‹ Voyage en AbyssinieChapitre 6 sur 35 · IT, J · texte numérisé non relu

IT, J

RS

Fragmens d'inscriptions, trouvés à Viha parmi les ruines du monastère d'Abba

A sfé.

Caracteres taillés en creux dans la pierre.

Les caractères de ces fragmens ont été gravés avec beaucoup de hardiesse; et ils paraissaient aussi entiers, aussi parfaits, que le jour où l'artiste les avait finis. Je jugeai, à’ la première vue , qu'ils ressemblaient à des hié-

EN ABYSSINIE. 21 roglyphes, et je pensai que ce pouvait n'être que des ornemens ; mais apres les avoir examinés , je fus convaincu qu'ils faisaient partie d'un ancien alphabet éthiopien , quelques-uns étant te les mêmes que les lettres dont on se sert à présent, et les autres ressemblant tout à fait aux caractères dont se compose l'inscription d'Axum. On pourrait vraiment conclure de la construction de ces lettres qu'elles faisaient partie d'un alphabet primitif, le tout dérivant des formes les plus simples, variées sans beaucoup d'art pour exprimer différens sons, comme on peut le remarquer dans pr suivant.

KLLEUN EIRE? Lé)

En conséquence je ne "er m'empêcher d'espérer que de nouvelles découvertes en Abyssinie ou dans les pays voisins, pourront nous procurer tout l'alphabet et. confirmer pleinenent ma conjecture.

Pendant que nous examinâmes les ruines, nous füûmes accompagnés des prêtres et de quelques-uns des principaux habitans qui s'empressèrent de nous indiquer les choses dignes de remärque, et nous aidérent à écar-

ter de grosses pierres pour faciliter nos recherches. Ils nous racontérent avec un plaisir évident tous les contes que la tradition leur à transmis au sujet de ce lieu, et que je rapporterai en peu de mots. L'édifice que nous venions d'admirer avait, nous dirent:ils, été construit par un saint homme venu de Misr (d'Egvpte), il y avait long-temps ; mais l’'emplacement sur lequel il s'élevait, était depuis des siècles réputé comme sacré , parce que l'arche d'alliance, apportée en Abyssinie par Menilek, y avait été gardée long-temps avant d’être transférée à Axum. Cette histoire mérite probablement le même degré de confiance que celle que raconte Alvarez, lorsqu'il dit qu'Yiha était la résiderice favorite de la reine Candace, quand elle honorait le pays de sa présence (7). Ayant achevé nos observations et donné aux prêtres une légère récompense, nous retournâmes àla maison de Konquass: Aylo, où nous dinâmes. On nous y servit quantité de beaux raisins rouges , sans pepin, et un peu de vin nouveau. On dit que les habitans de cette partie du pays excellent à le faire.

(1) « Et de fait on dit que la royne de Candace avoit élen ce lieu là pour sa demeure, à cause que sa maison n’en est pas fort éloignée (il veut dire Axum) ce qui ne

semble point répugner à la vérité, n

Le 13, nous quittâmes Yiha, et après avoir fait six heures de marche, nous parvinmes au village de Kella, où nous passämes là nuit. Je pris dans la soirée deux hauteurs méridiennes des étoiles qui me donnèrent le résultat suivant :

Seconde * dans la queue de la

grande ourse donna...... 140 27 54" Dernière* (Benetnach)in idem 14 27 44 ÉNECRCRES:

Latitude moyenne de Kella 14 27 49

ce qui fait trois milles et un quart de moins que celle qui lui est donnée par M. Bruce.

Nous POUrSUrVIMTES notre route le lee main , et après avoir traversé Logo , Abba et le district du Kantiba-Socinids, nous arrivâmes, le 16, à Dixan. Nous fümes fort déconcertés lorsque nous apprimes qu'on n'y avait aucune nouvelle concernant l'arrivée de notre navire à Massouah. En conséquence, nous résolümes d'attendre quelques jours, et nous reprimes l'habitation que nous avions précédemment occupée. Le baharnegash Yesous promil de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour rendre notre séjour agréable.

Le 17, un homme considéré , nommé Hadjy Hamed, arriva de Massouah, pour nous

offrir ses services durant notre marche vers la côte. Il me dit que le shum Humrmar nous attendait au pied du Faranta, pour nous escorter jusqu à Arkiko, et qu'il paraissait que les Hazortas s'étaient réunis là en plus grand nombre que de coutume. Je remarquai , dans le cours de la journée suivante , que le baharnegash était fort inquiet à ce sujet, et je découvris à la fin que les Hazortas, non seulement s'étaient rassemblés au pied des montagnes, mais avaient envoyé demander une somme au défaut de laquelle ils avaient résolu de ne pas nous laisser traverser leur territoire. Comme je savais que le baharnegash répondait de notre sûreté envers le ras, j'affectai la plus grande indifférence sur ce point, et déclarai qu'ainsi que j'avais fait en venant, Je ne donnerais que quelques piastres, et que je ne voulais pas autoriser par mon exemple une si indigne exaction. Le baharnegash me répondit qu'il y avait un autre passage qui était celui de la montagne d'Assauli, et qu'il était disposé à lui donner la préférence , mais qu'avant de se déterminer , il fallait envoyer un messager au chef qui en était le maitre.

Cette proposition , m'offrant la perspective d'une nouvelle route, me fit le plus grand plaisir, J'avais passé le Taranta trois fois, ce

EN ABYSSINTIE. 215

qui avait complétement épuisé ma curiosité au sujet de cette montagne.

Le 18, nous tinmes de nouveau conseil avec le baharnegash , et il fut arrèté que nous metirions à exécution le projet formé la vieille ; mais en même temps nous convinmes que pour empêcher les Hazortas de quitter le pied du Taranta, notre détermination resterait secrète jusqu à notre départ. Le frère du shum Hummar, qui m'avait apporté un message, accéda à cet arrangement. IL fut arrèté qu’au moyen d’un petit présent , il m’accompagnerait une partie du chemin , et qu'ensuite il irait communiquer notre plan à son frère , et lui dire de venir au-devant de nous jusqu'à Ouéah.

Tandis que nous étions à Dixan, il y arriva, de l'intérieur du pays, une caravane que j'appris être composée de voyageurs du Dar-Four, deux desquels étant venus bientôt me voir, me demandéerent de faire partie de notre troupe pour aller à la côte, ce que je leur accordai volontiers , dans l'espoir d'obtenir d'eux quelques renseignemens sur leur pays natal. J'appris qu'ils étaient en route depuis irois mois. Ils étaient parts de Ré à la fin de février. Ils avaient marché long-temps vers

le Sud , en se détournant du droit chemirr, parce que leur pays était en guerre contre le Sennaar. Ils avaient traversé un district appelé Mitchecié, qui, selon toute apparence , est le Da-Mitchequa , cidevant décrit comme étant habité par les Shangallas (Da ou Dar signifiant simplement pays). Enfin, ils se rendaient à la Mecque pour dernière destination. Sultan Abd'al Rachman, qui régnait sur le Dar Four pendant le séjour que M. Browne avait fait dans ce pays, était mort depuis sept ans, et il avait pour successeur Mahomet , son fils, qui, par la bonté de son caractere, lemportait de beaucoup sur lui. Mon voyageur avait entendu parler d'un homme blanc qui avait visité la capitale, et qui, me dit-il de son propre mouvement , avait été fort maliraité par le prince qui régnait alors. Mais, poursuivit-il , Si un étranger allait présentement dans le pays, il y serait recu d’une manière bien difiérente.

Nos voyageurs du Dar-Four me parurent des nègres dans toute la force du terme. Ils avaient la peau d'un noir luisant et des traits gros et difformes. [ls parlaient l'arabe presque aussi couramment que leur langue maternelle qui était le Fouréen , dont ils me

donnèrent un vocabulaire assez considérable que j'ai inséré dans l'Appendix (1).A mon retour en Angleterre , je m'empressai de le communiquer à mon ami M. Browne , qui reconnut sur-le-champ une douzaine de mots, mais qui trouva qu'ils n'avaient aucune ressemblance avec la langue Shilha , ce qu'il avait soupçonné auparavant. Le triste sort qu'a éprouvé depuis ce voyageur, qui, en tentant de pénétrer jusqu'au nord est de la Perse , a été massacré par une bande de voleurs , rend plus précieuses ses remarques sur ce sujet. En conséquence, j'ai placé sa lettre en note au bas de la page ; et ceux qui admiraient , ainsi que je le faisais, ses connaissances extraordinaires et sa modestie, ne blämeront pas, sans doute, cet hommage rendu à sa mémoire (2).

(1) Voy. celui du tom. I®* de cette traduction.

(2) Mon CHER MONSIEUR,

Je reconnais sans peine environ une douzaine de mots du vocabulaire Fouréen. Cependant je n’y trouve pas ia ressemblance avec le Suilha , que j'avais soupconnée d’abord. Deux ou trois mots ont de l’affinité avec ceux de même signification däns mon vocabulaire de Dar lunga , ou har signifie pied et gzung aliment. Ce dernier à beaucoup de rapport avec votre #eño, pain. Düäl et Doual, le Soleil et la Lune, ont été donnés à

Nous fimes, M. Stuart et moi, plusieurs observations pour déterminer la position de Dixan. Elles nous donnèrent le résultat suivant : \ Le 17 mai, première * ( alioth) dans la queue

de la grande oursedonna 149 59” 56” Seconde * (£ }in idem..... 14 59 10

Dernière * (Benetnach})in idem 15 o 4x 5)44 59 47 Latitude m6 yn le Dixan, 14 59 55

La longitude de cette ville, déterminée d'après une suite d'observations lunaires , est de 390 38” 30". Cela en amène la latitude à deux milles en dedans de celle qui est assignée par M. Bruce ( 14° 57’ 55"). Nous différons en longitude d'environ vingt-neuf milles, la sienne étant de 400 7” 30 ” ; mais comme elle paraît n’avoir été calculée que d’après une longitude déterminée dans la province de

M. Hamilton {v0y.pag. 24 de ses Voyages *) pour des mots fouréens, par un tocruri ou faquir qu'il rencontra à la cataracte, et qui allait à la Mecque, en 1800. Il fait aussi mention de noms de nombre qu'il m’a montrés à son retour du Dar-Four.

Je suis, etc., W. G. BRowNE.

* Ces Voyages ne sont pas traduits en français.

EN ABYSSINIE. 219 Shiré, et non d’après des observations faites sur le lieu même, on ne peut pas y avoir une grande confiance. Dixan était autrefois un fief qui relevait d’Axum , et même aujourd'hui ses habitans conservent beaucoup de vénération pour cette ville , la plupart d’entre eux ayant sur l'épaule droite une croix empreinte par le feu , comme marque de leur attachement pour cette metropole {1).

Le 19, dès le matin , nous quittâmes Dixan.

Après avoir fait quatre milles en montant toujours, nous passâmes sur un des rameaux inférieurs de la montagne, qui forme la chaine nord-est du Taranta.La descente était fort roide et fort encombrée de pierres ; mais elle n’était pas à comparer à celle du Taranta proprement dit. En arrivant au bas du défilé, nous trouvèames une plaine couverte de capriers fort rapprochés les uns des autres, et garnie d’un beau gazon qui offrait un singulier contraste avec l'aspect brülé du pays situé de l'autre côté de la montagne. Nous rencontrmes çà et là , sur toute la plaine , des piles de pierres, qui res-

(1) C’est là probablement ce qui a donné lieu à cette fable qu'on trouve dans quelques auteurs anciens , « les Abyssiniens recoivent le baptème de feu. »

220 : VOYAGE semblaient à des cromleks{1}, et dont la terre avait été détachée par la violence des pluies périodiques. Ce petit territoire forme un goulta, ou un fief appartenant au nayb de Massouah qui le tient, du consentement des Abyssiniens des environs , et dont on prétend qu'il retire une grande quantité de blé. Après avoir fait quelques autres milles, nous arrivâmes à deux villages nommés Séah et Kodouna, dans le voisinage desquels nous assimes notre camp pour passer la nuit. Le chef du district, Shum Sadou, était alors à Gondar, où il était allé solliciter le rang de kantiba, tous les habitans de cette partie du pays qui s'étend depuis Hamazen jusqu'à Adoueh, ayant beaucoup de respect pour Fautorité royale et répugnant fortement à tenir leurs terres de toute autre autorité. Sadou, en se rendant à Gondar , avait passé par Antalo, où je l’avais vu à l'audience du ras, auquel il avait communiqué son dessein, et qui lui avait dit en riant : « Allez, si cela vous plait, et obtenez le titre que vous desirez; mais c'est à moi que vous payerez le tribut. »

(1) Je n'ai pu découvrir la signification de ce mot.

(Vote du traducteur. )

EN ABYSSINIE. 221 - Le frère de Shum Sadou nous fit visite sur le soir, et nous apporta la provision de vivres accoutumée. En retour , je lui fis présent de vingt piastres, au moyen desquelles il promit de nous escorter jusqu'à Arkiko. Dans le cours de la soirée nous fimes plusieurs observations d'étoiles, et une suite d’observations lunaires qui nous donnèrent le résultat

suivant :

Seconde * (£) dans la queue de la grande ourse ; donnantie. Jo mmbot6" al

Dernière * (Benetnach\). EPL NE CRUE =)30 14 9 Latitude moyenne de Séah. hu :

Longitude d’après des observations lunaires...:. 39 19 4o

Le lendemain nous passimes une nouvelle | chaine de montagnes, et nous eümes à descendre un autre sentier fort roide et fort âpre,

mais peu long , comme celui du jour précédent. À quelques milles de là nous trouvâmes un ruisseau qui coulait vers la côte, dans un lit de granit gris. Nous nous arrêtämes en ce lieu à l'ombre de quelques arbres , environ une heure, pour faire reposer nos gens. Nous vimes , autour de nous ,un grand nombre de

Shiho qui faisaient paitre leurs troupeaux entre les arbres. Ce peuple paraît plus doux que les Hazortas ses voisins, quoiqu'il leur ressémble infiniment sous le rapport de la figure et des mœurs ( Voy. pl. XXVIIL).

Le nom générique qui se donne aux Shiho est Torah. Les noms particuliers des tribus sont £do, Goumeddo , Begiddo et Assala- Iddo. Les Hazortas parlent la même langue qu'eux, et leurs tribus principales sont nommées Assa-Karré et Assa-Lessan , noms qui ont évidemment du rapport avec la plaine de sel, Æssa signifiant cette ue dans la Due Ghéez.

Au nord du pays des Shiïho, vivent les Mara, les Boja et les Manda. Au-delà de ce paysest celui des Juma-Jum, des Taguié et des Beja- Rubrou. Ces derniers avoisinent les tribus des environs de Souakin. Les habitans de Massouah font de petits voyages de commerce parmi ces peuplades , et le nayb entretient des. communications réglées avec leurs chefs. I TU tribus qui vivent aux environs de Souakit sont connues sous le nom générique d'Adareb, et l’on dit qu’elles sont gouvernées par un chef particulier , nommé Sultan Mohamed, qui réside à Uddukud. Les noms particuliers des tribus sont Ærteda, Betimala , Karub , Bar-

toum , Adamur, Subderat, 1barekab, Arandoah, Bisharyn (1), et Umma-ra. Les Bartoum résident près de Shendi.“ils ont plusieurs bourgades ; et du côté du sud ils sont voisins d’une tribu de Shangallas, appelée Barea , qui fait des incursions dans la province de Walkayt. Les Adareb sont unis aux Hallingaret aux Taka (2). Ils sont gouvernés par un Dekhilek, résident près du confluent du Tacazze et du Nil(2}), et communiquent de loin avec les Funges qui habitent le pays de Sennaar. La plupart de ces nations changent de résidence selon les saisons, et sont Musulmanes de nom. J'ai inséré dans mon Appendix (3), des Vocabulaires de leurs langues , Vocabulaires dont les mots sont en aussi grand nombre que j'ai pu les avoir. Cette courte notice comprend tous les renseignemens que

(1) Les Bisharyn forment des tribus errantes qui fournissent des guides pour traverser le désert , depuis Shendi jusqu’à Syéné. On dit qu’ils sont toujours en guerre contre leurs voisins les Arabes Ababdé, et qu'ils forment le dernier anneau de la chaine des tribus éthiopiennes qui s’éleudent depuis le Cap de Bonne-Espérance jusqu’à l'Egypte.

(2) Il y a évidemment affinité entre ces deux mots, Taka et Tacazze.

(3) Voyez celui du tome 1° de cette traduction.

je me suis procurés , à diverses reprises, sur ces tribus septentrionales.

Nous nous remîimes en route à deux heures, et peu de temps après nous arrivâmes à un coude que fait le chemin et où nous eùmes la vue d'une haute montagne qui nous restait à dix milles au nord, et sur laquelle s'élevait autrefois lemonastère de Bisan, qui était célèbre dans toute l'Abyssinie par sa richesse, et. par le nombre et la sainteté des religieux qui l'habitaient (1). On m'a dit qu'il était aban-

(1) Alvarès, p. 65. « Lequel est situé sur la pointe d’un roc fort haut , et de tous côtés qu’on peut jeter la veue en bas, on aperçoit une profundité ténébreuse et épouvantable. L'église du monastère contient un grand circuit et est d’une grande structure, bien dressée , et les bâtimens magnifiquement ordonnez, et est le comble d’icelle enrichi de trois grandes nefs et fort industrieusement compassées. » Voyez aussi la Relation du Voyage de Poncet en Ethiopie , qui rapporte cette fable ridicule, qu'il a vu dans la même église une baguette d’or, ronde, longue de quatre pieds et aussi grosse qu'un bâton, qui se tenait en l’air sans aucun appui. Pour confirmer cette assertion , l’auteur ajoute : « Je passai un bâton pardessus et par-dessous et de tous les côtés, et je trouvai que cette baguette d’or était véritablement en l’air *.»

* Lettres édifiantes et curieuses ; tom. LIT, p. 366, édit. de 1780 , où l'on se moque aussi du prodige. ( Citation du traducteur.)

EN ABYSSINIE. 225 donné et qu'il tombait en ruine à présent. On nous montra un chemin tracé sur la gauche de la montagne, qui menait vers l’ouest jusqu'à Gella-Gouro et Hamazén , à travers un pays pittoresque et sauvage, fort fréquenté par les éléphans. Au nord sont les districts de Kotet de Sahart, quis'étendent en ligne droite jusqu'à Dobaroua., |

Dépuis ce moment nous descendimes sans cesse en longeant le courant l’espace d'environ dix-milles,, durant lesquels nous rencontrâmes beaucoup d'adansonia , d'asclepias , d’euphorbias et de tamariniers, signes certains que nous approchions des plaines arides et basses. I nous parut qu’un grand troupeau d'éléphans avait suivi récemment cette gorge ; car à peine y avait-il un arbre qui n'offrit des marques évidentes de leurs ravages. À trois heures nous parvinmes à une ouverture de la gorge.

Là le Baharnegash-Yesous mit pied à terre, et nous pria de faire un petit détour sur la gauche , pour voir un défilé « par lequel le Tabôt (l'arche de Noë) avait été apporté dans le pays par Menilek. » Il y avait dans ce lieu un grand massif de dattiers sauvages, chose assez remarquable , cet arbre n'étant pas indigène en Abyssinie. Le monastère de Bisan

nous restait alors à peu près à l’ouest. Nous fimes route ensuite entre des blocs et des chaines de granit, qui à la fin nous conduisirent à un beau bosquet, situé sur le bord d’un ruisseau , et dans lequel nous dressämes nos tentes pour passer la nuit. ( Le 22, au point du jour, nous descendimes une gorge que des masses énormes de granit rendaient presque impraticable pour nos*mulets , et qui quelquefois forçaient le ruisseau à disparaitre. Dans le cours de la journée nous renconträmes plusieurs troupes de Shïho , qui portaient des marchandises du côté d'Hamazen. Nous remarquâmes , parmi eux, quelques jeunes filles bien faites, qui avaïent de beaux traits et le teint beaucoup plus clair qu'aucune de celles que nous eussions vues jusqu'alors. Assept heures et demie, après avoir marché en différentes directions , nous parvinmes à un embranchement du chemin, et nous quittämes le ruisseau , ( qu'on me dit couler vers l’est jusqu'à Oueah} puis nous tournâmes au nord et nous commençämes à monter la haute montagne d’Assauli. Près de l'entrée du défilé, nous visitimes un campement de Shiho , qui consistait en un cercle de huttes coniques, disposé de façon à ressembler au

EN ABYSSINIE. 229 Kraal des Kafres, et duquel on faisait sortir les chèvres pour aller paître sur la montagne. Toutes les tentes annonçaient la propreté ét l’aisance ; et le nombre des chévres et des chevreaux se montait à plusieurs mille.

La pente était extrêmement roide, ce qui était compensé par la beauté de la vue, à mesure que nous avancions. Le sentier suivait la lisière des bosquets ; composés des plus jolis arbustes et de plantes en fleurs. De temps à autre nous le trouvions obstrué par des masses de rochers, puis nous passions sur de petits tapis de verdure , et le tout offrait l'aspect le plus enchanteur. À mi-chemin nous vimes jaillir d’entre les rochers une source d’éau limpide, qui retombait dans un petit bassin creusé pour la commodité des voyageurs. Nous fimes halte pour jouir de la fraicheur de ce lieu, durant la chaleur du jour.

Nous reprimes notre marche dans laprèsmidi ; et sur les deux heures nous parvinmes au sommet de la montagne. Le tableau que nous eùmes alors sous les yeux , offrait l'aspect le plus imposant. Immédiatement devant nous était une plaine verdoyante sur laquelle les habitans étaient fort occupés, les uns à soigner leur bétail et les autres à recueillir une espèce de blé. Ensuite la vue se portait au

loin sur les régions brülantes du Tehama (1), et l’on pouvait distinguer la haute montagne qui forme le ras Djedam , l’isle de Massouah , et une longue étendue de la mer qui l’environne. Tout près de nous était le tombeau d'un chaik, également révéré par les chrétiens et les mahométans. Lorsque nous füûmes en face deee monument, le baharnégash Yesous et son fils rompirent un morceau de pain qui leur fut présenté par un des Shiho , et ils nous pressèrent , avec des instances qui me parurent suggérées par la superstition , d'en accepter une partie. Je n'ai pu découvrir le motif de cette coutume. | : F Je pris sur le sommet de la moutagne d’Assauli, avec un théodolite, les gisemens suivans : Massouah nous restait au nord-ouest, le ras Djedam au 75° nord-est, et Dixan(d’apres une distance présumée ) presque au sud. Nous descendimes ensuite l'espace d'environ un demi-mille , jusqu'à un emplacement circulaire, tapissé d'un vert gazon , et environné d'arbres, où nous assimes notre camp. Près de là coulait un ruisseau d’eau douce qui sortait d’une crevasse de rocher. Un homme

(r) C’est la partie basse de l'Arabie Heureuse. ( Vote du traducteur. )

EN ABYSSINIE. 229 qui revenait de la côte, se reposait auprès de la source. Nous étant approchés de lui, il se leva , et à ma grande surprise , il s’informa « de la santé de l’empereur à Gondar !» Cela sembie confirmer une remarque que j'ai déjà faite : c’est que la famille royale est plus respectée dans cette partie de l'Abyssinie que dans la plupart des autres. Dans la soirée le baharnégash Yesous, qui m'avait accompagné tout le‘temps que j'avais passé dans le pays, se retira. De tous les hommes que j'ai connus intimement, je considère ce respectable viellard comme le plus irréprochable et le plus parfait. Son cœur et son esprit semblatent formés d’après les principes les plus purs de la religion chrétienne. Chacune de ses pensées , chacune de ses actions paraissait inspirée par elle. Il récitait continuellement des prières pour nous , en cheminant à côté de:

moi. En toute occasion il cherchait à réprimer la colère dans ceux qui Fenvironnaient ; il les calmait par de douces paroles et les excitait, par son exemple , à remplir, avec exactitude, tous leurs devoirs. Si un homme était fatigué il laidait à porter son fardeau. S'il voyait qu'un des. mulets füt blessé , il me priait de le faire relever. Souvent il mettait pied à terre et marchait plus d’une demi-journée pour sou-

lager sa monture. Quand je donnais la chasse à des perdrix ou à d'autres oiseaux, il leur aurait dit volontiers de se sauver ; il secouait la tête et me suppliait, avec un accent douloureux , de ne pas les tuer. J’ai fait remarquer , dans mon premier journal , que , malgré sa grande humanité, il était loin de manquer de courage ; et depuis j'ai eu occasion de juger de sa bravoure, quoiqu'en toute rencontre il parüt éviter soigneusement d'engager une querelle. Au temps de mon second voyage , il était en différent avec le nayb de Massouah , et en conséquence, il ne crut pas devoir se hasarder plus loin vers la côte En lui disant adieu, je lui fis présent de cent piastres et d’une petite pièce de drap pour faire un kaftan. Je crois que nous nous séparàmes avec des regrets mutuels. Du moins je puis dire que je n'ai jamais senti plus de respect pour personne que pour ce digne homme.

Le 23, nous descendimes jusqu'au bas de la montagne, et insensiblement nous vimes disparaître le magnifique tableau dont j'avais été si charmé. Bientôt nous entrâmes dans un djengle sauvage d'acacias épineux qui croissaient dans un terrain sablonneux et aride.

En peu de temps nous ne vimes plus aucune trace de ruisseau. Le pays devint ensuite si

EN ABYSSINIE. 231 sauvage et si boisé que nous nous égarämes etque nous fimes quelques milles vers le sud, jusqu’à ce qu'un vieux berger, qui gardait un champ isolé ensemencé de mitchelle et appartenant au shum Sadou , nous remit dans lechemin. Nous marchâmes ensuite vers l’est, ayant à descendre plusieurs défilés fort äpres, jusqu'à ce que nous fussions parvenus à une file de puits creusés dans le lit d’un torrent situé à environ onze milles d’Arkiko , et nous trouvâmes un certain nombre d'indigènes qux faisaient boire de grands troupeaux de bêtes à cornes, amenés des environs de la côte de la mer. Nous assimes motre camp près de ce lieu. Nous n’y étions pas depuis long-temps, lorsque nous vimes venir vers nous , précédé de deux hommes qui donnaient d’une sorte de trompette, dont le son aigre retentit dans toute la vallée , le chef d'un district voisin. 11 se nommait le baharnegash Oual, et jappris qu'il était Abyssinien, ce qui me fit beaucoup de plaisir ; car je ne savais pas que les chrétiens eussent des établissemens si rapprochés de la côte.

Le baharnegash Oual me parut être un homme recommandable. 11 me témoigna sa satisfaction de ce que nous avions pris ce chemin. Je fui fs un petit présent, et il me

promit en retour d’être l’ami de tout anglais qui traverserait cette contrée. Le soir nous fûmes fort récréés par quelques musiciens errans qu'il nous avait envoyés. Ilsnous chanierent des chansons du pays, en s'accompagnant d’une espèce de lyre R qui rendait des sons agréables. GUUr

La nuit je fus réveillé par des cris poussés dans notre camp. Jesortis aussitôt de la tente, etil parut qu'une bête féroce avait voulu enlever un de nos mulets. Tous nos animaux, qui avaient été attachés à des piquets sur une même ligne, rompirent leurs liens. On les trouva serrés les Lu les autres , tout tremblans et couverts d'une sueur extrêmement abondante. La frayeur extraordinaire dont ils avaient été saisis me fit supposer que la bête féroce que ravais simplement aperçue dans sa fuite , était un lion.

Le jour suivant , le temps étant fort chaud, (le thermomètre s'était tenu toute la nuit à plus de 800) nous partimes de bonne heure pour nous rendre à la côte, et à midi nous arrivämes à Arkiko. Dans le cours de notre marche nous avions rencontré d'immenses trou peaux de chameaux appartenans au Tigré

(1) J'en ai donné une esquisse. Voy. l'Atlas pl. XXVE.

EN ABYSSINIE. 233 ou à la tribu de Shiho du Nayb. Ces animaux erraient entre les gtra (espèce d'arbres ). Nous irouvâmes que l'entrée de la montagne n'était pas à plus d’un mille et demi d'Arkiko. Bientôt nous nous rendimes à Massouah, où, à notre grand regret, nous vimes que la Marian n'était pas arrivée ; et nous ne savions de quelle manière nous pourrions gagner Moka. Toutefois le kaïmakan nous reçut avec beaucoup d'égards. Il avait fait préparer, pour notre réception, la maison d’Abou Yousef , où , en conséquence , nous logeàmes. Une autre habitation avait été destinée à Ayto Debib et aux gens. du ras. |

La chaleur alors déviuis dot ed et l'in fection qui , à la basse mer, s'élevait de la grève, sur laquelle s'amassent toutes les imondices de la ville, rendait l'air très-mal sain. Cela joint au changement subit de climat et à linquiétude que me donnait l'absence du vaisseau , me causa une fièvre violente. Les remèdes les plus puissans me furent administrés sur-le-champ. Ils agirent efficacement ; mais ils me laissérent si faible que j'aurais péri, jen suis sûr, si j'étais resté plus longtemps dans cette île fatale. Par bonheur, un daou , qui appartenait à Currum Chund, entra bientôt dans le port , et nous nous em-

pressâmes de le fréter. Je suis persuadé que ce fut à cela , ainsi qu'aux soins dé M. Smith, qui m'avait accompagné en Abyssinie , que je dus la vie. Je fus porté à bord, le 4 juin; et nous miîmes à la voile lorsque j'eus récompensé tous les Abyssiniens qui nous avaient suivis, et que j'eus pris congé d’Ayto Debib. Les bonnes qualités dont ce jeune homme «st doué, me portent à insérer ici une courte notice de sa vie, notice qui pourra donner une idée favorable du caractère des Abyssiniens.

Debib est fils d'un chef dis commandaït le petit district de Bür , qui est situé sur la côte. Etant fort jeune , il fut fait prisonnier dans une irruption des troupes du ras. Ses manières plurent tellement à Ouelled Selassé, qu'il le confia aux soins d'un prêtre instruit, de même que plusieurs autres jeunes captifs (1). Au temps de mon premier voyage, il était parvenu à sa seizième année et avait fait de grands progrès dans ses études. Deux ans aprés, sa bonne conduite en tout point Iui

(1) C’est la coutume constante du ras qui , à cet égard , mérite les plus grands éloges.

(2) La discipline à laquelle ces jeunes gens sont soumis est trés-stricte, pour ne pas dire sévère. En certaines occasions le fouet ne leur est pas épargné.

EN ABYSSINIE,. 239 eoncilia la bienveillance du ras , qui le chargea de plusieurs missions vers le gouverneur du Samen et d’autres chefs. De telles marques de confiance sont trés-avantageuses pour celui qui les reçoit ; car ordinairement, au moment du départ, le ras lui donne un habit et un mulet ; et le chef à qui le message est adressé , saisit cette occasion de témoigner son attachement au ras, en faisant un présent à l'envoyé. Les succès que Debib obtint dans ces missions, accrurent son crédit. Le ras lui conféra le district de son père , qui s'était fait prêtre , et auquel le jeune homme eut la sagesse d’en confier l'administration. Quant à lui il demeura attaché à la maison du ras, sous les titres de selafé , de chelika , et par courtoisie , de balamaal.

Dans des occasions de la plus haute importance , Ayto Debib avait osé seul tenir tête au ras. Son esprit d'indépendance , qui ne lui permettait pas de s’abaisser à rien de ce qu'il croyait au-dessous de la dignité d'un chef, lui en avait mérité la faveur. IL avait le noble orgueil qui rejette jusqu’à la pensée de solliciter des présens. « Non » , lui ai-je oui-dire souvent , dans un dialecte mixte que M. Pearce et quelques-uns de ses amis entendaient seuls,

« én& meskyn (1), suboouk (2) lékyn ân& mé Jéch (3)s beg (4) » Je puis être pauvre , il est vrai, mais je ne mandierai jamais. » J'avais remarqué souvent qu'il desirait vivement un fusil anglais ; mais il attendit le moment qui précèda le départ de M. Pearce , pour m'en faire parler par lui , et il le pria de le demarder comme de lui-même. Ce fut pour moi le plus sensible plaisir de pouvoir, quelques jours avant de le quitter, lui offrir celui dont je métais toujours servi. Les paroles ne pourraient exprimer la joie ou plutôt Fenthousiasme qu'il éprouva ; lorsqu'il le reçut de ma main. L'intérêt que son aimable caractère me fait prendre à ce jeune homme, m'en rend le souvenir extrémement cher. C'est une vive satisfaction pour moi d'avoir pu affermir ses pas dans le chemin de la vertu, et faciliter son avancement près du ras.

Nous touchâmes, le6, à Dahalac el Kibyr, où je renouvelai connaissance avec le chaik qui commande dans cette île. Le 8 , nous passämes Sarbo , Morah et Amphila ; et le 10,

(1} Arabe, (2) Abvssinien.

(3) Arabe, (4) Anglais.

EN ABYSSINIE. 237 après avoir eu , le long de la côte , des brises de terre et des brises de mer, régl‘es , nous mimes le cap sur Moka, où nous arrivämes sains et saufs, et où nous primes notre logement à la factorerie anglaise.

Durant le séjour que j'avais fait au mois de mars, à Massouah, j'avais conçu l’idée que quelques ruines de l’ancienne ville d'4dulis, mentionnée par Pline, par Cosmas et par d'autres écrivains, pourraient se trouver au fond de la baie d'Annesley, près de la ville moderne de Zulla. J'avais formé cette conjecture, d'après la situation de cette baie, relativement à l'ile de Valentia (qui est indubitablement l’ancienne Orine dont il est fait mention dans le Périple ), d’après la ressemblance du nom de Zulla (ou , comme on dit quelquefois, de Thulla ) avec l'ancien nom, et d'après ce fait , qu'une colonne , évidemment égyptienne, qui se trouve au lieu de débarquement, vis-à-vis de Massouah , a été, selon-le récit des indigènes , apportée là «de quelque lieu plus proche de l'extrémité intérieure de la baie d'Annesley. » Hadjy Hamed, qui m'avait accompagné à Dixan , m'avait dit aussi, en réponse à mes questions sur ce Sujet, «qu'il avait entendu parler d'une ancienne ville , située près de Zulla, et qu'on voyait

en ce lieu des ruines considérables de maisons, de réservoirs et de colonnes » ; mais son récit était mêlé de tant de fables d’or et de trésors enfouis là , qu’on ne pouvait trop compter sur son exactitude. À mon retour à Massouah,, au mois de mai, je rencontrai de nouveau Shum Hummar, de qui j'obtins inopinément des informations plus satisfaisantes. Il me dit que l'on pouvait toujours reconnaître de grandes ruines d'une ville ancienne ( près de Lis qu'il nommait « 4zouli» , que les maisons paraissaient avoir été plus grandes et plus nombreuses que celles de Massouah , que des pierres carrées , de quatre à cinq pieds de largeur , étaient entassées confusément dans le lit d’un « gorf» ou torrent dont une inondation soudaine avait , selon la tradition, renversé cette ville. Il me représenta les ruines comme étant à peu de distance de Zulla. Il me dit que les habitans de cette ville n'étaient pas aussi méchans que ceux d'Arkiko, et qu'il pensait que toute personne envoyée par moi , obtiendrait sans peine la vue de ces restes. Ce récit me fut positivement confirmé deux jours après, par Shum Aïli , autre vielliard de la tribu des Hazortas , qui nomma plusieurs fois et distinctement, Æzoult , la ville ancienne , en m'en décrivant les ruines, et en

me disant de même qu'elle avait été détruite par un torrent.

Ces rapports me firent desirer vivement d'aller moi-mème à Zulla ; mais la maladie men empêcha. En conséquence, j y envoyai M. Stuart, dans le daou de Wursum , qui nous avait rejoints , la veille de notre départ de Massouah. Ses recherches ne furent pas fort heureuses; car, quoiqu'il füt parvenu jusqu'à la ville de Zulla, qu’il décrit comme étant située à deux milles de la grève ,et comme étant plus grande qu’Arkiko, Ja défiance des habitans ne lui permit pas de visiter les ruines, [ls en avouèrent cependant l'existence, et M. Stuart eut le bonheur d'obtenir de l’un d'eux un petit vase de pierre fort ancien, qu'on lui ditavoir été trouvé parmi lesgranges pierres dont ces ruines se composent. J'enai tracé l'esquisse. { Voy. planche XXVI.) Le capitaine Weatñerhead avait, à ma demande, fait , à son retour de Massouah, une reconnaissance générale de, la baie d’Annesley , dont je donne la carte { Voy. pl. XIV) , sur laquelle la position de Zulla à été ajoutée d'après les observations de M. Stuart. Cette: carte complette la ligne de la côte d'Abyssinie, depuis La baie d'Asab jusqu’à Massouah.

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