CHAPITRE X
Observations sur l’histoire ancienne de l’ABYSSIN1E. -—" Les ABYssiNIENS sont issus de tribus ÉTHIOPIENNES , Aborigènes. — Leur conversion au christianisme. — Conquête de l’YEMEN par l’empéreur Amepa. — Liste des souverains qui ont régné sur l’Asvyssinie. — Effort que les Porrucais ont faits pour introduire le catholicisme dans cet empire. — Leur manque de succès. — Notice sur les différens voyageurs qui, depuis cette époque , ont visité l’Apyssini1E. — Etat où se trouve aujourd'hui cet Empire. — Départ de Moka. — Tem-.
pête essuyée aux environs de SocorRAi. — Arrivée à BouBAy.— Départ de ce port et retour en ANGLETERRE,
Mers avoir retracé dans la présente relation , les événemens qui sont arrivés en Abyssinie durant le séjour que j'y ai fait, et que Jai jugés dignes d'être connus , je mettrai sous les yeux du lecteur , un extrait de l’histoire de cet empire, que je ferai suivre de remarques sur la situation politique où il se trouve , et d'observations qui pourront en rendre la géographie plus claire. Je me bornerai toutefois, quant à l’histoire , à donner la liste des souverains qui ont régné sur l'Abyssinie , liste que j'ai fait remonter aussi
EN ABYSSINIE. 24t haut que je l'ai cru nécessaire, et que j'ai corrigée après avoir consulté les meilleures autorités du pays. Enfin, je rapporterai briévement ceux des faits mentionnés dans les Annales Abyssiniennes , qui étant confirmés par les auteurs contemporains des autres nations, doivent, par ce concours , être considérés comme authentiques. Faire pénétrer le lecteur plus avant dans le dédale de ces chroniques obscures, ce serait abuser de sa patience , sur-tout après ce qu'a déjà tenté M. Bruce, qui, bien qu'il n'ait pas publié un extrait fort correct des annales de l’Abyssinie, a, du moins, dans la dernière partie de son travail , fait une compilation très-ingénieuse , qui donne une idée générale de l’histoire de cet empire (1).
Je persiste dans l'opinion que j'ai exprimée précédemment sur ce sujet (2), que les Abyssiniens , ou les Axomites, commelesappelaient les Romains, descendent d’une race d’aborigènes de l'Afrique , composée de naturels
(x) L'Histoire générale d’Abyssinie par Bruce , commence au tom. II, pag. 152 de la traduction francaise, édition in-8° du Voyage aux Sources du Nil. (Note du traducteur. ) mu
(3) Voyages du vicomte Valentia, tom. IV, p. 215 et suivantes. ( Vote du traducteur. )
éthiopiens, qui, dans la suite des temps , se sont mélés avec des colons venus d'Egypte, et qu'ils ne sont pas d'extraction arabe, ainsi que l’a supposé mal à propos le feu docteur Murray (1). J'avoue que j'ai beaucoup de regret de différer d'opinion avec ce savant, relativement à un pointsur lequel ses connaissances extraordinaires dans la littérature orientale lui donnaient, à certain égard, le droit de prononcer. Le principal, et je dirais presque le seul argument sur lequel il s’est appuyé, est la ressemblance entre les langues ghéez et arabe; mais elle sexplique suffisamment par la supposition que ces deux langues ont une origine commune, nommément l'hébreu , que M. Murray lui-même parait avoir prouvé d'une manière satisfaisante , être la langue la plus ancienne qui existe, tandis que la teneur générale de l’histoire des Abyssiniens , leurs édifices , les caractères de leur écriture , leurs vêtemens et le portrait qu’en font les plus anciens auteurs arabes et bysantins, démontrent qu'ils forment une race distincte de celle des peuples de l'Arabie.
Comme on n’a pas encore, du moins à ma
(1) Voyage de Bruce, tom. VIT, Appendix , p. 435,
( dernière édition ).
EN ABYSSINIE. 243 connaissance , fait usage de ce dernier argument, quoiqu'il se rapporte fort à la question, on m'excusera , sans doute, d'y donner quel:
ques développemens. On trouve, dans lÆZistoire de l'Arabie Heureuse, recueillie de divers auteurs arabes , par Schultens, différentes relations de la conquête de ce pays, par les Abyÿssiniens ; et les épithètes qui leur sont appliquéesæontinuellement , sont celles de noirs que Schultens rend par Ærthiopes (1), et.de peuples aux cheveux crépus (Crispä tortilique comä(2). Un de leurs princes s’adressant à l'empereur de Perse , le menace de faire sortir ces corneilles qui sont si odieuses à ses compatriotes (3). L'emploi de semblables termes paraît démontrer qu'il n'existait alors ‘aucune trace d'une descendance commune aux Arabes et aux Abyssiniens. Les Axomites sont également distingués positivement des Homérites , dans Philostorgius , l’un des plus anciens auteurs Bysantins, qui les appelle ZE£Ethiopes (4). Il en est de même de Pro-
(1) Historia joctanidarum in Arabid felice , pag. 83. (2) istoria joctanidarum in Arabid felice , pag. 137. (3) « O rex ! corvi regiones nostras oppressere , etc. » pag. 129.
(4) Philostorgiü Historia eccles. Lib, TIT, pag. 476. Mogunt. 1679. j 16*
cope (1), de Cedrenus (2), de Cosmas et de Jean Malala (3), qui bien qu'ils appliquent le mot Zndi, aux deux peuples, restreignent aux Axomites , le nom d’ÆEïthiopes. Ce nom d'Ethiopiens , ou d’Ztiopjawan (4), est, ainsi que je l'ai dit précédemment , l'appellation favorite par laquelle les Abyssiniens se désignent eux-mêmes. Il est vrai que, par les communications qui ont existé entre les deux côtes, un grand nombre d’Arabes se sont, dans la suite des temps, mélés avec eux ; mais il me semble toujours qu'ils font , par les traits , la peau , les mœurs et les coutumes, une race entièrement distincte.
Le Tarik Negubhsti, ou la chronique des rois d'Abyssinie , commence par une liste des empereurs de ce pays , depuis Arwë, ou le Serpent, jusqu’à Menilek. Quelques-uns de ces princes ont, comme les souverains de l'antiquité , régné, dit-on , plusieurs centaines d'années(b).
(x) De Bello Persico, L.T, p.267, et passim. Basil,
(2) G. Cedreni Hist. Comp. p. 364. Paris , 1647.
(3) Historia Chronica Joannis Antioch. Oxonit , 1691.
(4) Ludolf, Hist. AEthiop. L. I. Francof. 1681.
(5) Les premiers sont ARWÉ, qui régna quatre cents ans, Za Bis1 ANGABA, qui régna deux cents ans , Zacpur, qui régna centans , ZazEsas Beseno, qui régna cinquante
La liste paraît avoir, depuis Menilek, une plus grande apparence de vérité, quoiqu’on
ne doive pas trop s’y fier , comme cela paraîtra par le tableau suivant :
Menicer , Ou Een’ HeEkiM régna2gans, o mois.
ZA-HENDEDYOU régna.......
I Mn © AND AO Se RE Mate rater tete nd
IT O LA-AWSYOU: M osé rescse 3
o ZLA-TSAWE.. L'iccsosiessaess 13 10 Za-GEsyou...... unedemi-journée.
LA-MRUTE oo ol dssss" "8 4 Za-BAHSE .............0. 9 O RiNOUBA. Die cu ucsaus 2 o RANAZE Se M à anrorernee ee 0 0 TO oO HADOUNA. . soso o ZLa-WaSIR, Ci ee etes so UT O ZLan-Dir 6... ee 2 Oo LA-ANZENA À nr ee ee ee O Za-BEr-Was............... 29 O LADA AD A ELU ce delle cn dE Oo ZABAEZI BAZEN............. 16 o (1)
ans, ZAkAWASYA D'AxUM, qui régnaunan,. et Za Ma- KREDA ; Qui régna Cinquante ans , et qui était une femme. Dans sa quarantième année cette princesse alla à Jérusalem, voyage au retour duquel elle régna vingt-cinq ans.
(x) Les chroniques contiennent une autre liste altérée , que j'ai rapportée et que voici: Ebr Hakim, Tomai
246 VOYAGE Le Christ naquit dans la huitième année du règne de ce dernier prince.
Suite des Rois qui ont régné après Bazen.
Za-SENATU. see sms sus. à 20,4N8; OMOIS!
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# e 6 2 0res à î Zagdur, Acsumai , Tahawasya , Abralius, Wurred- Sai, Endor , Wurred Negush , Ausanya , Elalior, Toma Sion , Basilius, Autet, Zaware, Scift, Rami, Artsé, Suffelia, Agbul , Bawaul , Bawaris, Mahassé, Naqué, Bazen. Ce sont là , sans doute, les vingt-quatre empereurs dont parle Tellez. Travels, of J'esuits, p.74. London, 1710,
(1) Jusqu'à ce règne inclusivement , on trouve joint au
Er Henmau. Ni TE QE at ans omois:
ZA Dam PS AwESA. Li 0080" NT oO
Za WaAkEnA............deux Jours.
MMÉRRDES. LS Re GE NT TO ÉL SEGEL.. 25: sil te ÉDASBER EN M4 stades sé Er TércaBmintiare ti Li: 102% HRISEMERA MIT dures sentsiuers
nom Za ou Zo, que je crois indiquer des rois pasteurs où d’origine éthiopienne ; mais à cette époque 1l est remplacé par El, qui semble dénoter un changement de dynastie; conjecture qu’appuient fortement les règnes très-courts de Za Baesi, de Za Wakena et de Za Hadus avec lequel , à ce que j'imagine, s’éteignit la première race des rois. Cette révolution n’aurait-elle pas été opérée par une colonie de Syriens qu'Alexandre a placée, dit-on, adsud du pays des Axomites, près de l'embouchure de la Mer Rouge ? Vid. Philostorg. p, h47o. Hpolkpor d'e rouror Tor Autypulos éni y sEwTaro x pos draloacs nabnuovreS KE CL VO V Ta puxoUTI où EYPOI, Tavlny Thv xAK TI val ma pat lois Pueloe Peporres. AAéEard pos d'e mæpa Térois à Maxsd'oy ex ns < / 0 EE ! q La q ! € 3 ’ Evpias arafnras eylavbo xæl@kier, 04 de vuy TI TN rar pou
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QT e, / / 4 / LY4 , ax Îfvos Ty nAlov nalarlouerns , TApa TOUTUS TE ÉVAoxaToI & / . T 0 .
pause ylurei, Nicephorus Call. (B'asil, 1559). Lib. IX, ch. XVIII, fait le même récit. Si le fait était reconnu il expliquerait jusqu’à un certain point l'introduction de la langue Ghéez en Abyssinie, sans qu'il soit nécessaire d'en chercher l’origine en Arabie.
248 VOYAGE EL ABREHA et ÉL ATZBEHA ou AIZANA et SAIZANA (1).... 26ans,o mois.
LL 501. Lu OUPS ANR ANR AE EN 55 1) ÉÉSRANDI.S .,..,, 0.0 0. SD
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ÂMEDA
(rx) Le lecteur remarquera ici une coïncidence frappante. En prenant les huit années du règne de Bazen, qui ont suivi la naissance de Jésus-Christ , et en ajoutant les treize ans du règne d’Abreha, temps auquel le christianisme a été introduit en Abyssinie, on aura un espace de trois cent trente ans que les chroniques disent s’être écoulé entre les deux événemens *
* (2) Il est probable que les quatre noms accompagnés d’un astérique , doivent. aussi être transposés , qu’El Ahiawya doit être placé avant El Abreha , et que les quatre autres noms doivent le suivre immédiate-
* Cet argument est reproduit ci-après dans le texte. ( Remarque du traducteur.)
L'ordre de la Chronique diffère un peu de celui que j'ai suivi. Dans le premier , Abreha et Atzbeha sont placés après El Ahiawya et non au lieu où j'ai hazardé de les mettre ; mais si l’on peut prendre confiance dans la liste, il est évident que l’arrangement qui se trouve dans la Chronique offre une erreur très-grave ; car le nombre total des années écoulées depuis la huitième du règne de Bazen jusqu’à la treizième de celui d'Abreha , doit être de quatre cent soixante-cinq, tandis que la Chronique réduit cet espace à trois cent trente ans. Cet anachronisme m'a conduit à soupçonner l'erreur , et un examen subséquent me l’a fait reconnaitre. En conséquence, je me suis cru en droit de placer Abreha et Atzbeha , conformément à l'époque où ils ont commencé leur règne, après El Semera, et j'ai considéré le reste des noms contenus dans la liste (1), comme formant une succession
ment. Alors, au lieu de deux, il n’y aurait qu’un seul Ameda ; mais je n’ai pas osé faire cette altération , quoique, pour en confirmer la convenance , une des chroniques porte que l’espace de temps écoulé entre la huitième année du règne de Bazen et la treizième de celui d’Abreha , est de trois cent trente ans.
{1) Voyez l’Appendix du tom. VII { dernière édition anglaise \ du Voyage de M. Bruce, Appendix composé
250 VOYAGE régulière. L’exactitude de cette distribution est confirmée par le nombre incomplet de souverains mentionnés dans la Chrouique, comme ayant régné entre Abreha et Ameda, (tandis que l'ordre que j'ai hazardé offre une proportion très-juste), et par cette singulière coïncidence, qu’en prenant la huitième année du règne de Bazen pour celle de la naissance du Christ, et en ajoutant les treize ans d'Abreha, ce qui fait le temps indiqué pour introduction du christianisme, on remplit précisément le nombre de trois cent trente ans, qui est exactement, selon les Chroniques, l’espace écoulé entre ces deux événemens. En supposant doncque les règnes réunis d’Asfah, d'Arfad, d'Amosi et de Seladoba, aient été d'environ soixante et dix ans, et en y joignant le temps qu'ont régné les successeurs d'El Ahiawya , le contenu de la Chronique acquiert de la vraisemblance et l’on parvient jusqu'à Ameda, qu'on sait avoir élé contemporain de Justin. ù
Le lecteur versé dans la littérature classique, aura vu avec plaisir, dans la liste dont je viens de faire mention , le nom du souverain
par M. Murray, quiatiré en partie ses renseignemens des listes que j'ai rapportées.
EN ABYSSINIE. 251t qui régnait en Abyssinie à l’époque où le Périple de la Mer Érythrée a été composé ; car il n’est guère possible de douter, je crois, que Zoskales (Sosmaaw) (1) ne soit pas le Za-Hakale qu’on dit avoir régné entre les années 76 et 09 de l’ère chrétienne. Cela a même un singulier rapport avec l'époque à laquelle le docteur Vincent a fixé la composition du Périple , et qui est la dixième année du règne de Néron , où l'an 64 de ia même ère, ce qui ne fait qu’une différence d'environ douze ans. Cet accord si remarquable , confirme grandement l’une et l’autre supposition.
Le récit de la conversion des Axomites à la religion chrétienne , au temps de l'empereur Constantin , tel quele donnent Ruffin (2) et les autres Auteurs ecclésiastiques, Jette un nouveau jour sur cette histoire. 11 parait, d'après ces autorités que le personnage nomme
(1) L’altération d’une seule lettre, celle de l’a pour le, donnerait probablement le même nom, et ce serait une méprise qui se serait rencontrée fort rarement. Voyez le Périple de la Mer Erythrée publié par le docteur Vincent. =” «Le roi de cette contrée est Zoskales, dont les états s'étendent depuis le pays des Moscophagi jusqu’à la côte de Barbarie. Ce prince est doué d’un mérite supérieur et sait le grec. »
(a) Ze, T, ch. IX ,.et Cedrenus, 10m. Æilps 384
Frumence était l’abba Salama , ou le Fremopatos mentionné par la Chronique , lequel, après avoir résidé quelque temps en Abyssinie, fut élevé à la dignité d’évêque , par Athanase, et introduisit le christianisme dans ce pays. Les Ariensayant pris l’ascendant pendant le règne suivant , l'empereur Constance envoya unindien,nommé Théophile (1),enambassade près des deux souverains, Aizana et Saizana, avec une lettre où il les traite de adcaqu Timoraru, irés-chers frères. Son dessein était de porter Frumence à renoncer à la doctrine d’Athanase, et à embrasser celle du nouveau patriarche George. L'inscription que j'ai découverte à Axum , prouve clairement que ces monarques régnaient sur l’Abyssinie. 11 y a quelque difficulté à déterminer auxquels des souverains mentionnés dans la liste, ces noms appellatifs peuvent convenir. Dans ma première relation je les ai appliqués à Abreha et Atsbeha; mais M. Murray était d'avis, d’après la date à laquelle on doit reconnaître que fut écrite la letire de Constance (l'an 356 de J. C. ), qu'ils devaient l'être à quelques-uns des rois suivans. Je ne crois pas ce changement nécessaire ; car il n'est pas improbable que les noms des sou-
(1) Vid, Plhilostorg. 477 et seq. et Sancti Athanasii Apol, Paris, 1627, p. 608.
EN ABYSSINIE. 253 verains qui régnaient lorsque Frumence fut envoyé pour la première fois en Abyssinie, aient été, dans la seconde otcasion , employés par l'Empereur Constance, même quoiqu'ils eussent cessé de régner.
Il paraît que la puissance des Empereurs d'Abyssinie était pleinement établie à cette époque , et que leurs conquêtes s'étendaient sur une partie de l'Arabie , et depuis Zeyla jusqu'à la jonction du Nil et du Tacazze. Telles sont du moins les limites de l'Empire désigné par une des inscriptions adulitiques, qui, depuis que j'ai communiqué mes conjectures au public, a été considérée par plusieurs personnes des plus en état de prononcer sur cette question, comme rappelant Îles opérations d'un souverain d'Abyssinie, et très-probablement celles du même prince qui a érigé le monument d'Axum (1).
À dater de l’époque de laquelle je parle, on voit s'écouler un espace de près de deux cents ans, avant qu'il soit fait de nouveau mention des Axomites. Alors, d’après l'empire absolu qu'ils avaient acquis dans la Mer Rouge,
(1) Voyez l’Appendix du tom. VIT du Voyage de Bruce , par M. Murray , p. 433 , et le Periple de la Mer Erythrée , traduit du grec par le docteur Vincent. Ces deux savans ont adopté mes conjectures,
ils commencérent à mettre un poids dans la balance générale de la politique, ce qui les a fait nommer plusieurs fois , par les auteurs grecs et arabes , dont en général les rapports sont trés-conformes, quoique, vu la différence d'orthographe des noms et de divers passages obscurs , on ait eu jusqu'ici beaucoup de peine à les concilier. A la fin cependant, après avoir conféré, avec le plus grand soin, les narrations des différens auteurs , j'ai pu établir les deux points sur lesquels les historiens bysantins s'accordent si parfaitement avec les Chroniques abyssiniennes, que l'obscurité qui jusqu'à présent a couvert ce sujet, en est dissipée en grande partie. Comme ces deux points sont liés à l’histoire des Romains, des Perses et des Arabes , à cette époque (1), un tel accord me parait être des plus importans pour l'histoire générale.
Les points auxquels je fais allusion, «sont l'arrivée de saints personnages venus d'Egypte
(1) Gibbon lui-même dit, après l'avoir retracée dans son Histoire , «cette suite d’événemens obscurs et éloignés, n’est pas sans rapport avec le déclin et la chute de l’Empire Romain, Si une puissance chrétienne s'était maintenue en Arabie, Mahomet eût été étouffé dans son berceau, et l’Abyssinie aurait prévenu une révolution qui a changé l'état religieux et politique du Monde. »
pour affermir la foi, et l'expédition d’un des monarques Abyssiniens contre Dunaan (1), roi juif, qui avait persécuté les négocians chrétiens et arabes. » Jusqu'à présent , le premier de ces événemens a été sans aucun motif satisfaisant, supposé arrivé entre les années 426 et 480 (2), et le dernier à été attribué à l'empereur Caleb (3), dont le règne doit s'être étendu jusqu’à l’année 550. — Mais il parait maintenant que les deux événemens étaient liés l’un à l’autre , et que la conquête de l'Arabie s’est faite avant l’arrivée des saints hommes venus d'Esypte.
Pour éclaircir ces faits, jen mettrai sous les yeux du lecteur des relations distinctes , tirées des Chroniques nationales , de l’Historia Chronica de Jean d'Antioche, ainsi que d’autres auteurs grecs. On rapporte dans le premier ouvrage, que sous le règne d’Ameda , ou Amda, neuf saints personnages arrivèrent de
(x) L'auteur écrit Dunowas. (Note du traducteur. )
(2) Wid. Tellez, p. 91. Geddes, Church History of Ethiopia, p. 14, et Ludolf. Comment. p. 283.
(3) La date du règne de Caleb est fixée à l’année 522, par Ludolf, Zib. 2 ch. k, à-peu-près à l’année 530 par Geddes , p. 15, et à l’année 511 par M. Murray, tom. VII, p.438 du Voyage de Bruce.
Roum (1) et d'Egypte, et affermirent la foi; que l'un de ces personnages, qui était supérieur à tous les autres , était appelé Arogaoui (2) ce qui signifiait le vieillard , et que chacun d'eux construisit ( dans le Tigré ) une église qui porta son nom. Jean Malala, après avoir rendu compte de l'expédition du roi des Axomites contre Dimnus , compte qui se concilie parfaitement avec ceque les auteurs arabes rapportent de celle qui fut entreprise contre - Dunaan, dit « que le roi des Axomites, lors- » qu'il eutremporté la victoire, envoya deux » de ses parens avec une suite de deux cents » personnes à Alexandrie , pour solliciter la » permission d'en ramener un évêque et quel- » ques prêtres qui pussent instruire ses sujets » dans les mystères de la religion chrétienne. » L'empereur Justinien, à qui Licinius, vice- » roi d'Alexandrie, rendit compte de cette » démarche , permit aux ambassadeurs de » prendre qui ils voudraient. En conséquence, » ils firent tomber leur choix sur Jean, au- » mônier de l'église de Saint-Jean d’'Alexan- » drie, homme doux et pieux, âgé d'environ
(1) Par Roum on entend Constantinople.
(2) Les autres personnages se nommaient Abba Alef, Tsama, Asfé, Guba, Likanos, Yemata , Garenia et Abba Pantaleon.
» soixante-deux ans. Lorsqu'il eut été sacré » évêque , ils l'emmenèrent avec plusieurs » saints personnages , dans leur pays , et ils » le présentérent à Anda, ou Ameda, leur » roi(1). » Ce récit coïncide d’une manière si
(1) Joh. Malala , Chronographia , p. 168 et seq. ’Es
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Il. 17
JG | INOVYAGÉ remarquable avec les Chroniques nationales “ qu'il n'y a plus aucun lieu de douter, je crois, qu’elles ne se rapportent aux mêmes faits.
Le même auteur parle ensuite de l’ambassade envoyée par l'empereur Justinien à l'empereur des Axomites, que là il appelle Eles : boas (1), (nôm qui, dans la langue Abyssinienne , signifie le béni ) faisant de là sorte, chose heureuse , Anda , Ameda et Elesboas, les titres d'un seul souverain. Cedrenus, qui retrace également ces faits, dit queSaint-Arétas, dont le meurtre occasionna l’expédition d'Elesboas, mourut dans la cinquième année du règne de l'empereur Justin (2). Il rapporte
Cuciréws Tousivravot , w5e AuGetr auroy ÉRITKOTO, xal xANpEXOUE A nat xaTnXn0ava ka dud'axbnver Ta X pisiavor USA pI& , A Doriobnvas, ka maoar Tuv lvd'ixuy Xwpar Uno “Pœualous yéveobau. Kai uyrubn ro CGuoinel Tousimara mavra did Auxiviou , Auyas vou AArEard'peiæs. ka ébérmirer oO œaurTos Gœoineus , ovriia Got acyrar HIT koTOY haGerv “aürous. Kai TE AGEAVTO où. duTol m peoGeuTat Lido Toy Tape piuycipiov Tuÿ dyliv Iowdvwou Toù 2 AAtEardpeiu , dvd pa euAaGA ; maple vo > 00 HAT Town, DVTE ÉVIAUT Ov Se ÉEtxorre d'Uo, wat AaQ@ivlgs Toy ÉTISKOTOY » kal TYs XAN PIXOUS QUs ŒUT0E éTeAEEUTO ; dmuyayor is anv Ivd'ixny XWpa pos ANAAN Tor Garinéa aura. |
(1x) Fide p. 196, où dans une note sur lc mot EAërCoas, ilest dit : « Supra Andas vocatur rex iste Arumitarum.» La relation de cette ambassade a été eitée par Gibbon.
(a) Vide tom. I, p. 361.
EN ABYSSINIE. 259 aussi « que dans la quinzième année du règne de Justinien, Adadus ( Afa«s , qui est évidem-: mert une corruption d'Amda ou d’Anda ) combattit contre les Homérites, et vainquit leur roi Damianus ( Aaprr, Ce qui est une corruption de Dimnus ou Dunaan ) qu'après cela il sempara du pays , que voulant témoigner sa reconnaissance envers Dieu ( «xaprivas r& &ä ) , 1l adressa à l'empereur Justinien, une. ambassade, pour le prier deluienvoyer des évéques et des prêtres, et que tous les habitans du pays furent baptisés et devinrent chrétiens (1). Ce dernier récit s'accorde parfaitement avec les autres, excepté dans le dernier point qui parait être un peu inexact; car il est évident, d'apres Cosmas et d’autres écrivains , que «les saints hommes » n’eurent aucune prétention à l'honneur d'introduire le christianisme dans PAbyssinie , et qu'ils ne firent qu'y affermir Ja foi », Cosmas disant positivemerft que de son temps « il y avait des églises , des prètres et un grand nombre de chrétiens dans toute l'Ethiopie, à Axum et dansles pays voisins{2).» Cosmas , ainsi qu'il le dit lui-même , était à Adulis au commencement du règne de l'em-
(x) Vide pag. 374.
(2) Opinio de Mundo, pag. 179:
pereur Justin , et par conséquent plusieurs années avant l’arrivée des saints hommes venus d'Egypte. Les remarques précédentes fixent donc la mort d’Arétas à l’année 522, ou à
la cinquième du règne de l’empereur Justin
la visite de Cosmas à Adulis , à-peu-près à
l'année 525, l'expédition contre l'Arabie à l’année 530 , et l'arrivée des saints hommes « pour aftermir la foi», entre les années 530 et 542.
Procope , qui rapporte aussi au long l'expé-
dition contre l'Arabie, appelle Æellesthœus
le souverain des Axomites (1). C'est une chose
singulière que ses commentateurs n'aient pas
fait attention que le simple changement d’une
seule lettre rendrait à ce mot sa véritable
forme d'Hell Esbæus ou El Esbaas, rien n'étant plus facile, dans le grec, que de prendre
le € pour le 6. L'Æbramus, du même auteur,
est (2) évidemment aussi l’Abreha des Arabes,
qui fit ensuite la guerre de l'éléphant; et V Æesimaphœus est très-probablement lAryat Abou Sehem (3), que le monarque Abyssi-
nien institua son vice-roi sur l’'Yémen (4). Il
(1) Opinio de Mundo , pag. 257 et seq.
(2) Idem, pag. 255.
(3) Vid. Hist. Joctan. p. 143.
(4) Il existe à ce sujet une grande conformité entre Procope et les auteurs arabes.
paraît également que l’ambassade de Julien, qui fut envoyé par Justinien pour engager l'empereur Améda à faire la guerre aux Perses et à s'emparer du commerce de lasoie, eut lieu immédiatement après cette conquête de l'Yémen , dans le temps où Angané (1), neveu de l’empereur d'Abyssinie , régnait, et que celui-ci ayant été détrôné par Abreha (ou Abram, qu'on dit avoir été un esclave d'Adulis), on fit partir de Constantinople une seconde ambassade, dont Jean Malala donne une relation particulière ( pag.
(1) Le vrai nom d’Æesimaphæœus ou d’Abou-Tesem, qui signifie simplement père de Sehem, paraît, selon Jean d’Antioche , pag. 194 , avoir été Afyaw, nom qui, selon toute apparence, est le même que celui d’Aiga qui se trouve dans les Chroniques. On lit aussi dans Nicephore Calliste , Basil, 1559, L. XVII, c. 32, p. 897 , un récit de ces événemens , qui s'accorde parfaitement avec les autres; mais les noms des souverains sont ‘encore plus altérés, quoiqu’évidemment puisés dans la même source, Dunowas étant appelé Damnus, et le nom d’Andas ayant été transformé en celui de David, par corruption d’Adadus , qui en est déja une. La confusion de ces noms a trompé les recherches de l’infatigable Eudolf lui-même ( vide L. IT, ch. LL), qui dit assez légèrement : « At falsa prorsus sunt, quæ a Cedreno et Nicephoro de 4 dado vel Davide seribuntur. »
194-6.) Le monarque Abyssinien (ainsi que son lieutenant ) fut si flatté de cette démarche qu'il fit marcher toutes ses troupes contre les Perses. Selon toute apparence il s’agit ici de l'ambassade , à la tête de laquelle était Nonnosus, aussi mentionné par Photius (p. 6.), qui, comme Jean Malala , dit que cet ambassadeur obtint tout ce qu'il voulut {tamen quæ voluit perfecit),ce qu ÉMACHRÉCREEEEN ne fit pas (1).
Les avañtages que procurerent cette conquête de l’'Yémen se réduisirent à peu de chose ; car les troupes qu’on y avait envoyées furent tellement enchantées de ce pays , qu'elles s y établirent ; et bientôt elles ne reconnurent plus que de nom l'autorité de la inère- patrie. Environ soixante et dix ans après la mort d’Arétas ( selon les auteurs arabes), les Perses, dont la puissance s'était relevée à mesure que celle de l'empire Romain avait décliné , envoyèrent des forces redoutables
(1) Cette particularité est aussi confirmée par Procope qui , après avoir parlé du peu de suceès de Julien, dans son ambassade près d’Æsiémiphœus, dit : « Sed et Abramus postremÿ quiet regruwm firmissimé obtinuit sæpe J'ustiniano promisit in Persidem irruptionem se facturum , semelque tantum iter ingressus stalim remigravit.
EN ABYSSINIE. 263 contre les Abyssiniens de l'Yémen , en firent de nouveau la coriquête (1), et, comme il le parait, obtinrent la supériorité dans la Mer Rouge, la tradition du pays leur assignant la possession complète , non seulement d'Aden et des ports de l'Arabie, mais encore de toutes les iles et des ports situés sur la côte d'Afrique. Aussi peut-on considérer cette époque comme celle où l'Abyssinie perdit toute influence sur Mer, :,55:5
On ne sait pas combien de temps dura la supériorité des Perses ; mais il est probable qu'elle céda à la puissance mahométane qui, bientôt après, envahit toutes les contrées voisines de l'Arabie, s'étendit jusqu'aux parties
(1) Cela ne fut point l'effet d’une seule expédition de la part des Perses ; car, après la premiere , les Abyssiniens qui recurent des secours de leur métropole , recouvrèrent leur puissance. ( Vide Fist. J'oct. 135. Horum Habassiorum aliquis imperium tterum invasit Jemanamque cædibus miscuit aique evastavit Ÿ, Ce fut la probablement l'expédition de l’empereur Caleb, dont il est si particulièrement question dans les chroniqnes des Abyssiniens. Elle aura absorbé le souvenir de leurs autres
conquêtes , comme ayant été le dernier effort remarquable qu'ils aient fait. Il est vraisemblable qu’il eut lieu en 84, deux ans avant la mort de l’empereur des Perses, Naschirvan ; et la conquête définitive de l’Yemen, peut être placée quelques années plus tard.
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de l'Orient les plus reculées , et pénétra même dans les régions barbares de lAfrique , tandis que lAbyssinie, non conquise et fidèle à la religion chrétienne , bravait, à deux cents milles des murs de la Mécque, les sectateurs du prophète. En conséquence , des guerres furieuses et continuelles ravagerent son territoire. Les princes qui possédaient les côtes de la Mer , recevaient des armes et de l'argent des shériffs régnans, qui souvent payaient aussi leurs services par de magnifiques présens , et qui étaient constamment occupés du projet de conquérir l’'Abyssinie. ÿ
La liste suivante indique la succession des rois , depuis Améda , mais elle ne donne pas le nombre d'années qu'a régné chaque prince.
AMÉDA., TAZENA.
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