Voyage du jeune Anarchasis en Grèce, Volume 8
Nous nous embarquâmes à Caunus. En apr prochant de Rhodes , Stratonicus nous chanta cette belle ode ou , entre autre? louanges que Pindare donne à cette île , il Tappelle la fille de Vénus et -l'épouse du Soleil : expressions peut-être relatives aux plaisirs que la déesse y distribue, et à l'attention qu*a le dieu de Thonorer sans cesse de sa présence ; car on prétend qu'il n'est point de jour dans l'année
où il ne s*y montre pendant quelques momens.
Les Rhodiens le regardent comme leur principale divinité , et le représentent sur toutes leurs monnaies.
Rhodes fut d'abord nommé Ophiusa , c'està-dire l'ile aux serpens. C'est ainsi qu'on désigna plusieurs autres lies qui étaient peuplées de ces reptiles quand les hommes en prirent possession. Remarque générale : quantité de lieux, lors de leur découverte , reçurent leurs noms des animaux , des arbres , des plantes et des fleurs qui s'y trouvaient en abondance.
On disait : Je vais au pays des cailles 9 des cyprès, des lauriers y etc.
Du temps d'Homère , l'ile dont je parle était partagée entre les villes d'Ialyse , Camire et Linde , qui subsistent encore , dépouillées de leur ancien éclat. Presque de nos jours, la plupart de leurs habitans ayant résolu de s'établir dans un même endroit pour réunir leurs forces , jetèrent les fondemens de la ville de Rhodes * , d'après les dessins d'un ai'chiiectc athénien : ils y transportèrent les statues qui
^ Dans la première anntfe de la 98^ olympiade (Diod. lib. i3. p. 196), avant.J. C, 4o8 ou 407.
décoraient leurs premières demeures , et dont quelqucîs-unes sont de Trais colosses'. La nouvelle ville fut construite en forme d^amphilhéàtre , sur un terrain qui descend jusqu'au bord de la mer. Ses ports , ses arsenaux, ses murs, qui sont d*uue très grande élévation, et garnis de tours, ses maisons bâties en pierres et non en briques , ses temples, ses rues , ses théâtres, tout y porte Tempreinte de la grandem* et de la beauté ; tout annonce le goût d'une nation qui aime les arts , et que son opulence met en état d'exécuter de grandes choses.
Le pays qu'elle habite jouit d*un air pur et serein. On y trouve des cantons fertiles, du raisin et du vin excellens , des arbres d'uue grande beauté , du miel estimé , des salines , des cwriéres de marbre : la mer qui Tentoure
' Parmi ces statues colossales , je ne compte pas ce fameux colosse , qui avait, suivant Pline, soixanle^ix coudées de haut , parce qu'il ne fut construit qu'^environ SQÏxanle-quatre ans après Tepoque où je place I9 voyage d^Anacharsis à Rhodes. (Meurs, in Rhod. lib. i , cap. 1 5.) Mais je le cite ici pour prouver quel e'iait dan^ ces temps-lk le goût d«« Rhodiens pour les grao4f JQonumens.
fournit du poisson en abondance. Ces avantages et d^autres encore ont fait dire aux poëte^ qu'une pluie d'or y descend du ciel .
L^industrie seconda la nature. Avant l'époque des olympiades , les Rhodieus s'appliquèrent à la marine. Par son heureuse position, leur île sert de relâche aux vaisseaux qui vont d'Ej^yple en Grèce , ou de Grèce en Egypte. Ils s'établirent successivemeiit dans la plupart des lieux où le commerce les attirait. On doit compter parmi leurs nombreuses colonies , Parthénopé ' et Salapia en Italie , Agrigente et Gela en Sicile , Rhodes * sur les bords de l'Ibérie au pied des Pyrénées, etc.
Les progrès de leurs lumières sont marqués par des époques assez distinctes. Dans les plus anciens temps , ils reçurent de quelques étrangers , connus sous le nom de Telchiniens , des procédés , sans doute informes encore , pour travailler les métaux ; les auteurs du bienfait furent soupçonnés d'employer les opérations de la magie. Des hommes plus éclairés leur 4onnèrent ensuite des notions sur le cours des
* Naples.
' Roses en Espagne,
astres, et sur l'art de la diTÎnation : on les nomma les enfans du SoleU. Enfin des hom* mes de génie les soumirent à des lois dont la sagesse est généralement reconnue. Celles qui conceinent la marine ne cesseront de la maintenir dans un état florissant , et pourront servir de modèles à toutes les nations commerçantes. Les Rhodiens paraissent avec assurance sur toutes les mers , sur toutes les côtes. Rien n'est comparable à la légèreté de leurs vaisseaux , à la discipline qu'on y observe , à rhabîleté des commandans et des pilotes. Cette partie de Tadministration est confiée aux soins vigilans d'une magistrature sévère ; elle punirait de mort ceux qui, sans permission, pénétreraient dans certains endroits des arsenaux.
Je vais rapporter quelques-unes de leurs lois civiles et criminelles. Pour empêcher que les eufans ne laissent flétrir la mémoire de leur père : « Qu'ils paient ses dettes , dit la « loi , quand même ils renonceraient à sa suc- « cession. » A Athènes , lorsqu'un homme est condamné à perdre la vie , on commence par 6ter son nom du registre des citoyens : ce n'est donc pas un Athénien qui s'est rendu coupable.
c'est un étranger; le même esprit a dicté cette loi des Rhodiens : « Que les homicides soient a jugés hors de la ville. » Dans la vue d'inspirer plus d'horreur pour le crime , l'entrée de la ville est interdite à l'exécuteur des hautes œuvres.
L'autorité avait toujours été entre les mains du peuple : elle lui fut enlevée , il y a quelques années j par une faction que favorisait Mausole , roi de Carie ; et ce fut vainement qu'il implora le secours dès Athéniens. Les riches, auparavant maltraités par le peuple , veillent sur ses intérêts avec plus de soin qu'il ne faisait lui-même. Ils ordonnent de temps en temps des distributions de blé , et des ofticiers particuliers sont chargés de prévenir les besoins des plus pauvres, et spécialement de ceux qui sont employés sur les flottes ou dans les arsenaux.
De telles attentions perpétueront sans doute l'oligarchie ' ; et tant que les principes de la constitution ne s'altéreront point , on recherchera l'alliance d'un peuple dont les chefs au-
■ L'oligarchie élablie à Rhodes du temps d^Âristole subsistait encore du temps de Strabon.
D'AIfACHARSIS. ront appris h se distinguer par une prudellce consommée , et les soldats par uu courage ili^ trépide. Mais ces alliances ne seront jamais fréquentes : les Rhodiens resteront, autant qu'Us le pourront, dans une neutralité armée. Us auront des flottes toujours prêtes pour protéger leui* commerce , un commerce pour amasser des richesses, des richesses pour être en état d'entretenir leurs flottes.
Les lois leur inspirent un amour ardent pour la liberté ; les monumens superbes impriment dans leurs âmes des idées et des sentimens de grandeur. Ils conserveut l'espérance dans les plus affreux revers , et Tancienne simplicité de leurs pères dans le sein de l'opulence ' . Leurs mœurs ont quelquefois reçu de fortes atteintes ; mais ils sont tellement attachés à certaines formes d'ordre et de décence , que de pareilles attaques n'ont chez eux qu'une influence passagère. Ils se montrent en public avec des habits modestes et un maintien grave. Ou ne les voit jamais courir dans les rues , et se précipiter les uns sur les autres, lia assistent aux spectacles en
* Voyez la note a k la fin du Voyage.
silence ; et dans ces repas , où règne la confiance de r amitié et de la gaieté , ils se respectent eux-mêmes.
Nous parcourûmes l'ile dans sa partie orientale y où Ton prétend qu'habitaient autrefois des géans. On y a découvert des os d'une grandeur énoi*me . On nous en avait montré de semblables en d'auti'es lieux de la Grèce. Cette race d'hommes a-t-elle existé ? Je l'ignore.
Au bourg de Linde , le temple de Minerve est remarquable , non seulement par sa haute antiquité , et par les offrandes des rois , mais encore par deux objets qui fixèrent notre attention. Nous y vîmes , tracée en lettres d'or, cette ode de Pindare que Slralonicus nous avait fait entendre. Non loin de là se trouve le portrait d'Hercule ; il est de Parrhasius, qui , dans une inscription placée au bas du tableau , atteste qu'il avait représenté le dieu tel qu'il l'avait vu plus d'mie fois en songe. D'autres ouvrages du même artiste excitaient l'émulation d'un jeune homme dç Caunus que nous connûmes, et qui se nommait Protogéne.
Je le cite , parce qu'on augurait , d'après ses premiers essais , qu'il se placerait un joui* à côté ou au dessus de Parrbasius.
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Parmi les gens de lettres qu'a produits Tile de Rhodes, nous citerons d'abord Cléobule, Tuu des sages de la Grèce ; ensuite Timocréon et Anaxandride , Tun et l'autre célèbres par leurs comédies. Le premier était à la fois athlète et poète, très Torace et très satirique. Dans ses pièces de théâtre , ainsi que dans ses chansons , il déchira sans pitié Thémistocle et Simonide. Après sa mort, Simonide fit son épitaphe; elle était conçue en ces termes:
c J^ai passé ma xie à manger, à boii*e , et à « dire du mal de tout le monde . »
Anaxandride , appelé à la cour du roi de Macédoine , augmenta par une de ses pièces réclat des fctes qu'on y célébrait. Choisi par les Athéniens pour composer le dilhyrambe qu'on devait chanter dans une cérémonie religieuse , il parut à cheval à la tète du chœur , ses cheveux tombant sur ses épa-jles, vêtu d'une robe de pourpre garnie de franges d'or, et chantant lui-même ses vers ; il crut que cet appareil , soutenu d^une belle figure , lui attirerait l'admiration de la multitude. Sa vanité lui donnait une humeur insupportable. Il avait fait soixante-cinq comédies. Il remporta dix fois le prix ; mais , beaucoup moins flatté de
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ses -victoires quliumilié de ses chutes , au lieu de corriger les pièces qui n^avaient pas réussi, il les envoyait dans un accès de colère aux épiciers , pour qu^ elles servissent d'enveloppes.
Que d'après ces exemples on ne juge pas du caractère de la nation. Timocréon et Anaxandride vécurent loin de leur patrie , et ne cherchèrent que leur gloire personnelle.
L'Ile de Crète.
L'île de Rhodes est beaucoup plus petite que celle de Crète * . Toutes deux m'ont paru mériter de l'attention : la première s'est élevée au dessus de ses moyens ; la seconde est restée au dessous des siens. Notre traversée de l'une à l'autre fut très heui'cuse. Nous descendîmes au port de Cnosse, éloigné de cette ville de vingt stades^.
Du temps de Minos , Cnosse était la capitale de l'île de Crète. Leshabitans voudraient lui conserver la même préi'Ogalive, et fondent leur prétention, non sui* leur puissance ac-
* Aujourdliuî Candie.
* Environ une lieue.
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tuelle , mais sur la gloire de leurs ancéti*es , et sur un titre encore plus respectable à leurs yeux : c'est le tombeau de Jupiter ; c'est cette caverne fameuse où ils disent qu'il fiit enseveli.- Elle est creusée au pied du mont Ida, à une légère distance de la ville. Ils nous pressèrent de la voir, et le Cnossien , qui avait la complaisance de nous loger, Voulut absolument nous accompagner.
Il fallait traverser la place publique ; elle était pleine de monde. On nous dit qu'un étranger devait prononcer un discours en l'honneur des Cretois. Nous ne fumes pas étonnés du projet ; nous avons vu en plusieurs endroits de la Grèce des orateurs ou des sophistes composer ou réciter en public le panégyrique d'un peuple , d'un héros , ou d'un personnage célèbre. Mais quelle fut notre surprise quand l'étranger parut à la tribune ? C'était Slratonicus. La veille il s'était concerté , à notre insu , avec les principaux magistrats , qu'il avait connus dans un voyage précédent.
Après avoir représenté les anciens habitans de l'île dans un état de barbarie et d'ignorance : C'est parmi vous , s'écria-l-il , que
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tous les arts furent découverts; c'est vous qui en avez enrichi la terre. Saturne vous donna Tamour de la justice et cette simplicité de cœur qui vous distingue. Vesta vous apprit à bâtir des maisons , Neptune à construire des vaisseaux. Vous devez à Gérés la culture du blé, à Bacchus celle de la vigne, à Minerve celle de l'olivier. Jupiter détruisit les géans qui voulaient vous asservir. Hercule vous délivra des serpens , des loups et des diverses espèces d'animaux malfaisans. Les auteurs de tant de bienfaits , admis par vos soins au nombre des dieux , reçurent le jour dans cette belle contrée , et ne sont maintenant occupés que de son bonheur.
L'orateur parla ensuite des guerres de Minos , de ses victoires sur les Athéniens , des étranges amoui*s de Pasiphaé , de cet homme plus étrange encore qui naquit avec une tète de taureau, et qui fut nommé Minotaure. Stratonicus , en rassemblant les traditions les plus contradictoires et les fables les plus absurdes^ les avait exposées comme des vérités importantes et incontestables. Il en résultait un ridicule qui nous faisait trembler pour lui ; mais la multitude, enivrée des louanges dont il
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Taccablait , ne cessa de rinterrompre par des applaudissemens .
La séance finie , il Tint nous joindre : nous Uii demandâmes si , en voulant s'amuser aux dépens de ce peuple , il n'avait pas craint de l'irriter par Fexcès des éloges. Non, répondit-il ; la modestie des nations , ainsi que celle des particuliers, est une rertu si douce, qu'on peut sans risque la traiter avec insolence.
Le chemin qui conduit à Tantre de Jupiter est très agréable : sur ses bords , des arbres superbes ; à ses côtés , des prairies charmantes , et un bois de cyprès , remarquable par leur hauteur et leur beauté , bois consacré au dieu, ainsi qu'un temple, que nous trouvâmes ensuite. A rentrée de la caverne sont suspendues quantité d'offrandes. On nous fit i*emarquer, comme une singularité , un de ces peupliers noirs qui tous les ans portent du fruit ; on nous dit qu'il en croissait d'autres aux environs , sur les bords de la fontaine Saurus. La longueur de l'antre peut être de deux cents pieds , sa largeur de vingt. Au fond nous vîmes un siège qu'on nomme le trône de Jupiter , et sur les parois cette inscription tii|-
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cée en anciens caractères : c'est ici le tombeau