VOYAGK DU COMTE DE FORBIN
sans se troubler, et allant à la rencontre des mutins qui n'étaient plus qu'à dix pas de la porte , il leur demanda d'un air de hauteur ce qu'ils prétendaient. Ils répondirent tout d'une voix qu'ils ne YOidaient point du conunandant français qu'on leur avait destiné. Ce ministre , qui avait poiu* le moins autant d'esprit que de courage , les assura que je devais, à la vérité, conunander les Siamois, mais nullement les Portugais.
Cette réponse semblait les calmer, lorsqu'un de la troupe voyant d'une part ses camarades incertains de ce qu'ils avaient à faire , et de l'autre côté entendant le colonel , qui du haut du bastion leur criait de toute sa force d'obéir à M. Constance, prit la parole et mettant la main sur la garde de son épée : « A quoi bon , dit-il , tant de raisonnements ? Devons-nous nous fier à ses promesses ? » Constance, qui se vit au moment d'être massacré, sauta sur ce scélérat , lui ôta son épée , et , après avoir adouci ses camarades par de bonnes paroles, les renvoya chez eux.
Comme cet attentat pouvait avoir de dangereuses conséquences s'il demeurait impuni, le colonel fut arrêté, les soldats et les officiers qui étaient entrés dans la sédition le furent aussi, et, par ordre de M. Constance , j'assemblai un conseil de guerre assez mal ordonné à la vérité ; mais nous étions dans im pays où l'on n'en avait
jamais vu; nous ne laissâmes pourtant pas de condamner le soldat qui avait porté la main sur la garde de son épée à avoir le poing coupé : deux autres qui furent convaincus d'avoir été les chefs de la sédition furent condamnés à mort. Il v eut quelques officiers exilés, et le reste des soldats fut condamné aux galères : mais, avant de les y envoyer, ils furent enchaînés deux à deux, comme nos forçats, et obUgés de travailler aux fortifications. Cette exécution faite, et tous les ordres nécessaires étant donnés afin que le travail se continuât, nous repartîmes, M. Constance et moi, et nous nous rendîmes à Louvo.
A notre arrivée , M. Constance se trouva embarrassé dans une méchante affaire, qui faillit à le perdre, et de laquelle je puis dire avec vérité qu'il ne se serait jamais tiré sans moi. Son avidité pour le gain la lui avait attirée ; voici à quelle occasion. Avant que de partir pour Bancok , il avait voulu acheter une cargaison de bois de sandal ; pour cela il s'était adressé à un Français huguenot , nommé le sieur de Rouan , qui en avait fait venir une grande quantité de l'île de Timor. Il avait fait des profits très-considérables sur une partie qu'il en avait déjà vendu. Constance voulait s'accommoder du reste, mais il le voulait à bas prix ; le marchand ne voulut jamais y entendre : sur quoi n'élai^t pas d'accord , le ministre
lui chercha noise , et usant de son autorité , le fit arrêter et mettre aux fers.
Dans ce temps-là nous partîmes pour Bancok :
pendant notre absence, le facteur français de la compagnie d'Orient, instruit de la vexation faite au sieur de Rouan, et voulant avoir satisfaction de l'affront qu'il prétendait avoir été fait à la nation, s'en alla à Louvo planter le pavillon blanc devant le palais. Le roi, surpris de cette nouveauté, envoya un mandarin pour en apprendre le sujet. Le facteur répondit qu'il venait demander justice de Finjure que la nation avait reçue ; qu'on avait mis aux fers un Français, sans qu'il fût coupable d'aucun crime ; qu'il demandait qu'on lui en fit réparation, à défaut de quoi il suppliait Sa Majesté de lui permettre de sortir du royaume avec tout ce qu'il y avait de Français.
Le roi, qui ignorait la manœuvre de son ministre, envoya dire au facteur qu'il pouvait retourner chez lui et que , quand nous serions revenus. Constance et moi, il s'informerait de cette affaire, et qu'il rendrait bonne justice. Ce prince, surtout depuis l'ambassade, aimait beaucoup les Français, il les protégeait volontiers et ne les voyait sortir de son royaume qu'avec regret.
A peine fûmes-nous à Louvo, que M. Constance fut averti de la démarche du facteur. Sans perdre un moment de temps « il se rendit au palais,
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comptant détruire d*un seul mot tout ce qui avait été dit contre lui : mais il n'en fut pas ainsi ; le roi irrité le maltraita en paroles et le menaça de le faire châtier, s'il ne se justifiait dans tout le jour.
C(»^stance répondit brièvement : « Que bien loin filtre capable de maltraiter la nation française , il n'y en avait point dans le royaume pour qui il eût tant d'égards ; qu'il suppliait Sa Majesté de s'en rapporter à mon témoignage ; qu'étant par ma naissance et par mes emplois mis au-dessus de ce facteur, il y avait apparence que j'aurais porté mes plaintes à Sa Majesté, si on m'en avait donné occasion : mais qu'il espérait que je viendrais dans un moment rendre témoignage à son innocence et certifier à Sa Majesté l'attention qu'il avait à ne rien faire dont la nation française pût s'offenser. »
M. Constance, en sortant du palais, vint me chercher , et m'abordant : « Monsieur , me dit-il , il s'agit de me rendre un service essentiel. Le facteur de la compagnie de France a porté plainte contre moi , au sujet de l'emprisonnement du sieur de Rouan ; vous savez aussi bien que moi que, quoiqu'il soit originairement Français, il est huguenot et que , comme tel , ayant été contraint de sortir de France , il est depuis longtemps au service des Angles, et qu'il n'appartient nuUe*
ment à la compagnie française, au service de laquelle il ne fut jamais. Nonobstant cela , le facteur le protège de tout son pouvoir ; et quoiqu'il n'ignore pas que le sieur de Rouan est devenu Anglais , et par sa sortie de France et par la religion qu'il professe , il ne laisse pas de se déclarer hautement pour lui , et veut l'agréger au corps de la nation à laquelle il a si solennellement renoncé. Vous sentez sans doute l'injustice de ce procédé ; j'espère que vous viendrez me justifier auprès du roi et que vous me servirez dans cette occasion comme je vous servirais si vous étiez en pareil cas. »
M. Constance était encore chez moi lorsque le roi m'envoya chercher. Je me rendis incessamment au palais, où tout le conseil attendait en silence l'événement de cette affaire. Il n'y avait aucmi des mandarins qui ne souhaitât la perte du ministre ; la plupart la regardaient comme inévitable, et ils s'en tenaient d'autant plus assurés que, s' agissant d'un Français , ils ne doutaient pas que je ne dusse appuyer les plaintes que le facteur avait faites. Ils furent trompés dans leur attente , je justifiai amplement M. Constance. Après avoir loué son zèle pour le service de Sa Majesté, je représentai que le Français qu'on avait châtié ne devait point être regardé comme membre de la nation, puisque le roi mon maître l'avait banni
de ses États ; que le facteur avait sans doute ignoré ce point , sans quoi il ne se serait pas intéressé si vivement pour un homme qui appartenait aux Anglais et non à la France ; je déclarai que je me chargeais de faire entendre raison au facteur ; je finis en ajoutant que je ne pouvais trop remercier Sa Majesté de la protection qu'elle voulait bien accorder à la nation , et je suppliai ce prince de la lui continuer, l'assurant que le roi mon maître lui en marquerait sa reconnaissance.
Mon témoignage justifia Constance si pleine* ment dans l'esprit du roi, qu'il fut apaisé sur-lechamp ; et , se tournant de mon côté , il me dit gracieusement ces mots : choca di nacna , c'est-àdire je suis content et satisfait. Je courus sur-lechamp chez le ministre pour lui apprendre le détail de tout ce qui s'était passé ; il me sauta au cou , et m'embrassant mille et mille fois , m'assura qu'il n'oublierait jamais le service signalé que je venais de lui rendre.
Je lui représentai que pour finir entièrement cette affaire , il convenait de faire mettre en liberté le Français qui était aux fers et de lui faire rendre sa cargaison de bois de sandal , le priant , pour l'avenir, de laisser aux Français une entière liberté de commercer dans tout le royaume ; qu'à cette condition j'adoucirais facilement le facteur
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de la compagnie. Constance promit et exécuta tout ce que je lui demandais , et cette affaire finit sans qu'il lui en arrivât d'autre mal.
Il semblait qu'après un service si important , je devais trouver dans M. Constance un ami à l'épreuve de tout : ce fut pourtant ce même service qui fut une des principales causes de tout le mal qu'il voulut me faire dans la suite*
Constance était naturellement fort jaloux et très-méfiant; il avait d'abord vu avec quelque peine les bontés du roi à mon égard , et il aurait bien souhaité que ce prince m'eût donné un peu moins de liberté de parler et de dire Ce que je voulais ; cependant toute cette faveur ne l'avait encore que peu alarmé : mais lorsqu'il vit que pour le tirer lui-même d'un trèS'-mauvaii^ pas , je n'avais eu qu'à parler, il commença à me fcraindre tout de bon ; et considérant qu^il pourrait bien m'être un jour aussi aisé de le perdre qu'il m'avait été aisé de le protéger, il songea sérieusement à traverser un commencement de faveur qu'il croyait déjà trop avancé , mais qu'il résolut d'interrompre à quelque prix que ce fôt*
Tandis qu'il délibérait sur les moyens, il eut lieu de se confirmer dans sa résolution par une nouvelle grâce dont il plut au roi de m'honorer. Ce prince lui dit de me faire savoir qu'il m'avait nommé à la dignité à'opra sac di son craanij ce
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qui revient à peu près à la dignité] de maréchal de France. Ce nom barbare veut dire une divinité qui a toutes les lumières et toute l'expérience pour la guerre ; en même temps [il lui marqua le jour de ma réception, et lui ordonna de faire en sorte que tout fût prêt. En voici la cférémonie.
Les mandarins étant venus me prendre chez moi , me conduisirent jusque dans l'enceinte du palais. Quand nous fûmes à cent pas de la fenêtre où le roi était, je me prosternai à terre et tous les grands mandarins en firent de même.
Nous marchâmes appuyés sur les coudes et sur les genoux environ une cinquantaine de pas ; deux maîtres de cérémonie marchaient devant en même posture. A une certaine distance de l'endroit d'où nous étions partis , nous fîmes tous ensemble une seconde révérence , qui se fait en se relevant sur les genoux et battant du front à terre , les mains jointes par-dessus la tête. Tout ceci se passe dans un grand silence ; enfin nous nous prosternâmes une troisième fois quand nous fûmes arrivés sous la fenêtre du roi. Ce prince alors m'envoya le bétel , en 'prononçant deux mots qui signifient : je vous reçois à mon service.
Le bétel que le roi donne dans cette occasion est une grâce des plus singulières qu'il puisse faire à un sujet. Ce bétel est une espèce de fruit à peu près semblable au gland; la peau en est
verte, elle est remplie de petits nerfs et d'une eau insipide. On coupe ce gland en quatre parties, et après l'avoir mêlé avec de la chaux faite de coquillages calcinés, on l'enveloppe d'une feuille qui ressemble à celle du lierre. Les Siamois mâchent le bétel avec plaisir, et trouvent qu'il est utile à la santé.
La cérémonie de ma réception finit à peu près comme elle avait commencé. Nous retournâmes sur nos pas en marchant toujours sur nos coudes et sm* nos genoux , mais à reculons , et en faisant les trois révérences , le roi se tenant toujours à sa fenêtre, et nous reconduisant des yeux jusqu'au lieu d'où nous étions partis.
Lorsque nous y fûmes arrivés, un maître de cérémonie me donna la boussette avec son fourreau , et une boîte peinte de rouge pour fermer le tout. Cette boussette est une façon de petit coffre d'or et d'argent fort mince, ciselé fort proprement, et sur lequel sont représentées plusieurs figures de dragons. Il y a dans ce coffre deux petites tasses d'or fort minces aussi , l'une pour le bétel, et l'autre qui sert à mettre les feuilles dont on l'enveloppe. 11 y a encore un étui d'or pour fermer la chaux, une espèce de petite cuiller de même métal pour appliquer la chaux sur le bétel , et un petit couteau à manche d'or pour couper le gland.
Quand tout fut fait, les mandarins qui m'accompagnaient me firent un compliment fort court, selon l'usage, et une inclination de tête, tenant les mains jointes devant la poitrine , et me reconduisirent ensuite chez moi. Après la cérémonie, le roi voulant ajouter grâce sur grâce, m'envoya deux pièces d'étoffes des Indes à fleurs d'or; j'en eus amplement de quoi faire deux habits magnifiques.
Ces dernières marques de la bonté du roi à mon égard ayant, comme j'ai dit, excité encore plus violemment la jalousie de M. Constance, il ne balança plus à mettre tout en usage pour se défaire de moi. Comme il ne pouvait plus entreprendre de me décréditer auprès du roi, il résolut d'abord de m'empoisonner ; j'en fus averti par un de mes amis , ce qui me détermina à manger à mon particulier.
Cette démarche qui devait le faire douter que j'avais au moins quelque connaissance de ses desseins, ne lui fit pas changer de résolution. Un jour que j'avais la fièvre, ignorant mon indisposition, il m'envoya du lait caillé qu'il savait que j'aimais beaucoup. Quand je me serais bien porté je n'aurais eu garde d'y toucher; ayant eu l'imprudence de le laisser à mes esclaves, il y en eut quatre qui en mangèrent et qui mounu'ent presque sur-le-champ. Je parlai de cette aventure è.
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M. révoque de Métellopolis , qui me dît qu'il n'y savait point de remède, mais qu'il fallait mettre ma confiance en Dieu, et cependant être toujours 3ur mes gardes.
Le chevalier de Forbin apaise une sédition.
Cette première tentative ne lui ayant pas réussi , il songea à m'éloigner au moins de la cour. Les circonstances où le royaume se trouva pour lors, lui en fournirent bientôt l'occasion; mais comme', outre mon éloignemenl, il voulait absolument me perdre, son esprit fécond en expédients lui fit imaginer tant d'autres moyens de se défaire de moi, qu'il ne douta pas que je ne dusse enfin succomber. Voici l'occasion qui les fit naître, et comment il en tira parti.
Un des princes des Macassars , fuyant l'oppression des Hollandais , et suivi d'environ trois cents des siens qui l'avaient accompagné dans sa fuite , s'était retiré depuis quelque temps en çà dans le royaume de Siam. A son arrivée il s'était adressé au roi, qui, touché du malheur où il voyait ce prince, le reçut avec bonté, et lui assigna un camp selon l'usage du royaume, c'est-à-dire une certaine portion de terre, où il put se retirer avec les siens.
Ce Macassar, remuant et ambitieux , ne put pas ge tenir longtemps en repos; il conjura avec les princes de Camboye *, de Malaga et le prince de Chiampia. Leur projet était de faire mourir le roi, et de s'emparer du royaume -qu'ils avaient déjà partagé entre eux; et comme ils étaient tous mahométans, Us étaient convenus de faire périr tous les chrétiens portugais et japonais sans qu'il en échappât un seul'. M. Constance, informé de cette coïijuration et du jouî* qu'elle devait éclater, après en avoir conféré avec le roi , fit donner tous les ordres nécessaires pour la sûreté du royaume.
Il ne pouvait guère se présenter d'occasion plus favorable pour m'éloigner de la cour. Bancok, dont j'étais gouverneur, était une place trop importante pour la laisser abandonnée dans des conjonctures si périlleuses. J'eus donc ordre de m'y rendre incessamment, d'y faire finir au plus tôt les fortifications , de travailler à de nouvelles levées de soldats siamois jusqu'à la concurrence de deux mille hommes, et de les dresser à la manière de Fraiice.
Pour subvenir aux frais que je devais faire en qualité de général, Constance eut ordre de me compter cent catis, qui reviennent à la somme de
1. On écrit plus communément Cambodje et Malacca. Camboye, Malaga et Chiampia étaient trois petits États Toisins des royaumes d'Ânnam et de Siam.