‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 21 sur 25 · CHAPITRE XY1II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY1II

Le serai et ses jardins.— Le grand bazar. — L€ marché aux esclaves. — La citerne des mille colonnes. — Le tombeau <!e Mahmoud. — Le sultan Abdul-Medjid. — L'armée et la Hotte: — S;ud-Paclia et Réibid Pacha. — Les ambassades étrangères. — Départ.

C'est une admirable position que celle du sérail, situé à l'extrémité sud de la ville de Constanlinople, où il est baigné de trois cotés par la mer, au-dessus de laquelle ses jardins et ses divers quartiers s'élèvent en amphithéâtre. On n'y entre que du côté de la ville, dont il est séparé par une haute muraille percée d'une porte fortifiée : c'est la principale entrée du palais, la Sublime Porte, nom qui a passé au gouvernement turc. La vaste enceinte du sérail, qui n'a pas moins d'une lieue de

circonférence, renferme une suite de bâtiments irrégùliers, la plupart isolés les uns des autres par de grandes cours plantées de vieux arbres, sans pareils en Europe pour leur beauté, et par des jardins beaucoup Irop vantés, disposés à l'italienne comme ceux des îles Borromées.

J'avais hâte de parcourir ce mystérieux séjour, si longtemps fermé aux piofanes, et qui a vu naître et mourir tant de révolutions sanglantes, tant de périlleuses intrigues et de passions ardentes en tout genre. La principale entrée ressemble à celle d'une place de guerre. Elle consiste en une porte haute, voûtée carrément et flanquée de plusieurs niches profondes où, de temps immémorial, on expose les têtes des condamnés d'Etat. C'est là qu'on dressait les pyramides d'oreilles coupées aux vaincus, quand l'islamisme gagnait des batailles. Lorsque je passai sous cette porte, jadis si formidable, il n'y avait heureusement aucun trophée ; les dernières oreilles sont venues de la Grèce qui, de-

puis, a pris sa revanche, à l'aide du canon de Navarin.

Le sérail est aujourd'hui à peu près désert. Mahmoud, s'étant choisi une autre résidence sur le Bosphore, a transformé ce palais en une espèce de Versailles où les curiosités de l'ancien islamisme sont conservées comme dans un musée mal entretenu. Le sérail est devenu l'hôtel des invalides pour les eunuques, pour les odalisques, pour tous les employés de la maison impériale. Je ne décrirai point son enceinte tant de fois décrite, ni les salles d'attente où l'on humiliait les ambassadeurs des puissances chrétiennes, ni la cour où se rangeaient les gardes armés de haches, ni les pavillons des muets, ni la demeure des femmes. Tous ces lieux, embellis par l'imagination des voyageurs, m'ont paru communs et prosaïques au plus haut degré. La bibliothèque du sultan occupe moins d'espace que la mienne et se compose de quelques vieilles armoires à grillages de cuivre, où les vers et la pous-

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sière dévorent des rouleaux de papier et et de parchemin liés avec de vieux rubans, et deux ou trois mille volumes reliés en basane avec des fermoirs en argent comme nos livres de prières. On ne m'a pas per- . mis d'en ouvrir un seul; mais j'ai appris qu'ils étaient tous en langue turque et relatifs à la religion ou aux affaires privées des sultans. En sortant de la bibliothèque, nous sommes descendus par un bel escalier dans les jardins situés sous les appartements des femmes, après avoir traversé plusieurs petites cours, toutes fermées par des portes. Dans l'une de ces cours, le pavillon des eunuques nous fut signalé, et bientôt nous vîmes errer autour de nous, comme des âmes en peine, une vingtaine de ces infortunés émérites, au teint blafard, à la peau flasque, au regard profondément désespéré. Ils avaient l'air doux et ennuyé, et ils ne se doutaient point du vif intérêt qu'ils nous inspiraient. Quelle histoire dramatique ces hommes-là pourraient écrire, s'ils écri-

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vaient tout simplement ce qu'ils ont vu ! L'un d'eux nous accompagna jusqu'aux jardins des femmes, dont les avenues étaient bordées de figuiers, de jujubiers et de cognassiers en très-grand nombre, fichés dans de vieux murs et chargés de fruits. Ce qu'on appelle les jardins, ce sont des plates-bandes de 25 à 30 mètres décote, garnies de buis comme les anciens carrés des Tuileries ou de Versailles, avec des géraniums et des jasmins de Perse d;ms des vases de marbre, et de petits jets d'eau pour l'arrosage. Quelques-uns de ces carrés sont séparés par de courtes allées d'orangers et de citronniers taillés en quenouille à la manière de nos poiriers, la cime attachée à des fils de fer qui les maintiennent alignés et les protègent contre l'action du vent. Les allées sont sablées avec de petits coquillages blancs très-friables fournis par le Bosphore, et j'y ai trouvé beaucoup moins d'ombre que dans les cours communes du sérail. Jusque-là, comme on voit, tout était assez

ordinaire et nous avons en France vingt châteaux dont les jardins l'emportent sur ceux du palais impérial ; mais les appartements des femmes et les salons d'apparat du sultan m'ont rappelé les magnificences de Versailles. Je n'ai rien vu en Europe, dans aucune demeure souveraine, qui puisse être comparé à ces kiosques admirables dont les plafonds, rehaussés d'or et d'azur, parsemés de fleurs, de paysages, de devises, dépassent en variété, en richesse et en élégance tous les dessins de l'Alhambra et du Généralife. Presque tout le mobilier en a été enlevé pour garnir les nouvelles résidences de la famille du sultan, et nous n'y avons trouvé que quelques mauvaises pendules de pacotille avec de vieilles commodes à la française qui témoignent du peu de goût des Turcs, depuis qu'ils ont cessé d'être eux-mêmes et qu'ils ont voulu imiter nos usages.

Les appartements des femmes étaient également vides. On n'y voyait plus que des monceaux de matelas entassés sur des

nattes, comme dans un jour de déménagement; mais les décorations en relief de ces élégants dortoirs, leurs jolies fenêtres gracieusement évidées, le demi-jour voluptueux qui les éclaire, les cheminées mignonnes qu'on y a prodiguées , les jets d'eau habilement disposés dans des cabinets chauffés à la vapeur, annoncent que là, du moins, on avait épuisé toutes les ressources des arts pour embellir le harem. On n'a pas craint de nous montrer le kiosque de prédilection où Mahmoud assistait à la toilette de ses femmes. Lesultan, placé dans une sorte de tribune ouverte sur la mer, avait en face de lui un amphithéâtre sur lequel ces dames venaient se ranger, tandis que, derrière elles et audessus de leurs épaules, s'épanchaient des flots d'eau tiède parfumée, qui tombaient de gradin en gradin jusqu'aux pieds du maître. On nous dit que Mahmoud aimait fort le spectacle de ces bizarres espaliers de femmes ; mais tout nous porte à supposer qu'il y a cueilli des fruits bien amers.

Encore une fois, plus j'y réfléchis, plus j'ai la conviction que la polygamie est aussi fatale en Orient que la peste, et que si son histoire était connue, il s'élèverait, dans le monde entier, un cri d'horreur et d'indignation contre cet outrage permanent à la nature humaine.

Après une visite approfondie des curiosités du sérail , nous sortîmes par une de ces petites portes de fer qui donnent sur le rivage, et nous prîmes le chemin du grand bazar. On a déjà pu juger, par le tableau rapide que j'ai tracé du bazar d'Andrinopîe, de ce que sont les marchés de l'Orient et du mouvement qui y règne. Le grand bazar de Constantinopie est un twinH semblable à ceux de nos chemins de fer, un vrai souterrain à fleur de terre, avec embranchements, croisements et dégagements dans toutes les directions. Les marchandises y sont assez généralement disposées par spécialités, surtout les drogues, les tissus, les armes de luxe; mais il faut se défier du demi-jour, et

vérifier l'aunage souvent irrégulier quand il s'agit d'étoffes. En somme, le grand bazar ne vaut pas le Palais -Royal de Paris, ni RegenCs strect de Londres, ni même la rue de Tolède à Naples ; mais sa grandeur et son universalité frappent l'étranger d'un étonnement qui n'a rien de commun avec l'admiration. Le vrai bazar de Constantinople, le bazar scandaleux, celui qui mérite l'attention des philosophes, c'est le bazar aux esclaves. Il n'y a pas longtemps que les Européens y sont admis et je n'ai pas manqué de m'y rendre.

Lamentable et hideux spectacle ! Dans une étroite cour garnie de plusieurs rangs de loges, et accroupies derrière les grilles comme les animaux de nos ménageries, trois ou quatre cents malheureuses, les lèvres brûlées par la soif, et les vêtements en désordre, attendaient le dernier mot des acheteurs. Plusieurs d'entre elles étaient atteintes de maladies cutanées de l'aspect le plus repoussant ; quelques-unes

pleuraient, d'autres étaient plongées dans un morne silence, l'œil fixé contre terre et comme épuisé par les larmes. J'ai remarqué une négresse dont la face et le sein étaient couverts d'une éruption efflorescente verte, du plus franc vert émeraude, étrange maladie dont je ne sache pas qu'il existe une description dans les pathologies herpétiques. Les courtiers de cet odieux bazar, armés d'un fouet et d'un poignard, se promenaient en riant sous les ombrages de la place, où gisaient pêlemêle des Abyssiniennes aux traits réguliers, des négresses de la Nubie, déjeunes fdles et de vieilles femmes assises ou couchées sur des nattes. Je n'ai pu me défendre des plus pénibles émotions à l'aspect de ce lieu de désolation et d'infamie. A quelques pas de là, pourtant, de l'autre côté du port, dans le faubourg de Péra, je venais d'entendre le chant des églises chrétiennes, et j'avais vu marcher, tête haute, des femmes françaises à l'ombre de notre pavillon. Non, l'Europe ne permet-

tra bientôt plus, je l'espère, qu'on brave ainsi face à face la sainteté de ses croyances : ce n'est pas l'intégrité de ce système qu'elle entend protéger par des traités conclus au nom du Dieu des chrétiens !

Non loin del'Atmeïdan, nous avons visité une des anciennes citernes construites par les empereurs grecs avec un luxe inutile, et connue sous le nom de réservoir des Mille colonnes. C'est un temple souterrain dans lequel, au lieu de mille colonnes, on n'en compte guère plus de deux cents, et qui ressemble un peu aux caves des docks de Londres. Ces vastes catacombes sont abandonnées aujourd'hui à des cordiers, à des fileurs de soie, ou, pour mieux dire, au premier occupant.

On assure qu'elles pouvaient contenir douze cent mille pieds cubes d'eau. Mais Constantinople est approvisionné sous ce rapport d'une manière suffisante au moyen de la prise d'eau de la foret de Belgrade, qui lui verse, par des conduits ingénieux et des réservoirs (bend) convenablement

échelonnés, la masse liquide nécessaire à sa consommation. C'est peut-être le seul service public organisé d'une manière intelligente et régulière dans la capitale; car, comme nous l'avons dit, il n'y a ni pavage, ni éclairage, ni désignation des rues, ni numérotage des maisons, ni poste aux lettres, ni balayage quotidien, ni règlements pour la voirie, ni état civil, ni police des inhumations, ni secours officiels en cas d'accident, même contre les incendies , si fréquents que la durée moyenne d'une maison à Constantinople est évaluée à cinq ans, et le prix des loyers payé en conséquence. Ce qu'on appelle secours contre l'incendie ne mérite pas ce nom. Les habitants le savent si bien, qu'il existe dans plusieurs maisons une sorte de sanctuaire bâti en briques ou en pierre, où l'on dépose les objets les plus précieux, dont la perte serait infaillible sans cette précaution.

Le palais de Beschicktasch, habité par le sultan, est presque entièrement bâti en

bois comme les autres édifices. 11 a l'aspect d'une décoration de théâtre, et si ce n'était sa belle situation sur le Bosphore, on le prendrait pour une caserne ou pour un hôpital ; la caserne de cavalerie, qui n'en est pas éloignée, lui ressemble beaucoup. C'est de ce palais que le sultan se rend habituellement à la mosquée pour y faire ses dévotions tous les vendredis, jour férié des Turcs, et il désigne alternativement chacune des mosquées de la ville; il s'y rend à cheval ou en caïque, selon le quartier qu'elles occupent. J'ai rencontré une fois le cortège de ce jeune prince ; la police avait fait occuper les avenues du palais par un détachement d'infanterie, et les curieux se tenaient sur le seuil des maisons voisines ou aux fenêtres des cafés. Quand le sultan parut, la musique de sa garde à cheval jouait la Marseillaise (1), et c'est au bruit de cette

(1) J'aurais peine à le croire, si je ne l'eusse entendu. J'ai su d'ailleurs que la musique de la garde impériale était ou avait été formée et dirigée par le frère du célèbre maestro Douizetti, qui y a fait entrer beaucoup d'Italiens.

marche que je vis s'avancer d'abord une foule de domestiques en livrée, tenant en main des chevaux caparaçonnés de la manière la plus brillante, puis de nombreux pachas tourbillonnant à pied dans la poussière, puis, après un assez long intervalle, le sultan lui-même achevai, suivi du kislar-aga, le chef des eunuques noirs. Abdul-Medjid est un jeune homme de vingt ans, d'une taille assez élevée et d'une tournure plus martiale que je ne l'aurais cru d'après les bruits qui avaient couru en Europe sur sa décrépitude précoce. Il est marqué de la petite vérole, très-brun, et ses traits annoncent la bienveillance. Son regard paraît incertain et d'une fixité maladive. Il saluait d'un léger signe de tête les officiers qui s'inclinaient devant lui, et il paraissait accueillir avec bonté les pétitions nombreuses qui lui étaient présentées. Quant au kislar-aga, c'est le personnage le plus sérieusement grotesque qu'on puisse imaginer. Il était à cheval derrière le sultan, et revêtu de la dis-

gracieuse redingote que Mahmoud a substituée aux vêtements si élégants des Orientaux. Son embonpoint démesuré, son teint de nègre enluminé d'huile, ses lèvres pendantes et baveuses lui donnaient un air ignoble et repoussant. Voilà donc le premier dignitaire de l'empire!

voilà celui qui marche le premier à la suite de l'empereur ! Le jeune sultan est plein, assure-t-on, de bonnes intentions, et il manifeste publiquement dans toutes les circonstances le vif désir dont il est animé de travailler au bonheur de son peuple. Dans une grande revue qu'il venait de passer de ses troupes, et à laquelle il avait convié le corps diplomatique, il s'adressa successivement à tous les ambassadeurs, et protesta avec effusion devant eux de sa ferme résolution de faire le bien. Il sait que son père lui a légué une tâche immense, et il paraît décidé à la mener à bonne fin. Dieu le veuille !

Mahmoud était déjà bien oublié, peu

de temps après sa mort. Personne n'en parlait plus dans Constantinople, sinon pour déblatérer contre ses réformes qui avaient choqué les préjugés les plus irritables des Turcs. Son tombeau, que j'allai visiter, était dénué de toute espèce d'honneurs. C'est une petite chapelle hexagonale, qui pourrait passer pour un salon élégant à la campagne, et qui est décorée d'un lustre de bronze doré, comme ceux de nos cafés à la mode. Le corps du sultan y est déposé dans un cercueil recouvert de châles de cachemire et surmonté du fez à aigrette de diamants que portait le défunt. Sa sœur, morte depuis peu, venait d'être enterrée près de lui, et n'avait pas même encore de monument, car la terre était encore fraîchement remuée dans l'intérieur du kiosque où ils reposent tous deux, quand nous y fûmes introduits. Cette indifférence pour le grand réformateur s'explique par la réaction qui a suivi sa mort et qui menace même aujourd'hui, sur toute la surface de l'empire, de re-

mettre en honneur ce que Mahmoud avait aboli. Mais les abus qu'il a frappés d'une main vigoureuse ne pourront jamais renaître tels qu'ils existaient, quand il en entreprit la suppression. L'armée turque, malgré son insuffisance actuelle, a reçu le baptême de la discipline. Les soldats du iMzam ne sont pas très-bons; mais ils valent mieux que les janissaires, et ils sont plus honnêtes que les Albanais. Ils commencent à manœuvrer passablement ; ils connaissent assez bien le maniement des armes. C'est dans leur tenue extérieure, dans leur organisation administrative que les troupes turques laissent le plus à désirer. Leur constitution physique n'est pas meilleure que leur constitution morale; mais elle est supérieure à ce qu'elle fut sous le règne des prédécesseurs de Mahmoud et sous Mahmoud luimême. Les officiers ont une tendance prononcée à imiter nos officiers d'Europe, et plusieurs d'entre eux ont pris au sérieux le respect du point d'honneur qui distin-

gue la profession militaire dans les pays civilisés.

Le résultat capital de la réforme militaire de Mahmoud a été de soustraire la force armée turque à l'influence exclusive et fédéraliste des pachas, pour lui donner un caractère plus militaire et plus national. Aujourd'hui les officiers de l'armée sont réellement sous la dépendance du ministre de la guerre, tandis qu'auparavant ils dépendaient des gouverneurs de provinces. C'est un progrès immense, qui a créé l'esprit de corps et qui entretient une émulation salutaire entre les diverses armes. Le recrutement seul est vicieux et rappelle assez exactement la presse des matelots en Angleterre. Les racoleurs prennent sans distinction tout ce qui leur tombe sous la main, jeunes et vieux, faibles et forts, les gens malingres et les écloppés ; de sorte qu'il n'est pas rare de trouver dans le même peloton de véritables vieillards et des adolescents imberbes, des célibataires à côté de soldats mariés. C'est

en vain que ces faits incontestables, que j'ai signalés ailleurs (1), ont été mis en doute par des personnes mal informées : il ne faut pas confondre avec l'armée turque tout entière quelques corps d'élite tels que les canonniers ou topchis de la garde impériale, qui diffèrent du reste des troupes par leur bonne composition et leur belle tenue. J'ai pu observer les uns et les autres, et j'y ai trouvé une grande différence. La cavalerie est très-supérieure à l'infanterie, au dire des hommes spéciaux.

Malheureusement, les changements survenus dans l'état militaire de la Turquie tendent à obérer chaque jour davantage ses finances, et ce que ces changements ont encore d'incomplet n'a pas permis au gouvernement de la Porte de profiter de tous les avantages qu'il se promettait de la réforme. Les troupes coûtent plus cher,

(1) Dans un rapport sir l'état social de la Turquie d'Europe lu à l'Académie des sciences morales et politiques de l'Institut de France.

mais ne rendent pas beaucoup de services. La tactique n'a fait aucun progrès. C'est une science à peu près aussi inconnue qu'elle l'était auparavant en Turquie. Les états-majors, les ingénieurs sont misérables. Le casernement s'est beaucoup amélioré dans ces derniers temps, surtout à Constantinople ; mais l'hygiène du soldat laisse toujours infiniment à désirer, et les hôpitaux militaires sont généralement dans un état déplorable. Quant à ce qui concerne les arsenaux et l'entretien des armements, le gouvernement turc est obligé de recourir à l'intervention des ouvriers étrangers. Depuis la catastrophe de Navarin, la marine du sultan ne s'est pas relevée; cependant, après la restitution de la flotte par le pacha d'Egypte, elle s'élevait encore à douze vaisseaux de ligne que j'ai vus rangés dans les eaux du Bosphore et qui m'ont paru dans un état de conservation remarquable. C'est une des erreurs de la Porte de se croire obligée à l'entretien d'un matériel naval aussi con-

sidérable et aussi dispendieux. Sa sûreté est mieux défendue par les détroits et par les traités que par cinquante vaisseaux ; par les traités surtout, car sans être militaire, il est facile de juger, à la simple inspection des lieux , qu'à l'aide des moyens de destruction dont les puissances maritimes disposent de nos jours, les Dardanelles ne tiendraient pas plus que le Bosphore devant une attaque sérieuse. Le temps n'est plus où ces barrières naturelles eussent effrayé l'audace de nos marins, et je les ai vus sourire à l'aspect des fameux châteaux derrière lesquels la Turquie se croit encore invulnérable.

Les vrais châteaux qui protègent aujourd'hui l'empire ottoman sont les hôtels des ambassadeurs étrangers. C'est là que siègent les arbitres souverains sans l'agrément desquels la Porte est désormais incapable de se mouvoir. Ils ont été bien inspirés de prendre enfin en main la direction des affaires de l'Orient et de faire entrer dans la famille européenne ce gou-

vernement, trop longtemps étranger aux premiers éléments du droit des gens. S'il m'est permis d'expliquer à ce sujet ma pensée tout entière, j'oserai dire que la diplomatie n'use pas assez largement de son autorité pour habituer la Porte à respecter et surtout à faire respecter par tous ses agents les prérogatives légitimes des sujets chrétiens en Turquie. Il ne se passe pas un jour sans que des plaintes fondées soient adressées au divan pour des méfaits commis au détriment des nationaux anglais, français, autrichiens ou russes, et ces méfaits demeurent le plus souvent impunis. La Porte a profité des rivalités des puissances pour les opposer l'une à l'autre, dans les conjonctures délicates où sa responsabilité menaçait d'être compromise. Quand un Franc recevait une offense, il n'est que trop prouvé que la réparation était refusée ou retardée par suite d'insinuations diplomatiques. Plus d'un ambassadeur a cru voir une chance de succès pour la politique de son pays, dans

les avanies essuyées par les sujets d'une puissance rivale, et c'est ainsi que les Turcs en étaient venus à un égal mépris pour tous les étrangers. Malgré les échecs de tout genre que le gouvernement ottoman a subis à son tour, malgré la rude leçon de Navarin, malgré l'invasion russe et la bataille de Nézib, la morgue du divan ne s'est point adoucie et la tolérance des chancelleries chrétiennes s'est trop souvent montrée évangélique ; disons mieux, elle l'est encore trop aujourd'hui. Pendant mon séjour à Constantinople, toutes les ambassades étaient en émoi pour des outrages commis envers leurs nationaux, nommément l'ambassade autrichienne dont l'internonce avait été insulté par le Reiss-effendi, dans la personne de son drogman officiellement chargé de demander le redressement d'un de ces mille griefs si familiers aux Turcs. La France avait également à se plaindre, et l'Angleterre même, malgré les services récents qu'elle croyait avoir rendus en Syrie, s'est

vue forcée de recourir à la menace pour obtenir satisfaction.

L'une des causes de cet étrange état de choses, si contraire à la dignité des grandes puissances et si choquant lorsqu'on songe à la faiblesse politique de la Turquie, doit être attribuée en grande partie à l'ignorance où les ambassadeurs ont toujours vécu de la langue turque. Leurs rapports avec le divan ne pouvant avoir lieu sans l'intermédiaire des drogmans, agents secondaires et passifs, les Turcs se sont accoutumés à mesurer leur respect à l'importance des personnes accréditées auprès d'eux. La plupart des affaires de réclamation ont été ainsi reléguées sur le second plan et plus d'une fois défendues avec mollesse, par la crainte mal entendue et mal fondée de nuire à des négociations plus sérieuses. De graves questions contentieuses sont tombées au rang des demandes de passe-ports et ont été traitées avec négligence par les fonctionnaires chargés de les soutenir. Le drogman a

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besoin, pour agir, des ordres de l'ambassadeur; l'ambassadeur demeure pendant l'été à Thérapia ; il se réserve naturellement pour les grandes occasions, et les plaintes les plus fondées expirent souvent sur le seuil même du palais de l'ambassade (1), à cause des lenteurs innombrables que nécessitent ces voyages perpétuels. Je ne parle pas des inconvénients attachés à l'usage obligé des interprètes ; j'en ai fait l'expérience, et j'ai trop bien apprécié les imperfections de ce mode de communication pour ne pas deviner combien elles doivent multiplier les difficultés, les équivoques, les réticences et tous les autres embarras diplomatiques, dans les discussions épineuses. Les drogmans

(1) Cet inconvénient est aggravé depuis quelque temps pour les Français par la suspension des travaux entrepris au palais de l'ambassade de France. Ce palais , élevé à la hauteur d'un premier étage, dans le faubourg de Péra, coûtera plus de cinq cent mille francs pour être achevé. Il coûtera davantage si l'on tarde beaucoup, et je n'ai pas besoin de dire combien il importe à noire politique que l'ambassade y soit promptement établie.

sont plus ambassadeurs que les ambassadeurs eux-mêmes. Ils forment en Orient une véritable corporation qui a ses préjugés, ses prétentions, ses traditions, une certaine roideur magistrale, et une intelligence médiocre des affaires. Leur réforme est vivement souhaitée par tous les bons esprits, aussitôt qu'elle sera compatible avec les intérêts du service ; et elle le deviendrait bientôt, si l'on établissait en France une grande école de diplomatie, où l'étude des langues orientales occuperait le rang important qui lui est dû. Cette nécessité sera plus vivement sentie, à mesure que le rôle de la diplomatie s'agrandira dans le monde et que le recours à la force militaire sera considéré de plus en plus comme une extrémité sauvage et désespérée.

J'ai eu, pendant mon séjour à Constantinople, la preuve des progrès que ce sentiment avait faits depuis quelque temps.

A la rude guerre qui venait de finir entre les diplomaties européennes et la nôtre,

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succédait tout à coup un arrangement en commun qui, pour n'avoir pas été dicté par la France, réparait quelque peu néanmoins le déplorable effet produit par le rappel de la flotte française. L'inextricable imbroglio produit en Syrie par un coup de main qui avait la prétention d'isoler la France, n'avait fait que démontrer avec éclat le danger et l'inutilité d'une pareille tentative. Chacun sentait que le vide produit par l'absence de notre concours rendait tout à fait insoluble et précaire la situation de l'Orient, où la France est accoutumée à jouer de temps immémorial le premier rôle, le seul rôle vraiment civilisateur et désintéressé. Aussi, quoiqu'on eût essayé de toutes parts, quelque grandes qu'eussent été les erreurs de notre politique, sous un ministère qui voulait faire seul ce que les puissances n'ont pu faire seules à leur tour, la loi en Orient, tout le monde revenait à des idées plus justes, et j'ai pu m'assurer par moi-même, sans illusion patriotique, que la France

est toujours considérée comme l'arbitre le plus impartial et le plus loyal du sort des populations du Levant. Au moment de quitter un pays où il a passé des nuits bien agitées, M. le comte de Pontois a pu emporter la satisfaction de voir rétablir la juste influence de la France, et il y a contribué honorablement lui-même, par la dignité de son caractère et par la prudence de sa conduite dans ces temps difficiles.

J'ai rencontré chez lui deux hommes dont la présence était très-significative, Saïd-Bey, l'un des fils du vice-roi d'Egypte, et Réchid-Pacha, qui venait d'être nommé ambassadeur à Paris. Saïd-Bey, depuis Saïd-Pacha, avait été envoyé à Constantinople par Méhémet-Ali, comme un témoignage vivant de ses bons sentiments pour la Porte et de sa résignation sincère aux événements accomplis. C'est un jeune homme de vingt ans, spirituel et gai, qui parle très-bien le français et qui comprenait parfaitement ce qu'il y

avait d'original et d'imprévu dans sa visite au sultan. Il raillait avec grâce et mesure tout ce qui lui semblait arriéré et barbare dans la métropole turque, en homme accoutumé à vivre au sein des réformes et digne d'en être l'instrument. Réchid-Pacha, plus grave et plus pensif, plus triste aussi des nombreux obstacles qu'avaient rencontrés ses efforts pour régénérer l'empire, voyait alors très-clairement, sans en convenir, la faute qu'il avait commise de prêter son appui à la politique exclusive et violente de l'ambassadeur d'Angleterre. Obligé de ménager avec les plus grandes précautions les susceptibilités musulmanes, musulman sincère lui-même quoique un peu voltairien, Réchid sentait les difficultés de sa position et louvoyait pendant la tempête. Si l'énergie de son caractère répondait à l'excellence de ses intentions, nul ne pourrait en ce moment rendre à l'Orient des services égaux aux siens. Doux, bienveillant, éclairé, peut-être un peu trop sujet aux préventions, trop soup-

çonneux pour un homme loyal, trop musulman pour réformer des musulmans, il nous semble pourtant appelé à de hautes destinées, s'il triomphe de sa timidité, j'ai presque dit de sa bonté. Vouloir et pouvoir, penser et agir, proposer et exécuter sont des choses très-différentes et qui exigent des' qualités souvent opposées : si Dieu les a données à Réchid, l'Orient peut voir encore de beaux jours.

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