permet de tenir aussi ferme tout ce qu’il saisit avec ses pieds qu’avec ses mains. Quand il se lient droit, il peut avoir environ trois pieds de hauteur; il sait marcher , quand on le guide comme un enfant; mais sa marche naturelle, quand il est sur un terrain uni , est de se soutenir à chaque pas, en posant sur la terrre les jointures des doigts de ses mains. Tous ses 'loigts, tant des mains que des pieds, ont, à l’exception du pouce du pied, des ongles exactement semblables à ceux de la race humaine.

Les fruits et les noix de toute espèce paroissent être sa nourriture naturelle ; mais il mange du biscuit, ou toute autre sorte de pain, et quelquefois même de la viande. Il boit fort bien du grog , ou même des liqueurs spiritueuses, quand on lui en donne ,

et nous l’avons même vu plusieurs fois s’en servir lui-mème. Il apprit aussi facilement à prendre sa tasse de thé ou de café, et depuis son arrivée en Angleterre, il a montré beaucoup de goût pour le porter, il n’est pas comme les autres singes, d’un naturel méchant et malicieux 5 il ne vous étourdit pas en faisant claquer ses dents dans ses momens de dépit et d’impatience : il est plutôt d caractère grave et posé , a l’humeur très-sociale, et vit en bonne intelligence avec tout le monde. Il n’est pas enclin au vol ; mais il ne se faisoit pourtant pas scrupule , lorsqu’il avoit froid, ou qu’il vouloit dormir, de se couvrir de toutes les hardes qu’il pouvoit trouver, ou de dérober un oreiller de 1 un des hamacs, afin de se faire un lit plus doux et plus commode.

Quelquefois, lorsqu’on l’agaçoit, en lui montrant quelque chose à manger , il portoit au plus haut degré toutes les passions humaines, vous poursuivant en [poussant

des cris horribles , se renversant sur îe clos, se roulant par terre, comme s’il étoit dans la plus grande rage , et essayant même de mordre ceux qui étoient près de lui ; ou bien s’accrochant à quelque cordage , il se laissoit glisser jusqu’au bord du navire, comme s’il vouloit se noyer ; mais quand il êtoit tout près de l’eau, il s’arrêtoit , sembloit faire de nouvelles reflexions , et rentroit dans le vaisseau. 11 fouilioit souvent dans les poches de ses amis pour y chercher des noix et des biscuits , qu’ils lui donnoient quelquefois. Il avoit beaucoup d’antipathie pour les autres espèces de singes plus petits que lui , et il les auroit jetés dans la mer, s’il l’avoit pu. Il est pourtant en général d’un naturel doux et docile, et qui ne se dément jamais, à moins qu’on ne le provoque. C’est, sans contredit, de tous les animaux, celui qui a le plus de rapports avec l’homme.

L 27 mai, nous jetâmes l’ancre dans la haie de Simon , au cap de Bonne-Espérance,

d’où nous repartîmes le 1 1 juin, faisant voile vers Sainte-Hélène, où nous arrivâmes le 27. L’extérieur de cette île justifie pleinement le nom que madame Bertrand lui a donné: « le pays natal du démonde l’ennui » j mais l’intérieur n’est pas entièrement dépourvu de charmes, et l’on trouve dans ses différentes vallées des sites fort agréables.

En contemplant le calme et la tranquillité qui régnent autour de Longwood ( paisible habitation aujourd’hui du plus grand perturbateur du monde ), on ne peut se défendre d’être vivement frappé de l’instabilité des choses humaines et des vicissitudes de la fortune.

Buonaparte vivoit depuis long-temps trèsretire, et étoit même d’un abord assez difficile ; mais il se montra parfaitement disposé a recevoir lord Amherst ; et la veille de notre départ, le noble lord se rendit chez lui, avec les personnes de sa suite. Il fut introduit par Bertrand ; non sans beaucoup de formalités et

de cérémonies, et eut, ainsi que M. Eîïis, une longue conversation avec Buonaparte.

Pendant cet entretien secret, les autres personnes restèrent dans la première salle avec les généraux Bertrand, Montholon et Gourgaud. A la fin, ils furent aussi introduits, et le maréchal ayant fait former un cercle autour du grand personnage, lord Amherst lui présenta d’abord le capitaine Maxwell. Buonaparte le salua, et lui dit que son nom ne lui étoit pas inconnu , et qu’il croyoit se rappeler que le capitaine Maxwell commando il à une affaire , où l’une de ses frégates , la Pomone , avoit été prise dans la Méditerranée. «Yous étiez très - méchant. — Eh bien ! votre gouvernement ne doit pas vous blâmer de la perte de V Alceste , car vous avez pris une de mes frégates! » Il dit qu’il étoit charmé de voir le jeune Jeffery Amherst, et lui demanda , d’un air de gaieté, s’il avoit rapporté bien des présens de la Chine- Il fit plusieurs questions à l’auteur de

cette relation, entre autres s’il avoit servi long-temps, et s’il avoit jamais été blessé, répétant en anglois la seconde question.

Passant ensuite à M. Abel ( qui lui fut présenté comme naturaliste ), il lui demanda s il etoit membre de la société royale , ou de quelque autre institution publique, ou, s’il étoit seulement candidat ; s’informant s’il avoit été heureux dans son voyage ; s’il avoit fait quelques nouvelles découvertes, qui pussent ajoutera nos connoissances en histoire naturelle 5 s’il connoissoit sir Joseph Bancks, dont le nom , ajouta-t-il , étoit un passeport en France, et dont les demandes etoient toujours accordées , même en temps de guerre.

Le nom de M. Cook lui fit demander s’il descendoit du célébré navigateur. « Vous aviez un Cook, » observa-t-il, «qui étoit véritablement un grand homme. » 11 s’informa du docteur Lynn ; à quelle université il avoit

étudié. — - « A Edimbourg,» futla réponse.

• — «A Edimbourg ! » répéta-t-il , et il lui demanda s’il suivoit les doctrines braunoniennes., ou s’il étoit pour les saignées, et s il fai soit prendre autant de mercure que nos docteurs de Sainte-Hélène.

M. .Griffith , le chapelain, lui fut ensuite présenté. « Eb bien. Monsieur, » lui dit Euonaparte , « avez-vous découvert quelle ' est la religion des Chinois? » M. Griffith répondit quil étoit assez difficile de le faire \ mais que ce sembloit être une sorte de polythéisme. Comme il 11e paroissoit pas comprendre le sens de ce mot, prononcé en anglois; Bertrand l’interpréta: « pluralité des dieux. » — « Ah! pluralité des dieux,» répéta-t-il , « et croient-ils à l’immortalité de lame ?» — « Je crois , » reprit M. Griffith,

« qu’ils ont quelque idée d’un état futur. » — « Eh bien, » dit Euonaparte, « quand vous serez de retour en Angleterre, il tant qu’on vous donne un bon bénéfice. Je sou-

halte , Monsieur, que vous parveniez à quelque charge importante clans l’Eglise. »

Passant ensuite à M. Hayner il lui fit quelques questions vagues et générales ; et ayant alors fait le tour du cercle , et dit un mot à chacun , il nous fit un profond salut , et nous nous retirâmes , très-contens de l’entrevue. Quoiqu’il n’y ait rien de trèsaffable dans ses manières, il paroi t qu’il est encore susceptible d’un certain degré de politesse , et qu’il ne manque pas cle savoir vivre , lorsque cela lui convient. Il est loin d’être d’une corpulence aussi énorme qu’on le dit, et sa santé paroît être excellente. D’après la position de Longwood, l’air doit y être nécessairement très-salubre.

Nous partîmes de Sainte-Hélène le 2 juillet, et touchâmes le 7 à Pile de l’Ascension ; enfin le 12 , nous passâmes la ligne, et rentrâmes dans notre hémisphère. Notre traversée fut très -heureuse \ nous vîmes la terre le 16 août, le lendemain matin nous

étions à Spithead,et nous nbus retrouvions dans notre île natale , non pas seulement avec ce sentiment général de bonheur qu’éprouvent tous les hommes en revoyant le lieu de leur naissance, mais avec ces nobles sentimens d’orgueil , avec cette douce satisfaction avec laquelle tout Anglois peut jeter les yeux autour de lui, dans son pays, après avoir vu tous les autres.

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