CHAPITRE I
Départ de Paris. — Arrivée à Strasbourg. — Carlsruhe. — Stuttgard. — Ulm.— Angsbourg. — Mtm'ch, — Ralisbonne. — Lin». — Vienne.
Je suis parti de Paris le 8 août 1841, avec plus d'émotion que je n'en avais éprouvé lors de mes précédents voyages. Celui-ci présentait quelques chances aventureuses que je ne m'exagérais point, mais que je ne pouvais méconnaître, puisqu'il s'agissait de parcourir un pays agité par des troubles sérieux, où les deux partis étaient également à craindre. Je me rassurais, toutefois, en pensant que les dangers diminuent ordinairement à mesure qu'on s'en approche, et qu'après tout,avecl'aide d'un firmanduGrand-
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Seigneur, do bonnes armes et du sang-»
froid, on pouvait traverser impunément la Bulgarie, même infestée d'Albanais.
Mais au moment de me séparer de ma famille, je sentis mon cœur défaillir pour la première fois à l'aspect des larmes qui roulaient dans les grands yeux noirs de ma fdle, silencieuse et immobile devant moi.
Le lendemain j'étais à Nancy. Nancy est une des plus élégantes et des plus nobles villes de France ; une ville propre, bien bâtie, riche de monuments des arts, et encore toute empreinte du caractère d'une capitale. Je la préfère de beaucoup à Versailles, dont elle n'a pas la tristesse, quoiqu'elle soit veuve aussi d'un roi. Il y règne un air de distinction qu'on ne retrouve en France, après Paris, qu'à Dijon, à Grenoble et à Bordeaux. C'est un grand malheur, à mon sens, que tous les attraits de la vie intellectuelle et sociale se concentrent de plus en plus à Paris. Le séjour des départements devientjnsupporlable,
même aux fonctionnaires chargés de les administrer, et il en résulte une exubérance de vie au centre, tandis que la circonférence est chaque jour plus affligée de langueur. Une grande réforme serait celle qui rendrait aux provinces de France toutes les utilités qui viennent s'égarer dans la capitale, et qui en encombrent les avenues, pendant que la disette règne partout ailleurs. Nous préviendrions ainsi la perte inappréciable de forces vives qui s'opère au détriment de la prospérité publique, et qui couvre la France de tribuns au lieu de conseillers municipaux. On se moque beaucoup du patriotisme étroit de clocher, et l'on a bien raison, parce que ce n'est réellement pas celui-là qui domine aujourd'hui. Le patriotisme de clocher consiste à se servir du clocher pour se hisser jusqu'à Paris, mais non pour être utile aux véritables intérêts départementaux, qui se confondent plus qu'on ne croit dans l'intérêt général. Est-ce que l'école forestière de Nancy appartient au
département de la Meurthe, ou à la France entière?
Cette tyrannie de l'accaparement universel se fait bien plus vivement sentir à mesure qu'on s'éloigne de Paris. Je ne connais pas de ville plus cordialement française que Strasbourg, et pourtant elle porte avec humeur le joug de la centralisation, ou plutôt des abus qui en dépendent. Strasbourg a été si longtemps une ville libre, qu'elle avait appris à se bien gouverner. Elle s'élève en souveraine sur les bords du Rhin, au centre des fertiles plaines de l'Alsace. Elle a ses idées à elle, son caractère propre, ses mœurs, ses traditions, dont elle fait volontiers hommage à la mère-patrie , mais qui lui seraient peut-être d'une utilité plus réelle, si notre loi départementale accordait davantage à son libre arbitre. Je trouve que nos petites communes ont trop d'indépendance et que les grandes n'en ont pas assez. Si cet état de choses dure longtemps encore , la France deviendra un pays sauvage, à par-
tir des chefs -lieux de canton jusqu'au moindre hameau. Qu'est-ce que des libertés municipales dans une commune dont les habitants ne savent pas lire?
Je ne pouvais traverser la ville de Strasbourg sans m'arrêter un instant au foyer de mon excellent ami M. Charles Lamey, et sans aller remercier M. Schulzenberger, le digne maire et le courageux député, de l'hospitalité gracieuse que j'en avais reçue, à l'époque de l'inauguration de la statue de Gultemberg. L'Europe n'a pas encore oublié celte fête brillante , si différente des cérémonies banales de nos anniversaires officiels. Je déclare, pour ma part, n'avoir jamais assisté à un plus admirable spectacle, et le souvenir qui m'en est resté n'a pas peu contribué à fortifier l'opinion où je n'ai cessé d'être que la France gagnerait immensément à laisser à chacun de nos départements sa physionomie originale.
Quoi qu'il arrive , la ville de Strasbourg conservera toujours un peu de la sienne. Elle deviendra déplus en plus une tête de pont,
le point de jonction de l'Allemagne et de la France, ces deux grandes nations qui se comprennent désormais et qui s'estiment profondément. Le Rhin n'est plus un fleuve militaire, mais un fleuve commercial. Il a cessé de porter les appareils delà guerre, pour faire place aux flottes pacifiques de bateaux à vapeur, sur lesquels ont circulé l'année dernière plus de sept cent mille voyageurs.
Le temps pressait ; nous avons traversé le pont de Kehl, et, en quelques minutes, nous étions sur le territoire de Bade. Je ne voudrais faire aucune comparaison défavorable à mon pays; mais il m'est impossible de ne pas reconnaître la supériorité des procédés de nos voisins sur les nôtres, en matière de douanes et de vérifications. Quiconque a traversé la frontière une fois en sa vie, et ce fait m'est arrivé plus de trente fois, n'a pas tardé à s'apercevoir que, sauf peut-être dans la partie de l'Italie soumise à l'Autriche, partout le régime des douanes est plus
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favorable que le nôtre à la dignité humaine et à l'indépendance des voyageurs.
On ne pratique nulle part avec l'insolente familiarité de nos préposés , ces recherches sur la personne, qui révoltent la pudeur et le bon sens. Un jour viendra, sans doute, où la France complétera sa croisade contre le droit de visite par la suppression du plus intolérable de tous, celui de fouiller jusque sous les vêtements intimes des citoyens. Je n'en dirai pas davantage sur ces abus dont, j'ai toujours été l'implacable adversaire et qui commencent à être atteints par les arrêts de la justice '. La route de Kehl à Garisruhe est trèspittoresque. Elle traverse des champs parfoi lement plantés, parsemés de villages dont l'aspect annonce l'aisance; et la culture, une population avancée. Mais, déjà les premiers épisodes dont nous sommes témoins, révèlent la différence du régime social qui distingue la France de l'AJle-
(1) Témoin i:u jugement inémorab'e lu l ib.m;il de Sa •■"cgueiuiucs.
magne. Outre la lenteur proverbiale des postillons, nous sommes frappés du despotisme de nos conducteurs patentés, et de la rigueur impitoyable avec laquelle ils accablent de coups les paysans assez lents ou assez maladroits pour ne pas se ranger promptement devant les voitures privilégiées de La Tour et Taxis. Néanmoins, partout semble régner un air de fêle, et les villes aux fenêtres garnies de fleurs, aux rues bien alignées, aux édifices peints à l'huile ou à fresque, paraissent sortir d'un atelier de construction, tant est grand le soin qu'on met à les entretenir.
Carlsruhe est le type de ces jolies capitales allemandes, plus coquettes que nos grands chefs-lieux de préfecture, et remarquables par leur propreté non moins que par leur monotonie. Je ne les décrirai point, car elles se ressemblent toutes, et Stuttgard ne diffère en rien de Carlsruhe. Après les palais des petits souverains, ce qui brille du plus vif éclat, ce sont les hôtels en renom et parfois les musées dont
le nombre est assez grand, ainsi que celui des résidences princières de second ordre. Les villages sont toujours badigeonnés à neuf et n'ont rien de l'apparence misérable des nôtres ; mais les questions que soulève la condition des travailleurs qui les habitent, ne sont pas moins difficiles que parmi nous, car l'émigration y est incessante et s'opère chaque année sur une vaste échelle. Les routes sont généralement belles et entretenues avec intelligence, le bélail abondant et de haute stature, les herbages fertiles et les sites variés. La vue se repose avec une sorte de satisfaction matérielle sur ces paysages, qu'on dirait arrangés de main d'homme, tant les accidents de terrain, les chutes d'eau, les plantations y sont distribués avec originalité et comme sur une toile.
La nature revêt des formes plus sévères aux environs d'Ulm, si célèbre dans nos fastes militaires, et assise sur le bord du Danube. Quoique ce (louve y soit à peine navigable, le volume de ses eaux et la ra-
pidité de son cours lui donnent déjà une physionomie remarquable. Nous le quittons bientôt pour nous rendre à Augsbourg, en Bavière, d'où l'un des premiers chemins de fer qui aient été faits en Allemagne, nous conduira jusqu'à Munich. La situation d'Augsbourg est magnifique ; cette ville s'élève au milieu d'une plaine étendue, bornée au sud par les montagnes neigeuses du Tyrol, et assez semblable au vaste plateau de la Beauce qui s'étend entre Orléans et Chartres. Je ne saurais la comparer avec exactitude qu'à la ville de Malines, en Belgique, dont elle reproduit assez fidèlement l'aspect anséatique, et, au moral, l'orthodoxie catholique sous les croyances protestantes. Il y règne un immense ennui qui tient du sermon et du couvent ; et les chemins de fer, partout si animés, y versentà peine quelques rares voyageurs échappés aux délices de Munich.
J'ai entendu, en Allemagne, un homme d'esprit s'écrier : A quoi sert la Bavière? Assurément cet homme là n'était jamais
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allé à Munich, sans quoi il n'aurait pas fait une telle question. La Bavière, en effet, sert à l'entretien de la ville de Munich. Elle fournit au roi de ce pays les ressources nécessaires pour suffire à la construction des bibliothèques, des glyptothèques et des pinacothèques, dont il enrichit journellement sa capitale. Quiconque désire faire connaissance avec les monuments de Rome et d'Athènes, n'a qu'à s'établir pendant trois mois à Munich. Il y trouvera des copies plus ou moins conformes du Parthénon, du Colisée, en sculpture ou en peinture, avec des inscriptions grecques et romaines, à faire pâlir celles du Vatican. S. M. le roi de Bavière n'a d'autre souci que de reproduire en briques les palais et les temples de marbre de l'antiquité. Il vient de joindre à sa collection, sous le nom de Wallallah, une espèce de Panthéon moderne, où figurent tous les grands hommes de la Bavière, depuis les anciens jusqu'à nos jours. Ses musées, d'ailleurs fort riches, ont la pré-
lention de lutter contre ceux de Florence, de Rome et de Naples ; on ne voit partout sur les murailles, que des imitations d'Herculanum et de Pompéïa. Mais le moyen de se croire en pleine antiquité, au milieu de ces bonnes et dignes figures de Bavarois, resplendissantes de fraîcheur et rayonnantes de tabac !
Les habitants de Munich ont fini par prendre au sérieux le fanatisme poétique de leur souverain pour l'archéologie. Si le climat le permettait, je suis sûr que le roi de Bavière pourrait décréter l'adoption de la toge romaine, et faire chausser le cothurne à ses sujets, au lieu de ces excellentes bottes qu'ils confectionnent si bien. Comme ce prince est extrêmement religieux, la Bavière tout entière est devenue dévote. On ne saurait trouver place dans une église pendant l'office divin, dès qu'il a commencé ; tout le monde s'y rend, hommes et femmes, et je dois le dire, chacun y garde une attitude grave et recueillie, bien rare dans les pays les plus catho-