Sorbec : sorbet
Avant de partir, je demandai au gouverneur, si, pour de l’argent, on ne pourrait point avoir des herbes, du fruit, et quelques autres rafraîchisse- ^ ments pour porter à bord : il me répondit amay. Comme nos gens attendaient de mes nouvelles avec impatience , du plus loin qu’on me vit venir , on me demanda en criant si j’apportais avec moi de quoi rafraîchir l’équipage; je répondis amay; «< je ne rapporte, ajoutai-je, que des morsures de cousins, qui nous ont persécutés pendant toute notre course. »
Nous fûmes cinq à six jours à l’ancre sans que personne parût : au bout de ce temps nous vîmes arriver à bord deux envoyés du roi de Siam, avec AI. de Lano, vicaire apostolique et évêque de Métellopolis , et AI. l’abbé de Lionne *. Les envoyés firent compliment à AL l’ambassadeur de la part du roi, et de la part de AL Constance. Peu après les rafraîchissements commencèrent à venir d’abord en petite quantité, mais ensuite fort abondamment,. en sorte que les équipages ne manquèrent plus de poules , de canards , de vedels , et de toutes sortes de fruits des Indes ; mais nous 11e reçûmes que très-peu d’herbes.
La cour fut quinze jours pour préparer l’entrée
1. L’abbé de Lionne, troisième fils du ministre Lionne. Il mourut évêque de Rosalie in partibus.
de M. l’ambassadeur; elle fut ordonnée de la manière suivante. On lit bâtir sur le bord de la rivière, de distance en distance, quelques maisons de cannes, doublées de grosses toiles peintes. Comme les vaisseaux du roi ne pouvaient remonter la rivière, la Barre ne donnant pas assez d’eau pour passer, on prépara des bâtiments propres au transport.
La première entrée dans la rivière fut sans cé- . rémonie, à la réserve de quelques mandarins qui étaient venus recevoir Son Excellence, et qui avaient ordre de l’accompagner. Nous fûmes bien quinze jours pour arriver de la Barre à la ville de Joudia ou Odia, capitale du royaume.
Je ne saurais m’empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Us parlent à tout bout de champ d’une prétendue ville de Siain, qu’ils appellent la capitale du royaume, qu’ils ne disent guère moins grande que Paris, et qu’ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que cette ville n’a jamais subsisté que dans leur imagination; que le royaume de Siam n’a d’autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre.
Les maisons de cannes qu’on avait bâties sur la route étaient mouvantes; dès que l’ambassadeur
et sa suite en étaient sortis, on les démontait : celles de la dînée servaient pour la dinée du lendemain, cl celles de la couchée pour la couchée du jour d’après. Dans ce mouvement continuel, nous arrivâmes près de la capitale, où nous trouvâmes une grande maison de cannes, qui ne fut plus mouvante, et où M. l’ambassadeur fut logé, jusqu’au jour de l’audience; en attendant il fut visité de tous les grands mandarins du royaume. M. Constance y vint, mais incognito, par rapport à sa dignité et au rang qu’il tenait dans le royaume; car il en était le maître absolu.
On traita d’abord du cérémonial, et il y eut de grandes contestations sur la manière dont on remettrait la lettre du roi au roi de Siam. M. l’ambassadeur voulait la donner de la main à la main : celte prétention choquait ouvertement les usages des rois de Siam, car comme ils font consister leur principale grandeur, et la marque de leur souveraine puissance, à être toujours montés bien au-dessus de ceux qui paraissent devant eux, et que c’est pour cette raison qu’ils ne donnent jamais audience aux ambassadeurs que par une fenêtre fort élevée qui donne dans la salle où ils les reçoivent, il aurait fallu pour parvenir à la main du roi , élever une estrade à plusieurs marches, ce qu’on ne voulut jamais accorder; cette difficulté nous arrêta plusieurs jours. Enfin, après
28 VOYAGE DU COMTE DE FOllBlN
bien des allées et des venues, où je fus souvent employé en qualité de major, il fut conclu que le jour de l’audience, la lettre du roi serait mise dans une coupe d’or, qui serait portée par un manche de même métal d’environ trois pieds et demi, posé par-dessous, et à l’aide duquel l’ambassadeur pourrait l’élever jusqu’à la fenêtre du roi.
Le jour de l’audience, tous les grands mandarins dans leurs balons, précédés par ceux du roi et de l’État, se rendirent à la maison de M. l’ambassadeur. Les balons, ainsi que j’ai déjà dit, sont de petits bâtiments dont on se sert communément dans le royaume. Il y en a une quantité prodigieuse, sans quoi l’on ne saurait aller, tout le pays étant inondé six mois de l’année, tant à cause de la situation des terres qui sont extrêmement basses, qu’à cause des pluies presque continuelles dans certaine saison.
Ces balons sont formés d’un seul tronc d’arbre creusé; il y en a de si petits, qu’à peine celui qui les conduit peut y entrer. Les plus grands n’ont pas plus de quatre ou cinq pieds dans leur plus grande largeur ; mais ils sont fort longs , en sorte qu’il n’est pas extraordinaire d’en trouver qui ont au delà de quatre-vingts rameurs ; il y en a même qui en ont jusqu’à cent vingt. Les rames dont on se sert sont comme une espèce de pelle, de la
A SJAM.
largeur (le six pouces par le bas, qui va en s’arrondissant, et longues d’un peu plus de trois pieds. Les rameurs sont dressés à suivre la voix d’un guide qui les conduit, et à qui ils obéissent avec une adresse merveilleuse. Parmi ces balons, on en voit de superbes; ils représentent, pour la plupart, des figures de dragons ou de quelque monstre marin, et ceux du roi sont entièrement dorés.
Dans la multitude de ceux qui s’étaient rendus près du logis de M. l’ambassadeur, il y en avait peu qui ne fussent magnifiques. Les mandarins ayant mis pied à terre, et ayant salué Son Excellence, nous nous embarquâmes dans l’ordre suivant. La lettre du roi fut posée dans un balon, sur un trône fort élevé; M. l’ambassadeur, M. l’abbé de Choisy et leur suite se placèrent, ou dans les balons du roi, ou dans les balons de l’État, les mandarins rentrèrent dans les leurs, et, en cet ordre, nous partîmes au bruit des trompettes et des tambours ; les deux côtés de la rivière jusqu’au lieu où nous devions débarquer étant bordés d’un peuple infini , que la nouveauté du spectacle avait attiré, et qui se prosternait à terre à mesure qu’il voyait paraître le balon qui portait la lettre du roi.
Cette marche fut continuée jusqu’à une certaine distance du palais, où, étant descendu, M. J’am-
bassadeur trouva une manière d’estrade portative, parée d’un velours cramoisi, sur laquelle s’élevait un fauteuil doré; il y avait encore deux autres estrades moins ornées, une pour M. l’abbé de Choisy, et la dernière pour le vicaire apostolique.
Ils furent tous trois portés dans cet état jusqu’au palais, où tout le cortège à cheval les accompagnait.
Nous entrâmes d’abord dans une cour fort spacieuse, dans laquelle était un grand nombre d’élépliants, rangés sur deux lignes, que nous traversâmes. On y voyait l’éléphant blanc si respecté chez les Siamois, séparé des autres par distinction. De cette cour nous entrâmes dans une seconde, où étaient cinq à six cents hommes assis à terre , comme ceux que nous vîmes à la Barre , ayant les bras peints de bandes bleues : ce sont les bourreaux , et en même temps la garde des rois de Siam. Après avoir passé plusieurs autres cours, nous parvînmes jusqu’à la salle de l’audience : c’est un carré long, où l’on monte par sept à huit degrés.
M. l’ambassadeur fut placé sur un fauteuil, tenant par la queue la coupe où était la lettre du roi; M. l’abbé de Choisy était à son côté droit, N mais plus bas sur un tabouret , et le vicaire apostolique de l’autre côté à terre , sur un tapis de pied, mis exprès, et plus propre que le grand tapis, dont tout le parquet était couvert. Toute la
suite de l’ambassadeur était de même assise à terre, ayant les jambes croisées. On nous avait recommandé, sur toute chose, de prendre garde que nos pieds ne parussent, n’y ayant pas à Siam un manque de respect plus considérable que de les montrer. M. l’ambassadeur, l’abbé de Choisy, et M. de Métellopolis faisaient face au trône, placés sur une même ligne; nous étions tous rangés derrière eux sur la même file. Sur la gauche étaient les grands mandarins , ayant à leur côté les plus qualifiés, et ainsi successivement de dignités en dignités jusqu’à la porte de la salle.
Lorsque tout fut prêt , un gros tambour battit un coup : à ce signal les mandarins qui n’avaient pour tout habillement qu’un linge qui les couvrait depuis la ceinture jusqu’à demi-cuisse , une espèce de chemisette de mousseline, et un panier sur la tête d’un pied de long, terminé en pyramide, et couvert d’une mousseline, se couchèrent tous et demeurèrent à terre appuyés sur les genoux et sur les coudes. La posture de ces mandarins avec leurs paniers dans le cul l’un de l’autre, fit rire tous les Français : le tambour que nous avions ouï d’abord, battit encore plusieurs coups, en laissant un certain intervalle d’un coup à l’autre, et au sixième coup, le roi ouvrit, et parut à la fenêtre.
Il portait sur sa tète un chapeau pointu , tel
L’audience finie, on reprit la marche; et M. l’ambassadeur fut conduit dans la maison qui lui était préparée. Elle était de brique, assez petite, mal bâtie, la plus belle pourtant qu’il y eût dans la ville ; car on ne doit pas compter de trouver dans le royaume de Siam des palais qui répondent à la magnificence des nôtres. Celui du roi est fort vaste, mais mal bâti, sans proportion et sans goût; tout le reste de la ville, qui est trèsmalpropre, n’a que des maisons, ou de bois, ou de cannes, excepté une seule rue d’environ deux cents maisons, assez petites, bâties de brique, et à un seul étage. Ce sont les Maures et les Chinois qui les habitent. Pour les pagodes, ou temples des idoles, elles sont bâties de brique, et ressemblent assez à nos églises. Les maisons des talapoins, qui sont les moines du pays, ne sont que de bois, non plus que les autres.
Outre l’audience publique , M. l’ambassadeur eut encore plusieurs entretiens avec le roi. C’est une chose fatigante que le cérémonial de ce pays , jamais d’entrevue particulière avant laquelle il n’y eût mille choses à régler sur ce sujet. En qualité de major, j’étais chargé d’aller, de venir et de porter toutes les paroles. Dans tout ce manège que je fus obligé de faire , et dont le roi fut témoin plus d’une fois, j’eus, je ne sais si je dois dire, le bonheur ou le malheur de lui
lues de part et d’autre , il déclara à M. l’ambassadeur que le roi voulait absolument me retenir en otage auprès de lui.
Ce discours étonna M. de Chaumont , qui , ne voyant plus de jour à mon départ, concerta avec M. Constance et M. l’abbé de Choisy, qui entrait dans tous leurs entretiens particuliers, les moyens de me faire consentir aux intentions du roi.
L’abbé de Choisy fut chargé de m’en faire la proposition; je n’étais nullement disposé à la recevoir. Je lui répondis que mettant à part le désagrément que j’aurais de rester dans un pays si éloigné, et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation, il n’y avait pas d’apparence que je sacrifiasse les petits commencements de fortune que j’avais en France , et l’espérance de m’élever à quelque chose de plus pour rester à Siam , où les plus grands établissements ne valaient pas le peu que j’avais déjà.
L’abbé de Choisy n’eut pas grande peine à entrer dans mes raisons , et reconnaissant l’injustice qu’il y aurait à me violenter sur ce point , il proposa mes difficultés à M. Constance, qui, prenant la parole , lui dit : « Monsieur, que M. le chevalier de Forbin ne s’embarrasse pas de sa fortune, je m’en charge : il ne connaît pas encore ce pays et tout ce qu’il vaut ; on le fera grand amiral , général des armées du roi et gouverneur de Bancok,
où l’on va incessamment faire bâtir une citadelle pour y recevoir les troupes que le roi de France doit envoyer. »
Toutes ces belles promesses, qui me furent rapportées par M. l’abbé de Choisy, ne me tentèrent pas : je connaissais toute la misère de ce royaume, et je persistai toujours à vouloir retourner en France. M. de Chaumont qui était pressé par le roi, et encore plus par son ministre, ne pouvant lui refuser ce qu’il lui demandait si instamment, vint me trouver lui-même : « Je ne puis refuser, me dit -il, à Sa Majesté Siamoise la demande qu’elle me fait de votre personne; je vous conseille, comme à mon ami particulier, d’accepter les offres qu’on vous fait , puisque d’une manière ou d’autre, dès lors que le roi le veut absolument, vous serez obligé de rester. »
Piqué de me voir si vivement pressé , je lui répondis qu’il avait beau faire, que je ne voulais pas rester à Siam, et que je n’y consentirais jamais , à moins qu’il ne me l’ordonnât de # la part du roi. « Eli bien, je vous l’ordonne, » me dit-il. N’ayant pas d’autre parti à prendre, j’acquiesçai, mais j’eus la précaution de lui demander un ordre par écrit, ce qu’il m’accorda fort gracieusement. Quatre jours après je fus installé amiral et général des armées du roi de Siam , et je reçus en présence de M. l’ambassadeur et de toute sa
suite, qui m’en firent leur compliment, le sabre et la veste, marques de ma nouvelle dignité.
Tandis que M. Constance faisait jouer tous ces ressorts pour me retenir à Siam , comme il allait toujours à ses fins, il n’oubliait rien de tout ce qui pouvait donner aux Français une grande idée du royaume. C’était des fêtes continuelles, et toujours ordonnées avec tout l’appareil qui pouvait les relever. 11 eut soin d’étaler à M. l’ambassadeur et à nos Français toutes les richesses du trésor royal, qui sont en effet dignes d’un grand roi et capables d’imposer; mais il n’eut gardé de leur dire que cet amas d’or, d’argent et de pierres de grand prix était l’ouvrage d’une longue suite de rois qui avaient concouru à l’augmenter, l’usage étant établi à Siam que les rois ne s’illustrent qu’autant qu’ils augmentent considérablement ce trésor, sans qu’il leur soit jamais permis d’y toucher, quelque besoin qu’ils en puissent avoir d’ailleurs.
Il lui fit visiter ensuite toutes les plus belles pagodes de la ville et de la campagne ; on appelle pagodes, à Siam , les temples des idoles et les idor les elles-mêmes ; ces temples sont remplis de statues de plâtre, dorées avec tant d’art qu’on les prendrait aisément pour de l’or. M. Constance ne manqua pas de faire entendre qu’elles en étaient en effet, ce qui fut cru d’autant plus facilement
qu’on ne pouvait les toucher , la plupart étant posées dans des endroits fort élevés et les autres étant fermées par des grilles de fer qu’on n’ouvre jamais, et dont il n’est permis d’approcher qu’à une certaine dislance.
La magnificence des présents destinés au roi et à la cour pouvant contribuer au dessein que le ministre se proposait, il épuisa le royaume pour les rendre en effet très-magnifiques. 11 n’y a qu’à voir ce qu’en ont écrit le père Tachard et l’abbé de Choisy ; on peut dire dans la vérité qu’il porta les choses jusqu’à l’excès, et que non content d’avoir ramassé tout ce qu’il put trouver à Siam , ayant outre cela envoyé à la Chine et au Japon , pour en rapporter ce qu’il y avait de plus rare et de plus curieux, il ne discontinua à faire porter sur les vaisseaux du roi que lorsqu’ils n’en purent plus contenir.
Enfin, pour ne laisser rien en arrière, chacun eut son présent en particulier, et il n’y eut pas jusqu’aux matelots qui ne se sentissent de ses libéralités. Voilà comment et par quelles voies M. l’ambassadeur et tous nos Français furent trompés par cet habile ministre qui , ne perdant pas de vue son projet, n’oubliait rien de tout ce qui pouvait concourir à le faire réussir.
Tout se préparait pour le départ. M. de Chaumont eut son audience de congé ; comme je ne
devais pas le suivre, et que je ne trouvais pas à employer à Siam les six mille livres que m’avait produits le corail de M me Rouillet, je remis cette somme entre les mains du facteur des Indes, de qui je relirai une lettre de change que j’envoyai à cette dame, m’excusant de n’avoir pas fait ses commissions, sur ce que je n’avais pas trouvé de quoi employer son argent d’une manière convenable. Enfin le jour du départ étant arrivé, nous partîmes, M. Constance et moi, pouf accompagner M. l’ambassadeur jusqu’à son bord , d’où après bien des témoignages d’amitié de part et d’autre nous retournâmes à Louvo.
Il est temps maintenant d’expliquer les vues de politique de M. Constance ; nous dirons après les raisons pour lesquelles il souhaitait si ardemment de me retenir à Siam. Ce ministre, grec de nation, et qui, de fils d’un cabaretier d’un petit village appelé la Custode dans l’ile de Céphalonie, était parvenu à gouverner despotiquement le royaume de Siam, n’avait pu s’élever à ce poste et s’y maintenir sans exciter contre lui la jalousie et la haine de tous les mandarins et du peuple même.
Il s’attacha d’abord au service du barkalon, c’est-à-dire au premier ministre : il en fut trèsgoûté ; ses manières douces et engageantes, et plus que tout cela, un esprit propre pour les affai-
res, et que rien n’embarrassait, lui attirèrent bientôt toute la confiance de son maître, qui le combla de biens , et qui le présenta au roi comme un sujet propre à le servir fidèlement.
Ce prince ne le connut pas longtemps sans prendre aussi confiance en lui : mais par une ingratitude qu’on ne saurait assez détester, le nouveau favori ne voulant plus de concurrent dans les bonnes grâces du prince, et abusant du pouvoir qu’il avait déjà auprès de lui, fit tant qu’il rendit le barkalon suspect et qu’il engagea peu après le roi à se défaire d’un sujet fidèle et qui l’avait toujours bien servi. C’est par là que M. Constance, faisant de son bienfaiteur la première victime qu’il immola à son ambition, commença à se rendre odieux à tout le royaume.
Les mandarins et tous les grands, irrités d’un procédé qui leur donnait lieu de craindre à tout moment pour eux-mêmes , conspirèrent en secret contre le nouveau ministre et se proposèrent de le perdre auprès du roi ; mais il n’était plus temps : il disposait si fort de l’esprit du prince, qu’il en coûta la vie à plus de trois cents d’entre eux, qui avaient voulu croiser sa faveur. Il sut ensuite si bien profiter de sa fortune et des faiblesses de son maître, qu’il ramassa des richesses immenses, soit par ses concussions et par ses violences , soit par le commerce dont il
s’était emparé et qu’il faisait seul dans tout le royaume.
Tant d'excès qu’il avait pourtant toujours colorés sous le prétexte du bien public, avaient soulevé tout le royaume contre lui : mais tout se passait dans le secret, et personne n’osait se déclarer ; ils attendaient une révolution que la vieillesse du roi et sa santé chancelante leur faisaient regarder comme prochaine.
Constance n’ignorait pas leur mauvaise disposition à son égard; il avait trop d’esprit, il connaissait trop les maux qu’il leur avait faits, pour croire qu’ils les eussent sitôt oubliés eux-mêmes. Il savait d’ailleurs, mieux que personne, combien peu il y avait à compter sur la santé du roi toujours faible et languissante. Il connaissait aussi tout ce qu’il avait à craindre d’une révolution, et il comprenait fort bien qu’il ne s’en tirerait jamais, s’il n’était .appuyé d’une puissance étrangère qui le protégeât en s’établissant dans le royaume.
C’était là, en effet, tout ce qu’il avait à faire et l’unique but qu’il se proposait. Pour y parvenir, il fallait d’abord persuader au roi de recevoir dans ses États des étrangers, et leur confier une partie de ses places. Ce premier pas ne coûta pas beaucoup à M. Constance ; le roi déférait tellement à tout ce que son ministre lui proposait, et celui-
ci lui fit valoir si habilement tous les avantages d’une alliance avec des étrangers, que ce prince donna aveuglément dans tout ce qu’on voulut. Lîi grande difficulté fut de se déterminer dans le choix du prince à qui on s’adresserait.
Constance qui n’agissait que pour lui n’avait garde de songer à aucun prince voisin : le manque de fidélité est ordinaire chez eux, et il y avait trop à craindre qu’après s’être engraissés de ses dépouilles, ils ne le livrassent aux poursuites des mandarins, ou ne fissent quelque traité dont sa tête eût été le prix.
Les Anglais et les Hollandais ne pouvaient être attirés à Siam par l’espérance du gain , le pays ne pouvant fournir à un commerce considérable : les mêmes raisons ne lui permettaient pas de s’adresser ni aux Espagnols, ni aux Portugais; enfin, ne voyant pas d’autre ressource, il crut que les Français seraient plus aisés à tromper. Dans cette vue , il engagea son maître à rechercher l’alliance du roi de France par l’ambassade dont nous avons » parlé d’abord ; et ayant chargé en particulier les ambassadeurs d’insinuer que leur maître songeait à se faire chrétien , chose à quoi il n’avait jamais pensé, le roi crut qu’il était de sa piété de concourir à cette bonne œuvre, en envoyant à son tour des ambassadeurs au roi de Siam.
Constance voyant qu’une partie de son projet
avait si bien réussi , songea à tirer parti du reste. Il commença par s’ouvrir d’abord à M. de Chaumont, à qui il fit entendre que les Hollandais, dans le dessein d’agrandir leur commerce, avaient souhaité depuis longtemps un établissement à Siam ; que le roi n’en avait jamais voulu entendre parler, craignant l’humeur impérieuse de celte nation, et appréhendant qu’ils ne se rendissent maitres de ses États : mais que si le roi de France, sur la bonne foi de qui il avait plus à compter, voulait entrer en traité avec Sa Majesté Siamoise, il se faisait fort de lui faire remettre la forteresse de Bancok , place importante dans le royaume , et qui en est comme la clef, à condition toutefois qu’on y enverrait des troupes , des ingénieurs , et tout l’argent qui serait nécessaire pour commencer rétablissement.
M. de Chaumont et M. l’abbé de Choisy, à qui cette affaire avait été communiquée, ne la jugeant pas faisable, ne voulurent pas s’en charger. Le père Tachard n’y fit pas tant de difficulté; ébloui d’abord par les avantages qu’il crut que le roi retirerait de cette alliance , avantages que Constance fit sonner bien haut , et fort au delà de toute apparence de vérité; trompé d’ailleurs par ce ministre adroit, et même hypocrite quand il en était besoin, et qui, cachant toutes ses menées sous une apparence de zèle , lui fit voir tant d’a-
44 VOYAGE Dl/ COMTE DE FORB1N
vantages pour la religion , soit de la part du roi de Siam, qui, selon lui, ne pouvait manquer de se faire chrétien un jour, soit par rapport à la liberté qu’une garnison française à Bancok assurerait aux missionnaires pour l’exercice de leur ministère; flatté enfin par les promesses de M. Constance , qui s’engagea à faire un établissement considérable aux jésuites , à qui il devait faire bâtir un collège et un observatoire à Louvo ; en un mot , ce père ne voyant rien dans tout ce projet que de très-avantageux pour le roi, pour la religion et pour sa compagnie , n’hésita pas à se charger de cette négociation; il se flatta même d’en venir à bout et le promit à M. Constance, supposé que le père de Lachaise voulût s’en mêler et employer son crédit auprès du roi.
Dès lors le père Tachard eut tout le secret de l’ambassade , et il fut déterminé qu’il retournerait en France avec les ambassadeurs siamois. Tout étant ainsi arrêté, mon retour était regardé par Constance comme l’obstacle qui pouvait le plus nuire à ses desseins : en voici la raison. Dans les différentes négociations où mes fonctions de major de l’ambassade m’avaient engagé auprès de lui , il avait reconnu dans moi une humeur libre et un caractère de franchise, qui, ne m’ayant jamais permis de dissimuler , me faisait appeler tout par son nom. Dans cette pensée, il appréhenda que
n’ayant pas une fort grande idée de Siam et du commerce qu’on pourrait y établir , ce que j’avais donné à connaître assez ouvertement , quoique je ne me doutasse en aucune sorte de son dessein, il appréhenda, dis-je, qu’étant en France, je ne fisse de même qu’à Siam, et, qu’en divulguant tout ce que je pensais de ce pays , je ne ruinasse d’un seul mot un projet sur la réussite duquel il fondait toutes ses espérances.
Et s’il faut dire la vérité , il n’avait pas tort de ne pas se fier à moi sur ce point ; car je n’aurais jamais manqué de dire, tout ce que j’en savais , ayant assez à cœur l’intérêt du roi et de la nation, pour ne vouloir pas donner lieu par mon silence à une entreprise d’une très-grande dépense et de nul rapport. Appréhendant donc qu’en disant la vérité, je ne gâtasse tout ce qu’il avait conduit avec tant d’art , il fit tout ce qu’il put pour me retenir, ainsi que j’ai déjà dit.
Voilà au vrai quelles furent ses raisons, dont je ne commençai à être instruit qu’après le départ des ambassadeurs, dans une longue conversation que j’eus avec lui, et dans laquelle il me laissa entrevoir mie grande partie de ce que j’ai rapporté, et, pour le reste, j’en ai été instruit dans la suite, en partie dans des conversations particulières que j’ai eues avec des personnes qui en étaient informées à fond , et en partie par la
46 VOYAGE DU COMTE DE FOftBIN
suite des événements dont il m’a été aisé de démêler le principe, à mesure que je les voyais arriver. Je reviens maintenant à mon séjour à Sium.
Le chevalier de Forbin , grand amiral du royaume de Siam et gouverneur de Bancok.
Après le départ des ambassadeurs, je me rendis à Louvo avec M. Constance. Louvo est une maison de campagne du roi de Siam; ce prince y fait sa résidence ordinaire, et ne vient à Joudia, qui en est éloigné d’environ sept lieues, que fort rarement et dans certains jours de cérémonie. A mon arrivée, je fus introduit dans le palais pour la première fois. La situation où je trouvai les mandarins me surprit extrêmement, et quoique j’eusse déjà un grand regret d’être demeuré à Siam, il s’accrut au double par ce que je vis.
Tous les mandarins étaient assis en rond sur « des nattes faites de petit osier. Une seule lampe éclairait toute cette cour, et quand un mandarin voulait lire ou écrire quelque chose, il tirait de sa poche un bout de bougie de cire jaune, il l’allumait à cette lampe , et l’appliquait ensuite sur une pièce de bois, qui, tournant de côté et d’autre sur un pivot, leur servait de chandelier.
Cette décoration si différente de celle de la cour de France, me fit demander h M. Constance si toute la grandeur de ces mandarins se manifestait dans ce que je voyais; il me répondit que oui. A cette réponse me voyant interdit, il me tira à . part, et me parlant plus ouvertement qu’il n’avait fait jusqu’alors : « Ne soyez pas surpris, me dit- il, de ce que vous voyez; ce royaiune est pauvre à la vérité : mais pourtant votre fortune n’en souffrira pas , j'en fais mon affaire propre ; » et ensuite achevant de s’ouvrir à moi, nous eûmes une longue conversation , dans laquelle il me fit part de toutes ses vues qui revenaient à ce que j’ai rapporté il n’y a qu’un moment. Cette conduite de M. Constance ne me surprit pas moins que la misère des mandarins ; car quelle apparence qu’un politique si raffiné dût s’ouvrir si facilement à un homme dont il ne venait d’empêcher le retour en France que pour n’avoir jamais osé se fier à sa discrétion ?
Je continuai ainsi pendant deux mois à aller tous les jours au palais, sans qu’il in’eût été possible de voir le roi qu’une seule fois; dans la suite je le vis un peu plus souvent. Ce prince me demanda un jour si je n’étais pas bien aise d’être resté à sa cour? Je ne me crus pas obligé de dire la vérité; je lui répondis que je m’estimais fort heureux d’être au service de Sa Majesté. Il n’y
avait pourtant rien au monde de si faux ; car mon regret de n’avoir pu retourner en France augmentait à tout moment, surtout lorsque je voyais la rigueur dont les moindres petites fautes étaient . punies.
C’est le roi lui-même qui fait exécuter la justice; j’ai déjà dit qu’il a toujours avec lui quatre cents bourreaux qui composent sa garde ordinaire. Personne ne peut se soustraire à la sévérité de ses châtiments. Les fils et les frères des rois n’en sont pas plus exempts que les autres.
Les châtiments ordinaires sont de fendre la bouche jusqu’aux oreilles à ceux qui ne parlent pas assez, et de la coudre à ceux qui parlent trop. Pour des fautes assez légères, on coupe les cuisses à un homme, on lui brûle les bras avec un fer rouge, on lui donne des coups de sabre sur la tête, on lui arrache les dents. Il faut n’avoir presque rien fait pour n’être condamné qu’à la bastonnade, à porter la cangue au cou, ou à être exposé tête nue à l’ardeur du soleil. Pour ce qui est de se voir enfoncer des bouts de cannes dans les ongles, qu’on pousse jusqu’à la racine, mettre les pieds au cep, et plusieurs autres supplices de cette espèce, il n’y a presque personne à qui cela ne soit arrivé, au moins quelquefois dans la vie.
Surpris de voir les plus grands mandarins ex-
posés à la rigueur de ces traitements , je deman-
dai à M. Constance si j’avais à les craindre pour moi ; il me répondit que non , et que cette sévérité n’avait pas lieu pour les étrangers : mais il mentait, car il avait eu lui-même la bastonnade sous le ministre précédent, comme je l’appris depuis.
Pour achever, le roi me fit donner une maison fort petite; on y mit trente-six esclaves pour me servir, et deux éléphants. La nourriture de tout mon domestique ne me coûtait que cinq sous par jour, tant les hommes sont sobres dans ce pays, et les denrées à bon marché ; j’avais la table chez M. Constance; ma maison fut garnie de quelques meubles peu considérables, on y ajouta douze assiettes d’argent, deux grandes coupes de même métal, le tout fort mince, quatre douzaines de serviettes de toile de coton, et deux bougies de cire jaune par jour. Ce fut là tout l’équipage de M. le grand amiral, général des armées du roi : il fallut pourtant s’en contenter.
Quand le roi allait à la campagne ou à la chasse à l’éléphant, il fournissait à la nourriture de ceux qui le suivaient : on nous servait alors du riz et quelques ragoûts à la siamoise ; les naturels du pays les trouvaient bons ; mais un Français , peu accoutumé à ces sortes d’apprêts, ne pouvait guère s’en accommoder. A la vérité, M. Constance,
qui suivait presque toujours, avait soin de faire porter de quoi mieux manger ; mais quand les affaires particulières le retenaient chez lui, j’avais grande peine à me contenter de la cuisine du roi.
Souvent, dans ces sortes de divertissements, le roi me faisait l’honneur de s’entretenir avec moi. Je lui répondais par l’interprète que M. Constance m’avait donné. Comme ce prince me donnait beaucoup de marques de bienveillance , je me hasardais quelquefois à des libertés qu’il me passait, mais qui auraient mal réussi à tout autre. Un jour qu’il voulait faire châtier un de ses domestiques pour avoir oublié un mouchoir, ignorant les coutumes du pays, et étant d’ailleurs bien aise d’user de ma faveur pour rendre service à ce malheureux, je m’avisai de demander grâce pour lui.
Le roi fut surpris de ma hardiesse , et se mit en colère contre moi ; M. Constance , qui en fut témoin, pâlit, et appréhenda de me voir sévèrement punir : pour moi, je ne me déconcertai point, et ayant pris la parole, je dis à ce prince que le roi de France, mon maître, était charmé qu’en lui demandant grâce pour les coupables, on lui donnât occasion de faire éclater sa modération et sa clémence, et que ses sujets, reconnaissant les grâces qu’il leur faisait, le servaient avec plus de zèle et d’affection, et étaient toujours prêts à exposer leur vie pour un prince qui se rendait si
aimable par sa bonté. Le roi, charmé de ma réponse , fit grâce au coupable , en disant qu’il voulait imiter le roi de France; mais il ajouta que cette conduite, qui était bonne pour les Français , naturellement généreux, serait dangereuse pour les Siamois ingrats, et qui ne pouvaient être contenus que par la sévérité des châtiments.
Cette aventure fit bruit dans le royaume , et surprit les mandarins : car ils comptaient que j’aurais la bouche cousue, pour avoir parlé mal à propos. Constance même m’avertit en particulier d’y prendre garde à l’avenir, et blâma fort ma vivacité, qu’il accusa d’imprudence; mais je lui répondis que je ne pouvais m’en repentir , puisqu’elle m’avait réussi si heureusement.
En effet, bien loin de me nuire, je remarquai que depuis ce jour-là le roi prenait plus de plaisir à s’entretenir avec moi. Je l’amusais en lui faisant mille contes que j’accommodais à ma manière , et dont il paraissait satisfait. Il est vrai qu’il ne me fallait pas pour cela de grands efforts, ce prince étant grossier et fort ignorant. Un jour qu’étant à la chasse, il donnait ses ordres pour la prise d’un petit éléphant, il me demanda ce que je pensais de tout cet appareil, qui avait en effet quelque chose de magnifique. « Sire, lui répondis-je, en voyant Votre Majesté entourée de tout ce cortège, il me semble voir le roi mon maître, à la
tête de ses troupes, donnant ses ordres et disposant toutes choses dans un jour de combat. »
Cette réponse lui fit grand plaisir ; je l’avais prévu, car je savais qu’il n’aimait rien tant au monde que d’être comparé à Louis le Grand.
Et, s’il faut dire la vérité, cette comparaison, qui ne roulait que sur la grandeur et la magnificence extérieure des deux princes, n’était pas absolument sans quelque justesse, y ayant peu de spectacle au monde plus superbe que les sorties publiques du roi de Siam ; car, quoique le royaume soit pauvre, et qu’on n’y voie aucun vestige de magnificence nulle part , cependant , lorsque le roi , qui passe sa vie renfermé dans l’intérieur de son palais, sans que personne y soit jamais admis, pas même ses plus intimes confidents, à qui il ne parle que par une fenêtre; lors, dis-je, que ce prince se montre en public, il y paraît dans toute la pompe convenable à la majesté d’un très-grand roi.
Une des sorties où il se montre avec plus d’éclat, c’est lorsqu’il va, toutes les années, sur la rivière, commander aux eaux de se retirer. J’ai déjà dit plus d’une fois que tout le royaume est inondé six mois de l’année; cette inondation est principalement causée, en été, par la fonte des neiges des montagnes de Tartarie; mais lorsque l’hiver revient, le dégel cessant, les eaux com-
mencent peu à peu à diminuer, et, laissant le pays à sec, les Siamois prennent ce temps pour faire leur récolte de riz, qu’ils ont plus abondamment qu’en aucun autre pays du monde.
C’est dans cette saison , et lorsqu’on commence à s’apercevoir que les eaux sont notablement diminuées, que le roi sort pour la cérémonie dont nous parlons. Il y paraît sim un grand trône tout éclatant d’or, posé sur le milieu d’un balon superbe. Dans cet état, suivi d’une foule de grands et de petits mandarins , assemblés de toutes les provinces, chacun dans des balons magnifiques, et accompagnés eux-mêmes d’une infinité d’autres balons , il va , jusque dans un certain endroit de la rivière, donner un coup de sabre dans l’eau, en lui commandant de se retirer. Au. retour de cette fête, il y a un prix considérable pour le balon qui, remontant la rivière, arrive le premier au palais. Rien n’est si agréable que ce combat et les différents tours que ces balons , qui remontent avec beaucoup de légèreté, se font entre eux pour se supplanter.
Pour revenir à notre chasse, après que l’éléphant fut pris , le roi continua à s’entretenir avec moi; et pour me faire comprendre combien ces animaux paraissent doués d’intelligence , « celui que je monte actuellement, me dit ce prince, peut être cité pour exemple : il avait, il n’y a pas long-
temps , Un cornac , ou palefrenier, qui le faisait jeûner, en lui retranchant la moitié de ce qui était destiné pour sa nourriture. Cet animal, qui n’avait point d’autre manière de se plaindre que ses cris, en fit de si horribles, qu’on les entendait de tout le palais. Ne pouvant deviner pourquoi il criait si fort, je me doutai du fait, et je lui fis donner un nouveau cornac, qui, étant plus fidèle, et qui lui ayant donné, sans lui faire tort, toute la mesure de riz , l’éléphant la partagea en deux avec sa trompe, et n’en ayant mangé que la moitié , il se mit à crier tout de nouveau , indiquant par là, à tous ceux qui accoururent au bruit, l’infidélité du premier cornac, qui avoua son crime , dont je le fis sévèrement châtier. »
Ce prince me raconta encore sur ce sujet plusieurs autres traits qui m’auraient paru incroyables , si tout autre m’en avait fait le récit ; mais voici des faits que j’ai vus moi-même. Quand les éléphants sont en rut, ils deviennent furieux, en sorte qu’on est obligé, pour les adoucir, 'de tenir une femelle auprès d’eux, surtout lorsqu’on va les abreuver. La femelle marche devant avec un homme dessus, qui donne d’une espèce de cor, pour avertir le monde d’être sur ses gardes et de se retirer.
Un jour, un éléphant en rut, qu’on menait ainsi à l’abreuvoir, se sauva et fut se mettre au milieu de la rivière, hurlant et faisant fuir tout le
monde. Je montai à cheval pour le suivre et pour voir ce qu'il deviendrait ; je trouvai la femme du cornac qui était accourue sur le bord de l’eau, et qui, faisant des reproches à cet animal, lui parlait à peu près dans ces termes : « Tu veux donc qu’on coupe la cuisse à mon mari? car lu sais que c’est le châtiment ordinaire des cornacs, quand ils laissent échapper leurs éléphants. Eh bien! puisque mon mari doit mourir, tiens, voilà encore mon enfant; viens le tuer aussi. » En achevant ces mots , elle posa l’enfant à terre , et s’en alla. L’enfant se mit à pleurer; alors l’éléphant parut se laisser attendrir ; il sortit de l’eau , prit l’enfant avec sa trompe, et l’apporta dans la maison, où il demeura tranquille.
Un autre jour, je vis un autre éléphant qu’on menait à l’abreuvoir. Comme il badinait par les rues avec sa trompe, il la porta auprès d’un tailleur, qui, pour l’obliger à se retirer, le piqua avec son aiguille. Au retour de la rivière , il alla badiner de nouveau auprès du tailleur, qui le piqua encore légèrement ; à l’instant même, cet animal lui couvrit le corps d’une barrique d’eau bourbeuse qu’il avait apportée pour se venger. Quand le coup fut fait, l’éléphant, voyant son homme ainsi inondé, s’applaudit, et parut rire à sa manière, comme pourrait faire un homme qui aurait fait quelque bon tour.
Les Siamois tirent des services considérables de ces animaux , ils s’en servent presque comme de domestiques , surtout pour avoir soin des petits enfants : ils les prennent avec leur trompe, les couchent dans de petits branles, les bercent et les endorment; et quand la mère en a besoin, elle les demande à l’éléphant , qui les va chercher et les lui apporte.
Le roi continuait à me donner tous les jours de nouvelles marques de bonté, en m’admettant de plus en plus dans ses entretiens particuliers. II arriva un jour qu’en revenant de la chasse il se trouva mal. Le lendemain sa maladie augmenta, sur quoi les médecins ayant été appelés, ils opinèrent à la saignée. Il y avait de la difficulté à ce remède ; car les Siamois regardant leur roi comme ’ une divinité, ils n’oseraient le toucher. L’affaire étant proposée au conseil, un mandarin fut d’avis qu’on perçât un grand rideau , à travers lequel Sa Majesté ayant passé le bras , un chirurgien le saignerait, sans savoir que ce fût le roi.
Cet avis ridicule ne ine plut pas , et me servant de la liberté que j’avais de parler sans qu’on le trouvât mauvais, je dis que les rois sont comme des soleils , dont la clarté , quoique obscurcie par des nuages, paraît toujours; que quelque expédient qu’on prît , on ne saurait venir à bout de cacher la majesté du prince , qui se ferait toujours assez
sentir : mais que si la saignée était absolument nécessaire , il y avait à la cour un chirurgien français dont on pouvait se servir; qu’étant d’un pays où l’on saigne sans difficulté les rois et les princes toutes les fois qu’ils en ont besoin , il n’y avait qu’à l’employer, et que j’étais assuré que Sa Majesté n’aurait pas regret à la confiance qu’elle aurait prise en lui. Le roi approuva mon avis ; il n’eut pas lieu de s’en repentir, ce prince ayant recouvré la santé.
A peu près dans ce temps-là, un accident imprévu mit au jour un trait de fourberie que M. Constance avait fait à M. de Chaumont et à sa suite. J’ai dit qu’en leur étalant les richesses de Siam , il avait eu grand soin de leur montrer les plus belles pagodes du royaume, et qu’il avait assuré qu’elles étaient toutes d’or massif. Parmi ces statues, il y en avait une de hauteur colossale, elle était de quinze à seize pieds de haut; on l’avait fait passer pour être de même métal que les autres : le père Tachard et l’abbé de Choisy y avaient été trompés , aussi bien que tous nos Français , et avaient cru ce fait si constant qu’ils l’ont rapporté dans leur relation. Par malheur la voûte de la chapelle , où la statue était renfermée, fondit et mit en pièces la pagode, qui n’était que de plâtre doré. L’imposture parut ; mais les ambassadeurs étaient loin. Je ne pus pas gagner sur
moi de ne pas faire sur ce sujet quelque raillerie à M. Constance , qui me témoigna n’y prendre pas plaisir.
Peu après nous eûmes ordre, Constance et moi, d’aller à Bancok, pour y travailler à un nouveau fort, qui devait être remis aux soldats français que le roi de Siam avait demandés, et qu’il attendait au retour des ambassadeurs. Nous y traçâmes un pentagone. Comme Bancok est la clef du royaume, le roi y entretenait dans un petit fort carré, deux compagnies de quarante hommes chacune, formées de Portugais, métis ou créoles des Indes ; on donne ce nom à ceux qui sont nés dans les Indes , d’un Portugais et d’une Japonaise chrétienne. Ces métis , apprenant que j’arrivais en qualité de général, et que je devais les commander, se mutinèrent.
Un prêtre de leur nation fut cause de cette révolte. Après avoir dit la messe, prenant tout à coup l’air d’un homme inspiré, il se tourna vers le peuple, en leur adressant la parole : « Mes chers compatriotes, leur dit-il, la nation portugaise ayant toujours été dominante dans les Indes, il serait honteux pour elle qu’un Français entreprît aujourd’hui de vous commander : marchez donc courageusement et ne souffrez pas un pareil affront. Ne craignez rien , Dieu vous bénira , comme il a toujours fait jusqu’ici; cependant
recevez sa bénédiction que je vous donne de sa part. » Il n’en fallut pas davantage pour les mettre en mouvement.
Nous étions occupés , Constance et moi , à l’arrangement des travailleurs, pour commencer les fossés du fort , lorsque nous vîmes arriver le colonel portugais , qui dit à M. Constance que ses soldats s’étaient révoltés. Le ministre lui en demanda la raison ; « c’est , lui répliqua le colonel , parce qu’ils ne veulent pas obéir à un officier français. »
A ce discours m’avançant sur un bastion, je vis venir une troupe de soldats , le fusil sur l’épaule , qui marchaient droit vers le fort; j’en avertis M. Constance, et, l’ayant tiré à part : « Cet officier, lui dis -je, est sûrement complice de la révolte, puisqu’il vient vous avertir quand les séditieux sont en marche ; ils en veulent à votre personne comme à la mienne : je vais commencer par me saisir de celui-ci, je l’obligerai h faire retourner ses soldats, et s’il résiste, je le tuerai. » Alors , mettant l’épée à la main , je sautai sur le Portugais que je désarmai comme un enfant, et, lui tenant, la pointe de l’épée sur la poitrine, je le menaçai de le tuer, s’il ne criait à ces séditieux de s’en retourner.
Constance paya de sa personne dans cette occasion ; il sortit du fort avec beaucoup de fermeté et
sans se troubler, et allant à la rencontre des mutins qui n’étaient plus qu’à dix pas de la porte , il leur demanda d’un air de hauteur ce qu’ils prétendaient. Ils répondirent tout d’une voix qu’ils ne Youlaient point du commandant français qu’on leur avait destiné. Ce ministre, qui avait pour le moins autant d’esprit que de courage , les assura que je devais, à la vérité, commander les Siamois, mais nullement les Portugais.
Cette réponse semblait les calmer, lorsqu’un de la troupe voyant d'une part ses camarades incertains de ce qu’ils avaient à faire, et de l’autre côté entendant le colonel , qui du haut du bastion leur criait de toute sa force d’obéir à M. Constance, prit la parole et mettant la main sur la garde de son épée : « A quoi bon , dit-il , tant de raisonnements? Devons-nous nous fier à ses promesses? » Constance, qui se vit au moment d’être massacré, sauta sur ce scélérat, lui ôta son épée, et, après avoir adouci ses camarades par de bonnes paroles , les renvoya chez eux.
Comme cet attentat pouvait avoir de dangereuses conséquences s’il demeurait impuni, le colonel fut arrêté , les soldats et les officiers qui étaient entrés dans la sédition le furent aussi , et , par ordre de M. Constance, j’assemblai un conseil de guerre assez mal ordonné à la vérité ; mais nous étions dans un pays où l’on n’en avait
jamais vu; nous ne laissâmes pourtant pas de condamner le soldat qui avait porté la main sur la garde de son épée à avoir le poing coupé : deux autres qui furent convaincus d’avoir été les chefs de la sédition furent condamnés à mort. 11 y eut quelques officiers exilés, et le reste des soldats fut condamné aux galères : mais, avant de les y envoyer, ils furent enchaînés deux à deux, comme nos forçats, et obligés de travailler aux fortifications. Cette exécution faite, et tous les ordres nécessaires étant donnés afin que le travail se continuât, nous repartîmes, M. Constance et moi, et nous nous rendîmes à Louvo.
A notre arrivée, M. Constance se trouva embarrassé dans une méchante affaire, qui faillit à le perdre, et de laquelle je puis dire avec vérité qu’il ne se serait jamais tiré sans moi. Son avidité pour le gain la lui avait attirée ; voici à quelle occasion. Avant que de partir pour Bancok , il avait voulu acheter une cargaison de bois de sandal ; pour cela il s’était adressé à un Français huguenot, nommé le sieur de Rouan, qui en avait fait venir une grande quantité de l’ile de Timor. Il avait fait des profits très-considérables sur une partie qu’il en avait déjà vendu. Constance voulait s’accommoder du reste, mais il le voulait à bas prix ; le marchand ne voulut jamais y entendre : sur quoi n’étant pas d’accord , le ministre
lui chercha noise, et usant de son autorité, le fit arrêter et mettre aux fers.
Dans ce temps-là nous partîmes pour Bancok :
pendant notre absence, le facteur français de la compagnie d’Orient, instruit de la vexation faite au sieur de Rouan, et voulant avoir satisfaction de l’affront qu’il prétendait avoir été fait à la nation, s’en alla à Louvo planter le pavillon blanc devant le palais. Le roi, surpris de cette nouveauté, envoya un mandarin pour en apprendre le sujet. Le facteur répondit qu’il venait demander justice de l’injure que la nation avait reçue ; qu’on avait mis aux fers un Français, sans qu’il fût coupable d’aucun crime ; qu’il demandait qu’on lui en fit réparation, à défaut de quoi il suppliait Sa Majesté de lui permettre de sortir du royaume avec tout ce qu’il y avait de Français.
Le roi, qui ignorait la Tmanœuvre de son ministre, envoya dire au facteur qu’il pouvait retourner chez lui et que , quand nous serions revenus, Constance et moi, il s’informerait de cette affaire, et qu’il rendrait bonne justice. Ce prince, surtout depuis l’ambassade, aimait beaucoup les Français , il les protégeait volontiers et ne les voyait sortir de son royaume qu’avec regret.
A peine fûmes-nous à Louvo, que M. Constance fut averti de la démarche du facteur. Sans perdre un moment de temps, il se rendit au palais,
comptant détruire d’un seul mot tout ce qui avait été dit contre lui : mais il n’en fut pas ainsi ; le roi irrité le maltraita en paroles et le menaça de le faire châtier, s’il ne se justifiait dans tout le jour.
Constance répondit brièvement : « Que bien loin d’être capable de maltraiter la nation française, il n’y en avait point dans le royaume pour qui il eût tant d’égards ; qu’il suppliait Sa Majesté de s’en rapporter à mon témoignage ; qu’étant par ma naissance et par mes emplois mis au-dessus de ce facteur, il y avait apparence que j’aurais porté mes plaintes à Sa Majesté, si on m’en avait donné occasion : mais qu’il espérait que je viendrais dans un moment rendre témoignage à son innocence et certifier à Sa Majesté l’attention qu’il avait à ne rien faire dont la nation française pût s’offenser. »
M. Constance, en sortant du palais, vint me chercher , et m’abordant : « Monsieur , me dit-il , il s’agit de me rendre un service essentiel. Le facteur de la compagnie de France a porté plainte contre moi , au sujet de l’emprisonnement du sieur de Rouan ; vous savez aussi bien que moi que , quoiqu’il soit originairement Français , il est huguenot et que , comme tel , ayant été contraint de sortir de France , il est depuis longtemps au service des Anglais, et qu’il n’appartient nulle-
64 VOYAGE DU COMTE DE FORBlN
ment à la compagnie française, au service de laquelle il ne fut jamais. Nonobstant cela , le facteur le protège de tout son pouvoir ; et quoiqu’il n’ignore pas que le sieur de Rouan est devenu Anglais , et par sa sortie de France et par la religion qu’il professe , il ne laisse pas de se déclarer hautement pour lui , et veut l’agréger au corps de la nation à laquelle il a si solennellement renoncé. Vous sentez sans doute l’injustice de ce procédé ; j’espère que vous viendrez me justifier auprès du roi et que vous me servirez dans cette occasion comme je vous servirais si vous étiez en pareil cas. »
M. Constance était encore chez moi lorsque le roi m’envoya chercher. Je me rendis incessamment au palais, où tout le conseil attendait en silence l’événement de cette affaire. Il n’y avait aucun des mandarins qui ne souhaitât la perte du ministre ; la plupart la regardaient comme inévitable, et ils s’en tenaient d’autant plus assurés que, s’agissant d’un Français , ils ne doutaient pas que je ne dusse appuyer les plaintes que le facteur avait faites. Ils furent trompés dans leur attente , je justifiai amplement M. Constance. Après avoir loué son zèle pour le service de Sa Majesté, je représentai que le Français qu’on avait châtié ne devait point être regardé comme membre de la nation, puisque le roi mon maître l’avait banni
de ses États ; que le facteur avait sans doute ignoré ce point , sans quoi il ne se serait pas intéressé si vivement pour un homme qui appartenait aux Anglais et non à la France ; je déclarai que je inc chargeais de faire entendre raison au facteur ; je finis en ajoutant que je ne pouvais trop remercier Sa Majesté de la protection qu’elle voulait bien accorder à la nation , et je suppliai ce prince de la lui continuer, l’assurant que le roi mon maître lui en marquerait sa reconnaissance.
Mon témoignage justifia Constance si pleinement dans l’esprit du roi, qu’il fut apaisé sur-lechamp ; et , se tournant de mon côté , il me dit gracieusement ces mots : choca di nacna , c’est-àdire je suis content et satisfait. Je courus sur-lechamp chez le ministre pour lui apprendre le détail de tout ce qui s’était passé ; il me sauta au cou, et m’embrassant mille et mille fois, m’assura qu’il n’oublierait jamais le service signalé que je venais de lui rendre.
Je lui représentai que pour finir entièrement cette affaire , il convenait de faire mettre en liberté le Français qui était aux fers et de lui faire rendre sa cargaison de bois de sandal , le priant , pour l’avenir, de laisser aux Français une entière liberté de commercer dans tout le royaume ; qu’à cette condition j’adoucirais facilement le facteur
de la compagnie. Constance promit et exécuta tout ce que je lui demandais , et cette affaire finit sans qu’il lui en arrivât d’autre mal.
Il semblait qu’après un service si important , je devais trouver dans M. Constance un ami h l’épreuve de tout : ce fut pourtant ce même service qui fut une des principales causes de tout le mal qu’il voulut me faire dans la suite.
Constance était naturellement fort jaloux et très-méfiant ; il avait d’abord vu avec quelque peine les bontés du roi à mon égard , et il aurait bien souhaité que ce prince m’eût donné un peu moins de liberté de parler et de dire ce que je voulais ; cependant toute cette faveur ne l’avait encore que peu alarmé : mais lorsqu’il vit que pour le tirer lui-même d’un très -mauvais pas , j.e n’avais eu qu’à parler , il commença à me craindre tout de bon ; et considérant qu’il pourrait bien m’être un jour aussi aisé de le perdre qu’il m’avait été aisé de le protéger, il songea sérieusement à traverser un commefacement de faveur qu’il croyait déjà trop avancé , mais qu’il résolut d’interrompre à quelque prix que ce fût.
Tandis qu’il délibérait sur les moyens, il eut lieu de se confirmer dans sa résolution par une nouvelle grâce dont il plut au roi de m’honorer. Ce prince lui dit de me faire savoir qu’il m’avait nommé à la dignité à'opra sac di son craatn , ce
A SI AM. Cî
qui revient à peu près à la dignité \ de maréchal de France. Ce nom barbare veut dire une divinité qui a toutes les lumières et toute l’expérience pour la guerre ; en même temps il lui marqua le joui 1 de ma réception, et lui ordonna de faire en sorte que tout fût prêt. En voici la cérémonie.
Les mandarins étant venus me prendre chez moi, me conduisirent jusque dans l’enceinte du palais. Quand nous fûmes à cent pas de la fenêtre où le roi était, je me prosternai à terre et tous les grands mandarins en firent de même.
Nous marchâmes appuyés sur les coudes et sur les genoux environ une cinquantaine de pas ; deux maîtres de cérémonie marchaient devant en même posture. A une certaine distance de l’endroit d’où nous étions partis , nous fîmes tous ensemble une seconde révérence, qui se fait en se relevant sur les genoux et battant du front à terre, les mains jointes par-dessus la tête. Tout ceci se passe dans un grand silence ; enfin nous nous prosternâmes une troisième fois quand nous fûmes arrivés sous la fenêtre du roi. Ce prince alors m’envoya le bétel , en prononçant deux mots qui signifient : je vous reçois à mon service.
Le bétel que le roi donne dans cette occasion est une grâce des plus singulières qu’il puisse faire à un sujet. Ce bétel est une espèce de fruit à peu près semblable au gland; la peau en est
verle, elle est remplie de petits nerfs et d’une eau insipide. On coupe ce gland en quatre parties, et après l’avoir mêlé avec de la chaux faite de coquillages calcinés, on l’enveloppe d’une feuille qui ressemble à celle du lierre. Les Siamois mâchent le bétel avec plaisir, et trouvent qu’il est utile à la santé.
La cérémonie de ma réception finit à peu près comme elle avait commencé. Nous retournâmes sur nos pas en marchant toujours sur nos coudes et sur nos genoux, mais à reculons, et en faisant les trois révérences , le roi se tenant toujours à sa fenêtre, et nous reconduisant des yeux jusqu’au lieu d’où nous étions partis.
Lorsque nous y fûmes arrivés, un maître de cérémonie me donna la boussette avec son fourreau , et une boite peinte de rouge pour fermer le tout. Cette boussette est une façon de petit coffre d’or et d’argent fort mince, ciselé fort proprement, et sur lequel sont représentées plusieurs figures de dragons. 11 y a dans ce coffre deux petites tasses d’or fort minces aussi, l’une pour le bétel, et l’autre qui sert à mettre les feuilles dont on l’enveloppe. Il y a encore un étui d’or pour fermer la chaux, une espèce de petite cuiller de môme métal pour appliquer la chaux sur le bétel , et un petit couteau à manche d’or pour couper le gland.
Quand tout fut fait, les mandarins qui m’accompagnaient me firent un compliment fort court, selon l’usage, et une inclination de tête, tenant les mains jointes devant la poitrine , et me reconduisirent ensuite chez moi. Après la cérémonie , le roi voulant ajouter grâce sur grâce , m’envoya deux pièces d’étoffes des Indes à fleurs d’or; j’en eus amplement de quoi faire deux habits magnifiques.
Ces dernières marques de la bonté du roi à mon égard ayant, comme j’ai dit, excité encore plus violemment la jalousie de M. Constance,- il ne balança plus à mettre tout en usage pour se défaire de moi. Comme il ne pouvait plus entreprendre de me décréditer auprès du roi, il résolut d’abord de m’empoisonner; j’en fus averti par un de mes amis, ce qui me détermina à manger à mon particulier.
Cette démarche qui devait le faire douter que j’avais au moins quelque connaissance de ses desseins, ne lui fit pas changer de résolution. Un jour que j’avais la fièvre, ignorant mon indisposition, il m’envoya du lait caillé qu’il savait que j’aimais beaucoup. Quand je me serais bien porté je n’aurais eu garde d’y toucher; ayant eu l’imprudence de le laisser à mes esclaves, il y en eut quatre qui en mangèrent et qui moururent presque sur-le-champ. Je parlai de cette aventure à
M. l’évôque de Métellopolis, qui me dit qu’il n’y savait point de remède, mais qu’il fallait mettre ma confiance en Dieu, et cependant être toujours sur mes gardes.
Le chevalier de Forbin apaise une sédition.
Cette première tentative ne lui ayant pas réussi , il songea à m’éloigner au moins de la cour. Les circonstances où le royaume se trouva pour lors, lui en fournirent bientôt l’occasion; mais comme', outre mon éloignement , il voulait absolument me perdre, son esprit fécond en expédients lui fit imaginer tant d’autres moyens de se défaire de moi, qu’il ne douta pas que je ne dusse enfin succomber. Voici l’occasion qui les fit naître, et comment il en tira parti.
Un des princes des Macassars, fuyant l’oppression des Hollandais, et suivi d’environ trois cents des siens qui l’avaient accompagné dans sa fuite , s’était retiré depuis quelque temps en çà dans le royaume de Siam. A son arrivée il s’était adressé au roi, qui, touché du malheur où il voyait ce prince , le reçut avec bonté , et lui assigna un camp selon l’usage du royaume, c’est-à-dire une certaine portion de terre, où il put se retirer avec les siens.
Ce Macassar, remuant et ambitieux , ne put pas se tenir longtemps en repos; il conjura avec les princes de Camboye 1 , de Malaga et le prince de Chiampia. Leur projet était de faire mourir le roi, et de s’emparer du royaume qu’ils avaient déjà partagé entre eux; et comme ils étaient tous mahométans, ils étaient convenus de faire périr tous les chrétiens portugais et japonais sans qu’il en échappât un seul. M. Constance, informé de cette conjuration et du jour qu’elle devait éclater, après en avoir conféré avec le roi , fit donner tous les ordres nécessaires pour la sûreté du royaume.
Il ne pouvait guère -se présenter d’occasion plus favorable pour m’éloigner de la cour. Bancok, dont j’étais gouverneur, était une place trop importante pour la laisser abandonnée dans des conjonctures si périlleuses. J’eus donc ordre de m’y rendre incessamment, d’y faire finir au plus tôt les fortifications , de travailler à de nouvelles levées de soldats siamois jusqu’à la concurrence de deux mille hommes , et de les dresser à la manière de France.
Pour subvenir aux frais que je devais faire en qualité de général, Constance eut ordre de me compter cent catis, qui reviennent à la somme de
I. On écrit plus communément Cambodje et Malacca. Camboye, Malaga et Chiampia étaient trois petits États voisins des royaumes d’Annam et de Siam.
quinze mille livres de notre monnaie; mais je ne touchai que mille écus , le ministre s’excusant pour le reste sur ce qu’il n’y avait pas pour lors d’argent dans l’épargne. Il se contenta de me faire son billet , et de m’assurer que lorsque certains bâtiments, qu’il attendait tous les jours de la Chine, seraient arrivés, je serais payé de douze mille livres qui restaient. *
Le roi , voulant que je fusse obéi et respecté dans mon gouvernement, me donna quatre de ses bourreaux pour faire justice, ce qui n’avait lieu pourtant que jusqu’à la bastonnade, n’y ayant ordinairement dans le royaume que le roi seul, ou en certaines occasions, son premier ministre qui puissent condamner à mort.
Je partis sans avoir eu le moindre avis de la conjuration et sans savoir à quelle occasion on me renvoyait dans mon gouvernement. Constance, qui savait à point nommé le jour auquel les rebelles devaient faire leur dernière assemblée, prit si bien ses mesures, et me fit partir si à propos pour me faire tomber entre leurs mains, que je me trouvai , sans le savoir, au milieu des conjurés, dont l’entrevue se faisait sur ma route, et qui me laissèrent passer, je ne sais pourquoi , leur projet devant éclater le lendemain ou le jour d’après pour le plus tard.
En arrivant à Bancok, autre danger où je ne
courus pas un moindre risque. Aux premières nouvelles de la conjuration, Constance avait envoyé à mon insu faire mettre en liberté les Portugais que le conseil de guerre avait condamnés aux galères ; il avait ordonné qu’on en formât des compagnies comme auparavant, et que les officiers exilés fussent rappelés.
M’envoyer ainsi , sans m’avoir donné le moindre avis de ce changement, c’était me livrer pieds et poings liés à mes ennemis ; je le compris parfaitement, lorsqu’à mon arrivée je trouvai sous les armes des gens que j’avais fait enchaîner peu auparavant; mais la malice de Constance ne me porta aucun préjudice; je me tins dans le commencement sur mes gardes , et je maniai ensuite si adroitement l’esprit des soldats et des officiers, en donnant souvent à manger à ces derniers, et en ne parlant aux premiers qu’ obligeamment , que je me rendis maître des uns et des autres , et que d’ennemis que je les avais laissés en partant , j’en fis des amis qui m’aimèrent dans la suite sincèrement et de bonne foi.
M. Constance, peu satisfait de m’avoir éloigné de la cour, et désespéré de n’avoir encore pu venir à bout de ses desseins , me tendit un nouveau piège qu’il crut infaillible, et qui lui aurait immanquablement réussi , si le Seigneur ne m’avait visiblement protégé; mais enfin je m’en tirai en-
eore assez heureusement, au moins par rapport à moi, qui n’en reçus aucun dommage dans ma personne, quoiqu’il me causât d’ailleurs beaucoup de fatigues, et qu’il donnât lieu à répandre bien du sang, comme on verra par ce que je vais dire.
Le capitaine d’une galère de l’île des Macassars qui était venu à Siam pour commercer, avait eu part, et était même entré assez avant dans la conjuration. La voyant manquée , il s’était retiré dans son bord, résolu de retourner chez lui, s’il en avait occasion, ou de vendre chèrement sa vie si l’on entreprenait de le forcer. M. Constance , qui , pour avoir moins d’ennemis sur les bras, souhaitait de séparer celui-ci du reste des conjurés, lui fit offrir un passe-port, au moyen duquel lui et sa troupe qui allait à cinquante - trois hommes d'équipage , pourraient sortir paisiblement du royaume, et se retirer où il trouverait bon.
Le capitaine, ravi de cette offre, ne balança pas à l’accepter. Alors M. Constance voyant qu’il pouvait en même temps, et diviser les ennemis, et me perdre sans ressource , me dépêcha un courrier avec ordre de la part du roi de tendre la chaîne , et d’empêcher la sortie de ce bâtiment. Il me déclarait que le capitaine et tout l’équipage étaient complices de la conjuration, et m’ordonnait de n’avoir aucun égard à leur passe- port,
qui ne leur avait été donné que pour les tromper et les affaiblir.
L’ordre portait encore que la galère étant arrivée à la chaîne , j’eusse à me transporter dans ce bâtiment; que j’y fisse un inventaire exact de tout ce que contenait sa cargaison ; après quoi il m’était ordonné de me saisir, et du capitaine, et de tout l’équipage, et de le retenir prisonnier jusqu’à nouvel ordre; et, par un article à part, il m’était surtout défendu très-expressément de communiquer à personne les ordres que je recevais, des raisons d’État demandant un secret inviolable sur ce point. C’est ainsi qu’il m’envoyait à la boucherie, me prescrivant pas à pas tout ce que j’avais à faire pour périr infailliblement.
J’attendis fort longtemps l’arrivée de cette galère qui ne paraissait point; je m’amusais, en attendant, à dresser les troupes que j’avais eu l’ordre de lever. Cette commission ne m’avait pas donné beaucoup de peines; ces sortes de levées se font à Siam en très-peu de temps et avec beaucoup de facilité. Le roi étant maître absolu de tous ses sujets , les gouverneurs prennent au nom du prince qui bon leur semble, et le peuple, qui est fort docile , marche et obéit sans murmure.
Je divisai mes nouveaux soldats en compagnies’ de cinquante hommes ; je mis à la tête de chaque
compagnie un capitaine, un lieutenant, un enseigne, deux sergents, quatre caporaux et quatre anspessades. Je m’appliquai avec tant de soin à les dresser, qu’à l’aide de quelques soldats portugais qui entendaient le siamois, et d’un Français que je fis sergent , ils furent en moins de six jours en état de monter et de descendre des gardes, de poser des sentinelles et de les relever, comme on fait en France.
Je l’ai déjà dit , la docilité de ce peuple est admirable , on leur fait faire tout ce qu’on veut. Ces deux mille hommes firent dans la suite l’exercice , et furent aussi bien disciplinés que les soldats aux gardes pourraient l’être.
J’attendais toujours les Macassars; comme je n’avais point de prison où je pusse les retenir , j’en fis construire une joignant la courtine sur le devant du nouveau fort : elle était formée avec de gros pieux ; je l’avais fortifiée de telle sorte , qu’avec une garde assez peu nombreuse , il aurait été aisé d’y retenir sûrement une cinquantaine de prisonniers.
La galère parut enfin vingt jours après que j’eus reçu l’ordre de l’arrêter, sans que pendant tout ce temps la chaîne eût cessé d’être tendue jour et nuit, crainte de surprise. Dansde plan que je m’étais formé, pour m’acquitter sûrement de ma commission, je m’étais écarté quelque peu
des instructions de M. Constance; car, comme il ne me paraissait ni sûr ni convenable à ma dignité d’aller à bord, tandis que les Macassars en seraient les maîtres, je résolus de les engager à prendre terre et de commencer par les arrêter; après quoi j’irais à bord travailler selon mes ordres à l’inventaire que le ministre voulait qu’on dressât. Dans cette vue, du plus loin que je les vis paraître , je postai en différents endroits quelques soldats prêts à les investir, quand je leur en ferais donner l’ordre.
La galère étant arrivée à la chaîne, et ayant trouvé le passage fermé , le capitaine vint à terre avec sept hommes de sa suite et demanda à me parler. Il fut conduit dans le vieux fort, où je l’attendais. Je le reçus dans un grand pavillon carré que j’avais fait construire avec des cannes , dans un des bastions du fort , et dont le côté qui faisait face à la gorge du bastion n’était fermé que par un grand rideau.
A mesure qu’ils entrèrent, je leur fis civilité, et les ayant fait asseoir autour d’une table, où je mangeais ordinairement avec les officiers , je demandai au capitaine d’où il venait et où il allait. Il me répondit qu’il venait de Siam et qu’il retournait à l’île des Macassars, en même temps il me présenta son passe- port. Après avoir fait semblant de l’examiner, je lui dis qu’il était fort
bon; mais j’ajoutai qu’étant étranger et nouvellement au service du roi, je devais être plus attentif qu’un autre à ne manquer en rien de ce qui m’était ordonné; qu’en conséquence, depuis la révolte dont il avait sans doute entendu parler, j’avais reçu des ordres très-rigoureux pour empêcher qu’aucun Siamois ne sortît du royaume. Le capitaine me répondit qu’il n’avait avec lui que des Macassars. Je lui répliquai que je ne doutais nullement de ce qu’il me disait, mais qu’étant environné de Siamois , qui observaient toutes mes actions , je le priais , afin que la cour n’eût rien à me reprocher, de mettre tout son monde à terre , et qu’après qu’ils auraient été reconnus pour Macassars, ils n’auraient qu’à se rembarquer, qu’on détendrait la chaîne , et qu’il leur serait libre de passer et de se retirer où ils jugeraient à propos.
Ce capitaine, sans hésiter, répondit : « Je le veux bien, mais ils descendront armés. » Alors, le regardant en riant : « Est-ce que nous sommes en guerre? lui dis-je. — Non, me répondit-il; mais le crit que j’ai à mon côté , et qui est l’arme que nous portons , est tellement une marque d’honneur parmi nous que nous ne saurions le quitter sans infamie. >• Cette raison me paraissant sans réplique , je m’y rendis , ne comptant pas qu’une arme qui me paraissait si méprisable fût aussi dangereuse que je l’éprouvai bientôt après.
Ce crit est une espèce de poignard , d’environ un pied de long et large d’un pouce et demi par le bas ; il est fait en onde , la pointe en langue de serpent, d’un bon acier trempé; il coupe comme un rasoir, et des deux côtés ; ils le ferment dans une gaine de bois , et ne le quittent jamais.
Le capitaine détacha deux de ses hommes pour aller chercher ce qui restait de ses gens. Je lui fis servir du thé pour l’amuser, en attendant qu’on vînt m’avertir quand tout le monde serait à terre, auquel temps je comptais envoyer mes ordres pour les arrêter. Comme ils tardaient trop à mon gré, je me levai, et ayant prétexté quelque ordre que j’avais à donner , je priai un mandarin qui était présent de tenir ma place , ajoutant que j’allais revenir à l’instant.
Mes Siamois, attentifs à tout ce qui se passait* étaient fort en peine de savoir à quoi je destinais les troupes que j’avais postées de côté et d’autre. En sortant du pavillon, je trouvai un vieux officier portugais, brave homme que j’avais fait major, et qui était là en attendant mes ordres.
« Monsieur , lui dis-je, allez avertir tels et tels de se tenir prêts, et, dès que les Macassars auront passé un tel endroit , que je lui désignai , vous • commencerez par les investir, vous les désarmerez , et ensuite vous les arrêterez jusqu’à ce que je vous envoie dire ce qu’il y aura à faire. »
Le Portugais , effrayé de ce qu’il venait d'entendre : « Monsieur, me dit-il , je vous demande pardon, mais ce que vous proposez n’est pas faisable. Vous ne connaissez pas cette nation comme moi. Je suis enfant des Indes; croyez-moi : ces sortes d’hommes sont imprenables, et il faut les tuer pour s’en rendre maître. Je vous dis bien plus, c’est que si vous faites mine de vouloir arrêter ce capitaine qui est dans le pavillon, lui et ce peu d’hommes qui sont avec lui nous tueront tous , sans qu’il en échappe un seul. »
Je ne fis pas tout le cas que je devais de l’avis que ce Portugais me donnait, et persistant dans mon projet , dont l’exécution me paraissait assez facile : « Allez , lui repris-je ; portez mes ordres tels que vous les avez reçus : je suis persuadé qu’avant que de se faire tuer ils y penseront plus d’une fois. » Le major s’en alla fort triste, et, me continuant ses bons avis, me dit en partant : « Mon Dieu, prenez bien garde à ce que vous faites; ils vous tueront infailliblement : croyez ce que j’ai l’honneur de vous dire ; c’est pour votre bien. »
Le zèle de cet officier me fit entrer en considération. Pour ne rien hasarder, je fis monter vingt soldats siamois dans la gorge du bastion ; dix desquels étaient armés de lances, et dix autres de fusils ; je fis tirer le rideau du pavillon , et , m’é-
tant avancé vers l’entrée, j’ordonnai à un mandarin d’aller de ma part dire au capitaine que j’étais bien mortifié de l’ordre que j’avais de l’arrêter, mais qu’il recevrait de moi toute sorte de bons traitements.
Ce pauvre mandarin, qui me servait d’intei prête, obéit. Au premier mot qu’il prononça, ces six Macassars, ayant jeté leurs bonnets à terre, mirent le crit à la main, et, s’élançant comme des démons, tuèrent, dans un instant, et l’interprète, et six autres mandarins qui étaient dans le pavillon. Voyant ce carnage, je me retirai vers mes soldats, qui étaient armés, je sautai sur la lance d’un d’entre eux, et je criai aux autres de tirer.
Un de ces six enragés vint sur moi le crit à la main ; je lui plongeai ma lance dans l’estomac : le Macassar, comme s’il eût été insensible, venait toujours en avant , à travers le fer que je lui tenais enfoncé dans le corps, et faisait des efforts incroyables afin de parvenir jusqu’à moi pour me percer. Il l’aurait fait immanquablement, si la garde, qui était vers le défaut de la lame, ne lui en eût ôté le moyen. Tout c,e que j’eus de mieux à faire, fut de reculer en lui tenant toujours la lance dans l’estomac, sans oser jamais redoubler le coup. Enfin je fus secouru par d’autres lanciers qui achevèrent de le tuer.
Des six Macassars, il y en eut quatre de tués dans le pavillon ; les deux autres , quoique blessés grièvement, se sauvèrent en sautant du bastion en bas. La hardiesse, ou plutôt Ih rage de ces six hommes m’ayant fait connaître que le Portugais avait dit vrai, et qu’ils étaient en effet imprenables, je commençai à craindre les quarante-sept autres qui étaient en marche. Dans cette fâcheuse situation , je changeai l’ordre que j’avais donné de les arrêter, et reconnaissant qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, je résolus de les faire tous tuer s’il était possible. Dans cette pensée, j’envoyai et j’allai moi-même de tous côtés pour faire assembler les troupes.
Cependant les Macassars, descendus à terre, marchaient vers le fort. J’envoyai ordre à un capitaine anglais, que M. Constance avait mis à la tête de quarante Portugais , d’aller leur couper chemin , de les empêcher d’avancer, et , en cas de refus de leur part , de tirer dessus , ajoutant que j’allais être à lui dans un moment, pour le soutenir avec tout ce que je pourrais ramasser de troupes. Sur la défense que l’Anglais leur fit de passer outre, ils s’arrêtèrent tout court. Pendant ce temps. là , je faisais avancer mes soldats dans le meilleur ordre que je pouvais : ils étaient armés de fusils ; mais il y avait peu à compter sur eux : c’étaient tout de nouvelles troupes et nullement aguerries.
Nous nous arrêtâmes à cinquante pas des Macassars. Il y eut des pourparlers de part et d’autre. Je leur fis dire que, s’ils voulaient, il leur était libre de retourner dans leur galère. Je compris que s’ils prenaient le parti de se rembarquer, il me serait aisé de les faire tous tuer à coups de fusil ; car ils n’en avaient point pour se défendre, et ne portent jamais d’armes à feu. Ils me firent répondre qu’ils voulaient bien retourner à bord , mais qu’il fallait, auparavant qu’on leur rendît leur capitaine, sans lequel ils ne se rembarqueraient jamais.
Le capitaine anglais, ennuyé de toutes ces longueurs, m’envoya dire que, puisqu’ils ne voulaient pas entendre raison, il allait dans le moment faire attacher tous ces gueux-là, qui faisaient si fort les entendus, et, sans attendre ma réponse, marcha à eux avec beaucoup d’imprudence.
Il n’eut pas plutôt remué, que les quarantesept Macassars , qui jusqu’alors s’étaient tenus accroupis à leur manière, se levèrent tout à coup, et ayant entouré leur bras gauche d’une espèce d’écharpe , dont ils ont accoutumé de se ceindre , ils en formèrent comme une targue; ensuite, se couvrant le corps de leur bras ainsi entortillé, ils fondirent sur les Portugais, le crit à la main, et donnèrent tête baissée, avec tant de vigueur, qu’ils lés enfoncèrent et les mirent en pièces,
presque avant que nous nous fussions aperçus qu’ils les avaient attaqués. De là, sans perdre haleine, ils poussèrent vers les troupes que je commandais. Quoique j’eusse plus de mille soldats armés de lances et de fusils , l’épouvante les prit à tel point , que tout se culbuta. Les Macassars leur passèrent sur le ventre, et tuant à droite et à gauche tout ce qu’ils pouvaient joindre , ce ne fut plus qu’un carnage horrible.
Dans une déroute si générale , ils nous eurent bientôt poussés jusqu’au pied de la muraille du nouveau fort. Six d’entre eux , plus acharnés que les autres, poursuivirent les fuyards et entrèrent dans la fausse baie qui donne sur la rivière auprès du mur du petit fort carré ; ils passèrent de l’autre côté du fort , et ils firent dans tous ces endroits un carnage épouvantable, tuant, sans distinction d’âge et de sexe, femmes, enfants , et tout ce qui se présentait à eux.
Dans cet embarras, ne pouvant plus retenir le gros des troupes , je les laissai fuir , et comme je n’avais qu’une lance pour toute arme, je gagnai le bord du fossé , résolu de sauter dedans si j’étais poursuivi. Ma pensée était que ce fossé étant plein de vase, ils ne pourraient pas venir à moi avec leur vitesse ordinaire, et que j’en aurais meilleur parti.
Ils passèrent à dix pas sans m’apercevoir; ils
étaient trop occupés à tuer : pas un de ces malheureux Siamois qui songeât à faire face pour se défendre , tant ils étaient effrayés. Enfin , ne voyant aucun moyen de les rallier, je gagnai la porte du nouveau fort, qui n’était fermée que d’une barrière, et je montai sur un bastion, d’où je fis tirer quelques coups de fusil sur les ennemis, qui, se trouvant maîtres du champ de bataille, et n’ayant plus personne à tuer, se retirèrent sur le bord de la rivière. Après avoir conféré quelque temps entre eux, n’écoutant plus que leur désespoir, et résolus de se mettre dans la nécessité de combattre , ils regagnèrent leur galère , y mirent le feu, et, après s’être armés de targues et de lances , ils descendirent de nouveau à terre, dans le dessein de faire main basse sur tout ce qui se présenterait.
Ils commencèrent par brûler toutes les maisons des soldats , qui , selon l’usage du pays , n’étaient * que de cannes, et, remontant sur le bord de la rivière, ils attaquèrent et tuèrent indistinctement tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Tant de meurtres répandirent tellement l’alarme dans les environs, que la rivière fut bientôt couverte de gens à la nage, hommes et femmes, qui portaient leurs enfants sur le dos.
Touché de ce spectacle, et indigné de ne voir plus que des morts dans l’endroit où l’on avait
combattu, je ramassai une vingtaine de soldats armés de fusils , et je m’embarquai avec eux sur un balon, pour suivre ces désespérés. Je les joignis à une lieue du fort; je leur fis tirer dessus, et je les obligeai à s’éloigner du rivage. Ils s’avancèrent dans les terres, d’où ils entrèrent dans des bois qui étaient à côté. N’ayant pas assez de monde pour les poursuivre , et , la partie n’étant pas égale, je n’osai pas entreprendre de les forcer. Ainsi je pris le parti de in’en retourner au fort.
A peine fus-je arrivé , qu’on vint m’avertir que les six Macassars qui avaient passé de l’autre côté de la fausse baie, s’étaient saisis d’un couvent de talapoins , qu’ils en avaient tué tous les moines , et avec eux un mandarin d’importance , dans le corps duquel l’un d’eux avait laissé son crit , qu’on me présenta. J’y courus avec quatre- • vingts de mes soldats armés de lances , car ils ne savaient pas encore manier l’arme à feu ; je trouvai en arrivant que les Siamois, ne pouvant plus se défendre, avaient été obligés de mettre le feu au couvent.
On me dit que les Macassars s’étaient jetés à deux pas de là , dans un champ plein de glandes herbes fort épaisses , et presque de la hauteur de trois pieds, dans lesquelles ils se tenaient accroupis. J’y conduisis ma troupe, j’en formai deux
rangs bien serrés , menaçant de tuer le premier qui ferait mine de fuir. Mes lanciers ne marchaient d’abord que pas à pas et à tâtons : mais peu à peu ma présence les rassura.
Le premier Macassar que nous trouvâmes, se dressa sur ses pieds comme un furieux, et élevant son crit, allait se jeter sur mes gens ; je le prévins, et je lui cassai la tête d’un coup de fusil. Quatre autres furent tués successivement par nos Siamois, qui ne s’ébranlèrent point dans cette occasion, se soutenant les uns les autres, et donnant à grands coups de lance sur ces malheureux , qui , combattant toujours à leur ordinaire , aimaient mieux trouver la mort en avançant , que de reculer un seul pas.
Comme je songeais à m’en retourner, je fus averti qu’il restait encore un sixième Macassar; c’était un jeune garçon, celui-là même qui ayant tué le mandarin , lui avait laissé son crit dans le corps. Nous retournâmes dans les herbes pour chercher ce dernier. J’ordonnai à mes soldats de ne le point tuer, j’étais bien aise de le prendre vif, puisqu’il était désarmé : mais ils étaient si animés, et ils firent si peu d’attention à ce que je leur dis, qu’ils le percèrent de mille coups.
Etant de retour au fort, j’assemblai tous les mandarins pour conférer avec eux sur le parti qu’il y avait à prendre. 11 fut résolu qu’on ramas-
serait tout ce qui nous restait de troupes, et que nous, poursuivrions les ennemis, dès que nous aurions des nouvelles de l’endroit où ils s’étaient retirés. Je voulus ensuite savoir le nombre des morts : je trouvai que j’avais perdu dans cette malheureuse journée , trois cent soixante-six hommes. Les Macassars n’en perdirent que dixsept ; savoir , six dans le petit fort , six au couvent des talapoins , et cinq sur le champ de bataille.
Comme je voulus entrer dans le pavillon pour me reposer un moment, car j’en avais grand besoin après les fatigues que j’avais eu à essuyer , je fus frappé d’un spectacle d’autant plus triste , que je m’y attendais moins. Outre les cadavres des Macassars et des Siamois , qu’on n’avait pas eu le temps d’enlever , je trouvai étendu sur le bord de mon lit, un jeune officier nommé Beauregard, fils d’un commissaire du roi à Brest ; il était demeuré à Siam , et je l’avais fait major de toutes les troupes siamoises. En le voyant dans cette situation , je le crus mort, et j’en eus le cœur serré de douleur.
On ne croira peut-être pas ce que je vais dire; car , en effet , il a bien plus l’air d’une fable que de toute autre chose. Je puis pourtant assurer que je n’y ajouterai rien du mien, et que je ne rapporterai que la pure vérité. M’étant approché du lit, et ayant examiné ce jeune homme de plus près , je vis qu’il respirait encore , mais il ne par-
lait plus , et il avait la bouche toute couverte d’écuine; je lui trouvai le ventre ouvert, toutes les entrailles et l’estomac même qui étaient sortis, pendaient en s’abattant sur les cuisses. Ne sachant comment faire pour lui donner quelque secours , car je n’avais ni remède, ni chirurgien, je me hasardai de le traiter comme je pourrais.
Pour cet effet , ayant accommodé deux aiguilles avec de la soie, je remis les entrailles à leur place, et je cousis la plaie, comme j’avais vu faire dans de semblables occasions. Je fis ensuite deux ligatures que je joignis , et après avoir battu du blanc d’œuf, que je mêlai avec de l’arack qui est une espèce d’eau-de-vie ; je m’en servis pour panser le malade, ce que je continuai pendant dix jours. Mon opération réussit parfaitement bien, et Beauregard fut guéri; à la vérité, il n’eut jamais la fièvre, ni aucun autre symptôme fâcheux. Je remarquai en lui remettant les entrailles dans le ventre, qu’elles étaient déjà sèches comme du parchemin, et mêlées avec du sang caillé; mais tout cela n’empêcha pas la parfaite guérison qui suivit peu de jours après.
Le lendemain matin je reçus avis qu’un des six Macassars qui avaient combattu dans le pavillon, n’était pas mort. Quelques soldats siamois l’avaient saisi , et de peur qu’il ne leur échappât , ils en avaient fait comme un peloton à force de le
lier. Je fus le voir pour le questionner, et pour en tirer , s’il était possible , quelque éclaircissement , soit par rapport à ses camarades , soit par rapport aux mouvements qui s’étaient faits à Louvo et à Joudia. Ce démon , car la force et la patience humaine ne vont pas si loin, avait passé avec un sang-froid étonnant toute la nuit dans les boues, ayant dix-sept coups de lance dans le corps. Je lui fis quelques questions, mais il me répondit qu’il ne pouvait me satisfaire, qu’ auparavant je ne l’eusse fait détacher. Il n’y avait pas à craindre qu’il échappât; j’ordonnai au sergent français que j’avais mené avec moi , de le délier. Celui-ci posa sa hallebarde contre un petit arbre , assez près du blessé, et le jugeant hors d’état de rien entreprendre, il la laissa, après l’avoir détaché, dans l’endroit où il l’avait mise d’abord.
A peine le Macassar fut en liberté , qu’il commença à allonger les jambes et à remuer les bras, comme pour les dégourdir. Je m’aperçus qu’en répondant aux questions que je lui faisais, il se tournait, et tâchant de gagner terrain, s’approchait insensiblement de la hallebarde pour s’en saisir. Je connus son dessein, et m’adressant au sergent : « Tiens-toi près de ta hallebarde, lui disje; voyons jusqu’où cet enragé poussera l’audace.» Dès qu’il en fut à portée , il ne manqua pas de se jeter dessus pour la saisir en effet, mais ayant
plus de courage que de force , il se laissa tomber presque mort sur le visage ; alors voyant qu’il n’y avait rien à espérer de lui , je le iis achever surle-champ.
J’étais si frappé de tout ce que j’avais vu faire à ces hommes qui me paraissaient si différents de tous les autres , que je souhaitai d’apprendre d’où pouvait venir à ces peuples tant de courage, ou pour mieux dire tant de férocité. Des Portugais qui demeuraient dans les Indes depuis l’enfance , et que je questionnai sur ce point , me dirent que ces peuples étaient habitants de l’ilc de Calebos , ou Macassar ; qu’ils étaient mahométans schismatiques et très-superstitieux ; que leurs prêtres leur donnaient des lettres écrites en caractères magiques qu’ils leur attachaient eux-mêmes au bras, en les assurant que tant qu’ils les porteraient sur eux , ils seraient invulnérables ; qu’un point particulier de leur créance ne contribuait pas peu à les rendre cruels et intrépides. Ce point consiste à être fortement persuadés que tous ceux qu’ils pourront tuer sur la terre , hors les mahométans , seront tout autant d’esclaves qui les serviront dans l’autre monde. Enfin, ils ajoutèrent qu’on leur imprimait si fortement dès l’enfance ce qu’on appelle le point d’honneur, qui se réduit parmi eux à ne se rendre jamais, qu’il était encore hors d’exemple qu’un seul y eût contrevenu.
Pleins de ces idées, ils ne demandent ni ne donnent jamais de quartier ; dix Macassars, le erit à la main, attaqueraient cent mille hommes. Il n’y a pas lieu d’en être surpris; des gens imbus de tels principes ne doivent rien craindre, et ce sont des hommes bien dangereux. Ces insulaires sont d’une taille médiocre, basanés, agiles et trèsvigoureux. Leur habillement consiste en une culotte fort étroite , et comme à l’anglaise , une chemisette de coton blanche ou grise, un bonnet d’étoffe bordé d’une bande de toile large d’environ trois doigts ; ils vont les jambes nues , les pieds dans des babouches , et se ceignent les reins d’une écharpe, dans laquelle ils passent leur arme diabolique. Tels étaient ceux à qui j’avais affaire , et qui me tuèrent misérablement tant de monde.
Bcauregard, à qui j’avais remis les entrailles, et que je continuais de panser, se trouvant un peu mieux, et commençant à parler, je voulus savoir de lui comment il avait reçu sa blessure, puisque tandis que nous étions dans le fort à batailler avec les six premiers Macassars, il était dehors.
11 me dit qu’ayant vu tomber du bastion deux hommes , la tète la première , et ayant pris l’un d’eux pour le capitaine, il y était accouru pour empêcher les Siamois de le tuer ; que le Macassar s’en étant aperçu, et contrefaisant le mort, l’avait
laissé approcher , jusqu’à ce qu’étant à portée , il lui avait allongé un coup de crit qui lui avait fait la blessure que j’avais vue ; que dans cette situation, ne sachant où aller et portant ses entrailles dans les mains , il avait gagné le pavillon où, ne trouvant personne pour le secourir, il était tombé de faiblesse sur mon lit, à peu près dans la situation où je le trouvai.
Je rendis compte à M. Constance de cette malheureuse aventure ; quoique sa manœuvre ne m’eût que trop manifesté sa mauvaise volonté à mon égard , je crus qu’il ne convenait pas de lui en témoigner du ressentiment. Je lui écrivis donc, comme si je ne m’étais douté de rien ; et en lui faisant un détail bien circonstancié de tout ce qui m’était arrivé, je lui donnai avis de prendre garde au reste des Macassars qui étaient retranchés dans leur camp , et de profiter de mon malheur. Ayant reçu ma relation, il fit entendre au roi tout ce qu’il voulut ; et comme je m’étais sans doute trop bien conduit à son gré , il me répondit par une lettre pleine de reproches, m’accusant d’imprudence et d’avoir été , par mon peu de conduite, la cause de tout ce massacre; il finissait en me donnant ordre, non plus d’arrêter les Macassars comme la première fois, mais d’en faire mourir tout autant que je pourrais.
Je n’avais pas attendu ses instructions sur ce
point. Dès le lendemain de notre déroute, ayant encore assemblé tous les mandarins , je leur avais distribué des troupes avec ordre de se tenir sur les avenues , pour empêcher que les ennemis qui avaient gagné les bois ne revinssent sur le bord de la rivière y jeter de nouveau l’épouvante , car c’est ce qu’il y a de plus habité dans le pays et l’endroit où ils pouvaient faire le plus de ravage.
Quinze jours après, j’appris qu’ils avaient paru à deux lieues de Bancok ; j’y courus avec quatrevingts soldats que j’embarquai dans mon balon, le pays étant encore inondé. J’arrivai fort à propos pour rassurer les peuples ; j’y trouvai plus de quinze cents personnes qui fuyaient comme des moutons devant vingt-quatre ou vingt-cinq Macassars , qui étaient encore attroupés.
A mon arrivée , ces furieux abandonnèrent quelques balons dont ils s’étaient saisis et se jetèrent à la nage. Je leur fis tirer dessus ; mais ils furent bientôt hors de la portée du fusil et se retirèrent dans les bois. Je rassemblai tout ce peuple effrayé ; je lui reprochai sa lâcheté et la honte qu’il y avait à fuir devant un si petit nombre d’ennemis. Animés par mes discours, ils se rallièrent et les poursuivirent jusqu’à l’entrée du bois où , voyant qu’il était impossible de les forcer , je retournai à Bancok.
Je trouvai , en arrivant , deux de ces mallieu-
reux qui ayant été blessés n’avaient pu suivre les autres et avaient été pris par nos Siamois. Un missionnaire que j’avais auprès de moi, appelé M. Manuel, les ayant regardés comme un objet digne de son zèle , fil tant et leur parla avec tant de force , qu’ils se convertirent et moururent peu de temps après avoir reçu le baptême.
Quelques jours après , on m’en amena un troisième ; le missionnaire le prêcha beaucoup , mais inutilement. Ce misérable demanda si se faisant chrétien on lui sauverait la vie, on lui dit que non. « Puisque je dois mourir , dit-il , qu’importe de demeurer avec Dieu ou avec le diable? » Làdessus il eut le cou coupé. Un Siamois qui vit que je faisais emporter la tête pour l’exposer au bout d’une lance , me pria de n’en rien faire , en m’assurant que quelqu’un ne manquerait pas de l’enlever dans la nuit pour s’en servir à des sortilèges auxquels la nation est fort portée. Je me pris à rire de ce qu’il disait , et me moquant de la superstition siamoise , j’ordonnai que la tète serait mise en un lieu où elle pût être vue , et donner de la terreur aux autres.
Au bout de huit jours, quelques paysans tout effrayés vinrent m’avertir que les ennemis avaient paru sur le rivage, qu’ils y avaient pillé un jardin d’où ils avaient enlevé quelques herbes et une quantité assez considérable de fruits.
J’y allai avec environ cent soldats armés de lances et de fusils ; j’y trouvai plus de deux mille Siamois qui s’étaient rendus sur le lieu. On me fit remarquer l’endroit où les Maeassars avaient mangé et couché.
Lassé de me voir mener pendant si longtemps par une poignée d’ennemis , je résolus d’en voir le bout. Je partageai les deux mille hommes que j’avais en deux corps , que je postai à droite et à gauche , et je me mis avec mes cent hommes aux trousses de ces bêtes féroces. Je'suivis dans l’eau la route qu’ils s’étaient ouverte à travers les herbes. Comme ils mouraient presque de faim, ne se nourrissant depuis un mois que d’herbes sauvages , je vis bien qu’il était temps de ne les plus marchander, surtout n’ayant avec moi que des hommes frais et dont je pouvais tirer quelque parti. Dans cette pensée, je leur fis doubler le pas ; après avoir marché environ une demi-lieue , nous aperçûmes les ennemis et nous nous mimes en devoir de les joindre.
Je les serrais de fort près. Pour m’éviter, ils se jetèrent dans un bois qui était sur la gauche, d’où ils tombèrent sur une troupe des miens qui , du plus loin qu’ils les aperçurent, firent une décharge de mousqueterie hors de la portée et se sauvèrent à toutes jambes. Cette fuite ne me fit pas prendre le change; je joignis encore les enne-
mis et je mis mes soldats en bataille. Comme nous avions de l’eau jusqu’à mi-jambe , les Macassars ne pouvant venir à nous avec leur activité ordinaire, gagnèrent une petite hauteur entourée d’un fossé , où il y avait de l’eau jusqu’au cou.
Je les investis , et m’approchant jusqu’à la distance de dix à douze pas , je leur fis crier par un interprète de se rendre , les assurant que s’ils se fiaient à moi je m’engageais à leur ménager leur grâce auprès du roi de Siam. Ils se tinrent si offensés de cette proposition qu’ils nous jetèrent leur lance contre, en témoignage de leur indignation ; et se jetant un moment après eux-mêmes dans l’eau , le crit aux dents , ils se mirent à la nage pour nous venir attaquer.
Les Siamois encouragés et par mes discours et par mon exemple , firent si à propos leur décharge sur ces désespérés , qu’il n’en échappa pas un seul. Ils n’étaient plus que dix-sept, tout le reste était mort dans les bois , ou de misère , ou des blessures qu’ils avaient reçues. J’cn fis dépouiller quelques-uns, je les trouvai tous secs comme des momies , n’ayant que la peau collée sur les os : ils avaient tous sur le bras gauche de ces caractères dont nous avons parlé , et avec lesquels ils se regardent comme invincibles sur la parole de leurs prêtres qui, pour quelque intérêt 2 g
de peu de valeur, les séduisent misérablement tous les jours.
Telle fut la fin de cette malheureuse aventure qui , pendant un mois , me causa des fatigues incroyables , qui faillit me coûter la vie , qui me fit périr tant de monde, et qui n’aurait jamais eu lieu sans la jalousie d’un ministre aussi méfiant que cruel.
Mais pour faire voir encore mieux combien injustes étaient les reproches qu’il me fit , lorsqu’en répondant à ma lettre il m’avait taxé d’imprudent , je rapporterai en peu de mots ce qui se passa à Siam au sujet du prince des Macassars qui , après la conspiration découverte , s’était retranché dans son camp. M. Constance , résolu de l’attaquer , avait ramassé plus de vingt mille hommes , à la tête desquels il avait mis quarante Européens , Français , Anglais et Hollandais. Avec ces troupes , il entreprit de forcer les retranchements des ennemis. Ceux-ci firent d’abord semblant de fuir ; Constance y fut trompé , et les croyant en déroute , il commanda aux Siamois de les poursuivre. Ses gens les chargèrent d’abord et les suivirent en assez bon ordre ; mais peu à peu s’étant débandés , les Macassars firent tout à coup volte-face et les chargèrent à leur tour si vigoureusement, qu’ils tuèrent d’abord dix -sept des Européens et plus de mille Siamois. M. Constance
lui-même faillit à y périr et ne se sauva qu’en se jetant dans la rivière , où il se serait noyé sans le secours d’un de ses esclaves.
La quantité de corps morts que la rivière emportait, et qui passèrent devant Bancok, furent les premiers courriers qui nous annoncèrent cette défaite, après laquelle le ministre ne se trouva pas peu embarrassé. Il fit faire plusieurs propositions au prince des Macassars, qui ne voulut jamais rien entendre. Enfin , n’y ayant plus d’autre parti à prendre , il se résolut à une seconde attaque , à laquelle il se prépara pendant deux mois, et dont il se tira avec plus d’honneur, ayant pris des mesures plus justes que la première fois. L’expérience qu’il avait faite lui ayant appris qu’il avait affaire à des gens dont il ne lui serait pas aisé de tirer parti s’il les attaquait à force ouverte, il s’avisa d’un stratagème qui lui réussit et auquel il fut redevable de la victoire.
Comme le pays était inondé, en sorte qu’on était obligé de marcher dans l’eau jusqu’à mijambe, il fit faire des claies de cannes, où l’on avait posé fort près l’un de l’autre, de gros clous à trois pointes , qui traversaient la claie , et s’élevaient par-dessus à la hauteur d’un demi-pied. Ces machines qui marchaient devant les troupes furent plongées dans l’eau , en sorte que ne paraissant plus, et les Macassars à leur ordinaire,
f 100 VOYAGE DU COMTE DE FORBIN
venant tous à la fois à la charge, tête baissée, et sans voir où ils mettaient les pieds, se trouvaient pris pour la plupart , tellement que ne pouvant plus ni avancer, ni reculer, on en tua debout à coups de fusil un nombre très -considérable.
Ceux qui échappèrent s’étant retranchés dans des maisons de cannes ou de bois, auxquelles on mit le feu , n’en sortirent qu’à demi brûlés , et se laissèrent assommer, sans qu’aucun demandât quartier; pussi ne sauva-t-on la vie qu’à deux jeunes fils du prince , qui furent amenés à Louvo. On les a vus depuis en France servir dans la marine, ayant été amenés dans le royaume par le père Tachard.
Aventures du chevalier de Forbin dans son gouvernement
de Bancok.
Après cette courte digression sur la manière dont M. Constance se démêla de l’affaire des Macassars, je reviens à mes occupations à Bancok. N’ayant plus d’ennemis à combattre, je m’occupais à faire avancer les fortifications , et à dresser mes soldats. Après avoir donné quelque temps à ces emplois, je fus bien aise de faire le tour de mon gouvernement, soit pour me faire recon-
naître , soit pour reconnaître moi-même l’état du
pays.
Pour être reçu avec la distinction qui convenait à ma dignité, je ne manquais pas de me faire annoncer dans tous les endroits par où je devais passer. Aussitôt les mandarins, et les plus distingués du lieu, me préparaient une réception la mieux ordonnée qu’ils pouvaient. Ils venaient ordinairement à ma rencontre, et après m’avoir logé dans la maison la plus apparente, ils me prêtaient hommage et obéissance, comme à celui qui représentait la personne du roi.
Je passai par un village , auprès duquel on me dit qu’il y avait un talapoin que ses vertus rendaient célèbre dans tout le pays. Ses confrères en faisaient un si grand cas, qu’ils l’avaient fait leur supérieur, en sorte qu’il était, par rapport à sa dignité, en aussi grande considération parmi les Siamois, qu’un évêque pourrait l’être parmi nous. Je me détournai pour aller le visiter; je trouvai en effet un vieillard respectable par son grand âge, et par un air de modestie qui se répandait sur toute sa personne.
Pour me faire honneur, il mit un bétel dans la bouche, et, après l’avoir mâché assez longtemps, il me le présenta pour le mâcher moimême à mon tour. Je n’étais pas assez fait à la malpropreté des Siamois pour accepter la grâce
qu’il me faisait. Un des mandarins qui étaient auprès de moi, me représenta que je ne devais pas refuser un honneur qui n’était dû qu’au roi et à moi : « Je vous le cède, lui répondis-je, avalez vous-même la pilule, si elle est de votre goût. » Il ne se le fit pas dire deux fois, il ouvrit la bouche , et reçut avec beaucoup de respect , des mains du talapoin, le bétel dont je n’avais pas voulu.
Je vis dans ce voyage une prodigieuse quantité de singes de différente espèce : le pays en est tout peuplé. Ils se tiennent volontiers aux environs de la rivière, et vont ordinairement en troupe. Chaque troupe a son chef qui est beaucoup plus gros que les autres; quand la marée est basse, ils mangent de petits poissons que l’eau a laissés sur le rivage. Lorsque deux différentes troupes se rencontrent, ils s’approchent les uns des autres, jusqu’à une certaine distance, où ils paraissent faire halte ; ensuite les gros macous , ou chefs des deux bandes , s’avancent jusqu’à trois ou quatre pas, se font des mines et des grimaces, comme s’ils s’entre-parlaient, et ensuite faisant tout à coup volte-face, ils vont rejoindre chacun la troupe dont il est chef, et prennent des routes différentes. Au retour de la marée , ils se perchent sur des arbres, où ils demeurent jusqu’à ce que le pays soit à sec.
Je prenais souvent plaisir à observer tout leur petit manège : j’en vis un jour une douzaine qui s’épluchaient au soleil. Une femelle qui était en rut , s’écarta de la troupe , et se fit suivre par un mâle; le gros macou, qui s’en aperçut un moment après, y courut; il ne put attraper le mâle qui se sauva à toutes jambes; mais il ramena la femelle à qui il donna, en présence des autres, plus de cinquante soufflets, comme pour la châtier de son incontinence.
En passant par un village où je m’étais reposé lin moment, un mandarin qui en était le chef, vint tout empressé me présenter un ver d’environ neuf pouces de long, et gros à proportion : il était tout blanc, et avait assez la figure d’un de nos vers à soie, à cela près qu’il était beaucoup plus long. Ce bonhomme comptait de me présenter un morceau friand; je ne pus m’empêcher de rire de sa simpücité, et me tournant vers un autre mandarin qui m’accompagnait, je lui demandai si ce ver était bon à manger : « Il est très-excellent, » me dit-il ; je le lui fis donner : le mandarin le mangea tout vif avec avidité.
Je remarquai qu’il sortait de la bouche du Siamois comme de la crème , ce qui me fit croire * que cet insecte ne devait pas être si mauvais. Sans l’horreur que j’avais à le voir, j’en aurais volontiers goûté. Ceux qui n’ayant jamais vu des
huîtres nous les verraient manger toutes crues, en auraient du dégoût; les huîtres sont pourtant fort bonnes : l’usage aplanit bien des choses en cette matière, et on ne doit point disputer des goûts.
La visite de mon gouvernement étant faite , je repris le chemin de Bancok. Je m’y occupai encore pendant quelque temps à dresser mes soldats, et à faire avancer les fortifications, qui allaient avec assez de lenteur. Un accident qui revenait tous les jours, et auquel on ne pouvait remédier, en était en partie cause. Comme les Siamois vont toujours nu-pieds, il arrivait trèssouvent que mes travailleurs étaient piqués en remuant les terres par une sorte de petits serpents de couleur argentée , et de la longueur d’environ un pied.
Leur morsure est si venimeuse, qu’une heure après, celui qui en a été piqué tombe dans des convulsions, et mourrait infailliblement dans vingt-quatre heures, s’il n’était promptement secouru. Les médecins chinois ont un remède admirable contre ce mal. Ils composent une certaine pierre qu’on applique sur la morsure, et qui s’y attache d’abord; peu après les convulsions cessent, le malade reprend ses sens, et la pierre tombe d’elle-même, dès qu’elle a tiré tout le venin. La même pierre sert toujours, mais pour lui
rendre sa première vertu, il faut la faire tremper pendant vingt-quatre heures dans du lait de femme.
Malgré mes occupations, je commençais à m’ennuyer à Bancok. Les bontés dont le roi m’avait honoré à Louvo, m’en avait rendu le séjour assez supportable; mais depuis que j’en étais parti, je me lassais peu à peu de me voir dans un pays où je vivais sans agrément, et où je ne voyais aucun jour à avancer ma fortune. Dans cette situation, je souhaitai de retourner à la cour. J’en écrivis à M. Constance, mais comme il ne voulait point de moi auprès du roi, il ne manqua pas de prétextes pour éluder ma demande.
Ce fut à peu près dans ce temps -là que je reçus à Bancok quatre des jésuites avec qui nous avions fait le voyage de Siam. Le père Tachard, ainsi que nous avons dit, était retourné en France avec les ambassadeurs. Constance avait retenu auprès de lui le père Le Comte ; les quatre autres, savoir : les pères de Fontenai, Bouvet, Gerbillon et Visdelou, ayant trouvé un embarquement, partaient pour la Chine.
Je leur fis tout l’accueil dont j’étais capable : • pendant leur séjour je les entretins souvent de la dureté de M. Constance à mon égard, et je leur fis le détail de tout ce qu’il avait fait pour me perdre. Quand je leur parlai de l’affaire des Ma-
cassars, je trouvai qu’ils en savaient quelque chose en gros; mais ils ignoraient, ou du moins n’étaient-ils informés que confusément de l’ordre qui m’avait été adressé, et de la manière dont le ministre avait souhaité que je me conduisisse.
Par tout ce qu’ils me dirent, je compris que je parlais à des personnes à qui M. Constance était aussi connu qu’à moi-même; mais quoique par discrétion ces pères ne jugeassent pas à propos de s’expliquer ouvertement, après être entrés dans toutes mes peines , m’avoir consolé le mieux qu’il leur fut possible , ils me conseillèrent de repasser en France le plus tôt que je pourrais. Nous passâmes ainsi quelques jours, moi à me plaindre du ministre, et eux à me consoler; enfin après bien des témoignages d’amitié, très-sincères de part et d’autre, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, comptant de nous séparer pour toute la vie.
Quoique depuis quelque temps je fusse déjà assez disposé à ménager mon retour en France , les derniers entretiens que j’avais eus avec ces quatre jésuites me confirmèrent encore plus fortement dans cette pensée. J’avais continuellement dans l’esprit, et la misère d’un pays qui ne me paraissait d’aucune ressource, et les perfidies d’un ministre à qui j’avais fait tout le bien que j’avais pu, et qui, en récompense de mes bons services,
non-seulement m’avait éloigné de la cour, mais encore avait voulu m’empoisonner, et avait attenté sur ma vie en tant de différentes manières.
Tandis que j’étais ainsi tout occupé de la pensée de mon retour, j’eus de quoi m’y confirmer par un nouvel ordre que je reçus de la cour, et qui ne me fit que trop comprendre que la haine de Constance n’était pas encore épuisée.
Il était arrivé depuis quelque temps à la Barre un bâtiment anglais armé de quarante pièces de canon et de quatre-vingt-dix hommes d’équipage , tous Européens. M. Constance prétendait que le capitaine de ce vaisseau avait friponné autrefois au roi de Siam une partie considérable de marchandises. Sous ce beau prétexte, il m’envoya ordre de me transporter dans le bâtiment anglais avec deux hommes seulement, et d’enlever ce capitaine comme coupable de crime de lèse-majesté ; ce sont les propres paroles de l’ordre que j’ai gardé , écrit en français , de la main du père Le Comte.
Je n’eus pas de peine à comprendre, comme j’ai déjà dit, que cette commission, qui ne ressemblait pas mal à celle des Macassars , n’était qu’un nouveau piège qui m’était tendu par la jalousie de M. Constance. Je résolus pourtant d’exécuter cet ordre à la lettre. Comme je me promenais en rêvant aux moyens d’en venir à bout,
M. Manuel avec qui je vivais assez familièrement, me voyant l’esprit si préoccupé, me demanda à quoi je rêvais si profondément : « Tenez , lui disje, lisez cet ordre que je viens de recevoir. »> Ce bon missionnaire ayant vu de quoi il était question : « M. Constance, me dit-il, n’y pense pas; l’exécution de cet ordre est impossible.
— C’est pourtant sur les mesures qu’il y a à prendre pour l’exécuter, lui repartis-je , que roulaient les méditations dans lesquelles vous m’avez vu si enfoncé; car, je vous l’avoue, je suis piqué au vif, et je veux pousser M. Constance à bout, en lui faisant voir que des projets qu’il juge impossibles dans le fond, et dont il ne me charge que parce qu’il compte que j’y périrai , sont encore au-dessous de moi. » M. Manuel, surpris de ma résolution, fit tout ce qu’il put pour m’en détourner. « Vous avez beau faire, lui dis-je, mon parti est pris , et je n’en démordrai pas quand je devrais y périr. L’exemple que les Macassars nous ont donné, il y a peu de jours, est bon à suivre; il faut toujours avancer, et ne reculer jamais. Rassurez-vous pourtant, j’userai de précaution, et j’espère de me tirer encore heureusement de ce mauvais pas. »
A' ces mots, l’ayant quitté, je me jetai brusquement dans mon balon à quatre-vingts rameurs.
Pour me venger de M. Constance, j’embarquai
malicieusement avec moi l’oncle de sa femme : il était métis , assez bonhomme , mais nullement guerrier. Je fus bien aise en lui faisant tenir la place d’un des deux hommes qui devaient me seconder, de lui faire courir la moitié du risque , et de le mettre au moins à portée de reconnaître par lui-même de quoi M. Constance était capable.
Pendant le trajet qu’il y avait depuis Bancok jusqu’à l’endroit de la rade où était le vaisseau , ce bon Japonais ne cessa de me demander où je prétendais le conduire. Il n’était pas encore temps de le lui faire savoir, je ne répondis à ses questions qu’en badinant. Quand je fus à la Barre , il fallut quitter le bal on ; car ces sortes de bâtiments ne peuvent aller que dans la rivière. Je pris un bateau propre pour la mer , dans lequel ayant embarqué huit de mes rameurs, et ayant joint à l’oncle de M me Constance , le gouverneur de la Barre, nous voguâmes jusque bien avant dans la rade.
Nous n’étions plus qu’à deux lieues du vaisseau anglais, lorsque mon métis me demanda encore où je le menais. Pour toute réponse je lui présentai l’ordre du roi , que je lui expliquai en portugais. 11 en fut si effrayé, que n’étant plus maître de lui-même : « Que vous ai-je donc fait, monsieur, s’écriait-il, pour me mener ainsi à la boucherie? Et quel cas, je vous prie, ce capitaine an-
glais fera-t-il des ordres du roi de Siam , qu’il ne craint point, et qui dans toute cette affaire ne sera certainement pas le plus fort? — Monsieur, lui repartis- je, quand on est au service d’un roi, il faut obéir à la lettre, sans examiner les périls qui doivent être comptés pour rien. Nos biens et nos vies sont aux souverains, et ils peuvent en disposer comme il leur plaît. »
Toutes ces raisons , bien loin de persuader ce bonhomme, ne faisaient qu’augmenter sa peur, qui redoublait à mesure que nous approchions du navire. Pour rassurer ce poltron : « Voici, monsieur, lui dis -je , l’expédient que j’ài trouvé pour prendre ce capitaine, sans courir un trop grand danger, ni vous ni moi; mon but est de l’obliger sous quelque prétexte à sortir de son bord et à passer dans le mien ; pour cela j’entrerai dans son vaisseau, vous me suivrez, il ne manquera pas de me faire beaucoup de civilités, j’y répondrai; et de la manière dont j’ai imaginé mon dessein, je compte que j’en viendrai à bout; tenez cependant, voilà l’ordre du roi, mettez-le dans votre poche , et gardez-le jusqu’à ce que nous en ayons besoin; mais armez-vous de courage, et prenez un air assuré , sans quoi tout notre projet échouerait infailliblement.
— Mais si tout ce que vous imaginez ne réussit pas, me répliqua cet homme plus prudent que de
raison, que ferez- vous? — Alors, répondis- je, je me conduirai à la macassarde, je mettrai l’épée à la main, je dirai au capitaine que j’ai ordre de l’arrêter, et que s’il fait la moindre résistance, je le tuerai; à ces mots vous sortirez l’ordre du roi, et vous crierez à tout l’équipage que s’ils résistent , Sa Majesté Siamoise les fera tous pendre. —
Hé ! monsieur, me répondit-il , nous allons mourir. — C’est notre sort, lui dis-je, mourir aujourd’hui ou demain, qu’importe, pourvu que ce soit glorieusement ? »
Cependant nous abordâmes le navire; j’y montai suivi du Japonais, qui était plus mort que vif.
Le capitaine qui s’aperçut de cet abattement, me demanda ce qu’avait monsieur : « Ce n’est rien, lui dis-je, il craint la mer. » A ce mot, nous en- . trâmes dans la chambre de poupe, on y apporta du vin, et je fus salué d’un grand nombre de coups de canon , après bien des excuses que le capitaine me fit sur l’état dans lequel il me recevait , car je le trouvai en robe de chambre et en bonnet; il me demanda quelles affaires m’amenaient dans son bord.
«< Ce sont, lui répondis-je, des affaires trèsimportantes. Sa Majesté Siamoise ayant eu avis que les Hollandais ont fait à Batavie un armement très-considérable, dans le dessein de venir brûler tous les vaisseaux qui sont dans la rade, et ayant
de plus élé informée que leur flotte est déjà en mer, j’ai ordre d’assembler les capitaines des vaisseaux et des autres bâtiments pour conférer tous ensemble et pour aviser aux moyens qu’il y aura à prendre pour n’être pas pris au dépourvu.
Comme M. Constance vous sait ici, il m’ordonne de m’adresser principalement à vous et de déférer à vos avis , persuadé qu’il est de votre valeur et de votre expérience. »
Ce capitaine croyant bonnement tout ce que je lui disais : « Je vais , me répondit-il , faire mettre la chaloupe en mer, j'enverrai avertir tout ce qu’il y a d’officiers aux environs, afin qu’ils se rendent ici, où nous pourrons consulter ensemble sur un point si important. — C’est fort bien avisé,» lui dis-je; ensuite, feignant de réfléchir un petit moment en moi-même : « Mais, monsieur, continuai - je , votre navire étant le plus éloigné de tous, ne serait-il pas mieux de vous mettre vousmême dans votre chaloupe ; nous irions , vous d’un côté, moi d’un autre, rassembler tout ce qu’il y a de capitaines dans la rade. Nous les mènerions dans le navire qui est le plus près de la Barre, et le conseil étant fini, chacun regagnerait son bord sans avoir à faire tant de chemin. »
L’Anglais , qui ne se défiait en aucune sorte de ce que je lui disais, acquiesça volontiers à cette proposition. Je craignais toujours qu’il ne se ravi-
sât. « Profilons du temps, lui dis-je, je m’aperçois que la marée commence à passer. » A ces mots , je me levai et je descendis dans mon bateau, où je m’assis; alors affectant d’avoir oublié quelque chose d’essentiel, je criai au capitaine, qui, voulant me faire honneur, se tenait sur le bord de son bâtiment pour me voir partir : « Monsieur, si vous vouliez vous donner la peine de descendre, j’aurais encore un mot important à vous communiquer. » Je commandai en même temps à un de mes rameurs de tenir l’amarre à la main, et de lâcher quand je lui ordonnerais.
L’Anglais descendit bonnement, et s’étant assis auprès de moi : « Largue l’amarre , » dis-je à mon matelot, à qui je parlai tout bas, et en siamois, pour n’être point entendu. Ensuite, passant la main sur l’épaule du capitaine, comme pour lui parler à l’oreille plus commodément, et sans qu’on pût nous entendre : « Monsieur* lui dis-je, puisque j’ai ordre du roi de Siam de suivre votre avis préférablement à tout autre, il conviendrait que vous fussiez ici avec moi , et que nous consultassions encore quelque temps ensemble, afin de nous trouver de même avis quand nous serons assemblés. »
Comme la marée était forte , l’Anglais s’aperçut bientôt qu’on l’éloignait de son bord : « Où me
menez-vous donc ainsi tout nu? » me dit-il , et en 2 h
même temps, sans attendre ma réponse, il se mit à crier à son équipage. J’ordonnai alors à mes gens de faire force de rames pour gagner pays, et, déclarant au capitaine l’ordre que j’avais, je lui témoignai combien j’étais fâché d’avoir eu besoin de recourir à toutes ces ruses pour exécuter ma commission. Je le priai au reste de 11e s’inquiéter de rien, l’assurant qu’il ne manquerait ni d’habit, ni de tout ce qui lui serait nécessaire pour son entretien.
Cependant la chaloupe anglaise, qui fut armée en très-peu de temps, commençait à me donner la chasse ; voyant que je ne pouvais éviter d’être pris, j’allai à bord d’un petit bâtiment portugais, et prenant mon pistolet à la main : « Montez dans ce bâtiment , dis-je à mon prisonnier ; si vous hésitez, c’est fait de vous, je vous tue. » Quand nous fûmes entrés , je demandai main-forte à l’officier. Ce bonhomme se mit en mouvement; mais il n’avait que huit ou dix gueux avec lui : faible ressource contre mie trentaine d’Européens qui venaient bien armés, et résolus de se bien battre.
Ne voyant pas d’autre expédient pour éviter d’être pris, je dis au capitaine : « Monsieur, criez à votre chaloupe de s’en retourner, et songez qu’il y va de votre vie à faire en sorte qu’ils vous obéissent; s’ils approchent, vous êtes mort; et, après vous avoir tué, peut-être saurai-je encore
me défendre contre vos gens. » Je dis ces paroles d’un ton si ferme, que l’Anglais ne voulut pas hasarder le coup , et fit retourner son monde , qui lui obéit sur-le-champ. Quand je les vis loin, je rentrai dans mon bateau ; et , après avoir remercié le capitaine portugais, je repris la route de Bancok, où je n’oubliai rien de tout ce que je crus pouvoir rendre à mon Anglais sa prison plus supportable.
Je ne tardai pas à donner avis à M. Constance de ma fidélité à exécuter les ordres du roi , mais en même temps, je crus qu’il convenait de me plaindre de ces mêmes ordres. Je le fis pourtant avec circonspection, car je n’étais pas le plus fort, et j’avais affaire à un ennemi dangereux. Je me contentai de lui représenter que les commissions qu’il m’adressait n’étaient pas tout à fait dignes de moi, et qu’il ne paraissait pas convenable d’envoyer à un amiral des ordres qui conviendraient mieux à des officiers d’un rang inférieur.
Je fis partir en même temps mon prisonnier pour Louvo , où il se tira d’affaire moyennant dix mille écus, dont M. Constance jugea à propos de se prévaloir. Quant à moi, le ministre nia de m’avoir envoyé l’ordre sur lequel j’avais agi, et, dans là réponse qu’il me fit , me taxant une seconde fois de témérité et d’imprudence , il me défendit de la part du roi de m’éloigner de Bancok
au ;delà de deux lieues. Ce fut là toute la récompense que je retirai d’une expédition assez périlleuse, dans laquelle je ne m’étais engagé que pour obéir aux ordres que j’avais reçus.
Je fus si outré de ce procédé, que, ne balançant plus dès lors sur ce que j’avais à faire , je résolus de passer en France à la première occasion. Comme je n’y voyais point encore de jour, au moins pour quelque temps, je pris le parti de dissimuler mon chagrin et d’attendre en patience le moment de me retirer. Pour tromper mon ennui dans cette espèce d’exil, car, depuis ma dernière lettre du
ministre, je me regardais comme exilé, je m’amu-
sais de temps en temps à prendre des crocodiles.
On en voit bon nombre aux environs de Bancok. Les Siamois les prennent de deux manières; ils se servent pour la première d’un canard en vie, sous le ventre duquel ils attachent une pièce de bois de la longueur d’environ dix pouces, grosse à proportion , et pointue par les deux bouts. A cette pièce de bois ils lient une corde line, mais trèsforte, à laquelle sont attachés des morceaux de bambou, espèce de bois fort léger, dont ils se servent en guise de liège. Ils mettent ensuite au milieu de la rivière le canard, qui, fatigué par la pièce de bois, crie et se débat pour se dégager. Le crocodile qui l’aperçoit, se plonge dans l’eau, vient le prendre par-dessous, et se prend lui-
même au morceau de bois, qui s’arrête en travers dans son gosier.
Dès qu’on s’aperçoit qu’il est pris, ce qu’on reconnaît au tiraillement de la corde et à l’agitation du bambou, on fait le signal et l’on amène l’animal à fleur d’eau , malgré les efforts qu’il fait pour se débarrasser. Quand il paraît, les pêcheurs lui lancent des harpons : ce sont des espèces de dards, dont le fer ressemble au bout d’une flèche ; ils sont emmanchés d’un bâton long d’environ cinq pieds. A ce fer qui est percé dans l’emboîture, est attachée une corde très-fine entortillée autour du bâton qui se détache du fer, et qui, en flottant sur l’eau , indique l’endroit où est l’animal. Quand il a sur le corps une assez grande quantité de harpons, on le tire à terre, où l’on achève de le tuer à coups de hache.
Il y a une seconde manière de les prendre : ces animaux viennent quelquefois jusqu’assez près des maisons ; comme ils sont fort peureux , on lâche de les épouvanter en faisant du bruit , ou avec la voix , ou en tirant des coups de fusil. Le crocodile effrayé s’enfuit et se sauve au fond de l’eau. D’abord , la rivière'ést couverte de balons , qui attendent de le voir paraître pour respirer, car il ne saurait rester plus d’une demi-heure sans prendre haleine. A mesure qu’il sort, il paraît ouvrant une grande gueule ; alors on lui lance de toutes
parts des harpons: s’il en reçoit quelqu’un dans la gueule, à quoi les Siamois sont fort adroits, il est pris.
Le manche du harpon qui flotte attaché à une corde, sert de signal; celui qui tient la corde connaît quand l’animal quitte le fond, il en avertit les pêcheurs qui ne manquent pas, dès qu’il reparaît, de lancer encore de nouveaux harpons, et lorsqu’il en a reçu suffisamment pour être amené à terre, on le tire et on. le met en pièces. Cette seconde façon de pêcher est plus amusante que la première.
La chair du crocodile est blanchâtre, et ressemble assez à celle du chien marin. J’en ai goûté, elle n’est pas mauvaise. Le crocodile est affreux à voir; il s’en trouve dans la rivière qui ont depuis douze jusqu’à vingt pieds de longueur; ses mâchoires sont fort plates, il a de chaque côté deux grosses dents, une en haut et une en bas, qui sortent comme les défenses d’un sanglier, ce qui fait que quand il a mordu quelque chose, il n’est plus possible de le lui arracher.
Un jour que je revenais de la pêche au crocodile, je fus tout surpris en entrant chez moi d’y revoir les quatre jésuites qui étaient partis peu auparavant pour la Chine. Ces pères étaient dans un état à faire pitié. Ils avaient fait naufrage sur les côtes de Camboye et de Siam , et avaient souf-
fcrt au delà de tout ce qu’on peut dire, s’étant trouvés dans la nécessité de passer par des pays presque inaccessibles qu’ils avaient traversés à pied. Je les embrassai avec bien de la joie, et je n’oubliai rien de tout ce qui dépendait de moi pour les dédommager des contre - temps qu’ils avaient eu à essuyer.
Comme j’avais sur le cœur tous les mauvais procédés de M. Constance , je leur montrai l’ordre que j’avais reçu au sujet du capitaine anglais , et la réponse du ministre à la lettre que je lui avais écrite après cette expédition. Quelque discrets qu’ils fussent, ils ne purent retenir leur indignation , et me parlant plus ouvertement que la première fois, ils me conseillèrent sans détour de me retirer le plus tôt que je pourrais.
Ils me représentèrent que le ministre qui avait pris ombrage de ma faveur, et qui ne souhaitait rien tant que ma perte, reviendrait si souvent à la charge, et prendrait à la fin ses mesures si à propos, que je ne lui échapperais plus; que, puisque le Seigneur m’avait conservé jusqu’alors , c’était à moi à ne heurter pas sa providence, mais au contraire à céder en m’éloignant d’un pays où ma vie était dans des périls continuels. Ces pères me dirent sur ce sujet tout ce qu’on peut imaginer de plus obligeant. Je les retins aussi longtemps que je pus, mais après deux jours ils voulurent
retourner à Joudia , pour y attendre une nouvelle occasion de se rembarquer pour la Chine.
Quant à moi , ne voulant pas renvoyer mon départ plus loin, je résolus de profiter du retour d’un vaisseau de la compagnie d’Orient qui était venu mouiller à la Barre quelques jours auparavant. Ce bâtiment venait de Pondichéry 1 apporter des marchandises, et en prendre; c’est le commercé ordinaire que cette compagnie fait tous les ans d’Indes en Indes.
Après les emplois que j’avais remplis à Siam, et la manière obligeante dont le roi 'm’avait traité, il ne me convenait pas de partir en déserteur; j’écrivis donc à M. Constance pour le prier de me ménager mon congé auprès du roi : j’apportai pour raison que ma santé , qui s’affaiblissait tous les jours, ne me permettait pas de demeurer plus longtemps dans le royaume, et je m’offris d’aller moi-même à la cour demander la permission de me retirer, s’il jugeait que cette démarche pût me la faire obtenir. Il n’eut garde d’y consentir, et comme il ne craignait plus tant mon retour en France, il me répondit que l’intention du roi n’étant pas de me forcer, il m’était libre de me retirer où il me plairait.
Avant que de quitter Bancok, j’écrivis à un