‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 1 sur 25 · Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841 · texte numérisé non relu

Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841

Il me semble convenable d'exposer ici en peu de mots dans quelles circonstances je me suis déterminé à entreprendre le voyage dont je publie la relation.

Versle milieu de l'année 1841, à la suite de quelques exactions financières plus rudes que de coutume, une partie des populations chrétiennes de la Bulgarie se souleva contre les Turcs. Ce mouvement, mal combiné, fut bientôt comprimé par la force militaire , si l'on peut honorer d'un tel nom les bandes d'Albanais que le gouvernement de la Porte se hâta de déchaîner contre les insurgés. Pendant plusieurs semaines, la malheureuse Bulgarie fut mise à feu et à sang par ces hordes farouches, et le bruit de leurs dévastations retentit bientôt dans toute l'Europe chrétienne, dont les

vi PRÉAMBULE,

cabinetsvenaientdese concerter d'une manière si éclatante en faveur de l'empire ottoman. La France s'en montra surtout vivementpréoccupée, et ce fut à cette occasion que mon illustre confrère à l'Institut, M. Guizot, ministre des affaires étrangères, désireux de connaître le véritable état des choses, me fit l'honneur de me proposer d'aller m'en assurer sur les lieux mêmes, en traversant laTurquied Europe dans sa plus grande longueur, depuis Belgrade jusqu'à Constantinople.

Cette proposition s'accordait trop bien avec le vif désir que j'avais de visiter l'Orient, pour n'être point acceptée. La mission dont le gouvernement me chargeait était d'ailleurs fort simple et ne pouvait éveiller aucune susceptibilité diplomatique. Je n'avais pour instruction que de constater la situation au vrai de ces populations mal connues et d'en faire, à mon retour, un exposé succinct et fidèle, qui pût servir de base aux déterminations de la politique française , si les événements exigeaient jamais qu'elle intervînt en faveur des chrétiens opprimés de la Turquie d'Europe. On devine aisément que la relation de mon voyage ne sau-

PHÉAMBULE. vu

rait comprendre l'historique des faits spéciaux pour l'étude desquels je me suis mis en route. J'ai adressé à qui de droit ce travail officiel qui ne m'appartient plus, et qui ne doit pas sortir du dépôt de nos archives; mais tout en respectant un usage sacré, j'ai pensé qu'il serait utile de faire connaître une foule de particularités intéressantes sur l'état social des populations chrétiennes en Orient, et d'appeler sur elles l'attention et la sollicitude de mon pays.

Je m'y suis déterminé par plusieurs raisons : d'abord, parce qu'il m'a semblé qu'on n'avait point en France une idée exacte du caractère et des souffrances de ces populations si dignes d'intérêt ; et puis , parce qu'il serait avantageux d'attirer au cœur de la Turquie la plupart des voyageurs qui se bornent à quelques excursions sur le littoral ou à Constantinople, d'où il est impossible d'apprécier ce qui se passe dans l'intérieur de l'empire. J'ai cru qu'une relation sincère et impartiale de ce voyage, telle qu'elle convenait à un économiste sans préjugé politique ou poétique, pourraitouvrir la voie à plus d'un observateur retenu par

\in IMlKAMIiULK.

la crainte des aventures ou par l'ignorance de quelques détails essentiels à connaître pour les éviter. La narration qui va suivre ne sera donc qu'un tableau rapide et fidèle des impressions que j'ai éprouvées. J'ai préféré l'allure naturelle d'un récit aux formes étudiées d'un travail systématique, et par là même suspect de partialité. J'ai dit ce que j'ai vu et pensé dans cette longue route de Paris à Constantinople, qui joint les deux pôles de la civilisation, et autour de laquelle gravite si lourdement aujourd'hui la politique du monde. Cette relation est donc toute personnelle et ne saurait engager aucune autre responsabilité que la mienne.

Grâce à notre système d'instruction publique dont toute la sève s'épuise à l'enseignement des langues mortes, il m'eût été très-difficile de me procurer à Paris un interprète capable de parler non-seulement la langue turque, mais les dialectes serbe et bulgare, si ma bonne étoile ne m'eût fait rencontrer un jeune attaché à l'ambassade ottomane, originaire de la Bulgarie, qui désirait retourner clans son pays natal et qui mil le plus grand empressement à m'y aecora-

PREAMBULE. ix

pagoer. C'est à lui que je dois d'avoir pu remplir dans toute son étendue la mission qui m'était confiée. M. Alexandre Stoïlowitch Boyogloa Exarchos a été pour moi plus qu'un drogman ; il s'est montré un compagnon actif, intelligent et dévoué. Il a pensé sans doute accomplir une œuvre patriotique et religieuse, en favorisant de tous ses efforts des recherches destinées à signaler aux réparations du gouvernement turc et aux sympathies de l'Europe chrétienne cette terre magnifique et désolée qu'on appelle la Bulgarie.

J'ai attendu, pour publier ce simple exposé, que les troubles de l'Orient fussent tous apaisés. Je n'éprouve point pour les Turcs cette haine instinctive dont ils sont l'objet de la part de tous les poêles et de beaucoup de philosophes. Les Turcs ont des qualités nobles et rares qui distinguent leur race parmi toutes celles de la terre. S'ils pouvaient modiûer ce que leurs préjugés religieux ont de trop absolu, et rendre aux femmes la place que Dieu leur a destinée dans Tordre social, ils seraient dignes de gouverner, peut-être avec autant de succès que des chrétiens, les vastes domaines qui forment leur empire.

x PRÉAMBULE.

Mon opinion est qu'il faut que l'Europe les aide de ses conseils et les contraigne au besoin, par son autorité, à remplir la mission de civilisation, dont chaque peuple est responsable pour sa part devant le tribunal de la postérité. Je m'estimerai fort heureux si ce petit livre fait connaître, au moins approximativement, la nature du concours que les populations chrétiennes ont droit de réclamer des grands gouvernements de l'Europe, depuis que ceux-ci ont mis la main aux affaires de l'Orient, et particulièrement de la Bulgarie. Mais il est temps de nous y rendre.

Paris, 25 mars 1843.

Page 1