‹ Voyage du T.R.P. Louis Soullier en Amérique [microforme]Chapitre 63 sur 83 · ATEN · texte numérisé non relu

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Au Très Révérend Père Louis SOULLIER, Supérieur général des Oblats de Marie Immaculée.

18 juillet 1804.

Mon TRÈs RÉVÉREND ET BIEN-AIMÉ PÈRE,

En qualité de votre fils aîné dans le diocèse de Saint-Albert, qu'il me soit permis de vous parler au nom de tous. C'est avant tout pour vous remercier d'être venu si loin, de vous étre exposé à tant de fatigues, sans parler des dangers, pour venir nous fortifier, nous encourager dans nos nombreuses difficultés. Je voyais, il y a quelques jours, un des fils de la famille qui a eu la plus grande part dans l'extension du règne de Dieu dans le pays; votre visite lui a procuré une des principales consolations que Dieu lui réservait à la fin de sa vie. En qualité de son frère et de son ami, je vous dis aussi merci pour lui. Mais je vous le dis surtout pour moi, pour tous vos fils dans ce diocèse. Merci du bien que vous avez fait par vous-même, par votre bien-aimé et fidèle compagnon. Grâce à votre bienveillante condescendance, en divisant votre visite générale en deux, vous avez pu voir tout le monde, et, à en juger par ce que m'en ont dit quelques-uns, vous avez fait le plus grand bien à tous et à chacun. Il me semble que ces chers Pères et Frères, en me parlant des conversations intimes qu'ils ont eues avec Votre Paternité, des paroles si édifiantes que vous leur avez fait adresser par votre digne assistant, me disaient presque littéralement ce que les disciples d'Emmaüs se disaient entre eux après s'être entretenus, sans s'en douter, avec notre divin Sauveur : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis, dum loqueretur in ria ?

Bien-aimé Père, il vous a été facile, en nous voyant tous, de constater que <i nous sommes vos fils, nous sommes aussi les enfants d'Adam et que nous en subissons les conséquences. Hélas! la nature est toujours là: nous avons pu quitter la patrie, la famille même, mais nous n'avons pu nous quitter nous-mêmes et nous en subissons trop les conséquences. U'n jour, abattu et presque découragé, ne pouvant me rencontrer avec notre premier Père, je me servis de l'écriture pour faire part de mes peines et de mon abattement à celui qui le représentait dans le pays, ce bien-aimé prélat que nous pleurons encore : « Cher Seigneur, me répondit-il, nous sommes bien imparfaits, il nous faut le reconnaître, mais il est une vérité au moins aussi palpable, c'est que Dieu fait son œuvre par nous. Comparez Îles sauvages à ce qu'ils étaient quand vous êtes arrivé parmi eux, et vous serez forcé de reconnaître que, malgré vos misères, le Seigneur a été avec vous et a travaillé par vous. » Vous avez sans doute constaté la même chose, mon Très Révérend Père ; le bon Dieu a fait son œuvre avec des instruments bien imparfaits, et c'est positivement cette imperfection des

instruments qui montre l'action divine, comme nous le disait le R, P, Leduc . lors du Chapitre général : Digitus Dei est hic.

Ce n'est pas seulement dans nos succès que nous reconnaissons l'intervention de Dieu; en vous, bien-aimé Père, nous voyons notre vénéré Fondateur, nous voyons le Pape et Dieu lui-même. C'est Dieu qui par votre intermédiaire est venu nous visiter et nous entretenir in via, Ce voyage apostolique qui, pour plusieurs d'entre nous, est entrepris déjà depuis longtemps et se prolonge bien au delà de nos prévisions, a été coupé d'une de ces haltes bienfaisantes, d'un de ces campements, pour me servir du langage des voyageurs du pays, où nous avons rencontré un Père qui nous a réconfortés d'un festin délicieux, festin qui fait trop souvent défaut au pauvre voyageur qui oublie que, non in solo pane virit homo, sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. Puissions-nous, nous Oblats du Vicariat de Saint-Albert, in fortitudine cibi illius, arriver usque ad avatem Dei,

C'est une route bien difficile, bien escarpée, puisqu'il s'agit d'arriver ad montem Dei. J'espère que néanmoins, avec la grâce de Dieu et l'assistance de sa très sainte Mère, il ne se trouvera pas de lâche parmi nous ; qu'à l'exemple de notre regretté métropolitain nous mourrons les armes à la main, comme nous vous le disions tout à l'heure au pied de l'autel : Jurejurando voveo ad mortem usque persereraturum.

Je sens que je suis trop long et qu'il est plus que temps de finir. Veuillez prendre patience et me permettre de vous dire toute ma pensée. Un jour, je terminais une mission chez les Cris de la Prairie; je me préparais à quitter un camp pour aNer dans un autre. Les sauvages ne mi. quèrent pas de m'adresser des discours. Un vieillard qui pendant la mission avait été baptisé, et qui ce jour-là avait fait sa première communion et reçu la confirmation, me dit entre autres choses : « Mon Père, tu es venu nous enseigner la bonne prière; à peine en connaissons-nous quelque chose que déjà tu veux partir. Vois donc sur nos lacs si le canard abandonne ses petits avant qu'ils puissent se suffire à eux-mêmes. Fais donc comme lui et reste avec nous jusqu'à ce que nous soyons suffisamment instruits et capables de nous conduire nous-mêmes. » Bien-aimé Père, le diocèse de Saint-Albert est entièrement l'œuvre de la Congrégation de vos fils que vous y avez envoyés ; depuis le dernier frère convers jusqu'à l'évêque, nous pouvons tous vous dire : C'est le Pape qui a érigé cette jeune église, mais c'est nous qui en avons jeté les fondements, qui l'avons fait croître et grandir. Vous, mon Très Révérend Père, et après vous vos successeurs, vous nous aiderez à nous et à nos EUCCESSEUTS, jusqu'à ce qu'elle soit capable de vivre et de marcher elle-même.

Si vous pouviez parcourir en détail ce jeune diocèse, vous v trouveriez

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des enfants qui demandent du pain, de ce pain qui procedit de cre Dei, et je n'ai personne qui puisse le leur rompre. Ce sont cependant des chrétiens, mais des chrétiens dont nous ignorons la langue : des Italiens, des Flamands, des Allemands, des Polonais, des Slaves, etc., qui ne peuvent pas mème se confesser. Je vois l'action de la Providence dans les fondations de notre chère Congrégation, en Belgique, en Hollande, en Allemagne et ailleurs. Elle nous prépare là les missionnaires nécessaires, en attendant que l'église de Saint-Albert puisse, comme les jeunes canards de nos lacs, vivre par elle-même. Sans doute, je n'ai aucun avantage à promettre à ma mère, notre chère Congrégation, en retour d'un si grand bienfait, je n'ose pas même lui assurer la reconnaissance de ma jeune église, si Dieu la fait devenir grande et puissante. Je crois pouvoir assurer que je ne serai pas du nombre des ingrats. Je recommande cette chère épouse à la Congrégation, même après que je ne serai plus. Si elle allait oublier ce qu'elle doit à ma mère, je prie Dieu que cela n'arrive pas; mais si elle se laisse aller à l'exemple, Dieu, au moins, n'oublie rien. Dominus retribuet pro me et pro Ecclesia.

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