‹ Voyage du jeune Anarchasis en Grèce, Volume 8Chapitre 19 sur 69 · CHAPITRE LXXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXI

Suite de la Bibliothèque, La Morale,

Là morale , nous dit Euclide , n'était autrefois qu'un tissu de maximes. Pythagore et ses premiers disciples, toujours attentifs à remonter aux causes , la lièrent à des principes trop élevés au dessus des esprits -vulgaires : elle devint alors une science ; et rhomme fut connu, du moins autant qu'il peutTéti'e. Il ne le fut plus lorsque les sophistes étendirent.leurs doutes sur les vérités les plus utiles. Socrate, persuadé que nous sommes faits plutôt pour agir que pour penser , s'attacha moins à la théorie qu'à la pratique. Il rejeta les notions abstraites, et, sous ce point de vue , on peut dire qu'il fit descendre la philosophie sur la terre ; ses disciples développèrent sa doctrine , et quelques-uns l'altérèrent par des idées si sublimes, qu'ils firent remonter la morale dans le

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eiel. L^école de Pythagore crut deroir re* Boncer quelquefois à son langage mystérieux poui* nous édaîrer sur nos passions et sur nos deyoii-s. C'est ce que Théagés, Métopus et Archytas exécutèrent avec succès.

Différens traités sortis de leurs mains se trouvaient placés , dans la bibliothèque d'Euelidc , avant les livres qu'Aristole a composés sur les mœurs. En parlant de Téducatiou des Athéniens, j'ai tâché d'exposer la doctrine de ce dernier, qui est parfaitement conforme à celle des premiers. Je vais maintenant rapporter quelques observations qu'Euclide avait tirées de plusieurs ouvrages rassemblés par ses soins.

Le mot verùu , dans son origine , ne signifiait que la force et la vigueur du coi*ps ; c'est dans ce sens qu'Homère a dit, la verài d'un cheval , et qu'on dit encore , la vertu d'un terrain. Dans la suite, ce mot désigna ce qu'il y a de plus estimable dans un objet. On s'en sert aujourd'hui pour exprimer les qualités de l'esprit, et plus souvent celles du cœur.

L'homme solitaire n'aurait que deux sentiinens , le désir et la crainte ; tous ses mouve-

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mens sendent de poursuite ou de lîiite. Dans la société, ces deux seutimens, pouvant s'exercer sur. un grand nombre d^objets, se divisent en plusieurs espèces : de là Tambition , la haine et les autres mouvemens dont son âme est agitée. Or, comme il n'avait reçu le désir et la crainte que pour sa propre conservation , il faut maintenant que toutes ses affections concourent tant à sa conservation qu'à celle des autres. Lorsque, réglées par la droite raison, elles produisent cet heureux effet , elles deviennent des vertus.

On en distingue quatre principales : la force , la justice , la prudence et la tempérance. Cette distinction, que tout le monde connaît, suppose dans ceux qui rétablirent des lumières profondes. Les deux pi*emiereSy plus estimées , parce qu'elles vont d'une utilité plus générale , tendent au maintien de la société; la force ou le courage pendant la gueri*e, la justice pendant la paix. Les deux autres tendent à notre utilité particulière.

Dans un climat où l'imagination est si vive , où les passions sont si ai*dentes , la prudence devait éti« la première qualité de Tesprît ; la tempérance, la première du coeur..

Lysis demanda si les pliilosophes se partageaient sur certains points de morale.

Quelquefois, répondit Euclide : en Yoici des exemples.

On établit pour principe qu'une action , pour être Tertueuse ou yicieuse, doit être ▼oloniaire : il est question ensuite d'examiner si nous agissons sans contrainte. Des auteurs excusent les crimes de Tamour et de la colère, parce que , suivant eux , ces passions sont plus fortes que nous ; ils pourraient citer en îayeur de leur opinion cet étrange jugement prononcé dans un de nos tribunaux. Un fils qui avait frappé son père fot traduit en justice, et dit pour sa défense que son père avait frappé le sien ; les juges , persuadés que la violence du caractère était héréditaire dans cette famille , n'osèrent condamner le cou* pable* Mais d^ autres philosophes plus éclairés s'élèvent contre de pareilles décisions. Aucune passion , disent-ils , ne saurait nous entraîner malgré uou^mémes ; toute force qui nous contraint est extérieure, et nous est étrangère.

Est-il permis de se venger de son ennemi ?

Sans doute, répondent quelques-uns ; car il

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est conforme à la justice de repousser l'outrage par routrage. Cependant une vertu pure trouve plus de grandeur à roi]d)lier.

C'est eUe qui a dicté ces maximes que vous trouverez dans plusieurs auteurs : Ne dites

ris du mal de vos ennemis ; loin de chercher leur nuire , tachez de convertir leur haine en amitié. Quelqu'un disait à Diogéne : Je veux me venger ; apprenez - moi par quels moyens? En devenant plus vertueux , ré* pondit- il.

Ce conseil, Socrate en fit un précepte rigoureux. C^e^t de la hauteur où la sagesse humaine peut atteindre qu'il criait aux hommes : « 11 ne vous est jamais pei'mis de rendre « le mal pour le mal. »

Certains peuples permettent le suicide ; mais Pythagore et Socrate, dont Tautorité est supérieure à celle de ces peuples , soutiennent que pei*sonne n'est en droit de quitter le poste que les dieux lui ont assigné dans la vie.

Les citoyens des villes commerçantes font valoir leur argent sur la place ; mais dans le plan d'une république fondée sur la vertu , Platon ordonne de prêter sans exiger aucun intérêt.

De tout temps on a donné det éloges à la probité , à la pureté des mœurs, 4 la bienfan sanee ; de tout temps on s^est életé contre rbomicide , l'adultère , le parjure , et toutes les espèces de ^ices. Les écrivains les plus corrompus sont forcés d'annoncer .une saine doctrine, et les plus bardis de rejeter les conséquences qu'on ûve de leurs principes* Aucun d'eux n'oserait soutenir qu'il vaut mieux commettre une ii^ustice que de la souffrir.

Que nos devoirs soient tracés dans nos lois et dans nos auteurs, vous n'en serez pas sur-^ pris; mais vous le serez en étudiant l'esprit de nos institutions. Les fêtes , les spectacles et les arts eurent parmi nous , dans l'origine , un objet moral dont il serait facile de suivre les traces.

Des usages qui paraissent indifférons pré* sentent quelquefois une leçon touchante. On a soin d'élever les temples des Grâces dans des endroits exposés à tous les yeux , parce que la reconnaissance ne peut être trop écla* tante. Jusque dans le mécanisme de notre langue, les lumières de l'instinct ou de la raison ont introduit des vérités précieuses.

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Parmi ces anciennes formules de politesse que nous plaçons au commencement d'une lettre , et que nous employons en différentes rencontres, il en est une qui mérite de Fattention. Au lieu de dire, Je vous salue , je ▼ous dis .simplement,. Faites le bien; c'est TOUS souhaiter le plus grand bonheur. Le même mot ■ désigne celui qui se distingue par sa valeur ou par sa vertu , parce que le courage est aussi nécessaire à Tune qu'à l'autre. Veut-on donner l'idée d'un honmie parfaitement vertueux , on lui attribue la beauté et la bonté *, c'est-à-dire , les deux qualités qui attirent le plus Tadmiration et la confiance.

Avant que de terminer cet article , je dois vous parler d'un genre qui , depuis quelque temps , exerce nos écrivains ; c'est celui des caractères. Voyez, par exemple, avec quelles couleurs Aristote a peint la grandeur d'àme.

Nous appelons magnanime celui dont l'âme, naturellement élevée , n'est jamais éblouie par la prospérité , ni abattue par les revers.

■ jiristot , qpi'on peut traduire par excellent. ■ ' Kalôt kagathàs , bel et bon.

Parmi tous les biens extérieurs, il ne (ait cas que de cette considération qui est acquise et accordée par Thonneur. Les distinctions les plus importantes ne méritent pas ses transports, parce qu^elles lui sont dues; il y renoncerait plutôt que de les obtenir pour des (Muses légères , ou par des gens qu*il méprise.

Ck>mme il ne connaît pas la crainte , sa haine, son amitié, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, est à découvert; mab ses haines De sont pas durables : persuadé que Tollènse ne saurait l'atteindre, souvent il la néglige, et fmit par Toublier.

Il aime à faire des choses qui passent à la postérité ; mais il ne parle jaipais de lui , parce qu'il n'aime pas la louange. Il est plus jaloux de rendre des services que d'en recevoir. Jusque dans ses moindres actions, on aperçoit l'empreinte de la grandeur ; s'il fait des acquisitions ,- s'il veut satisfaire des goûts particuliers , la beauté le frappe plus que l'utilité.

J'interrompis Euclide : Ajoutez , lui dis-je , que, chargé des intérêts d'un grand Etat, il développe dans ses entreprises et dans ses traités toute la noblesse dams son âme ; que ,

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pour maintenir Thoimeifir de la nation ^ loin de recourir à de petits moyens, il n'emploie que la fermeté , la franchise çt la supériorité du talent ; et vous aurez ébauché le portrait de cet Arsame avec qui j'ai passé en Perse des jours si fortunés , et qui , de tous les vrais citoyens de cet Empire , fut le seul à ne pas s'affliger de sa disgrâce.

Je parlai à Ëuclide d'un autre portrait qu'on m'avait montré en Perse , et dont je n^avais reienu que les traits suivans :

Je consacre k Fépouse d' Arsame l'hommage que la vérité doit à la vertu. Pour parler de son esprit, il faudrait en avoir autant qu'elle ; mais pour parler de son cœur, son esprit ne suffirait pas, il faudrait avoir son âme.

Phédime discerne d'un coup d'oeil les différens rapports d'un objet ; d'un seul mot elle sait les exprimer. Elle semble quelquefois se rappeler ce qu'elle n'a jamais appris. D'après quelques notions , il lui serait aisé de suivre l'histoire des égaremens de l'esprit : d'après plusieurs exemples , elle ne suivrait pas celle des égaremens du cœur ; le sien est trop pur et trop simple pour les concevoir

Elle pourrait , sans en rougir , contempler la suite des pensées et des sentimens qui Tont occupée pendant toute sa >'ie. Sa conduite a prouvé que les vertus , en se réunissant , n*en font plus qu'une ; elle a prouvé aussi qu'une telle vertu est le plus sûr moyen d'acquérir Teslime générale sans exciter

Tenvie

Au courage intrépide que donne l'énergie du caractère elle joint une bonté aussi active qu'inépuisable ; son âme , toujours en vie , semble ne respirer que pour le bonheur des autres.... ^

Elle n*a qu'une ambition , celle de plaire à son é))oux : si , dans sa jeunesse , vous aviez relevé les agrémens de sa figure , et ces qualités dont je n'ai donné qu'une faible idée , vous l'auriez moins flattée que si vous lui aviez parlé d'Arsame

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