CHAPITRE XVI
Départ d'AndrinopIe. — Khafsa. — Ruines et cimetières. — Kski-Baba. — Nouveau désert.— Immenses nué. s d'oiseaux de proie. — Tchorlou. Encore le désert. — Silivri. — Vue ne la mer de Marmara. — Boados. — Kombourgas. — Kutchukschekmedgé. — Quarantaiue. — Daoud Pacha. — Arrivée à Constantinople.
On compte environ cinquante lieues d'AndrinopIe à Constantinople. Le vaste espace qui sépare ces deux villes est entièrement dépourvu d'arbres et présente l'aspect d'une longue plaine ondulée, traversée par plus de trente cours d'eau qui descendent tous du nord au sud, les uns par YErliène, affluent de la Maritza, dans la Méditerranée, les autres directement dans la mer de Marmara. Nous avons employé quatre jours pour franchir cette distance à cheval ; on peut s'y hasarder aussi
en voiture ; mais comme la grande route n'est autre qu'un sillon tracé dans les champs et que la terre est très-argileuse, on est exposé à se voir arrêter dans sa marche par un seul jour de pluie, qui suffit pour rendre la voie impraticable. La plupart des cours d'eau qui la traversent n'ayant point de ponts, deviennent dangereux en cas d'orage, et les villages sont si rares, qu'on pourrait mourir de faim, si l'on était surpris en route par un obstacle imprévu. Je me suis demandé plus d'une fois quel serait le sort d'un voyageur qui aurait le malheur de tomber de cheval ou de recevoir une blessure un peu grave dans ces parages solitaires : il est évident qu'il serait exposé au plus grand péril. La première condition pour voyager dans ce pays est de se bien porter et de fout porter avec soi, car il est telle étape où l'on n'arrive qu'après douze heures de marche soutenue, sans rencontrer un homme, une maison, un arbre, un buisson ! Entre Andrinople et Khafsa, il n'y a
que des cimetières ; entre Khafsa et Eski- Baba, une plaine à perte de vue, immense, silencieuse, lugubre ; entre Eski-Baba et Tchatal-Bourgas, encore la plaine et le désert ; toujours le désert entre Tchatal- Bourgas et Karischtiran !
Il y a quelque chose de plus triste que le désert, dans ce trajet sans pareil entre deux capitales ; ce sont les innombrables cimetières qu'on rencontre dans des lieux où toute habitation a disparu. Que signifient ces cimetières? à quelle époque remontent-ils ? Pourquoi subsistent-ils tout entiers , tandis qu'on ne trouve pas la moindre trace des villages qui leur ont fourni tant de morts? d'où viennent ces morts? d'où a-t-on tiré ces milliers de pierres tumulaires , dans un pays où l'on rencontre à peine un caillou pour le jeter à un oiseau? Voilà des contrastes qui confondent l'imagination, et des questions bien intéressantes pour les économistes. Il y a même quelque chose de plus t liste que des cimetières sans vil-
loges, ce sont des villages sans habitants. J'en ai vu plusieurs entre Andrinople et Conslantinople , où les maisons étaient ouvertes , la clef sur la porte, le toit défoncé, et le foyer domestique vide. Les lézards, les rats, les chats-huants, les chauves-souris avaient pris la place des hommes, détruits par la peste, par la misère, ou dispersés par l'émigration. Et ces villages étaient entourés d'une terre fertile, et partout il y avait des ruisseaux, et le ciel était pur et serein ! et si parfois un arbre existait encore auprès d'une fontaine, il était si grand et si beau que cinquante hommes achevai pouvaient s'abriter sous son ombre! Qui donc a transformé ces fécondes campagnes de la Thrace en steppes désolées , si ce n'est la barbarie musulmane ! La mosquée seule est en effet debout au milieu de ces ruines qu'elle a faites. Les minarets sont toujours bien blanchis et les imans bien dotés , tandis que la désolation et la mort planent sur tout le reste.
Les seuls êtres vivants qu'on rencontre sont des oiseaux de proie ; mais ils pullulent par nuées si épaisses qu'elles voilent par moments la lumière du soleil . Les Turcs étant dans l'habitude d'abandonner les cadavres des animaux, et les plaines de la Thrace étant parcourues par des troupeaux considérables, on y trouve plus souvent qu'ailleurs des dépouilles éparses dans les champs, et c'est ce qui attire dans ces contrées les espèces les plus voraces de l'ornithologie: les aigles, les vautours, les faucons, les milans, et tous les autres carnassiers. On les trouble si peu dans l'exercice de leurs fonctions d'édiles, qu'ils viennent nettoyer les rues de toutes les immondices consommables, jusque sous la main des petits enfants. Ils planent quelquefois par milliers et se livrent de furieux combats sur le squelette d'un bœuf ou d'un cheval, sans que personne songe à les tuer, quoiqu'ils se laissent approcher à quelques pas. Je conseille aux amateurs d'histoire naturelle un voyage de recherches dans le
sud-est de la Turquie d'Europe ; ils en rapporteront sans peine de riches collections et ils se procureront des aigles et des vautours avec autant de facilité que nous prendrions des moineaux à Paris ou des merles en Corse dans la saison favorable. Le quartier général de ces maîtres de l'air est surtout établi dans le sauvage intervalle qui sépare KarischtirandeTchorlou. VErkène, que nous avons passée, en la parcourant, sur un pont de sept arches, est pleine de hérons blancs et rouges et d'oiseaux pêcheurs du plus joli plumage.
Les nombreux plis et replis de cette plaine tourmentée comme celle qui est à l'ouest de notre Constantine, seraient des repaires formidables de voleurs s'il y avait des voleurs en Turquie; mais les voleurs de ce pays ne se tiennent pas sur les routes. Sauf quelques caravanes de marchands attardés qui venaient à la foire d'Ousounjova , les seuls voyageurs que nous ayons rencontrés étaient des cavaliers qui escortaient quatre calèches ,
pleines de femmes appartenant au harem du pacha d'Andrinople. Toutes ces femmes étaient voilées et vêtues avec une grande élégance; elles riaient et parlaient trèshaut, et paraissaient peu préoccupées des questions sociales que leur présence en ces lieux et sous cette escorte faisait naître dans notre esprit et dans l'intérêt de leur cause. Elles se retournèrent à plusieurs reprises pourexaminer nos costumes et nos cocardes, et bientôt nous les perdîmes de vue. Tchorlou, où nous nous arrêtâmes pour passer la nuit, est une petite ville de quatre mille habitants, située sur une éminence qui commande le ruisseau de ce nom. Il n'y a pas d'observatoire d'où l'on puisse mieux juger de l'immense étendue des plaines incultes de la Thrace. C'était jadis une position militaire contre l'invasion des Bulgares, qui menaçaient la presqu'île de Constanfinople, à l'époque où l'on construisit le fameux mur d'Athanasepour la fermer et pour la défendre. De Tchorlou jusqu'à la mer de
Marmara, la plaine s'abaisse doucement par étages, et nous arrivons enfin à Silivri. Ce fut une agréable vue pour nous que celle de la mer, au sortir des interminables steppes de la Thrace. Aussi , quand nous descendîmes sur les grèves de Silivri , les minarets blancs de cette ville entourée de cyprès, ses vergers pleins d'arbres fruitiers, son joli petit port nous semblèrent plus clignes d'intérêt qu'ils ne le méritaient réellement. La puanteur des rues était horrible ; les oiseaux de proie venaient y disputer aux chiens d'affreux débris de boucherie, et la chaleur extrême de la saison faisait fermenter de toutes parts des flaques fétides et pestilentielles. Sans le voisinage de la mer, qui nous envoyait du moins quelques brises d'air pur, nous aurions couru le danger d'être asphyxiés, et je ne puis comprendre comment des êtres humains peuvent habiter impunément un semblable séjour. Grâce au ciel, la route ne devait plus quitter le rivage, et notre course jusqu'à Constanti-
nople , le long de la mer de Marmara , ne sera désormais qu'une riante promenade.
Boados et Kombourgas sont de gracieux villages entourés de vignes, d'oliviers, de jardins comme nos villes du Midi. Nous les traversons pour nous rendre à la grande lagune de Buyùkschekmedgé sur laquelle on a jeté le pont le plus singulier qui existe en Turquie. Ce pont se compose de trois différents ponts superposés en aqueduc au moyen d'un grand nombre d'arches toutes de grandeur inégale, et dont le tablier à double pente est d'une roideur assez difficile à franchir.
Une seconde lagune, celle de Kutchukschekmédijé , nous restait à traverser avant d'arriver à Constantinople. C'est là que nous avons rencontré le premier service de quarantaine organisé avec quelque sévérité. Nous avions à peine passé le pont, qui était fermé par une porte et surveillé par un corps de garde, lorsqu'on nous a l'ait exhiber nos passe-ports et les certificats de santé dont il avait fallu nous
munir de ville en ville, depuis noire entrée en Turquie. Nos papiers furent reçus avec le cérémonial accoutumé des lazarets, au bout d'une paire de pincettes , et dûment soumis à la fumigation; après quoi, il nous fut permis de continuer notre route. Tel était l'expédient à l'aide duquel les Turcs s'imaginaient avoir conjuré l'invasion du fléau qui avait décimé leur pays quelques années auparavant (1), etleur confiance à cet égard étaitsi grande, qu'ils se croyaient préservés pour toujours de la peste. Je ne sais pas, toutefois, ce que les sentinelles avancées du pont de Kutchukschekmedgéauraientfait de nous, si nos papiers n'eussent pas été en règle ; car il n'y avait point de local pour nous recevoir, et probablement nous aurions été forcés de rebrousser chemin. C'est ici le moment de dire un mot du fléau de la peste et d'un autre fléau bien plus redoutable, dont nous parlerons plus loin, les
(1) En 1837.
quarantaines, tels qu'ils se sont modifiés l'un et l'autre en Turquie depuis cinq ou six ans.
La peste n'est encore bien connue que par ses ravages. Qu'elle soit endémique en Egypte et seulement importée en Turquie, contagieuse ou non contagieuse, tout le monde est d'accord sur la rapidité avec laquelle elle moissonne ses victimes et décime des provinces entières, Chacun sait que c'est une espèce de fièvre nerveuse, accompagnée de gonflements dans les aines, au cou, aux aisselles, avec prostration des forces et décomposition particulière et soudaine des traits de la face. Quoi qu'on en ait dit, l'extrême chaleur et le froid influent très-peu sur sa marche ; elle tue dans toutes les saisons, et ne s'arrête qu'épuisée par ses propres excès. L'isolement n'en préserve pas toujours; le contact n'est pas nécessairement fatal. Il y a des prêtres turcs qui déshabillent les pestiférés, qui lavent leurs cadavres, qui les ensevelissent, et qui ne sont point
atteints par la maladie. Il y a aussi des gens qui en meurent, malgré la précaution qu'ils ont prise de se barricader étroitement. Ce qui paraît le plus certain, c'est que la mauvaise tenue des cimetières, où les fosses ont à peine 60 centimètres de profondeur, l'infection habituelle des rues, le peu d'air qui circule dans les bazars, les marchandises qui y sont accumulées, et, selon moi, les boucheries, trop nombreuses, tolérées dans l'intérieur des villes avec les abus de l'abatage, sont les causes les plus ordinaires et les plus naturelles de la contagion. En traversant une foule de villes turques, j'ai souvent été atteint de nausées très-incommodes qui ne cessaient que lorsque nous étions parvenus en rase campagne, et, dans la campagne même, l'odeur des cadavres d'animaux nous a poursuivis plus d'une fois à de grandes distances.
On a donc reconnu que l'un des moyens les plus efficaces de conjurer le retour de la peste ou d'en rendre les effets moins
meurtriers tant qu'elle existera, serait d'éloigner les cimetières des villes et de fixer une profondeur déterminée pour les fosses d'inhumation. Il serait également indispensable d'interdire aux bouchers la faculté dont ils abusent, de jeter dans les rues les intestins des animaux, de laisser séjourner le sang dans les trous ouverts au pied de leurs boutiques, et d'obliger les habitants à verser leurs eaux ménagères ailleurs que sur la voie publique où, faute d'écoulement, elles répandent les plus funestes exhalaisons. En attendant les bons effets de ces mesures hygiéniques, auxquelles s'est refusé jusqu'à ce jour l'aveugle fatalisme des Turcs, l'isolement est la seule précaution officielle qui ait été adoptée. A l'heure qu'il est, il existe, à l'entrée desprincipales villes delà Turquie, un corps de garde où les préposés de la police demandent tout à la fois les passe-ports et les bulletins de sanlé ; mais comme la plupart des villes turques sont ouvertes, il suffit de tourner les corps de
garde pour se soustraire aux formalités exigées, et pour les rendre à peu près illusoires. Malgré la surveillance particulière exercée autour de Constanlinople, rien n'est plus facile que de pénétrer dans cette ville par terre et par mer, et d'y apporter la peste de tous les côtés.
Cependant les chrétiens, qui redoutent beaucoup plus ce fléau que les Turcs, commencent à favoriser les précautions prises par les autorités. La peste de \ 837, qui a enlevé près de cent mille habitants dans la Bulgarie, dont près de quinze mille à Philippopolis et la moitié de la population de Tatarbazardschick, a laissé des souvenirs qui ne sontpointencore effacés. On ne verrait plus aujourd'hui une foule de malheureuxabandonnés par leurs familles, et des villes entières désertées par leurs habitants. Les bons exemples donnés par les Européens pendant la durée du choléra ont retenti jusqu'en Orient, où les nouvelles arrivent fort tard, mais où pourtant elles arrivent. On sait à présent que ce n'est point en se
croisant les bras qu'on échappe à de pareils désastres, et la médecine a plus de chances que jamais de faire entendre raison à ce peuple de fatalistes. Les médecins sont les hommes pour lesquels les Turcs ont le plus de considération et dont ils acceptent les prescriptions avec le moins de répugnance. Il y en a malheureusement fort peu en Orient, malgré les avantages pécuniaires qu'ils seraient sûrs d'y trouver. Les pharmaciens y sont encore plus rares que les médecins, et leurs officines ressemblent trop aux laboratoires des alchimistes du quinzième siècle, pour qu'on puisse avoir grande confiance en leurs médicaments. Les Turcs ont tout à créer sous ce rapport.
Que n'ont-ils pas à faire aussi pour les roules? Nous espérions trouver du moins quelques essais d'empierrement en approchant de Constantinople; mais le frayé seul devait nous conduire jusqu'aux portes de cette capitale. Il était temps pour nous d'y arriver. L'affreuse nourriture à
laquelle nous avions été condamnés, la fatigue de ce long voyage à cheval, la nécessité où nous nous étions trouvés de coucher pendant près de six semaines sur la terre nue, avaient un peu affaibli nos forces. Mais quand après avoir franchi les collines désertes qui séparent Kutchukschekmedgé de Daoud-Pacha, grande caserne située à l'entrée de Conslantinople, nous aperçûmes enfin cette ville immense, le château des Sept- Tours, les vieux remparts noyés dans des flots de verdure, les minarets élancés, les dômes éclatants et cet océan de maisons rouges, dont la peinture même ne saurait donner une idée, nous restâmes absorbés dans une contemplation profonde. Ce seul panorama nous aurait délassés des fatigues du voyage. C'est le plus beau du monde :
quiconque aime les grandes scènes de la nature et les grands souvenirs de l'histoire ne doit pas mourir sans l'avoir vu.