CHAPITRE XVII
Entrée à Constantinople par la porte d'Andrinople. — Aspect intérieur de la ville. — Nombreux jardins. — Pont sur la rivière des eaux douces. — Galata. — Péra.
Le désert, dont nous venions de sortir, s'étend jusqu'aux remparts de Constantinople. Stamboul ! Stamboul! cria notre Tartare, heureux d'avoir atteint le terme de sa course et fier de nous introduire dans la ville sainte : nous y étions enfin ! Et l'espace que nous avions à parcourir pour arriver au faubourg de Péra devait nous la faire traverser tout entière; ce fut une promenade de plus de quatre heures. Dès les premiers pas, nous avions trouvé les rues encombrées par une foule si compacte, que notre caravane eut peine à se faire jour au travers de cette masse presque
impénétrable. Nous retrouvions le mouvement des grandes capitales de l'Europe, nous entendions les cris des colporteurs, et à l'aspect de ces milliers de cuisines en plein vent, de boulangers, de rôtisseurs, de pâtissiers, nous aurions pu nous croire à Naples. La gaieté et la vivacité des habitants, la variété originale des costumes, les tableaux curieux que nous offraient les attitudes si diverses et si pittoresques des groupes réunis dans les cafés, autour des fontaines et sur les places publiques, partageaient notre attention sans la fatiguer. Nous montions, nous descendions sans cesse; nous traversions des espaces vides et des rassemblements innombrables ; nous passions sous des voûtes de figuiers, de grenadiers, de ccllis, de jujubiers, de lauriers, de vignes, dont les branches pendaient le long des murs ; nous parcourions de grands cimetières couverts de cyprès séculaires; nous longions les vastes cours des mosquées, les carrefours humides où jaillissent les fontaines, les
marchés couverts de pyramides de fruits et de légumes.
Après cette première course laborieuse dans la vieille ville, dans la ville turque par excellence, nous atteignîmes l'une des deux rives du port que le sultan Mahmoud a réunies par un pont de bois, ou plutôt par une chaussée sur pilotis avec deux ouvertures à arceaux mobiles pour le passage des navires mouillés aux eaux douces. De ce point, on jouit du double amphithéâtre de la vieille ville et du faubourg habité par les Francs. Ici, la ligne des grandes mosquées, la Suleïmanié, Sainte-Sophie, la mosquée d'Achmet; plus loin, et aux deux extrémités de la ville, la tour de Galala et celle du Séraskier ; au fond, de l'autre côté du Bosphore, la ville de Scutari avec ses amphithéâtres de jardins et de cyprès. Dès que nous eûmes traversé le pont, il nous fallut grimper jusqu'au sommet de Péra par des ruelles étroites, à pentes rapides et presque toutes garnies de marches comme les
escaliers d'un édifice. Nous entendions parler français, italien, espagnol; nous revoyions les costumes de France, mais si^ grotesquement dénaturés, outrés, et mêlés aux vêtements orientaux, que toute celte population de caricatures excitait notre surprise autant que les scènes plus graves et plus poétiques que nous avions sous les yeux. Les divers dialectes de l'Europe se sont transformés à Constanlinople en une sorte de jargon génois, vénitien, espagnol, français et grec, qu'on appelle la langue franque, et qui est une corruption de toutes les langues.
Au surplus, cette langue n'est pas le seul caractère distinctif de l'indépendance européenne àConstantinople. Nous rencontrions dans les rues étroites de Péra des processions catholiques, des enterrements précédés de la croix et de la bannière, des prêtres qui portaient le viatique à domicile en grande pompe, comme dans nos villes de France et d'Italie. Les cloches retentissent souvent à toute volée ;
les ecclésiastiques circulent revêtus de leurs insignes ; la plus grande liberté religieuse, intérieure et extérieure, règne dans tout le quartier. On dirait que l'Europe y fait sa police elle-même par l'entremise et sous l'autoritédeses ambassadeurs. Les boutiques y sont assorties de tous les objets de consommation qui conviennent aux habitants de nos contrées civilisées , et déjà quelques hôtels à la française permettent aux voyageurs de se croire dans leur pays natal , même en vue des bazars à esclaves et des danses sauvages des derviches hurleurs.
A peine avions-nous mis pied à terre, que notre plan d'exploration de la ville fut arrêté. M. le comte de Pontois, ambassadeur de France, devait naturellement recevoir notre première visite ; mais il était alors à Thérapia, maison de campagne de l'ambassade, située sur le Bosphore, à deux lieues de Constantinople.
Je m'empressai donc de m'y rendre, et je choisis la voie de terre, supposant que la
route de la capitale à une telle résidence devait se ressentir de l'influence européenne et longer la rive du Bosphore. Je ne m'aperçus de mon erreur qu'en sortant de la ville par un quartier presque désert, et en m'avançant de plus en plus sur le plateau inculte, triste et déboisé qui s'élève en arrière de Thérapia et de Buyukdéré. M. le comte de Pontois nous reçut avec l'affabilité cordiale qui le distingue, et il voulut bien nous promettre ses bons offices pour Taplanissement de tous les obstacles que nous pourrions rencontrer. Je ne connais pas de plus délicieuse habitation que le palais de France à Thérapia. Le Bosphore, moins large que le Danube, baigne les murs de ce palais, dont les jardins s'élèvent en amphithéâtre sur la colline, et forment une série de terrasses étagées, du haut desquelles la vue s'étend jusqu'à l'entrée de la mer Noire. De vieux pins à pignons ombragent de leurs têtes en parasols ces jardins pittoresques, auxquels il ne manque qu'un
jardinier digne d'eux pour être dignes de la France.
Notre retour à Constantinople fut bien plus agréable par eau que ne l'avait été le voyage par terre. Ce retour s'effectue habituellement dans des eaïques, jolies petites chaloupes turques, longues, étroites, effilées qui suivent le courant descendant du Bosphore et qui se comptent par milliers dans les eaux de la capitale. Ce sont les voitures de place du pays. Décrirai-je, après tant d'autres, les sites ravissants qui embellissent ce canal , les maisons de campagne du sultan, celles des dignitaires de l'empire, et cette décoration féerique suspendue aux deux rives comme les tableaux des grands maîtres aux murs de nos musées ! Ces descriptions appartiennent de droit aux poètes, et les poètes ne leur ont pas manqué. Pour moi, je me suis surtout aperçu de l'absence complète de toute communication régulière entre Constantinople et les charmants faubourgs qui longent le Bosphore, depuis la merde
Marmara jusqu'à la mer Noire. J'ai cherché un quai sur ce canal admirable, et je ne l'ai point trouvé. Un étroit chemin de halage pour les bateaux , souvent interrompu par des constructions particulières, plus souvent envahi par les flots, est le seul lien qui unisse la ville à la banlieue. Les débarcadères sont dangereux et incommodes. La nature a tout prodigué ici , l'homme seul ne fait rien. Les abords mêmes du port sont tellement resserrés , qu'on n'y pénètre que par des rues de deux ou trois mètres de largeur , où le moindre obstacle suffit pour intercepter la circulation pendant des heures entières.
Cette circulation n'est facile dans aucun quartier de Constanlinople, parce que la plupart des rues n'ont point de nom et sont obstruées pendant le jour par une foule de chevaux, d'ànes, de chameaux et de bœufs. La huit, elles ne sont point éclairées. Pour les parcourir avec facilité et sans trop de fatigue, il faut monter à che-
val et profiler des heures où le flot des affaires s'est écoulé. On trouve habituellement pour cet objet des chevaux selles et bridés, qui se tiennent sur certaines places avec leurs conducteurs, comme les caïques se rangent dans les postes qui leur sont assignés pour le service du port et du Bosphore. Les rues ne sont point pavées et elles sont presque toutes creusées dans le milieu, môme aux abords du palais impérial , à l'entrée du vieux sérail, sur la place de rAlmeïdan et de la tour du Séraskier. Aussi, pendant l'été, sont-elles envahies par des nuées de poussière, funestes à la vue autant qu'à la santé, tandis que la moindre averse suffit pour en faire des torrents impétueux ou des cloaques infranchissables.
Conslantinople mérite presque autant que Rome l'éloge qu'on a fait de celle ville, en disant que c'était un vaste magasin d'églises et de fontaines. On compte en effet à Constantinople cinq cents fontaines, qui ne sont pas comparables,
sans doute, à la fontaine Pauline de Rome, et à la fontaine de Trévi, mais qui fournissent à la population, sinon toute l'eau dont elle a besoin, au moins la meilleure partie de celle qu'elle consomme. Les mosquées ont aussi un caractère de grandeur et de majesté qui permet de les assimiler aux temples de la métropole du catholicisme. Grâce à l'intervention obligeante de M. le comte de Pontois, j'ai obtenu l'autorisation de les visiter toutes, et je demeure convaincu que Sainte-Sophie a servi de modèle aux églises musulmanes, sinon pour les détails d'ornement intérieur, au moins pour les éléments essentiels de leur architecture, tels que les vastes coupoles, les galeries d'entourage, la disposition des ouvertures et l'aspect de l'ensemble. L'art musulman n'est à Constantinople qu'une copie de l'art chrétien, et je n'ai réellement reconnu aux Turcs d'autre supériorité que dans la manière admirable et originale dont ils construisent leurs plafonds.
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Nous entrâmes dans Sainte-Sophie, précédés d'un officier de la Porte, à qui les imans demandèrent rigoureusement notre firman avant de nous recevoir. Cette vénérable basilique, bâtie par Constantin, et reconstruite par l'empereur Justinien, nous a principalement frappés par Pimmense diamètre de sa coupole surbaissée, et par les cicatrices nombreuses dont elle porte la trace. Ce n'est plus de l'architecture romaine, quoique la voûte rappelle assez exactement le dôme du Panthéon d'Agrippa; et ce n'est pas encore de l'architecture moyen âge, quoique déjà la profusion des colonnettes semble annoncer la prochaine venue des temps héroïques où furent bâties Notre-Dame de Paris et de Chartres, la cathédrale de Strasbourg et les Minster grandioses de l'Angleterre. Un vaste et sombre péristyle, qui semble avoir été construit après coup, précède l'entrée de Sainte-Sophie, et s'y adapte avec aussi peu d'harmonie que cette foule de colonnes en granit, en marbre et en
porphyre, importées de divers lieux et de diverses époques, sans goûl,sans plan et sans système, et perdues dans le massif du temple, comme de véritables incrustations. Tout autour de l'édifice règne une large et belle tribune, capable de contenir presque autant de monde que l'église ellemême; mais le carrelage ruiné, les murs salis, les escaliers délabrés, affligent le regard autant que la pensée du spectateur. C'est là pourtant qu'il faut monter pour juger de la majesté du temple et pour voir de plus près les vieilles peintures, quelques voyageurs disent les vieilles mosaïques du dôme, qui reparaissent après plusieurs siècles sous l'infâme badigeon des Turcs. J'avoue que cette basilique byzantine m'a paru moins belle que la mosquée de Soliman, celle d'Achmet et même que celle d'Yéni Jami. Elle porte trop l'empreinte des blessures qu'elle a reçues. Elle n'est ni chrétienne, ni turque, ni ancienne, ni moderne. Elle n'a pas un caractère qui lui soit propre, et tous ses ornements sont
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empruntés à des temps et à des styles différents. Cependant on ne peut se défendre d'un profond sentiment de respect et de mélancolie, quand on songe aux grandes scènes historiques dont elle a été le théâtre, au rôle peut-être plus grand qu'elle a failli jouer dans le monde et au triste état de délabrement où elle est tombée de nos jours.
Les autres mosquées, bâties à son image, lui sont bien supérieures en élégance, en richesse et en beauté. Rien n'égale la splendeur de la mosquée d'Achmet, où l'on arrive par une vaste cour entourée de portiques soutenus par des colonnes (1). Des fontaines jaillissantes en rafraîchissent toutes les avenues, qu'ombragent des platanes mêlés aux cyprès et aux saules pleureurs, d'une végétation tropicale. C'est cet ensemble d'architecture et de verdure qui donne aux monuments del'Orient
(() C'est dans la mosquée d'Achmet que le sultan Mabmoud (lt déployer le fameux étendard du prophète, la > eille du massacre des janissaires. (16 juin 1826. )
un caractère particulier de grâce et de majesté, dont l'imitation serait si facile et si désirable parmi nous. Les Anglais l'ont adopté pour leurs habitations privées, et leurs squares donnent une assez juste idée, au ciel près, des heureuses combinaisons de l'art et de la nature qui distinguent les constructions orientales. Mais nulle part, même en Italie, nous n'avons vu ces deux éléments de la splendeur des cités de l'Orient réunis dans des proportions aussi harmonieuses et aussi colossales que dans la mosquée de Soliman, la plus belle de Constantinople. Sa forme est quadrangulaire, sur une longueur d'environ 80 mètres et une largeur de 75. Autour de la coupole principale, on voit s'élever une foule de petits dômes et scintiller dans les airs les flèches hardies des minarets, dont les galeries sont enrichies de ciselures en pierre du travail le plus exquis. La façade est ornée de six énormes colonnes de porphyre égyptien, dont l'effet est imposant, surtout lorsque les grandes om-
bres des cyprès et des platanes se projettent sur leurs fûts éclatants. Le sultan Soliman est enterré clans celle mosquée auprès de Roxelane, la détestable favorite qui lui fit commettre tant de crimes, malgré sa générosité naturelle.
Après un tel nom et une telle mosquée, il n'y a plus, à Constantinople, que des noms et des temples vulgaires. Pour retrouver des événements et des lieux historiques, il faut aller visiter l'Atmeïdan et le sérail. L'atmeïdan est l'ancien hippodrome du Bas-Empire; c'est la plus grande place de la capitale. Les empereurs grecs prenaient plaisir à s'y faire représenter de froides parodies des courses olympiques ; Mahmoud y détruisit les janissaires à coups de canon. Les murs des édifices voisins portent encore l'empreinte de la mitraille qui les foudroya dans cet étroit espace, et il n'y reste, des statues nombreuses et des travaux accumulés pendant cinq siècles, que l'obélisque de Théodose et la colonne Serpentine, décapitée,