‹ Voyage du jeune Anarchasis en Grèce, Volume 8Chapitre 18 sur 69 · CHAPITRE LXXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXX

Suite de la Bibliothèque, La Poésie,

Tkykis mené chez Euclide le jeune Lysis , fils d^ApoUodore. Nous entrâmes dans mie des pièces de la bibliothèque ; elle ne contenait que des ouvrages de poésie et de morale , les uns en très grande quantité, les autres en très petit nombre. Lysis parut étonné de cette disproportion; Euclide lui dit : il faut peu de livres pour instruire les hommes; il en faut beaucoup pour les amuser. Nos devoirs sont bornés; les plaisirs de Tesprit et du cœur ne sauraient Tétre : Fimagination , qui sert à les alimenter , est aussi libérale que féconde ; tandis que la raison , pauvre et stérile, ne nous communique que les faibles lumières dont nous avons besoin ; et conune nous agissons plus d'après nos sensations que d'après nos réflexions , les talens de rimagi-

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nation auront toujours plus d'attraits pour nous que les conseils de la raison sa riTale.

Cette faculté brillante s*occupe moins du réel que du possible , plus étendu que le réel; souvent même elle préfère au possible des fictions auxquelles on ne peut assigner des limites. Sa Toix peuple les déserts , anime les êtres les plus insensibles , transporte d'un objet à l'autre les qualités et les couleurs qui servaient à les distinguer ; et , par une suite de métamorphoses, nous entraine dans le séjour des enchantemens , dans ce monde idéal où les poètes , oubliant la terre , s'oubliant eux^-mémes , n'ont plus de commerce qu'avec des intelligences d'un ordre supérieur.

C'est là qu'ils cueillent leurs vers dans les jardins des Muses ; que les ruisseaux paisi* blés roulent en leur faveur des flots de lait et de miel ; qu'Apollon descend des cieux pour leiw remettre sa lyre ; qu'un souffle divin , éteignant tout à coup lew* raison, les jette dans les convulsions du délire , et les force de parier le langage des dieux , dont ils ne sont plus que les organes.

Vous voyez, ajouta Euclide, que j*em-

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prunte les paroles de Platon. Il se moquait souyent de ces poètes qui se plaignent avec tant de froideur du feu qui les consume intérieurement. Mais il en est parmi eux qui sont en effet entraînés par cet enthousiasme qu'on appelle inspiration divine f fureur poétique. Eschyle , Pindare , et tous nos grands poètes le ressentaient , puisqu'il domine encore dans leurs écrits. Que dis-je? Démosthéne à la tri* bune , des pai'ticuliera dans la société , nous le font éprouver tous les jours. Ayez vousmême à peindre les transports ou les malheurs d'une de ces passions qui , parvenues à leur comble , ne laissent plus à Pâme aucun sentiment de libre , il ne s'échappera de votre bouche et de vos yeux que des traits enflammés, et vos fréquens écarts passeront pour des accès de fureur ou de folie. Cependant vous n'aurez cédé qu'à la voix de la nature.

Cette chaleur , qui doit animer toutes les productions de l'esprit, se développe dans la poésie avec plus ou moins d'intensité, suivant que le sujet exige plus ou moins de mouvement, suivant que l'auteur possède plus ou moins ce talent sublime qui se prête aisément au caractère des passions ^ ou ce sentiment

profond qui tout à coup s'alhime dans son coeur et se communique i*apidement aux nôtres. Ces deux qualités ne sont pas toujours réunies. J'ai connu un poète de Syracuse qui ne faisait jamais de si beaux ^ers que lorsqu'un yiolent enthousiasme le mettait hors de lui-même.

Lysis fit alors quelques questions dont on jugera par les réponses d'Euolidc. La poésie , nous dit ce deitricr, a sa marche et sa langue particulière. Dans l'épopée et la tragédie, elle imite une grande action, d(mt elle lie toutes les pailies à son gré , altérant les faits comius , y en ajoutant d'autres qui augmentent rintérét, les relevant tantôt au moyen des incidens merveilleux , tantôt par les charmes variés de la diction ou par la beauté des pensées et des sentimens. Souvent la fable , c'est-à-dire la manière de disposer l'action , coule plus et fait plus d'honneur au poète que la composition même des vers.

Les autres genres de poésie n'exigent pas de lui une construction si pénible. Mais toujours doit-il montrer une sorte d'invention , donner , par des fictions neuves , un esprit de vie à tout ce qu'il touche , nous pénétrer de

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sa flamme et ne jamais oublier que, suivant Simonide, la poésie est une peinture parlante y comme la pdnture est une poésie muette.

Il suit de là que le -vers seul ne constitue pas le poète. L^bistoire d'Hérodote mise en Tcrs ne serait qu^une bistoire , puisqu'on n'y trouverait ni fables ni fictions. Il suil encore qu'on ne doit pas compter parmi les produc* tiens de la poésie les sentences de Tbéognis , de Pbocylide , etc. , ni même les systèmes de Parménide et d'Ëmpédocle sur la nature, quoique ces deux derniers auteurs aient quelquefois inséré dans leurs ouvragés des descriptions brillantes ou des allégories ingénieuses.

J'ai dit que la poésie avait une langue par* ticuliére. Dans les partages qui se sont faits entre elle et la prose , elle est convenue de ne se montrer qu'avec une parure très ricbe , ou du moins ti*és élégante ; et l'on a remis entre ses mains toutes les couleurs de la nature , avec l'obligation d'eu user sans cesse , et Tespérance du pardon, si elle en abuse quelquefois.

Elle a réuni à son domaine quantité de

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mots interdits à la prose, d'autre» qu'elle allonge ou raccourcit » soit par l'addition, soit par le retranchement d'une lettre ou d'une syllabe. Elle a le pouvoir d'en produire de nouveaux , et le privilège presque exclusif d'employer ceux qui ne sont plus en usage , ou qui ne le sont que dans un pays étranger ; d'en identifier plusieurs dans un seul , de les disposer dans un ordre inconnu jusqu'alors , et de prendre toutes les licences qui distin*^ guent l'élocution poétique du langage ordinaire.

lies facilités accordées au génie s'étendent sur tous les instrumens qui secondent ses opérations. De là ces foimes nombi>euses que les vers ont reçues de ses mains , et qui toutes ont un caractère indiqué par la nature. Le vers héi*oïque marche avec une majesté imposante; on l'a destiné à l'épopée : l'iambe revient souvent dans la conversation ; la poésie dramatique remploie avec succès. D'autres formes s'assortissent mieux aux chants accompagnés de danses > ; elles se sont appU-

■ Voyez , itir les diverses formes des vers grecs , le chapiU'e XX VU de cet ouirrage, t. 3.

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quées sêûb efiRn*t aux odes et aux bjmnes.

G^est ainsi que les poètes ont multiplié les moyens de plaire.

Ëuclide, en finissant, nous montra les ouvrages qui ont paru en différens temps sous les noms d'Orphée , de Musée , de Tamyris , de Lynus , d'Ânlhès , de Pamphus , d'Olen , d^Abaris, d'Épiménide , etc. Les uns ne contiennent que des hymnes sacrés ou des chants plaintifs ; les autres traitent des sacrifices , des oracles , des expiations et des enchantemens. Dans quelques-uns, et surtout dans le Cycle épique j qui est un recueil de traditions fabuleuses où les auteurs tragiques ont souvent puisé les sujets de leurs pièces, on a décrit les généalogies des dieux , le combat des Titans , Texpédition des Argonautes , les guerres de Thèbes et de Troie. Tels fiirent les principaux objets qui occupèrent les gens de lettres pendant plusieurs siècles. Comme la plupart de ces ouvrages n'appailiennent pas à ceux dont ils portent les noms < , Euclide avait négligé de les dis]>oser dans Un cei*tain ordre.

' Voyez la note h à U fin du Voyag«.

O'AIfACHAHSlS. tS?

L^popee.

Venaient ensuite ceux d^Hésiode et d^Homère. Ce dernier était escorté d'un corps redoutable d'interprètes et de commenta* teurs. J'avais lu avec ennui les explications de Stésimbrote et de Glaucon ; et j'avais ri de la peine que s'élail donnée Méti*odore de Lampsaque poui* découvrir une allégorie continuelle dans V Iliade et dans V Odyssée.

A l'exemple d'Homère , plusieura poëtes entreprirent de chanter la guerre de Troie.

Tels furent, entre autres, Arctinus, Stésichore , Sacadas , Leschés , qui commença son ouvrage par ces mots emphatiques : Je chante la fortune de Priant et la guerre fameuse .... Le même Leschès dans sa Petite Iliade , et Dicéogène dans ses Cypriaques, décrivirent tous les événemens de cette guerre. Les pommes de FHéracléide et de la Théséide n'omettent aucun des exploits d'Hercule et de Thésée. Ces auteurs ne connurent jamais la nature de l'épopée; ils étaient placés à la suite d'Homère , et se perdaient dans ses rayons, comme les étoiles se perdent dans ceux du soleil.

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Les Pièces de Théâtre.

Euclide avait tâché de réunir toutes les tragédies, comédies et satires, que depuis prés de deux cents ans on a représentées sur les théâtres de la Grèce et de la Sicile. Il en possédait environ trois mille >, et sa collection n'était pas complète. Quelle haute idée ne donnait-elle pas de la littérature des Grecs et de la fécondité de leur génie ? Je comptai souvent plus de cent pièces qui venaient de la même main. Parmi les singularités qu'Euclide nous faisait remarquer, il nous montra \Hippocentaure , tragédie , où Gbérémon avait, il n'y a pas long-temps , introduit , contre Tusage reçu , toutes les espèces de vers. Gette nouveauté ne fut pas goûtée.

Les mimes ne furent , dans l'origine , que des farces obscènes ou satiriques qu'on représentait sur le théâtre. Leur nom s'est transmis ensuite à de petits poëmes qui mettent sous les yeux du lecteur des aventures particulières. Us se rapprochent de la comédie par leur objet ; ils en différent par le dé-

< Voyez la noie i à la 6n du Voyage.

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faut d'intrigue , quelques-uDs par une extrême licence. Il en est où il règne une plaisanterie exquise et décente. Parmi les mimes qu^ayait rassemblés Euclide , je trouvai ceux de Xénarque et ceux de Sophron de Syracuse : ces derniers faisaient les délices de Platon , qui , les ayant reçus de Sicile, les fit connaiUre aux Athéniens. Le jour de sa mort, on les trouva sous le chevet de son lit *.

L'El^ie.

Avant la découverte de l'art dramatique , nous dit encore Euclide , les poètes à qui la nature avait accordé une âme sensible , et refusé le talent de Tépopée , tantôt reti^açaient dans leurs tableaux les désastres d'une nation ou les infortunes d'un personnage de l'antiquité , tantôt déploraient la mort d'un parent ou d'un ami , et soulageaient leur douleur en s'y livrant. Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte, furent connus sous le nom d'élégies ou de lamentations.

' On peut présumer que quelques-uns des poèmes qu'ion appelait mimes étaient dans le goût des contet de La FonUine.

^^o VOYAGE

Ce genre de poésie procède par une marche régulièrement irrégulière ; je -veux dire que le fers de six pieds et celui de cinq s*y succèdent alternativement. Le style en doit être simple , parce qu'im cœur véritablement affligé n^a plus de prétention; il faut que les expressions en soient quelquefois brûlantes comme la cendre qui couvre un feu dévorant, mais que dans le récit elles n'éclatent point en imprécations et en désespoir. Rien de si intéressant que l'extrême douceur jointe à r extrême souffrance. Voulez-vous le modèle d'une élégie aussi courte que touchante ? vous la trouverez dans Euripide. Andromaque , transportée en Grèce , se jette aux pieds de la statue de Thétis , de la mère d'Achille :

elle ne se plaint pas de ce héros ; mais , au souvenir du jour fatal où elle vit Hector traîné autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes , elle accuse Hélène de tous ses malheurs , elle rappelle les cruauté^ qu^Hermlone lui a fait éprouver ; et , après avoir prononcé une seconde fois le nom de son époux , elle laisse couler ses pleurs aveo plus d^abondance.

L'élégie peut soulager nos maux quand

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nous soninws dans l'infortune ; die doit nous inspirer du courage quand nou^ sommes près d'y tomber. £Ue prend alors un ton plus vigoureux: et y employant les images les plus fortes , elle nous fait rougir de notre lâcheté > et envier les larmes répandues aux funérailles d'un héros mort pour le seri^ice de la patrie.

C'est ainsi que Tirtée ranima l'ardeur éteinte des Spartiates, et Callinus celle des habitans d'Éphèse. Voilà leui-s élégies, et Toici la pièce qu'on nomme la Saiamùu» et que Selon composa pour engager les Athé* niens à reprendre l'ile de ce nom.

Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l'humanité, l'élégie se chargea d'exprimer les tourmens de Tamour. Plusieurs poêles lui durent un éclat qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charmes de Nanno ftirent célébrés par Mimnerme de Golophon , qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes ; ceux de Battis le sont tous les jours par Philétas de Cos , qui , jeune encore , s'est fait une juste réputation. On dit que son corps est si grêle et si &ible , que , pour se soutenir contre la violence du vent, il est <^>ligé d'at* tacher 4 sa chaussure des semelles de plomb

ou des boules de ce métal. Les babitans de Co8, fiers de ses succès, lui ont consacré sous un platane une statue de bronze.

Je portai ma main sur un volume intitulé la Lydienne, Elle est, me dit Euclide, d'Antimaque de Golopbon, qui vivait dans le siècle dernier; c'est le même qui nous a donné le poème si connu de la Théhaldô, Il était éperdûment amoureux de la belle Cbryséis ; il la suivit en Lydie, où elle avait reçu le jour; elle y mourut entre ses bras. De retour dans sa patrie, il ne trouva d'autre remède à son affliction que de la répandre dans ses écrits , et de donner à cette élégie le nom qu'elle porte.

Je connais sa Tbébaide, répondis -je 2 quoique la disposition n'en soit pas beureuse , et qu'on y retrouve de temps en temps des vers d'Homère ti*anscrits presque syllabe pour syllabe, je conviens qu'à bien des égards l'auteur mérite des éloges. Cependant l'enflure, la Force, et j'ose dire la sécberesse du style , me font présumer qu'il n'avait ni assez d'agrément dans l'esprit, ni assez de sensibilité dans l'âme pour nous intéresser à la mort de Gbryséis. Mais je vais m'en édaîr-

cir. Je lus en effet la Lydienne pendant qu^Eudide montrait à Lysis les élégies d^Arehiloque, de Simonide, de Glonas, dlon, etc . Ma lecture acherée : Je ne me suis pas trompé f repris-je ; Antimaque a mis de la pompe dans sa douleur. Sans s'apercevoir qu^on est consolé quand on cherche à se consoler par des exemples , il compare ses maux à ceux des anciens héros de la Grèce , et décrit lonf;uement les travaux pénâ>les qu^éprouvèrent les Argonautes dans leur expédition.

Archiloque , dit Lysis , crut trouver dans le vin un dénoûment plus heureux à ses peines.

Son heau-frére venait de périr sur mer ; dans une pièce de vers que le poète lit alors , après avoir donné quelques regrets à sa perte , il se hâte de calmer sa douleur. Car enfin , dit-il , nos laimes ne le rendront pas à la vie ; nos jeux et nos plaisira n^ajouteront rien aux rigueurs de son sort.

ËiKïlide nous fit observer que le mélange des vers de six pieds avec ceux de cinq n'était autrefois affecté qu'à l'élégie proprement dite, et que dans la suite il fut appliqué à différentes espèces de poésie. Pendant qu'il nous en citait des exemples , il reçut un livre qu'il atteu-

dail depuis long-temps. C'était Tlliade en vers élégiaques , c'est-à-dire qu'après chaque vers d'Homère, l'auteur n'avait pas rougi d'ajouter un plus petit vers de sa façon. Cet auteur s'appelle Pigrès : il était frère de la feue reine de Carie y Artémise, femme de Mausole, ce qui ne l'a pas empeclié de produire l'ouvrage le plus extravagant et le plus mauvais qui existe peut-être.

Plusieurs tablettes étaient chargées d'hymnes en l'honneur des dieux , d'odes pour les vainqueurs aux jeux de la Grèce , d'éclogues, de chansons et de quantité de pièces fugitives.

L^Eclogne.

L'éclogue , nous dit Euclide , doit peindre les douceurs de la vie pastorale : des bergers assis sur un gazon , aux bords d'un ruisseau y sur le penchant d'une colline , à l'ombre d'un arbre antique , tantôt accordant leurs chalumeaux au murmure des eaux et du zéphyr , tantôt chantant leurs amours , leurs démêlés innocens , leurs troupeaux et les objets ravissans qui les environnent.

Ce genre de poésie n'a fait aucun progrès

parmi nous. C^est en Sicile qu^on doit en chercher l'origine . C^est là , du moins , à ce qu^on dit , qu'entre des montagnes couronnées de chcnes superbes, se prolonge un vallon où la nature a prodigué ses trésors . Le berger Daphuis y naquit au milieu d'un bosquet de lauriers, et les dieux s'empressèrent à le combler de leurs faveurs. Les nymphes de ces lieux prirent soin de son enfance ; il reçut de Vénus les grâces et la beauté , de Mercure le talent de la persuasion ; Pan dirigea ses doigts sur la flûte à sept tuyi ux, et les Muses réglèrent les accens de sa voix touchante. Bientôt, rassemblant autour de lui les bergers de la contrée , il leur aj^rit à s'estimer heureux de leur sort. Les roseaux furent conveilis en iiistrumens sonores. Il établit des concours, où deux jeunes émules se disputaient le prix du chant et de la musique instrumentale. Les échos, animés à leurs voix , ne firent plus entendre que les expressions d'im bonheur tranquille et durable. Daphnis ne jouit pas long-temps du spectacle de ses bieufaits. Victime de l'amour, il mourut a la fleur de son âge ; mais jusqu'à nos jours ses élèves n'ont cessé de célébrer son nom, et de déplorer les tourmens qui terminèrent sa ,

vie. Le poème pastoral ^ dont on prétend qu'il conçut la première idée , fut perfectionné dans la suite par deux poètes de Sicile , Stésichore d'Himère et Diomus de Syracuse.

Je conçois , dit Lysis , que cet art a dû produire de jolis paysages , mais étrangement enlaidis par les figures ignobles qu'on y représente. Quel intérêt peuvent inspirer des pâtres grossiers et occupés de fonctions viles? 11 fut un temps , répondit Euclide , où le soin des troupeaux n'était pas confié à des esclaves. Les propriétaires s'en chargeaient eux-mêmes , Iparce qu'on ne connaissait pas alors d'autres richesses. Ce fait est attesté par la tradition, qui nous apprend que Thomme fut pasteur avant d'être agricole ; il l'est par le récit des poètes, qui, malgré lem'S écarts, nous ont souvent conservé le souvenir des mœurs antiques. Le berger Endymion fut aimé de Diane ; Paris conduisait sur le mont Ida les troupeaux <du roi Priam son père ; Apollon gardait ceux du roi Adméle.

Un poète peut donc , sans blesser les règles de la convenance , remonter à ces siècles reculés, et nous conduire dans ces retraites . écartées où coulaient sans remords leurs jours

D'ANACHARSIS. a;;

des particuliers qui , ayant reçu de leurs pères une fortune proportiomiée k leurs besoins, se livraient à des jeux paisibles, et perpétuaient pour ainsi dire leur enfance jusqu'à la fin de leur vie.

Il peut donner à ses personnages une émulation qui tiendra les âmes en activité; ils penseront moins qu^ils ne sentiront ; leur langage sera toujours simple , naïf, figuré, plus ou moins relevé, suivant la différence des états, qui, sous le régime pastoral, se réglait sur la nature des possessions. On mettait alors au premier rauig des biens les Tacbes , ensuite les brebis, les cbévres et les porcs. Mais , comme le poète ne doit prêter à ses bergers que des passions douces et des vices légers , il n^aura qu'un petit nombre de scènes à nous offrir ; et les spectateurs se dégoûteront d^une imiformité aussi fatigante que ceUe d'une mer toujours tranquille et d''un ciel^toujours serein .

Lei Chansons.

Faute de mouyement et de variété, l'éclogue net flattera jamais autant notre goût que cette poésie où le cœur se déploie dans Tinstant

î?» VOYAGE

du plaisir, dans celui de la peine. Je parle des chansons , dont vous connaissez les différentes espèces. Je les ai divisées en deux classes. L'une contient les chansons de table ; Tautre, celles qui sont particulières à certaines professions , telles que les chansons des moissonneurs, des vendangeurs, des épluchcuses , des meuniers, des ouvriers en laine, des tisserands, des nourrices, etc.

L^ivresse du vin , de l'amour, de l'amitié , de la joie , du patriotisme , caractérisent les premières. Elles exigent un talent particulier : il ne faut point de préceptes à ceux qui Tont reçu de la nature ; ils seraient inutiles aux autres. Pindare a fait des chansons à boire ; mais on chantera toujours celles d^Auacréon et d'Âlcée. Dans la seconde espèce de chansons, le récit des travaux est adouci parle souvenir de certaines circonstances , ou par celui des avantages qu'ils pi*ocurent. J'entendis une fois un soldat à demi ivre chanter une cbanson militaire , dont je rendrai plutôt le sens que les paroles, a Une lance, une épée, un bouclier, a voilà tous mes trésors ; avec la lance , Té- « pée et le bouclier, j'ai des champs , des mois- « sons et du vin. J'ai vu des gens prosternés à

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« mes pieds ; ils m'appelaient leur sourerain, • leur maître; ils ii'aTaient point la lance', Té- « pée et le bouclier. »

Lei Hymnes.

Combien la poésie doit se plaire dans un pays où la nature et les institutions forcent sans cesse des imaginations vives et brillantes & se répandre avec proBosion ! car ce u^est pas seulement aux succès de l'épopée et de Fart dramatique que les Grecs accordent des statues , et rhommage plus précieux encore d'une estime réfléchie. Des couronnes éclatantes sont réservées pour toutes les espèces de poésies lyriques. Point de ville qui, dans le courant de l'année, ne solcnnise quantité de fêtes en l'honneur de ses dieux ; point de fête qui ne soit embellie par des cantiques nouveaux ; point de cantique qui ne soit chanté en présence de tous les habitans , et par des chœurs de jeunes gens tirés des principnles familles. Quel motif d^émulatiou pour 4e poôtc! Quelle distinction encore, lorsqu'au célébi^anl les victoires des athlètes , il mérite lui-même la reconnai^sance de lem* patrie ! Ti*an6portons-le sur un plus beau théâtre. Qu'il soit destiné à

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terminer par ses chants les fêtes d'Olympie ou des autres grandes solennités de la Grèce ; quel moment que celui où vingt , trente milliers de spectateurs, ravis de ses accords , poussent jusqu'au ciel des cris d'admiration et de joie ! Non , le plus grand potentat de la terre ne saurait accorder au génie une récompense de si haute valeur.

De là vient celtiC considération dont jouissent parmi nous les poètes qui concourent à l'embellissement de nos Pètes ^ surtout lors* qu'ils conservent dans leurs compositions le caractère spécial de la divinité qui reçoit leurs hommages : car , relativement à son objet y.

chaque espèce de cantique devrait se distinguer par un genre particulier de style et de musique. Vos chants s'adresSent-ils au maiti^ des dieux , prenez un ton grave et imposant ; s'adressent-ils aux Muses , faites entendre de» sons plus doux et plus harmonieux. Les anciens observaientexactement celte juste proportion; mais la plupart des modernes , qui se croient plus sages , parce qu'ils sont plus instruits , Tout dédaignée sans pudeur.

Cette convenance, dis -je alors, je l'ai trouvée dans vos moindres usages , dès qu'ils

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remontait à une certaine anli^îlé ; et j^ai admii'é vos premiers législateurs , qui s^aperçurent de boone heure qu'il valait mieux enchaîner votre liberté par des formes que par la contrainte. J'ai vu de même, en étudiant l'origine des nations , que Tempire des rites avait précédé partout celui des lois. Les Htes sont comme des guides qui nous conduisent par la.

main dans des routes qu'ils ont souvent parcourue^ ; les lois , comme des plans de géogi*aphie où Ton a tracé les chemins par un simple trait , et sans égard à leurs sinuosités.

Je ne vous lirai point , reprit Ëuclide , la liste fastidieuse de tous les auteurs qui ont réussi dans la poésie Ijriqju^; mais je voua en citerai les principaux. Ce sont» parmi le» hommes, Stésichorc, Ibycus, Alcée, Alcman, Simonide , Bacchylide, Anacréon et Pindare ; parmi les femmes , car plusieurs d'entre elles se sont exercées avec succès dans un genre si susceptible d'agrémens , Sapho , Ërinne , Télésille , Praxillc , M^^rtis et Corinne.

Le< Dithyrambes.

Avant que d'aller plus loin , je dois faire mention d'un p&ême où souvent éclate cet

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enthousiasme dont nous avons parlé. Ce sont des hymnes en Thouneur de Bacchus , connus sous le nom de dithyrambes. Il fiiut être dans une sorte de délire quand on les compose ; il faut y éti*e quand on les chante : car ils sont destinés, à diriger des danses vives et turbulentes , le plus souvent exécutées en rond.

Ce poème se reconnaît aisément aux propriétés qui le distinguent des autres. Pour peindre à la fols les qualités et les rapports d'un objet , on s'y permet souvent de réunir plusieurs mots en un seul , et il en résulte des expressions quelquefois si volumineuses y qu^elles fatigugfit Toreille ; si bruyantes , qu^elles ébranlent T imagination. Des métaphores qui semblent n'avoir aucun rapport entre elles s'y succèdent sans se suivre $ l'auteur , qui ne marche que par des saillies impétueuses, enti*evoit la liaison des pensées, et néglige de la marquer. Tantôt il s'affranchit des régies de Tart ; tantôt il emploie les différentes mesures de vers , et les diverses espèces de modulation.

Tandis qu'à la faveur de ces licences , l'homme de génie déploie à nos yeux les

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grandes richesses de la poésie, ses fhibles imitateurs s'efforcent d'en étaler le faste.

Sans chaleur et sans intérêt , obscurs pour paraître profonds , ils répandent sur des idées communes des couleurs plus communes encore. La plupart, dés le commencement de leurs pièces , cherchent à nous éblouir par la magnificence des images tirées des météores et des phénomènes célestes. De \k cette plaisanterie d'Aristophane : il suppose , dans une de ses comédies , un homme descendu du ciel ; on lui demande ce qu'il a vu. Deux ou trois poètes dithyrambiques, répond-il ; ils couraient à travers les nuages et les vents, pour y ramasser les vapeurs et les tourbillons dont ils devaient construire leurs prologues. Ailleurs, il compare les expressions de ces poètes à des bulles d'air qui s'évaporent on perçant leur enveloppe avec éclat.

C'est ici que se montre encore aujourd'hui le pouvoir des conventions. Le même poëte qui, pour célébrer Apollon, avait mis son esprit dans une assiette ti*anquille , s'agite avec violence lorsqu'il entame l'éloge de Baochus ; et si son imaginadou tarde à s'exal-

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ter, il la secoue par l'usage immodéré du vin. Frappé, de cette liqueur ' comme d'un coup de toraicrre , disait Archiloque , je vais entrer dans la carrière.

Ëuclide avait rassemblé les dithyrambes de ce dernier poète, ceux d'Arion, de Lastis, de Pindare , de Mélanippide , de Philoxéne , de Timolhée , de Télestès , de Polyidès , d^Ion , et de beaucoup d^ autres , dont la plupart ont vécu de nos jours. Car ce genre , qui tend au sublime, a un singulier attrait pour les poètes médiocres ; et comme tout le monde cherche maintenant à se mettre audessus de son état , chaque auteur veut de même s'élever au desfois de son talent.

Je vis ensuite un recueil d'impromptus , d'énigmes , d'acrostiches , et de toutes sortes des griphes ^. On avait dessiné , dans les dernières pages , un œuf, un autel, une hache à deux ti>anchans, les ailes de l'Amour. En examinant de près ces desseins , je m'aperçus que c'étaient des pièces de poésie , composées

' Le texte dit : Foudroyé' par le vin.

' Espèces de logogriphes. Vovet la note y à la fin du Voyage.

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ûe vers dont les différentes mesures indi- «puaient Tobjet qu'on s'était fait un jeu de représenter. Dans Tijeuf , par exemple , les deux premiers vers étaient de trois syllabes «hacun : les suivans croissaient toujours jusqu'à un point donné , d'où , décroissant dans la même proportion qu'ils avaient augmenté , ils se terminaient en deux vers de trois syllabes comme ceux du commencement. Simmias de Rhodes venait d'enrichir la littérature de ces productions aussi puériles que laborieuses.

Lysis, passionné pour la poésie, craignait toujours qu'on ne Ja mît au rang des amusemens frivoles; et, s'étant aperçu qu'Ëuclide avait déclaré plus d'une fois qu'un poëte ne doit pas se flatter du succès lorsqu'il n'a pas le talent de plaire, il s'écria dans un moment d'impatience : C'est la poésie qui a civilisé les hommes , qui instruisit mon enfance , qui tempère la rigueur des préceptes, qui rend la vertu plus aimable en lui prêtant ses grâces, qui élève mon âme dans l'épopée , l'attendrit au théâtre , la remplit d'un saint respect dans nos cérémonies, l'invite à la joie pendant nos repas , lui iuspii'e une noble aixieut* en pré-

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seoce de Tennemi : et , quand même ses fictions se borneraient à calmer Tactivité inquiète de notre imagination , ne serait-ce pas un bien réel de nous ménager quelques plaisii*s innocens au milieu de tant de maux dont j^enlends sans cesse parler ?

Ëuclide sourit de ce transport; et, pour r exciter encore, il répliqua : Je sais que Platon s^est occupé de votre éducation : auriez-vous oublié qu'il regardait ces fictions poétiques comme des tableaux infidèles et dangereux, qui, en dégradant les dieux et les héros , n'offrent à notre imitation que des fantômes de vertu ?

Si j'étais capable de l'oublier, reprit Lysis, ses écrits me le rappelleraient bientôt ; mais je dois l'avouer, quelquefois je me crois entraîné par la force de ses raisons , et je ne le suis que par la poésie de son style ; d'autres fois, le voyant tourner contre l'imagination les armes puissantes qu'elle avait mises entre ses mains , je suis tenté de l'accuser d'ingratitude et de perfidie. Ne pensez- vous pas , me dit-il ensuite , que le premier et le principal objet des poètes est de nous instruire de nos devoirs pai* l'Attrait du plaisir P Je

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lui répondis : Depuis que , Tirant parmi des hommes éclairés, j^ai étudié la conduite de ceux qui aspirent à la célébrité , je n'exaipine plus que le second motif de leurs actions ; le premier est presque toujours Tintérét ou la vanité. Mais, sans entrer dans ces discussions , je Yous dirai simplement ce que je pense ; les poètes veulent plaire , la poésie peut être utile.

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