DE ZAN
Comme il était établi que le dieu se manifestait, dans le souteroin sacré , à ceux qui venaient le consulter, des hommes d'esprit profilèrent de cette erreur pour éclairer ou pour séduire les peuples. On prétend en cfYet que Minos , Epiménide et Py thagore , Toulant donner une sanction divine à leurs lois ou à leurs dogmes, descendirent dans la caverne, et s*y tinrent plus ou moins de temps renfermés.
De là nous allâmes à la ville de Gortyne , Tune des principales du pays ; elle est située au commencement d'une plaine très fertile. En arrivant, nous assistâmes au jugement d'un homme accusé d'adultère. 11 en fut convaincu; on le traita comme le vil esclave des sens. Déchu des privilèges de citoyen , il parut en public avec une couronne de laine , symbole d'un caractère efféminé , et fut obligé de payer une somme considérable.
' Zan est la même cKose que Zen, Jupiter. Il paraît , (lar une me'daiMe du Cabinet royal , que les Cre'tois prononçaient tah. (Me'm. de TAcad., t. a6, p. 546.) Celte inscription nVtaû pas d^une haute antiquité.
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On nous fît monter sur une colline par un chemin très rude , jusqu'à TouTcrture d'une cayeme y dpnt Fintérieur présente à chaque pas des circuits et des sinuosités sans nombre. C'est là surtout qu'on connaît le danger d'une première faute; c'est là que l'erreur d'un moment peut coûter la vie au voyageur indiscret. Nos guides, à qui une longue expérience avait appris à connaître tous les replis de ces retraites obscures, s'étaient armés de flambeaux. Nous suivîmes une espèce d'allée, assez large pour y laisser passer deux ou trois hommes de front , baute en certains endroits de sept à buit pieds ; en d'autres , de deux ou trois seulement . Après avoir marché ou rampé pendant l'espace d'environ douze cents pas , nous trouvâjnes deux salles presque rondes , ayant cbacune vingt-quatre pieds de diamètre, sans autre issue que celle qui nous y avait conduits , toutes deux taillées dans le roc , ainsi qu'une partie de Tallée que nous venions de parcourir.
Nos conducteurs prétendaient que cette vaste caverne était précisément ce fameux labyrinthe où Thésée mit à mort le Minotaure que Minos y tenait renfermé. Ils ajoutaient
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que dans Torigine le labyrinthe ne fîit destiné
qu'à servir de prison ».
Dans les pays de montagnes , le défaut de cartes topographiques nous obligeait souvent à gagner une hauteur pour reconnaître la position respective des lieux. Le sommet du mont Ida nous présentait une station favorable. Nous primes des provisions pour quelques jours* Une partie de la route se fait k cheval et l'autre à pied. On visite , en montant, les antres où s'étaient établis les premiers habitans de la Crète.
On travei*se des bois de chênes , d'érables et de cèdres. Nous étions frappés de la grosseui' des cyprès, de la hauteur des arbousiers et des anclrachnés. A mesure qu'on avance , le chemin devient plus escarpé , le pays plus déserté Nous marchions quelquefois sur les bords des précipices, et, pour comble d'ennui, il fallait supporter les froides réflexions de notre hôte. 11 comparait les diverses régions de la montagne , tantôt aux diffcrens âges de la vie , tantôt aux dangers de l'élévation et aux vicissitudes de la fortune. £ussiez-vous
' Voyez la noie 6 à la fin du Voyage,
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pensé, disait-il, que cette masse énorme , qui occupe au milieu de notre île un espace de six cents stades de circonférence » , qui a successivement offert à nos regards des forêts superbes, des vallées et des piiiiries délicieuses, des animaux sauvages et paisibles, des sources dl)oudantes, qui vont au loin fertiliser nos campagnes, se teiminerait par quelques rockers, sans cesse battus des vents, sans cesse couverts de neiges et de glaces ?
La Crète doit être comptée parmi les plus grandes îles connues. Sa longueur d^orient en occident est, à ce qu^on prétend, de deux mille cinq cents stades > ; dans son milieu, elle en a environ quatre cents de largeur ^ ; beaucoup moins partout ailleurs. Au midi , la mer de Libye baigne ses côtes; au nord, la mer Egée; à Test , elle s'approcbe de l'Asie ; à Touest , de r Europe. Sa surface est bérissée de montagnes, dont quelques-unes, moins élevées que le mont Ida, sont néanmoins d'une très grande hauteur : on distingue dans sa partie occiden-
» Vingt-deux lieues dix-sept cents toises.
* QuaU-e-vingt-quatorze lieues douze cent cinquante toises.
^ Quinze lieues trois cents toises.
viu. »
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talé les Monts Blancs j qui forment une chaîne
de trois cents stades de longueur » .
Sur les rivages de la mer et dans Tintérieur des terres , de riches prairies sont couvertes de troupeaux nombreux ; des plaines bien cultivées présentent successivement d'abondantes moissons de blé , de vin , d'huile , de miel et de fruits de toute espèce. L*île produit quantité de plantes salutaires; les arbres y sont très vigoureux : les cyprès s'y plaisent beaucoup; ils croissent, à ce qu'on dit , au milieu des neiges éternelles qui couronnent les Monts Blancs , et qui leur ont fait donner ce nom.
La Crète était fort peuplée du temps d'Homère : on y comptait quatre-vingt-dix ou cent villes. Je ne sais si le nombre en a depuis augmenté ou diminué. On prétend que les plus anciennes furent construites sur le flanc des montagnes , et que les babitans descendirent dans les plaines lorsque les hivers devinrent plus rigoureux et plus longs. J'ai déjà remarqué, dans pion voyage de Thessalie , qu'on se plaignait a Larisse de l'augmentation successive du froid».
* Onze lienéî huit cent cinquante toises.
* Voyci le chapitre XXXV de cet ouvrage.
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Le pays était partout montueux et inégal , k course à chenal est moins connue des ha^ bilans que la course à pied; et, par Texercice continuel qu^ils font de Tare et de la fronde dès leur enfance, ils sont devenus les meil-> leurs archers et les plus habiles frondeurs d^ la Grèce.
L'ile est d'un difBcile accès. La plupart de ses ports sont exposés aux coups de vent; mais comme il est aisé d'en sortir avec un temps favorable , on pouri*ait y préparer des expéditions pour toutes les parties de la terre. Le^ vaisseaux qui partent du promontoire le plu»
oriental ne itieltent que trois ou quatre jour» pour aborder en Egypte ; il ne leur en faulf que dix pour se rendre au Palus Méotide , au dessus du Pont-Euxin.
La position des Cretois au milieu des na^' tioos connues, leur extrême population et le^' richesses de leur sol font présumer que la na-*^ lure les avait destinés à ranger toute la Grèce' sous leur obéissance. Dès avant la guerre de Troie , ils soumirent une partie des îles de lar mer Egée , et s'établirent sur quelques côte?** de l'Asie et de l'Europe . Au commencement de cette gueiTC , quatre-vingts de leurs vais-
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seaux abordèrent sur les rives d'Ilium , sous les ordres d'idoménée et de Mérion. Bientôt après, Tesprit des conquêtes s'éteignit parmi eux, et, dans ces derniers temps, il a été remplacé par des sentimens qu'on aurait de la peine à justifier. Lors de Tcxpédition de Xercès,ils obtinrent de la Pythie une réponse qui les dispensait de secourir la Grèce; et, pendant la guerre du Péloponése, guidés , non par un principe de justice, mais par Tappât du gain , ils mirent à la solde des Athéniens uu corps de fî'ondeurs et d*archers que ces derniers leur avaient demandé.
Tel ne fut jamais Tesprit de leurs lois , de ces lois d'autant plus célèbres, qu'elles en ont produit de plus belles encore. Regrettons de ne pouvoir citer ici tous ceux qui parmi eux s'occupèrent de ce grand objet ; prononçons du moins avec respect le nom de Rhadamante, qui, dès les plus anciens temps, jela les fondémens de la législation , et celui de Minos , qui éleva l'édifice.
Lycurgue emprunta des Cretois l'usage des t-epas en commun , les règles sévères de l'éducation publique, et plusieurs autres articles qui semblent élablir une couformité parfaite
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enti'e ses lois et celles de Crète. Pourquoi donc les Cretois ont-ils plus tôt et plus honteusement dégénéré de leurs institutions que les Spartiates ? Si je ne me trompe , en voici les principales causes.
\^ Dans un pays entouré de mors ou de montagnes qui le séparent des régions voisines, il faut que cbaque peuplade saci*ifie une pai*lie de sa liberté pour conserver l'autre, et qu^afin de se protéger mutuellement , leurs intérêts se réunissent dans un centre commun. Sparte étant devenue , par la valeur de ses babitans ou par les institutions de Lycurgue, la capitale de la Laconie , on vit rarement s'élever des troubles dans la province. Mais en Crète, les villes de Cnosse, de Gortyne, de Cydonie , de Pbestus , de Lyctos , et quantité d'autres forment autant de républiques indépendantes , jalouses , ennemies , toujours en état de guerre les unes contre les autres. Quand il survient une rupture entre les peuples de Cnosse et de Gortyne sa rivale , Tîle est pleine de factions ; quand ils sont unis , elle est menacée de la ser« vitude.
2o A la tête de chacune de ces républiques^
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dix magistrats y nommés cosmes s sont chargés de l'administration , et commandent les armées. Ils consultent le sénat , et présentent les décrets , qu'ils dressent de concert avec celte compagnie , à ressemblée du peuple , qui n'a que le privilège de les confirmer. Cette constitution renferme un vice essentiel. Les cosmes ne sont choisis que dans ime ceilaine classe de citoyens ; et comme , après leur année d'exercice , ils ont le droit exclusif de l'emplir les places vacantes dans le sénat , il arrive qu'un petit nombre de familles , revêtues de toute l'autorité , révisent d'obéir aux lois, exercent, en se réunissant, le pouvoir le plus despotique , et donnent lieu , en se divisant , aux plus cruelles séditions.
3° Les lois de Lycurgue -établissent l'égalité des fortunes parmi les citoyens , et la maintiennent par l'interdiction du commerce et de l'industrie ; celles de Crète permettent à chacun d'augmenter son bien. Les premières défendent toute communication avec
' Ce nom, écrit en grec, XaniàtKosmoi, Untdt Kosmioi, peut signifier ordonnateurs ou prud^hommes. (Chish., aniiq. asiat., p. io8.) Les anciens auteurs les comparent quelquefois aux éphores de Lace'démone.
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les nations étrangères : ce trait de géiiie avait échappé aux législateurs de Crète. Cette île , ouverte aux commerçans et aux voyageurs de tous les pays , reçut de leurs mains la contagion des richesses et celle des exemples. Il semble que Lycurgue fonda de plus justes espérances sur la sainteté des mœurs que sur la beauté des lois : qu'en arriva-t-il?
dans aucun pays les lois n'ont été aussi respectées qu'elles le furent par les magistrats et par les citoyens de Sparte. Les législateurs de Crète paraissent avoir plus compté sur les lois que sur les mœurs , et s* être plus donné de soins pour punir le crime que pour le prévenir : injustices dans les chefs, corruption dans les particuliers , voilà ce qui résulta de leurs réglemens.
La loi du Syncrétisme , qui ordonne à tous les habitans de Vue de se réunir , si une puissance étrangère y tentait une descente, ne saurait les défendre ni contre leurs divisions ni contre les armes de Tennemi, parce qu'elle ne ferait que suspendre les haines au lieu de les éteindre , et qu'elle laisserait subsister trop d'intérêts particuliers dans une confédération générale.
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On uous parla de plusieurs Cretois qui se sont distingués en cultivant la poésie ou les arts. Ëpiménide, qui, par certaines cérémonies religieuses , se Tantait de détourner le courroux céleste, devint beaucoup plus célèbre que Mjson, qui ne fiit mis qu'au nombre des sages. t
En plusieurs endroits de la Grèce, on conserve avec respect de prétendus monumens de la plus haute antiquité : à Chéronée, le sceptre d\4gamemnon ; ailleurs, la massue d'Hercule et la lance d'Achille : mais j'étais plus jaloux de découvrir dans les maximes et dans les usages d'un peuple les débris de son ancienne sagesse. Les Cretois ne mêlent jamais les noms des dieux dans leurs sei-mens. Pour les prémunir contre les dangers de l'éloquence , on avait défendu l'entrée de l'île aux professeurs de l'art oratoire. Quoiqu'ils soient aujourd'hui plus indulgens à cet égard , ils parlent encore avec la même précision que les Spartiates, et sont plus occupés des pensées que des mots.
Je fus témoin d'une querelle survenue entre deux Cnossiens. L'un, dans un accès de fureur , dit à l'autre : « Puisses-tu vivre en « mauvaise compagnie !» et le quitta aussitôt.
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On m'apprît que c'était la plus forte imprécation à faire contre son euneini.
Il en est qui tiennent une espèce de registre des jours heureux et des jours malheureux ; et comme ils ne comptent la durée de leur rie que d'après les calcuVs des prcmiei*s , ils ordonnant d'inscrire sur leurs tombeaux cette formule singulière : « Ci git un tel, qui exista « pendant tant d'années, et qui en vécut tant. »
Un vaisseau marchand et une galère à trois rangs de rames devaient partir incessamment du port de Cnosse pour se rendre à Samos.
Le pi-emier, à cause de sa forme ronde , faisait moins de chemin que le second. Nous le préférâmes , parce qu'il devait toucher aux lies où nous voulions descendre.
Nous formions uue société de voyageurs qui ne pouvaient se lasser d'être ensemble.
Tantôt rasant la côte , nous étions frappés de la ressemblance ou de la variété des aspects ; tantôt, moins distraits par les objets extérieurs, nous discutions avec chaleur des questions qui, au fond , ne nous intéressaient guère ; quelquefob des sujets de philosophie , de littérature et d'histoire remplissaient nos loisirs. On s'entretint un jour du pressant besoin que nous
.avons de répandre an dehors les fortes émotions qui agitent nos âmes. L'un de nous rapporta cette réflexion du philosophe Archytas : ce Qu'on vous élève au haut des cieux , vous « serez ravi de la grandeur et de la beauté du a spectacle; mais aux Iransports de l'admira- « tion succédera bientôt le regret amer de ne « pouvoir les partager avec personne. » Dans cette conversation , je recueillis quelques autres remarques. En Perse, il n'est pas permis de pai'ler des choses qu'il n'est pas permis de faire. — Les vieillards vivent plus de souvenirs que d'espérances. Combien de fois un ouvrage annoncé et prôné d'avance a trompé l'attente du public !
Un autre jour , on traitait d'infâme ce citoyen d'Athènes qui donna son suffrage contre Aristide , parce qu'il était ennuyé de l'entendre sans cesse appeler le Juste. Je sens , i*épondit Protésilas , que , dans un moment d'humeur, j'eusse fait la même chose que cet Athénien; mais, auparavant, j'aurais dit à l'assemblée générale : Aristide est juste; je le suis autant que lui; d'autres le sont autant que moi ; Quel droit avez-vous de lui accorder exclusivement un titre qui est la plus
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noble des récompenses? Vous vous ruinez en éloges , et ces brillantes dissipations ne servent qu'à corrompre les vertus éclatantes , qu'à décourager lés vertus obscures. J'estime Aristide, et je le condamne; non que je le croie coupable f mais parce qu'à force de m'humilier vous m'avez forcé d'être injuste.
Il (ut ensuite question de Timon, qu'on surnomma le misanthrope, et dont l'histoire tient en quelque façon à celle des mœurs. Personne de la compagnie ne l'avait connu ; tous eu avaient ouï parler diversement à leurs pères. Les uns en faisaient un porti^ait avantageux , les autres le peignaient de noires couleurs.
Au milieu de ces contradictions , on présenta une formule d'accusation s'emblable à celles qu'on porte aux tribunaux d'Athènes, et conçue en ces termes : « Stratonicus accuse Tia mon d'avoir haï tous les hommes ; pour « peine , la haine de tous les hommes. » On admit la cause , et Philotas fut constitué défenseur de Timon. Je vais donner l'extrait des moyens employés de part et d'autre.
Je défère à votre tribunal, dit Stratonicus, un caractère féroce et perfide. Quelques amis de Timon ayant, à ce qu'on prétend, payé ses
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bienfaits d'ingratitude , tout le genre humain devint Tobjel de sa vengeance. 11 l'exerçait sans cesse contre les opérations du gouvernement, contre les actions des particuliers. Comme si toutes les vertus devaient expirer avec lui , il ne vit plus sur la terre que des impostures et des crimes ; et dès ce moment , il fut révolté de la politesse des Athéniens , et plus flatté de leurs mépris que de leur estime. Aristophane, qui le connaissait , nous le représente comme entouré d'une enceinte d'épines qui ne permettait pas de l'approcher ; il ajoute qu'il fut détesté de tout le monde, et qu'on le regardait comme le rejeton des Furies.
Ce n'était pas assez encore : il a trahi sa patrie j j'en fournis la preuve. Alcibiade venait de faire approuver par l'assemblée générale des projets nuisibles à l'Etat : «Courage, « mon fils ! lui dit Timon ; je te félicite de tes « succès ; continue , et tu perdras la répu- «blique. » Quelle horreur! et qui oserait prendre la défense d'un tel homme?
Le sort m'a chargé de ce soin , répondit Philotas , et je vais m'en acquitter. Remarquons d'abord l'effet que produisirent les paroles de Timon sur le grand nombre d'Athé-
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niens qui accompagnaient Alcibiade . Quelquesuns, à la vérité, Taccablérent d'injures ; mais d'autres prirent le parti d'en rire ; et les plus éclairés en furent frappés comme d'un trait de lumière. Ainsi Timon prévit le danger, en avertit, et ne fut point écouté. Pour le noircir encore plus, vous avez cité Aristophane, sans vous apercevoir que son témoignage suffit pour justifier l'accusé, a C'est ce Timon , dit « le poète, c'est cet homme exécrable , et issu « des Furies, qui vomit sans cesse des impréo cations contre les scélérats. » Vous l'entendez , Stratonicus ; Timon ne fut coupable que pour s'cli'e déchaîné contre des hommes pervers.
Il parut dans un temps où les mceurs an< ciennes luttaient encore contre des passions liguées pour les délruii'e. C'est un moment redoutable pour un état : c'est alors que , dans les caractères faibles et jaloux de leur repos , les vertus sont indulgentes et se prêtent aux circonstances ; que , dans les caractères vigoureux , elles redoublent de sévérité , et se rendent quelquefois odieuses par une inflexible roideur. Timon joignait à beaucoup d'esprit cl de probité les lumières de la philosophie ;
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mais aigri peut-être par le malheur , peutêtre par les progrès rapides de la corruption, il mit tant d'âpretc dans ses discours et dans ses formes , qu'il s'aliéna tous les esprits. 11 combattait pour la même cause que Socrate qui vivait de son temps ; que Diogène , avec qui on lui trouve bien des l'spports. Leur destinée a dépendu de leurs différens genres d'attaque. Diogène combat les vices avec le ridicule , et nous rions avec lui ; Socrate les poursuivit avec les armes de la raison , et il lui en coûta la vie ; Timon avec celles dcThuroeur : il cessa d'être dangereux , et fut traité de misanthrope, expression nouvelle alors, qui acheva de le décréditer auprès de la multitude, et le perdra peut-être auprès de la postérité. Je ne puis croire que Timon ait enveloppé tout le genre humain dans sa censure. Il aimait les femmes. Non, reprit S tralonicus aussitôt; il ne connut pas l'amour, puisqu'il ne connut pas l'amitié. Rappelez-vous ce qu'il dit à cet Athénien qu'il semblait chérir , et qui, dans un repas, tête à tête avec lui, s'élant écrié : O Timon , l'agréable souper ! n'en reçut que cette réponse outrageante : Oui , si Vous n'en étiez pas;
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Ce ne fut peut-être , dit Philotas , qu'une plaisanterie amenée par la circonstance. Ne jugez pas Timon d'après de faibles rumeurs accréditées par ses ennemis ; mais d'après ces effusions de cœur que lui arrachait Tindignation de sa vertu , et dont l'originalité ne peut jamais déplaire aux gens de goût. Car, de la part d'un homme qu'entrame li*op loin l'amour du bien public , les saillies de Thumeui* sont piquantes , parce qu'elles dévoilent le caractère en entier. Il monta un jour à la tribune ; le peuple , surpris de cette soudaine apparition , fît un grand silence : « Athéniens , ditil, j'ai un petit terrain , je vais y bâtir. Il s'y « trouve un figuier ; je dois l'arracher. Plu- « sieurs citoyens s'y sont pendus ; si la même « envie prend à quelqu'un de vous, je l'avertis « qu'il n'a pas un moment à perdre. *
Stratanieus , qui ne savait pas cette anecdocte, en fut si content, qu'il se désista de son accusation. Cependant on recueillit les avis , et l'on décida que, par l'amertume de son zèle , Timon perdit l'occdsion de contribuer au salut de la morale ; que , néanmoins , une Vertu intraitable est moins dangereuse qu'une lâche complaisance , et que, si la plupart des
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Athéniens avaient eu pour les scélérats la même horreur que Timon, la république subsisterait encore dans son ancienne splendeur. Après ce jugement, on parut étonné de ce que les Grecs' n'avaient point élevé de temples à TAmitié : Je le suis bien plus^ dit Lysis , de ce qu'ils n'en ont jamais consacré à TAmour. Quoi ! point de fêtes ni de sacrifices pour le plus ancien et le plus beau des dieux! Alors s'ouvrit une carrière immense que Ton parcourut plusieurs fois. On rapportait sur la nature de l'Amour les traditions anciennes, les opinions des modernes. On n'eu reconnaissait qu'un, on en distinguait plusieurs ; on n'en admettait que deux, l'un céleste et pui-, l'autre terrestre et grossier. On donnait ce nom au principe qui ordonna les parties de la matière agitées dans le chaos , à Tharmonie qui règne dans l'univers , aux sentimens qui rapprochent les hommes. Faligué de tant de savoir et d'obscurités , je priai les combattans de réduire cette longue dispute à un point unique. Regardez- vous, leur dis-je, l'Amour comme un dieu ? Non , répondit Stratonicus ; c'est un pauvre qui demande l'aumonc. Il commençait à développer sa pensée , lors^
qu'un effroi mortel s'empara de hii. Le rent soufflait avec violemse ; noire pilote épuisait vainement les ressources de son art. Ljsis que Stratonicus n'avait cessé d'iniportUDer dé questions, saisit ce moment pour lui demander quels étaient les bàtîmens où Ton court le moins de risques ; si c'étaient les ronds ouïes longs. Ceux qui sont à terre, répondit-il. Ses vœux furent bientôt comblés; un coup de vent nous porta dans le port de Cos. Nous sautâmes sur le rivage , et l'on mit le navire à sec.
L'Ile de Coa.
Cette lie est petite , mais très agéable. A Texception de quelques montagnes qui la ga-^ rantissent des vents impétueux du midi , 1a pays est uni et d'une grande fécondité. Un tremblement de terre ayant détruit une partie de Tancienne ville , et les habitans se trouvant ensuite déchirés par des factions , la plupart Tim-ent, il y a quelques années , s'établir au pied d'un promontoire, à quarante stades > du eontinent de l'Asie. Rien de si riebe en ta*
■ Environ une lieu et demie.