Batavia, capitale de l’ile de Java
Ses peuples, qui avaient été heureux sous sa domination , retournèrent à lui avec joie. Il se vit bientôt à la tête d’une armée de trente mille hommes , et alors se trouvant assez fort pour achever ce qu’il avait commencé , il vint assiéger son fils dans la forteresse de Bantan. Le jeime roi, abandonné de tout le monde , eut recours aux Hollandais : ils furent quelque temps à hésiter s’ils prendraient parti dans cette affaire ; mais enfin, persuadés qu’ils ne pourraient qu’y gagner, ils embrassèrent la défense de ce prince , et entrèrent dans le pays. Les Javans , aidés de quelques Macassars ‘, voulurent empêcher la descente ; l’action fut vigoureuse de part et d’autre; mais les Javans furent défaits* et les Hollandais demeurèrent victorieux.
Se voyant les maîtres , ils s’emparèrent de la citadelle* et s’assurèrent du jeune roi. Peu de temps après , ils attaquèrent le père , le surprirent dans une embuscade et le firent prisonnier. Comme ce prince était fort aimé de ses sujets , les Hollandais le renfermèrent très-étroitement : le fils, moins aimé, et par conséquent moins dangereux, fut un peu moins resserré ; ils lui laissèrent les dehors de la royauté, tandis qu’ils faisaient, sous son nom, gémir les peuples qu’ils opprimaient.
I. Les Macassars, habitants de Macassar, ville et royaume de l’ile de Célèbes.
Leur domination était trop odieuse pour n’ètre pas détestée. Ainsi , craignant toujours quelque révolte, ils éloignaient avec grand soin de leur port , en prétextant toujours les ordres du roi , tous les étrangers dont l’abord aurait pu favoriser les remuements. Ce fut en conséquence de cette politique qu’ils nous refusèrent , comme ils avaient refusé à tant d’autres, les rafraîchissements que nous demandions. Je n’eus donc d’autre parti à prendre que d’entrer dans ma chaloupe, pour revenir à bord rendre compte du peu de succès de ma négociation.
A peine étais-je en mer, que j’aperçus un bâtiment qui de loin me parut assez peu considérable : je voulus le reconnaître, et je trouvai que c’était notre frégate, qui, ayant eu dans sa route des vents plus favorables que nous, était à l’ancre depuis quatre jours, à côté d’une petite île derrière laquelle nous avions d’abord mouillé. Après nous être témoigné la joie qu’il y a à se retrouver, j’appris de M. Joyeux, et de tout le reste de l’équipage , que les Hollandais en avaient usé , à leur égard, à peu près comme avec nous; que, sur le refus qu’ils leur avaient fait, ils auraient fait voile pour Batavie depuis trois jours , mais qu’ils avaient voulu attendre, dans la pensée qu’ils pourraient avoir de nos nouvelles.
Nous regagnâmes ensemble le vaisseau où nous
nous consolâmes de la dureté des Hollandais , par le plaisir de nous revoir. Le lendemain, le vent nous ayant paru favorable, et toutes les voies nous étant interdites du côté de Ban tan, nous levâmes l’ancre, et nous fîmes route pour Batavie. Quoique cette ville ne soit éloignée de Bantan que de douze lieues , ainsi que j’ai déjà dit , faute de pilote entendu, nous n’allions qu’en tâtonnant, et nous fûmes deux jours et demi à faire ce trajet. Nous entrâmes enfin dans la rade, où, à cause des bancs de sable et des rochers, dont toute la côte est croisée en mille endroits, nous risquâmes cent fois de nous perdre.
Batavie est la capitale des Hollandais dans les Indes; leur puissance y est formidable; ils y entretiennent ordinairement cinq ou six mille hommes de troupes réglées, composées de différentes nations. La citadelle qui est placée vers le milieu de la rade, est bâtie sur des pilotis : elle est de quatre bastions entourés d’un fossé plein d’eau vive ; la ville est bien bâtie , toutes les maisons en sont blanches , à la manière des Hollandais ; elle est remplie d’un peuple infini, parmi lequel on voit un très-grand nombre de Français religionnaires et catholiques que le commerce y a attirés.
Le général de la compagnie des Indes y fait sa résidence : il commande dans toutes les Indes
hollandaises, et sa cour n’est ni moins nom- 2 &
breuse , ni moins brillante que celle des rois. Il règle avec un conseil toutes les affaires de la nation : il n’est pourtant pas oblige de déférer aux délibérations du conseil , et il peut agir par lui— même au préjudice de ce qui aurait été arrêté : mais en ce cas il demeure chargé de l’événement, et il en répond. C’est à lui que s’adressent les ambassades de tous les princes des Indes, auxquels il envoie lui-même des ambassadeurs au nom de la nation : il fait la paix et la guerre, comme il lui plaît, sans qu’aucune puissance ait droit de s’y opposer. Son généralat n’est que pour trois ans : mais il est ordinairement continué pour toute la vie , de sorte qu’il est très-rare , pour ne pas dire sans exemple , qu’un général de la compagnie des Indes ait été destitué.
Dès que nous eûmes mouillé, je fus mis à terre pour lui aller faire compliment ; en débarquant, je fus reçu par un officier du port , qui me conduisit au palais. A mon arrivée, la garde ordinaire, qui est très-nombreuse, se mit sous les armes , et se rangea sur deux files , à travers desquelles je fus introduit dans une galerie ornée des plus belles porcelaines du Japon.
J’y trouvai Son Excellence (c’est le titre qu’on donne au général de la compagnie des Indes); il m’écouta pendant tout le temps debout, et chapeau bas; l’accueil qu’il me fit répara amplement
tout ce que j’avais eu à essuyer à Bantan. Il me parla toujours français : nous ne pûmes pas convenir du salut coup pour coup, comme je le voulais. Je ne sais où le père Tachard a pris tout ce qu’il dit dans sa relation sur cet article; il va jusqu’à compter les coups de canon qui furent tirés ; ce qu’il y a de bien certain, c’est qu’il fut arrêté qu’on ne saluerait de part ni d’autre. Pour tout le reste , je n’eus qu’à demander , le général m’ayant assuré d’abord en termes exprès, qu’il n’y avait rien qu’il ne fût en état de faire , pour témoigner à M. l’ambassadeur la considération qu'il avait pour son caractère , et le cas particulier qu’il faisait de sa personne.
Je revins aussitôt à bord, comblé de joie, et j’y rendis compte de tout ce qui venait de se passer. Peu après mon retour, le général envoya visiter M. de Chaumont, à qui on offrit de sa part douze mannequins pleins d’herbes et de toutes sortes de fruits; un moment après, de nouveaux envoyés lui présentèrent deux bœufs et plusieurs moutons; ce général continua ainsi de le faire saluer de temps en temps, par les principaux de la ville , et de lui envoyer tous les jours toutes sortes de rafraîchissements pour sa table, et pour l’équipage des deux vaisseaux.
Nous passâmes huit jours entiers à Batavie, où nous reçûmes toutes les civilités imaginables de la
part des officiers. Ce fut pendant ce séjour que je vendis les deux caisses de corail dont j’avais été chargé à Paris. Un marchand chinois s’en accommoda, en me prenant mon corail au poids, et me rendant en argent huit fois autant pesant, ce qui revint à la somme de six mille livres qui me fut comptée en coupons d’or, c’est une monnaie du Japon. Si je ne m’étais pas tant pressé, j’en aurais tiré un meilleur parti, car il valait plus que cela : mais je crus avoir fait un grand coup de retirer six mille livres d’une marchandise que l’on pouvait avoir en France pour cinq cents francs.
Tous nos rafraîchissements étant faits, et nous étant munis d’un bon pilote, nous fîmes route pour Siam. Comme le vent était favorable, nous
mîmes à la voile dès le grand matin. Sur les onze
heures du soir, la nuit étant assez obscure, nous aperçûmes près de nous un gros navire qui venait à toutes voiles. A sa manœuvre, nous ne doutâmes pas qu’il ne voulût aborder. Tout le monde prit les armes : nous tirâmes sur lui un coup de canon; cela ne le fit pas changer de route : pour éviter l’abordage nous fîmes vent arrière; mais malgré tous nos efforts, le vaisseau aborda par la poupe, et brisa une partie de notre couronnement; j’étais posté sur la dunette, d’où je fis tirer quelques coups de fusil ; personne ne parut : alors
ayant poussé à force, je fis déborder. Plusieurs étaient d’avis de poursuivre ce bâtiment; mais M. l’ambassadeur ne voulant pas le permettre, nous continuâmes notre route, et dans l’obscurité de la nuit, nous le perdîmes bientôt de vue.
L’équipage fit bien des raisonnements sur cette aventure : les uns voulaient que ce fût un brûlot que les Hollandais avaient posté derrière quelque île pour faire périr les vaisseaux du roi, et empêcher l’ambassade de Siam, qui ne leur faisait pas plaisir : d’autres imaginaient quelque autre chose ; pour moi je crus ( et la vérification que nous en fîmes à Siam, justifia ma pensée), je crus, dis-je, que c’était un navire dont tout l’équipage s’était enivré, et dont le reste, effrayé du coup de canon que nous avions tiré, s’était sauvé sous le pont, personne n’ayant osé donner signe de vie.
A cette aventure près , dont nous n’eûmes que l’alarme , nous continuâmes fort paisiblement notre route, jusqu’à la Barre de Siam, où nous mouillâmes le 23 septembre, environ six mois après être partis du port de Brest.
Séjour des ambassadeurs a Joudia. — M. de Cliaumont repart pour la France, et laisse le comte de Forbin à la cour du roi de Siam.
La Barre de Siam n’est autre chose qu’un grand banc de vase, formé par le dégorgement de la rivière, à deux lieues de son embouchure. Les eaux sont si basses en cet endroit, que dans les plus hautes marées, elles ne s’élèvent jamais au delà de douze à treize pieds , ce qui est cause que les gros vaisseaux ne sauraient aller plus avant.
Dès que nous eûmes mouillé, je partis avec M. Le Vacher pour aller annoncer l’arrivée de M. l’ambassadeur dans les États du roi de Siam. La nuit nous prit à l’entrée de la rivière : ce fleuve est un des plus considérables des Indes, il s’appelle Menan, c’est-à-dire mère des eaux. La marée, qui est fort haute dans ce pays, devenant contraire, nous fûmes obligés de relâcher. Nous vîmes en abordant trois ou quatre petites maisons de cannes, couvertes de feuilles de palmier. M. Le Vacher me dit que c’était là où demeurait le gouverneur de la Barre : nous descendîmes de notre canot, et nous trouvâmes dans l’une de ces mai-
sons trois ou quatre hommes assis à terre sur leur cul, ruminant comme des bœufs, sans souliers, sans bas, sans chapeau, et n’ayant sur tout le corps qu’une simple toile dont ils couvraient leur nudité. Le reste de la maison était aussi pauvre qu’eux; je n’y vis ni chaises, ni aucun meuble : je demandai en entrant où était le gouverneur; un de la troupe répondit : C’est moi.
Cette première vue rabattit beaucoup des idées que je m’étais formées de Siam ; cependant j’avais grand appétit, je demandai à manger : ce bon gouverneur me présenta du riz, je lui demandai s’il n’avait pas autre chose à me donner, il me répondit amay , qui veut dire non.
C’est ainsi que nous fûmes régalés en abordant. Sur quoi je dirai franchement que j’ai été surpris plus d’une fois, que l’abbé de Choisv et le père Tachard qui ont fait le même voyage, et qui ont vu les mêmes choses que moi , semblent s’être accordés pour donner au public, sur le royaume de Siam , des idées si brillantes et si peu conformes à la vérité. Il est vrai que n’y ayant demeuré que peu de mois, et M. Constance, premier ministre, ayant intérêt de les éblouir par les raisons que je dirai en son lieu, ils ne virent dans ce royaume que ce qu’il y avait de plus propre à imposer : mais au bout du compte, il faut qu’ils aient été étrangement prévenus, pour n’y avoir pas aperçu
la misère qui se manifeste partout , à tel point qu elle saute aux yeux, et qu’il est impossible de ne la voir pas. Cela soit dit en passant : revenons à notre voyage.
La marée étant devenue favorable, nous nous rembarquâmes, et nous poursuivîmes notre route en remontant la rivière; nous fîmes, pour le moins, douze lieues sans voir ni château ni village, à la réserve de quelques malheureuses cabanes, comme celles de la Barre. Pour nous achever, la pluie survint : nous allâmes pourtant toujours, et nous arrivâmes à Bancok 1 2 sur les dix heures du §oir.
Le gouverneur de cette place, turc de nation, et un peu mieux accommodé que celui de la Barre , nous donna un assez mauvais souper à la turque ; on nous servit du sorbec* pour toute boisson ; je m’accommodai assez mal de la nourriture et du breuvage, mais il fallut prendre patience. Le lendemain matin, M. Le Vacher prit un balon : ce sont les bateaux du pays, et s’en alla à Siam, annoncer l’arrivée de l’ambassadeur de France à la Barre, et moi je rentrai dans le canot pour regagner notre vaisseau.
1. Bancok, capitale actuelle du royaume de Siam. A l’époque du voyage du chevalier de Forbin, la capitale était Joudia, improprement appelée Siam dans quelques relations.