‹ Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques détails extraits des mémoires de l'abbé deChapitre 6 sur 15 · Sorbec : sorbet · texte numérisé non relu

Sorbec : sorbet

Avant de partir, je demandai au gouverneur, si, pour de l'argent, on ne pourrait point avoir des herbes, du fruit, et quelques autres rafrsdchissements pour porter à bord : il me répondit amay. Comme nos gens attendaient de mes nouvelles avec impatience , du plus loin qu'on me vit venir , on me demanda en criant si j'apportais avec moi de quoi rafraîchir l'équipage; je répondis amay; « je ne rapporte, ajoutai-je, que des morsures de cousins, qui nous ont persécutés pendant toute notre course. »

Nous fûmes cinq à six jours à l'ancre sans que personne parût : au bout de ce temps nous vîmes arriver à bord deux envoyés du roi de Siam, avec M. de Lano, vicaire apostolique et évêque de Métellopolis , et M. l'abbé de Lionne ^ Les envoyés firent compliment à M. rambassadem* de la part du roi, et de la part de H. Constance. Peu après les rafraîchissements commencèrent à venir d'abord en petite quantité, mais ensuite fort abondamment, en sorte que les équipages ne manquèrent plus de poules , de canards , de vedels , et de toutes sortes de fruits des Indes ; mais nous ne reçûmes que très-peu d'herbes.

La cour fut quinze jours pour préparer l'entrée

1. L'abbé de Lionne, troisième fils du ministre Lionne. Il mourut é?éque de Rosalie in partihus.

de M. l'ambassadeur ; elle fut ordonnée de la manière suivante. On fit bâtir sur le bord de la rivière , de distance en distance , quelques maisons de cannes, doublées de grosses toiles peintes. Comme les vaisseaux du roi ne pouvaient remonter la rivière, la Barre ne donnant pas assez d'eau pour passer , on prépara des bâtiments propres au transport.

La première entrée dans la rivière fut sans cérémonie, à la réserve de quelques mandarins qui étaient venus recevoir Son Excellence, et qui avaient ordre de l'accompagner. Nous fûmes bien quinze jours pour arriver de la Barre à la ville de Joudia ou Odia, capitale du royaume.

Je ne saurais m'empêcher de relever encore ici une bévue de nos faiseurs de relations. Us parlent à tout bout de champ d'une prétendue ville de Siam, qu'ils appellent la capitale du royaume, qu'ils ne disent guère moins grande que Paris, et qu'ils embellissent comme il leur plaît. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que cette ville n'a jamais subsisté que dans leur imagination; que le royaume de Siam n'a d'autre capitale que Odia ou Joudia, et que celle-ci est à peine comparable pour la grandeur à ce que nous avons en France de villes du quatrième et du cinquième ordre.

Les maisons de cannes qu'on avait bâties sur la route étaient mouvantes; dès que l'ambassadeur

et sa suite en étaient sortis, on les démontait : celles de la dînée servaient pour la dînée du lendemain, et celles de la couchée pour fa couchée du jour d'après. Dans ce mouvement continuel, nous arrivâmes près de la capitale, où nous trouvâmes une grande maison de cannes , qui ne fut plus mouvante , et où M. l'ambassadeur fut logé , jusqu'au jour de Taudience ; en attendant il fut visité de tous les grands mandarins du royaume. M. Constance y vint, mais incognito, par rapport à sa dignité et au rang qu'il tenait dans le royaume ; car il en était le maître absolu.

On traita d*abord du cérémonial , et il y eut de grandes contestations sur la manière dont on remettrait la lettre du roi au roi de Siam. M. l'ambassadeur voulait la donner de la main à la main: cette prétention choquait ouvertement les usages des rois de Siam, car comme ils font consister leur principale grandeur, et la marque de leur souveraine puissance, à être toujours montés bien au-dessus de ceux qui paraissent devant eux, et que c'est pour cette raison qu'ils ne donnent jamais audience aux ambassadeurs que par une fenêtre fort élevée qui donne dans la salle où ils les reçoivent, il aurait fallu pour parvenir à la main du roi, élever une estrade à plusieurs marches, ce qu'on ne voulut jamais accorder; cette difficulté nous arrêta plusieurs jours. Enfin, après

bien des allées et des venues, où je fus souvent employé en qualité de major, il fut conclu que le jour de l'audience, la lettre du roi serait mise dans une coupe d'or, qui serait portée par un manche de même métal d'environ trois pieds et demi, posé par-dessous, et à Taide duquel Tambassadeur pourrait Télever jusqu'à la fenêtre du roi.

Le jour de Taudience, tous les grands mandarins dans leurs balons, précédés par ceux du roi et de l'État, se rendirent à la maison de M. l'ambassadeur. Les balons, ainsi que j'ai déjà dit, sont de petits bâtiments dont on se sert communément dans le royaume. Il y en a une quantité prodigieuse, sans quoi l'on ne saurait aller, tout le pays étant inondé six mois de l'année, tant à cause de la situation des terres qui sont extrêmement basses, qu'à cause des pluies presque continuelles dans certaine saison.

Ces balons sont formés d'un seul tronc d'arbre creusé; il y en a de si petits, qu'à peine celui qui les conduit peut y entrer. Les plus grands n'ont pas plus de quatre ou cinq pieds dans leur plus grande largeur; mais ils sont fort longs, en sorte qu'il n'est pas extraordinaire d'en trouver qui ont au delà de quatre-vingts rameurs ; il y en a même qui en ont jusqu'à cent vingt. Les rames dont on se sert sont comme ime espèce dé pelle, de la

largeur de six pouces par le bas, qui va en s'arrondissant, et longues d'un peu plus de trois pieds. Les rameurs sont dressés à suivre la voix d*un guide qui les conduit, et à qui ils obéissent avec une adresse merveilleuse. Parmi ces balons, on en voit de superbes; ils représentent, pour la plupart, des figures de .dragons ou de quelque monstre marin, et ceux du roi sont entièrement dorés.

Dans la multitude de ceux qui s'étaient rendus près du logis de M. l'ambassadeur, il y en avait peu qui ne fussent magnifiques. Les mandarins ayant mis pied à terre, et ayant salué Son Excellence, nous nous embarquâmes dans l'ordre suivant. La lettre du roi fut posée dans un balon, sur un trône fort élevé; M. l'ambassadeur, M. l'abbé de Choisy et leur suite se placèrent, ou dans les balons du roi, ou dans les balons de l'État, les mandarins rentrèrent dans les leurs, et, en cet ordre, nous partîmes au bruit des trompettes et des tambours ; les deux côtés de la rivière jusqu'au lieu où nous devions débarquer étant bordés d'un peuple infini, que la nouveauté du spectacle avait attiré, et qui se prosternait à terre à mesure qu'il voyait paraître le balon qui portait la lettre du roi.

Cette marche fut continuée jusqu'à une certaine distance du palais, où, étant descendu, M. l'am-

bassadeiir trouva une manière d'estrade portative , parée d'un velours cramoisi, sur laquelle s'élevait un fauteuil doré; il y avait encore deux autres estrades moins ornées, une pour M. l'abbé de Choisy , et la dernière pour le vicaire apostolique. Ils furent tous trois portés dans cet état jusqu'au palais, où tout le cortège à cheval les accompagnait.

Nous entrâmes d'abord dans une cour fort spacieuse, dans laquelle était un grand nombre d'éléphants, rangés sur deux lignes, que nous traversâmes. On y voyait l'éléphant blanc si respecté chez les Siamois, séparé des autres par distinction. De cette cour nous entrâmes dans une seconde, où étaient cinq à six cents hommes assis à terre , comme ceux que nous vîmes à la Barre , ayant les bras peints de bandes bleues : ce sont les bourreaux, et en même temps la garde des rois de Siam. Après avoir passé plusieurs autres cours, nous parvînmes jusqu'à la salle de l'audience : c'est un carré long, où l'on monte par sept à huit degrés.

M. l'ambassadeur fut placé sur un fauteuil, tenant par la queue la coupe où était la lettre du roi; M. l'abbé de Choisy était à son côté droit, mais plus bas sur im tabouret , et le vicaire apostolique de l'autre côté à terre , sur un tapis de pied, mis exprès, et plus propre que le grand tapis , dont tout le parquet était couvert. Toute la

suite de l'ambassadeur était de même assise à terre, ayant les jambes croisées. On nous avait recommandé , sur toute chose , de prendre garde que nos pieds ne parussent, n'y ayant pas à Siam tm manque de respect plus considérable que de les montrer. M. l'ambassadeur, l'abbé de Choisy, et M. de Métellopolis faisaient face au trône, placés sur une même ligne ; nous étions tous rangés derrière eux sur la même file. Sur la gauche étaient les grands mandarins , ayant à leur côté les plus qualifi.és, et ainsi successivement de dignités en dignités jusqu'à la porte de la salle.

Lorsque tout fut prêt , un gros tambour battit un coup : à ce signal les mandarins qui n'avaient pour tout habillement qu'un linge qui les couvrait depuis la ceinture jusqu'à demi-cuisse, une espèce de chemisette de mousseline, et un panier sur la tête d'un pied de long, terminé en pyramide, et couvert d'une mousseline, se couchèrent tous et demeurèrent à terre appuyés sur les genoux et sur les coudes. La posture de ces mandarins avec leurs paniers dans le cul l'un de l'autre, fit rire tous les Français : le tamboiu* que nous avions ouï d'abord, battit encore plusieurs coups, en laissant un certain intervalle d'un coup à l'autre, et au sixième coup, le roi ouvrit, et parut à la fenêtre.

Il portait sur sa tête un chapeau pointu, tel

qu'on les portait autrefois en France, mais dont le bord n'avait guère plus d'un pouce de large; ce chapeau était attaché sous le menton avec un cordon de soie. Son habit était A la persienne d'une étoffe couleur de feu et or. Il était ceint d'une riche écharpe , dans laquelle était passé un poignard, et il avait un grand nombre de bagues de prix dans plusieurs de ses doigts. Ce prince était âjgé d'environ cinquante ans, fort maigre, de petite taille , sans barbe , ayant sm* le côté gauche du menton une grosse verrue , d'où sortaient deux longs poils qui ressemblaient à du crin. M. de Chaumont , après l'avoir salué par une profonde inclination, prononça sa harangue assis et la tête couverte. M. Constance servit d'interprète, après quoi M. l'ambassadeur s'étant approché de la fenêtre, présenta la lettre à ce bon roi, qui, pour la prendre, fut obligé de s'incliner beaucoup, et de sortir de sa fenêtre à demi-corps, soit que M. rambassadem* le flt exprès, soit que la queue de la soucoupe ne se fût pas trouvée assez longue.

Sa Majesté Siamoise fit quelques questions à M. l'ambassadeur; il l'interrogea sm* la santé du roi et de la famille royale, s'enquit de quelques autres particularités touchant le royaume de France. Ensuite le gros tambour battit , le roi ferma sa fenêtre , et les mandarins se redressèrent.

A SlÀM. 33

L'audience finie, on reprit la marche; et H. l'ambassadeur fut conduit dans la maison qui lui était préparée. Elle était de brique , assez petite, mal bâtie, la plus belle pourtant qu'il y eût daiis la ville ; car on ne doit pas compter de trouver dans le royaume de Siam des palais qui répondent à la magnificence des nôtres. Celui du roi est fort vaste, mais mal bâti, sans proportion et sans goût; tout le reste de la ville, qui est trèsmalpropre , n'a que des maisons , ou de bois , ou de cannes, excepté une seule rue d'environ deux cents maisons, assez petites, bâties de brique, et à un seul étage. Ce sont les Maures et les Chinois qui lés habitent. Pour les pagodes, ou temples des idoles , elles sont bâties de brique , et ressemblent assez à nos églises. Les maisons des talapoins, qui sont les moines du pays, ne sont que de bois, non plus que les autres.

Outre l'audience publique, M. l'ambassadeur eut encore plusieurs entretiens avec le roi. C'est une chose fatigante que le cérémonial de ce pays, jamais d'entrevue particulière avant laquelle il n'y eût mille choses à régler sur ce sujet. En qualité de major, j'étais chargé d'aller, de venir et de porter toutes les paroles. Dans tout ce manège que je fus obligé de faire, et dont le roi fut témoin plus d'une fois, j'eus, je ne sais si

je dois dire, le bonheur ou le malheur de lui 2 t.

plaire : quoi qu'il en soit, ce prince souhaita de me retenir auprès de lui, il en parla à M. Constance.

Ce ministre qui avait ses vues , et qui , par des raisons que je dirai en son lieu, ne désirait pas de me voir retourner en France, au moins sitôt, fut ravi des dispositions du roi , et profita de l'occasion qui s'offrait comme d'elle-même. Il fit entendre à Sa Majesté qu'outre les services que je pourrais lui rendre dans ses États , il était convenable que voulant envoyer des ambassadeurs en France (car ils étaient déjà nommés, et tout était prêt pour le départ), quelqu'un de la suite de M. l'ambassadeur restât dans le royaume , comme en otage , pour lui répondre de la conduite que la cour de France tiendrait avec les ambassadeurs de Siam.

Sur ces raisons bonnes ou mauvaises, le roi se détermina à ne pas me laisser partir, et M. Constance eut ordre d'expliquer à M. de Chaumont les intentions de Sa Majesté. M. de Chaumont répondit au ministre qu'il n'était pas le maître de ma destination , et qu'il ne lui appartenait pas de disposer d'uii officier du roi, surtout lorsqu'il était d'une naissance et d'un rang aussi distingué que Tétait celui du chevalier de Forbin. Ces difficultés ne rebutèrent pas M. Constance, il revint à la charge, et après bien des raisons dites et rebat-

tues de part et d'autre , il déclara à M. l'ambassadeur que le roi voulait absolument me retenir en otage auprès de lui.

Ce discours étonna M. de Cbaumont , qui , ne voyant plus de jour à mon départ, concerta avec M. Constance et M. Tabbé de Choisy, qui entrait dans tous leurs entretiens particuliers, les moyens de me faire consentir aux intentions du roi.

L'abbé de Choisy fut chargé de m'en faire la proposition; je n'étais nullement disposé à la recevoir. Je lui répondis que mettant à part le désagrément que j'aurais de rester dans un pays si éloigné, et dont les manières étaient si opposées au génie de ma nation, il n'y avait pas d'apparence que je sacrifiasse les petits commencements de fortune que j'avais en France , et l'espérance de m'élever à quelque chose de plus pour rester à Siam , où les plus grands établissements ne valaient pas le peu que j'avais déjà.

L'abbé de Choisy n'eut pas grande peine à entrer dans mes raisons , et reconnaissant l'injustice qu'il y aurait à me violenter sur ce point , il proposa mes difficultés à M. Constance, qui, prenant la parole, lui dit : «^ Monsieur, que M. le chevaUer de Forbin ne s'embarrasse pas de sa fortune , je m'en charge : il ne connaît pas encore ce' pays et tout ce qu'il vaut ; on le fera grand amiral , général des armées du roi et gouverneur de Bancok ,

OÙ l'on va incessamment faire bâtir une citadelle pour y recevoir les troupes que le roi de France doit envoyer. »

Toutes ces belles promesses , qui me furent rapportées par M. Fabbé de Choisy, ne me tentèrent pas : je connaissais toute la misère de ce royaume, et je persistai toujours à vouloir retourner en France. M. de Chaumont qui était pressé par le roi, et encore plus par son ministre, ne pouvant lui refuser ce qu'il lui demandait si instamment, vint me trouver lui-même : « Je ne puis refuser, me dit- il, à Sa Majesté Siamoise la demande qu'elle me fait de votre personne; je vous conseille, comme à mon ami particulier, d*accepter les offres qu'on vous fait , puisque d'une manière ou d'autre, dès lors que le roi le veut absolu* ment , vous serez obligé de rester. »

Piqué de me voir si vivement pressé , je lui ré* pondis qu'il avait beau faire, que je ne voulais pas rester à Siam , et que je n'y consentirais jamais , à moins qu*il ne me l'ordonnât de la part du roi. « Eh bien , je vous l'ordonne , » me dit-il. N'ayant pas d'autre parti à prendre, j'acquiesçai, mais j'eus la précaution de lui demander un ordre par écrit, ce qu'il m'accorda fort gracieusement. Quatre jours après je fus installé amiral et général des armées du roi de Siam , et je reçus en présence de M. l'ambassadeur et de toute sa

suite, qui m'en firent leur compliment, le sabre et la veste, marques de ma nouvelle dignité.

Tandis que M. Constance faisait jouer tous ces ressorts pour me retenir à Siam , comme il allait toujours à ses fins , il n'oubliait rien de tout ce qui pouvait donner aux Français une grande idée du royaume. C'était des fêtes continuelles, et toujours ordonnées avec tout l'appareil qui pouvait les relever. Il eut soin d'étaler à M. l'ambassadeur et à nos Français toutes les richesses du trésor royal , qui sont en efiet dignes d*un grand roi et capables d'imposer; mais il n'eut garde de leur dire que cet amas d'or, d'argent et de pierres de grand prix était l'ouvrage d'une longue suite de rois qui avaient concouru à l'augmenter, l'usage étant établi à Siam que les rois ne s'illustrent qu'autant qu'ils augmentent considérablement ce trésor, sans qu'il leur soit jamais permis d'y toucher, quelque besoin qu'ils en puissent avoir d'ailleurs.

n lui fit visiter ensuite toutes les plus belles pagodes de la ville et de la campagne ; on appelle pagodes, à Siam , les temples des idoles et les idoles ellesrmémes ; ces temples sont remplis de statues de plâtre, dorées avec tant d'art qu'on les prendrait aisément pour de l'or. M. Constance ne manqua pas de faire entendre qu'elles en étaient en effet, ce qui fut cru d'autant plus facilement

qu'on ne pouvait les toucher , la plupart étant posées dans dès endroits fort élevés et les autres étant fermées par des grilles de fer qu'on n'ouvre jamais, et dont il n'est permis d'approcher qu'à une certaine distance.

La magnificence des présents destinés au roi et à la cour pouvant contribuer au dessein que le ministre se proposait, il épuisa le royaume pour les rendre en effet très-magnifiques. Il n'y a qu'à voir ce qu'en ont écrit le père Tachard et l'abbé de Choisy ; on peut dire dans la vérité qu'il porta les choses jusqu'à l'excès, et que non content d'avoir ramassé tout ce qu'il put trouver à Siam , ayant outre cela envoyé à la Chine et au Japon , pour en rapporter ce qu'il y avait de plus rare et de plus curieux, il ne discontinua à faire porter sur les vaisseaux du roi que lorsqu'ils n'en purent plus contenir.

Enfin, pour ne laisser rien en arrière, chacun eut son présent en particulier, et il n'y eut pas jusqu'aux matelots qui ne se sentissent de ses libéralités. Voilà comment et par quelles voies M. l'ambassadeur et tous nos Français furent trompés par cet habile ministre qui , ne perdant pas de vue son projet, n'oubliait rien de tout ce qui pouvait concourir à le faire réussir.

Tout se préparait pour le départ. M. de Chaumont eut son audience de congé ; comme je ne

devais pas le suivre, et que je ne trouvais pas à employer à Siam les six mille livres que m'avait produits le corail de M™* Rouillet, je remis cette somme entre les mains du facteur des Indes, de qui je retirai une lettre de change que j'envoyai à cette dame, m'excusant de n'avoir pas fait ses commissions , sur ce que je n'avais pas trouvé de quoi employer son argent d'une manière convenable. Enfin le jour du départ étant arrivé, nous partîmes, M. Constance et moi, pour accompagner M. Tambassadeur jusqu'à son bord, d'où après bien des témoignages d'amitié de part et d'autre nous retournâmes à Louvo.

n est temps maintenant d'expliquer les vues de politique de M. Constance ; nous dirons après les raisons pour lesquelles il souhaitait si ardemment de me retenir à Si|im. Ce ministre, grec de nation, et qui, de fils d'un cabaretier d'un petit village appelé la Custode dans l'île de Céphalonie, était parvenu à gouverner despotiquement le royaume de Siam, n'avait pu s'élever à ce poste et s'y maintenir sans exciter contre lui la jalousie et la haine de tous les mandarins et du peuple même.

n s'attacha d'abord au service du barkalon, c'est-à-dire au premier ministre : il en fut trèsgoûté ; ses manières douces et engageantes, et plus que tout cela, un esprit propre pour les affai-

res, et que rien n'embarrassait, lui attirèrent bientôt toute la confiance de son maître, qui le combla de biens , et qui le présenta au roi comme un sujet propre à le servir fidèlement.

Ce prince ne le connut pas longtemps sans prendre aussi confiance en lui : mais par une ingratitude qu'on ne saurait assez détester, le nouveau favori ne voulant plus de concurrent dans les bonnes grâces du prince, et abusant du pouvoir qu'il avait déjà auprès de lui, fit tant qu*il rendit le barkalon suspect et qu'il engagea peu après le roi à se défaire d'un sujet fidèle et qui l'avait toujours bien servi. C'est par là que M. Constance, faisant de son bienfaiteur la première victime qu'il immola à son ambition, commença à se rendre odieux à tout le royaume.

Les mandarins et tous les grands, irrités d'un procédé qui leur donnait lieu de craindre à tout moment pour eux-mêmes , conspirèrent en secret contre le nouveau ministre et se proposèrent de le perdre auprès du roi ; mais il n'était plus temps : il disposait si fort de l'esprit du prince, qu'il en coûta la vie à plus de trois cents d'entre eux, qui avaient voulu croiser sa faveur. Il sut ensuite si bien profiter de sa fortune et des faiblesses de son maître, qu'il ramassa des richesses immenses, soit par ses concussions et par ses violences , soit par le commerce dont il

s*était emparé et qu'il faisait seul dans tout le royaume.

Tant d'excès qu'il avait pourtant toujours colorés sous le prétexte du bien public, avaient soulevé tout le royaume contre lui : mais tout se passait dans le secret, et personne n'osait se déclarer ; ils attendaient une révolution que la vieillesse du roi et sa santé chancelante leur faisaient regarder comme prochaine.

Constance n'ignorait pas leur mauvaise disposition à son égard; il avait trop d'esprit, il connais- . sait trop les maux qu'il leur avait faits, pour croire qu'ils les eussent sitôt oubUés eux-mêmes. Il savait d'ailleurs, mieux que personne, combien peu il y avait à compter sur la santé du roi toujours faible et languissante. U connaissait aussi tout ce qu'il avait à craindre d'une révolution , et il comprenait fort bien qu'il ne s'en tirerait jamais, s'il n'était appuyé d'une puissance étrangère qui le protégeât en s'établissant dans le royaume.

C'était là, en effet, tout ce qu'il avait à faire et l'unique but qu'il se proposait. Pour y parvenir, il fallait d'abord persuader au roi de recevoir dans ses États des étrangers, et leur confier une partie de ses places. Ce premier pas ne coûta pas beaucoup à M. Constance ; le roi déférait tellement à tout ce que son ministre lui proposait, et celui-

ci lui fit Tâloir si habilement tous les avantages d'une alliance avec des étrangers, que ce prince donna aveuglément dans tout ce qu'on voulut. La grande difficulté fut de se déterminer dans le choix du prince à qui on s'adresserait.

Constance qui n'agissait que pour lui n'avait garde de songer à aucun prince voisin : le manque de fidélité est ordinaire chez eux, et il y avait trop à craindre qu'après s'être engraissés de ses dépouilles, ils ne le livrassent aux poursuites des mandarins, ou ne fissent quelque traité dont sa tête eût été le prix.

Les Anglais et les Hollandais ne pouvaient être attirés à Siam par l'espérance du gain , le pays ne pouvant fournir à un commerce considérable : les mêmes raisons ne lui permettaient pas de s'adresser ni aux Espagnols, ni aux Portugais; enfin, ne voyant pas d'autre ressource, il crut que les Français seraient plus aisés à tromper. Dans cette vue , il engagea son maître à rechercher l'alliance du roi de France par l'ambassade dont nous avons parlé d'abord ; et ayant chargé en particulier les ambassadeurs d'insinuer que leur maître songeait à se faire chrétien, chose à quoi il n'avait jamais pensé, le roi crut qu'il était de sa piété de concourir à cette bonne œuvre, en envoyant à son tour des ambassadeurs au roi de Siam.

Constance voyant qu'une partie de son projet

avait si bien réussi , songea à tirer parti du reste. Il commença par s'ouvrir d'abord à M. de Chaumont, à qui il fit entendre que les Hollandais, dans le dessein d'agrandir leur commerce, avaient souhaité depuis longtemps un établissement à Siam ; que le roi n'en avait jamais voulu entendre parler, craignant Fhumeur impérieuse de cette nation, et appréhendant qu'ils ne se rendissent maîtres de ses États : mais que si le roi de France, sur là bonne foi de qui il avait plus à compter, voulait entrer en traité avec Sa Majesté Siamoise, il se faisait fort de lui faire remettre la forteresse de Bancok , place importante dans le royaume , et qui en est comme la clef, à condition toutefois qu'on y enverrait des troupes , des ingénieurs , et tout l'argent qui serait nécessaire pour commencer rétablissement.

M. de Chaumont et M. l'abbé de Choisy, à qui cette affaire avait été communiquée, ne la jugeant pas faisable, ne voulurent pas s'en charger. Le père Tachard n'y fit pas tant de difficulté ; ébloui d'abord par les avantages qu'il crut que le roi retirerait de cette alliance , avantages que Constance fit sonner bien haut , et fort au delà de toute apparence de vérité; trompé d'ailleurs par pe ministre adroit, et même hypocrite quand il en était besoin, et qui, cachant toutes ses menées sous une apparence de zèle , lui fit voir tant d'à-

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vantages pour là religion » soit de la part du roi de Siam, qui, selon lui, ne pouvait manquer de se faire chrétien un jour , soit par rapport à la liberté qu'une garnison française à Bancok assurerait aux missionnaires pour l'exerciee de leur ministère; flatté enân par les promesses de M. Constance , qui s'engagea à faire un établissement considérable aux jésuites, à qui il devait faire bâtir un collège et un observatoire à Louvo ; en un mot , ce père ne voyant rien dans tout ce projet que de très-avantageux pour le roi, pour la religion et pour sa compagnie , n'hésita pas à se charger de cette négociation; il se flatta même d'en venir à bout et le promit à M. Constance, supposé que le père de Lachaise voulût s'en mêler et employer son crédit auprès du roi.

Dès lors le père Tachard eut tout le secret de l'ambassade , et il fut déterminé qu'il retournerait en France avec les ambassadeurs siamois. Tout étant ainsi arrêté, mon retour était regardé par Constance comme l'obstacle qui pouvait le plus nuire à ses desseins : en voici la raison. Dans les difTérentes négociations où mes fonctions de major de l'ambassade m'avaient engagé auprès de lui , il avait reconnu dans moi une humeur libre et un caractère de franchise, qui, ne m'ayant jamais permis de dissimuler , me faisait appeler tout par son nom. Dans cette pensée, il appréhenda que

n'ayant pas une fort grande idée de Siam et du commerce qu'on pourrait y établir , ce que j'avais donné à connaître assez ouvertement , quoique je ne me doutasse en aucune sorte de son dessein, il appréhenda, dis-je, qu'étant en France, je ne fisse de même qu'à Siam, et, qu'en divulguant tout ce que je pensais de ce pays , je ne ruinasse d'un seul mot un projet sur la réussite duquel il fondait toutes ses espérances.

Et s'il faut dire la vérité , il n'avait pas tort de ne pas se fier à moi sur ce point ; car je n'aurais jamais manqué de dire tout ce que j'en savais , ayant assez à cœur l'intérêt du roi et de la nation^ pour ne vouloir pas donner lieu par mon silence à une entreprise d*une très-grande dépense et de nul rapport. Appréhendant donc qu'en disant la vérité^ je ne gâtasse tout ce quHl avait conduit avec tant d'art ^ il fit tout ce qu'il put potir me te^ tenir , ainsi que j'ai déjà dit.

Voilà au vi'ai quelles furent ses raisons , dont je ne commençai â être instruit qu'après le départ des ambassadeurs, dans une longue conversation que j'eus avec lui, et dans laquelle il me laissa entrevoir une grande partie de ce que j'ai rapporté, et, pour le reste, j'en ai été instruit dans la suite j en partie dans des conversations particulières que j'ai eues avec des personnes qui en étaient informées à fond, et en partie par la

suite des événements dont il m'a été aisé de démêler le principe, à mesure que je les voyais arriver. Je reviens maintenant à mon séjour à Siam.

Le chevalier de Forbin , grand amiral du royaume de Siam

et gouverneur de Bancok.

Après le départ des ambassadeurs, je me rendis à Louvo avec M. Constance. Louvo est une maison de campagne du roi de Siam ; ce prince y fait sa résidence ordinaire, et ne vient à Joudia, qui en est éloigné d'environ sept lieues, que fort rarement et dans certains jours.de cérémonie. A mon arrivée, je fus introduit dans le palais poiu* la première fois. La situation où je trouvai les mandarins me surprit extrêmement, et quoique j'eusse déjà un grand regret d'être demeuré à Siam, il s'accrut au double par ce que je vis.

Tous les mandarins étaient assis en rond sur des nattes faites de petit osier. Une seule lampe éclairait toute cette cour, et quand un mandarin voulait lire ou écrire quelque chose , il tirait de sa poche un bout de bougie de cire jaune , il l'allumait à cette lampe , et l'appliquait ensuite sur une pièce de bois, qui, tournant de côté et d'autre sur un pivot, leur servait de chandelier.

A SIÂM. 47

Cette décoration si différente de celle de la cour de France, me fit demander à M. Constance si toute la grandeur de ces mandarins se manifestait dans ce que je voyais; il me répondit que oui. A cette réponse me voyant interdit, il me tira à part, et me parlant plus ouvertement qu'il n'avait fait jusqu'alors : « Ne soyez pas surpris , me dit-il , de ce que vous voyez ; ce royaume est pauvre à la vérité : mais pourtant votre fortune n'en souffrira pas, j'en fais mon affaire propre; » et ensuite achevant de s'ouvrir à moi , nous eûmes une longue conversation , dans laquelle il me fit part de toutes ses vues qui revenaient à ce que j'ai rapporté il n'y a qu'un moment. Cette conduite de M. Constance ne me surprit pas moins que la misère des mandarins ; car quelle apparence qu'un politique si raffiné dût s'ouvrir si facilement à un homme dont il ne venait d'empêcher le retour en France que pour n'avoir jamais osé se fier à sa discrétion ?

Je continuai ainsi pendant deux mois à aller tous les jours au palais, sans qu'il m'eût été possible de voir le roi qu'une seule fois ; dans la suite je le vis un peu plus souvent. Ce prince nie demanda un jour si je n'étais pas bien aise d'être resté à sa cour? Je ne me crus pas obligé de dire la vérité; je lui répondis que je m'estimais fort heureux d'être au service de Sa Majesté. Il n'y

avait pourtant rien au monde de si faux ; car mon regret de n'avoir pu retourner en France augmentait à tout moment, surtout lorsque je voyais la rigueur dont les moindres petites fautes étaient punies.

C'est le roi lui-même qui fait exécuter la juslice; j'ai déjà dit qu'il a toujoiu-s avec lui quatre cents bourreaux qui composent sa garde ordinaire. Personne ne peut se soustraire à la sévérité de ses châtiments. Les fils et les frères des rois n*en sont pas plus exempts que les autres.

Les châtiments ordinaires sont de fendre la bouche jusqu'aux oreilles à ceux qui ne parlent pas assez, et de la coudre à ceux qui parlent trop. Pour des fautes assez légères, on coupe les cuisses à un homme, on lui brûle les bras avec im fer rouge, on lui donne des coups de sabre sur la tête, on lui arrache les dents; Il faut n'avoir presque rien fait pour n'être condamné qu'à la bas^ tonnade, à porter la cangue au cou, ou à être exposé tête nue à l'ardeur du soleil. Pour ce qui est de se voir enfoncer des bouts de cannes dans les ongles, qu'on pousse jusqu'à la racine, mettre les pieds au cep , et plusieurs autres supplices de cette espèce, il n'y a presque personne à qui cela ne soit arrivé, au moins quelquefois dans la vie.

Surpris de voir les plus grands mandarins ex-

posés à la rigueur de ces traitements , je demandai à M. Constance si j'avais à les craindre pour moi ; il me répondit que non, et que cette sévérité n'avait pas lieu pour les étrangers : mais il mentait, car il avait eu lui-même la bastonnade sous le ministre précédent , comme je l'appris depuis.

Pour achever, le roi me fit donner une maison fort petite ; on y mit trente-six esclaves pour me servir, et deux éléphants. La nourriture de tout mon domestique ne me coûtait que cinq sous par jour, tant les hommes sont sobres dans ce pays, et les denrées à bon marché ; j'avais la table chez M. Constance; ma maison fut garnie de quelques meubles peu considérables, on y ajouta douze assiettes d'argent, deux grandes coupes de même métal, le tout fort mince, quatre douzaines de serviettes de toile de coton, et deux bougies de cire jaune par jour. Ce fut là tout l'équipage de M. le grand amiral, général des armées du roi : il fallut pourtant s'en contenter.

Quand le roi allait à la campagne ou à la chasse à Téléphant, il fournissait à la nourriture de ceux qui le suivaient : on nous servait alors du riz et quelques ragoûts à la siamoise; les naturels du pays les trouvaient bons ; mais .un Français , peu accoutumé à ces sortes d'apprêts, ne pouvait guère s'en accommoder. Â la vérité, M. Constance»

qui suivait presque toujours, avait soin de faire porter de quoi mieux manger ; mais quand les affaires particulières le retenaient chez lui, j'avais grande peine à me contenter de la cuisine du roi.

Souvent, dans ces sortes de divertissements, le roi me faisait l'honneur de s'entretenir avec moi. Je lui répondais par l'interprète que M. Constance m'avait donné. Comme ce prince me donnait beaucoup de marques de bienveillance, je me hasardais quelquefois à des libertés qu'il me passait, mais qui auraient mal réussi à tout autre. Un jour qu'il voulait faire châtier un de ses domestiques pour avoir oublié un mouchoir, ignorant les coutumes du pays, et étant d'ailleurs bien aise d'user de ma faveur pour rendre service à ce malheureux, je m'avisai de demander grâce pour lui.

Le roi fut surpris de ma hardiesse, et se mit en colère contre moi ; M. Constance , qui en fut témoin, pâlit, et appréhenda de me voir sévèrement punir : pour moi, je ne me déconcertai point, et ayant pris la parole, je dis à ce prince que le roi de France, mon msdtre, était charmé qu'en lui demandant grâce pour les coupables, on lui donnât occasion de faire éclater sa modération et sa clémence, et que ses sujets, reconnaissant les grâces qu'il leur faisait , le servaient avec [dus de zèle et d'affection, et étaient toujours prêts à exposer leur vie pour un prince qui se rendait si

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aimable par sa bonté. Le roi, charmé de ma réponse , fit grâce au coupable , en disant qu'il voulait imiter le roi de France ; mais il ajouta que cette conduite, qui était bonne pour les Français , naturellement généreux, serait dangereuse pour les Siamois ingrats , et qiii ne pouvaient être contenus que par la sévérité des châtiments.

Cette aventure fit bruit dans le royaume, et surprit les mandarins : car ils comptaient que j'aurais la bouche cousue , pour avoir parlé mal à propos. Constance même m'avertit en particulier d'y prendre garde à l'avenir, et blâma fort ma vivacité, qu'il accusa d'imprudence; mais je lui répondis que je ne pouvais m'en repentir, puisqu'elle m'avait réussi si heureusement.

En effet, bien loin de me nuire, je remarquai que depuis ce jour-là le roi prenait plus de plaisir à s'entretenir avec moi. Je Tamusais en lui faisant mille contes que j'accommodais à ma manière , et dont il paraissait satisfait. Il est vrai qu'il ne me fallait pas pour cela de grands efforts, ce prince étant grossier et fort ignorant. Un jour qu'étant à la chasse, il donnait ses ordres pour la prise d'un petit éléphant, il me demanda ce que je pensais de tout cet appareil, qui avait en effet quelque chose de magnifique. « Sire , lui répondis-je , en voyant Votre Majesté entourée de tout ce cortège, il me semble voir le roi mon maître, à la

tête de ses troupes, donnant ses ordres et disposant toutes choses dans un jour de combat. »

Cette réponse lui fit grand plaisir; je Favais prévu, car je savais qu'il n'aimait rien tant au monde que d'être comparé à Louis le Grand.

Et, s'il faut dire la vérité, cette comparaison, qui ne roulait que sur la grandeur et la magnificence extérieure des deux princes, n'était pas absolument sans quelque justesse, y ayant peu de spectacle au monde plus superbe que les sorties publiques du .roi de Siam ; car , quoique le royaume soit pauvre, et qu'on n'y voie aucun vestige de magnificence nulle part, cependant, lorsque le roi , qui passe sa vie renfermé dans l'intérieur de son palais, sans que personne y soit jamais admis, pas même ses plus intimes confidents, à qui il ne parle que par une fenêtre; lors, dis-je, que ce prince se montre en public, il y paraît dans toute la pompe convenable à la majesté d'un très-grand roi.

Une des sorties où il se montre avec plus d'éclat, c'est lorsqu'il va, toutes les années, sur la rivière, commander aux eaux de se retirer. J'ai déjà dit plus d'une fois que tout le royaume est inondé six mois de l'année; cette inondation est principalement causée, en été, par la fonte des neiges des montagnes de Tartarie; mais lorsque l'hiver revient, le dégel cessant, les eaux com-

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mencent peu à peu à diminuer, et, laissant le pays à sec, les Siamois prennent ce temps pour faire leur récolte de riz , qu'ils onf plus abondamment qu'en aucun autre pays du monde.

C'est dans cette saison , et lorsqu'on commence à s'apercevoir que les eaux sont notablement diminuées, que le roi sort pour la cérémonie dont nous parlons. Il y paraît sur un grand trône tout éclatant d'or, posé sur le milieu d'un balon superbe. Dans cet état, suivi d'une foule de grands et de petits mandarins, assemblés de toutes les pro\1nces, chacun dans des balons magnifiques, et accompagnés eux-mêmes d'une infinité d'autres balons, il va, jusque dans un certain endroit de la rivière, donner un coup de sabre dans Teau, en lui commandant de se retirer. Au retour de celte fête, il y a un prix considérable pour le balon qui , remontant la rivière , arrive le premier au palais. Rien n'est si agréable que ce combat et les différents tours que ces balons , qui remontent avec beaucoup de légèreté , se font entre eux pour se supplanter.

Pour revenir à notre chasse, après que l'éléphant fut pris , le roi continua à s'entretenir avec moi; et pour me faire comprendre combien ces animaux paraissent doués d'intelligence , « celui que je monte actuellement, me dit ce prince, peut être cité pour exemple : il avait, il n'y a pas lon^-

temps, un cornac, ou palefrenier, qui le faisait jeûner, en lui retranchant la moitié de ce qui était destiné pour sa nourriture. Cet animal, qui n'avait point d'autre manière de se plaindre que ses cris , en fit de si horribles , qu'on les entendait de tout le palais. Ne pouvant deviner pourquoi il criait si fort, je me doutai du fait, et je lui fis donner un nouveau cornac, qui, étant plus fidèle, et qui lui ayant donné , sans lui faire tort , toute la mesure de riz , l'éléphant la partagea en deux avec sa trompe, et n'en ayant mangé que la moitié, il se mit à crier tout de nouveau, indiquant par là, à tous ceux qui accoururent au bruit, l'infidélité du premier cornac , qui avoua son crime , dont je le fis sévèrement châtier. »

Ce prince me raconta encore sur ce sujet plusieurs autres traits qui m'auraient paru incroyables , si tout autre m'en avait fait le récit ; mais voici des faits que j'ai vus moi-même. Quand les éléphants sont en rut, ils deviennent furieux, en sorte qu'on est obligé, pour les adoucir ,'de tenir une femelle auprès d'eux, surtout lorsqu'on va les abreuver. La femelle marche devant avec un honune dessus, qui donne d'une espèce de cor, pour avertir le monde d'être sur ses gardes et de se retirer.

Un jour, un éléphant en rut, qu'on menait ainsi à l'abreuvoir, se sauva et fut se mettre au milieu de la rivière, hurlant et faisant fuir tout le

monde. Je montai à cheval pour le suivre et pour voir ce qu'il deviendrait ; je trouvai la fenune du cornac qui était accourue sur le bord de l'eau, et qtii, faisant des reproches à cet animal, lui parlait à peu près dans ces termes : « Tu veux donc qu'on coupe la cuisse à mon mari ? car lu sais que c'est le châtiment ordinaire des cornacs, quand ils laissent échapper leurs éléphants. Eh bien! puisque mon mari doit mourir, tiens, voilà encore mon enfant; viens le tuer aussi. » En achevant ces mots , elle posa l'enfant à terre , et s'en alla. L'enfant se mit à pleurer; alors l'éléphant parut se laisser attendrir ; il sortit de l'eau , prit l'enfant avec sa trompe, et l'apporta dans la maison, où il demeura tranquille.

Un autre jour, je vis un autre éléphant qu'on menait à l'abreuvoir. Comme il badinait par les rues avec sa trompe , il la porta auprès d'un tailleur, qui, pour l'obliger à se retirer, le piqua avec son aiguille. Au retour de la rivière,, il alla badiner de nouveau auprès du tailleur, qui le piqua encore légèrement ; à l'instant même, cet animal lui couvrit le corps d'une barrique d'eau bourbeuse qu'il avait apportée pour se venger. Quand le coup fut fait, l'éléphant, voyant son homme ainsi inondé, s'applaudit, et parut rire à sa manière, comme pourrait faire un homme qui aurait fait quelque bon tour.

Les Siamois tirent des services considérables de ces animaux, ils s'en servent presque conune de domestiques, surtout pour avoir soin des petits enfants : ils les prennent avec leur trompe, les couchent dans de petits branles, les bercent et les endorment; et quand la mère en a besoin, elle les demande à Téléphant , qui les ya chercher et les lui apporte.

Le roi continuait à me donner tous les jours de nouvelles marques de bonté, eu m'admettant de plus en plus dans ses entretiens particuliers. Il arriva un jour qu'en revenant de la chasse il se trouva mal. Le lendemain sa maladie augmenta, sur quoi les médecins ayant été appelés, ils opinèrent à la saignée. 11 y avait de la difficulté à ce remède; car les Siamois regardant leur roi comme une divinité, ils n'oseraient le toucher. L'affaire étant proposée au conseil, un mandarin fut d'avis qu'on perçât un grand rideau , à travers lequel Sa Majesté ayant passé le bras , im chirurgien le saignerait, sans savoir que ce fût le roi.

Cet avis ridicule ne me plut pas , et me servant de la liberté que j'avais de parler sans qu'on le trouvât mauvais , je dis que les rois sont comme des soleils , dont la clarté , quoique obscurcie par des nuages, paraît toujours; que quelque expédient qu'on prît , on ne saurait venir à bout de cacher la majesté du prince , qui se ferait toujours assez

sentir : mais que si la saignée était absolument nécessaire, il y avait à la cour un chirurgien français dont on pouvait se servir ; qu'étant d*un pays où Ton saigne sans difficulté les rois et les princes toutes les fois qu'ils en ont besoin , il n'y avait qu'à l'employer, et que j'étais assuré que Sa Majesté n'aurait pas regret à la confiance qu'elle aurait prise en lui. Le roi approuva mon avis ; il n'eut pas lieu de s'en repentir, ce prince ayant recouvré la santé.

A peu près dans ce temps-là , un accident imprévu mit au jour un trait de fourberie que M. Constance avait fait à M. de Chaumont et à sa suite. J'ai dit qu'en leur étalant les richesses de Siam , il avait eu grand soin de leur montrer les plus belles pagodes du royaume, et qu'il avait assuré qu'elles étaient toutes d'or massif. Parmi ces statues, il y en avait une de hauteur colossale, elle était de quinze à seize pieds de haut; on l'avait fait passer pour être de même métal que les autres : le père Tachard et l'abbé de Choisy y avaient été trompés, aussi bien que tous nos Français , et avaient cru ce fait si constant qu'ils l'ont rapporté dans leur relation. Par malheur la voûte de la chapelle, où la statue était renfermée, fondit et mit en pièces la pagode, qui n'était que de plâtre doré. L'imposture parut ; mais les ambassadeurs étaient loin. Je ne pus pas gagner sur

moi de ne pas faire sur ce sujet quelque raillerie à M. Constance , qui me témoigna n'y prendre pas plaisir.

Peu après nous eûmes ordre, Constance et moi, d'aller à Bancok, pour y travailler à un nouveau fort, qui devait être remis aux soldats français que le roi de Siam avait demandés, et qu'il attendait au retour des ambassadeurs. Nous y traçâmes un pentagone. Comme Bancok est la clef du royaume, le roi y entretenait dans mi petit fort carré , deux compagnies de quarante honunes chacune, formées de Portugais, métis ou créoles des Indes ; on donne ce nom à ceux qui sont nés dans les Indes , d'un Portugais et d'une Japonaise chrétienne. Ces métis , apprenant que j'arrivais en qualité de général , et que je devais les commander, se mutinèrent.

Un prêtre de leur nation fut cause de cette révolte. Après avoir dit la messe, prenant tout à coup l'air d'un homme inspiré, il se tomna vers le peuple , en leur adressant la parole : « Mes chers compatriotes, leur dit- il, la nation portugaise ayant toujours été dominante dans les Indes, il serait honteux pour elle qu'un Français entre-^ prît aujourd'hui de vous commander : marchez donc courageusement et ne souffrez pas un pareil affront. Ne craignez rien. Dieu vous bénira, comme il a toujours fait jusqu'ici; cependant

recevez sa bénédiction que je vous donne de sa part. » Il n'en fallut pas davantage pour les mettre en mouvement.

Nous étions occupés , Constance et moi , à l'arrangement des travailleurs , pour commencer les fossés du fort , lorsque nous vîmes arriver le colonel portugais, qui dit à M. Constance que ses soldats s'étaient révoltés. Le ministre lui en demanda la raison ; « c'est , lui répliqua le colonel , parce qu'ils ne veulent pas obéir à un officier français. >»

A ce discours m'avançant sur un bastion , je vis venir une troupe de soldats , le fusil sur l'épaule , qui marchaient droit vers le fort; j'en avertis M. Constance , et , l'ayant tiré à part : « Cet officier, lui dis -je, est sûrement complice de la révolte, puisqu'il vient vous avertir quand les séditieux sont en marche ; ils en veulent à votre personne conune à la mienne : je vais commencer par me saisir de celui-ci, je l'obligerai à faire retourner ses soldats, et s'il résiste, je le tuerai. » Alors , mettant l'épée à la main , je sautai sur le Portugais que je désarmai comme un enfant, et, lui tenant la pointe de l'épée sur la poitrine, je le menaçai de le tuer, s'il ne criait à ces séditieux de s'en retourner.

Constance paya de sa personne dans cette occasion ; il sortit du fort avec beaucoup de fermeté et

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