CHAPITRE XIX
Départ de Constantinople. — Détroit des Dardanelles. — De la navigation à vapeur en Orient. — Pèlerins qui se rendent à la Mecque. — Arrivée ; Sniyrue. — Incendie récent de cette ville. — Archipel grec. — Syra. — Malle. — Lazaret. — Quarantaine.
Pendant que nous achevions nos incursions dans la ville de Constanlinople, le Sésostris était arrivé de France et nous avait apporté la nouvelle de l'attentat de Quénissct. Personne ne pouvait s'expliquer un pareil acte de folie, et le sentiment général parmi les Français fut que la stupidité de cette tentative annonçait l'épuisement moral des malheureux qui l'avaient consommée. C'est ce que, depuis, les débats du procès ont mis hors de doute ; mais la consternation n'en était
pas moins grande, et il faut avoir vu de près la fâcheuse impression produite à l'étranger par ces tristes nouvelles pour juger de tout le mal qu'ont fait à la France, depuis douze années, les troubles de ce genre. Nous étions donc ramenés, même avant de partir, vers la terre natale, par la douleur de notre patriotisme, et déjà il nous semblait entendre l'écho tant soit peu confus de tous les partis qui la divisent. Heureusement pour nous, leur bruit vient expirer à bord de nos vaisseaux. Les officiers de la marine royale ont eu le bon esprit de n'accepter qu'à petite dose la part inévitable que chaque citoyen est obligé de prendre aux questions politiques dans notre pays. Habitués à vivre au grand air et au large, ils servent plus volontiers la France que les partis, et ils ont vu s'opérer tant de changements entre deux traversées que les détails leur échappent au profit de l'ensemble. Certains de retrouver le pays à leur retour, sinon le gouvernement, ils se sont fait une politi-
que simple et sûre, qui consiste à défendre en tout et partout l'honneur du pavillon et les intérêts de la patrie.
Personne n'apprécie avec plus de sympathie et de respect que moi cette noble tendance de la marine française. Je ne me trouve jamais plus complètement en France qu'à bord d'un vaisseau français. Aussi, en mettant le pied à bord du Sésosiris, comme en d'autres voyages j'avais pris terre sur le Tartare et sur le Dante, je me suis senti à l'aise comme si j'eusse été à Paris, au sein de ma famille. Le capitaine Cosnier, qui commandait le Sésostris, était un homme bien fait, d'ailleurs, pour encourager de telles dispositions. Ferme et doux, modeste et fier autant qu'il faut l'être, tranquille et résolu dans le péril, esclave du devoir, mots qui résument tout le code du marin, M. Cosnier remplissait dignement la tâche en apparence ingrate et trop peu favorisée peut-être de commandant d'un paquebot de l'administration des postes. Il est beau sans doute de tirer
des coups de canon, et nos marins des paquebots de la Méditerranée en tireraient aussi bien que les autres ; mais ils rendent plus de services par leur action pacifique que la flotte même qui stationne à Vourla ou à Ténédos, et ils ont plus contribué à rallumer dans le Levant le flambeau de la civilisation que tous les corps savants ou politiques qui travaillent depuis trente ans à ce grand œuvre.
A six heures du soir, par une belle journée d'automne, le Sésostris leva l'ancre à la pointe du sérail et je saluai, du haut de la dunette, le magnifique panorama de Constantinople. Nous étions le lendemain matin à l'autre extrémité de la mer de Marmara, à l'entrée du détroit des Dardanelles, en face de la petite ville de Gallipoli. Une partie de la journée se passa à franchir le détroit dont nous eûmes le loisir d'examiner les fortifications très-prenables. Les Turcs ont cru suppléer là, comme ailleurs, à la qualité par la quantité. Ils ont amoncelé sur les deux rives plus
de huit cents pièces de canon et des mortiers-monstres de deux pieds de diamètre, calibre plus dangereux pour leurs artilleurs que pour l'ennemi. La plupart de ces batteries sont placées à l'entrée du côté de la Méditerranée, jusque vers le tiers du canal. Elles ont été réparées depuis peu, et il était facile déjuger de leur nouvel état, car nous avons passé plusieurs fois à portée de pistolet des embrasures. La plupart des forts sont dominés et mal fermés du côté de terre, où il serait possible de les tourner en s'emparant de la presqu'île par le golfe de Saros. Aussi les Dardanelles ne comptent-elles plus aujourd'hui parmi les défenses inexpugnables de l'empire ottoman, surtout depuis que la navigation à vapeur a permis de braver tous les obstacles résultant des courants et des vents contraires qui ajoutaient beaucoup à leur force.
La navigation à vapeur règne désormais en souveraine dans tous ces parages. On n'y peut faire une course sans rencontrer quel-
que steamer en voyage ; les Anglais, les Autrichiens, les Russes, y sont représentés comme les Français. Les Autrichiens enveloppent le pays tout entier dans le cercle de leur navigation, soit par leurs bateaux du Danube, soit par leur service de ïrieste. Ils ont même établi une ligne sur Trébisonde, et le succès de cette opération a été si brillant, qu'il a ému la susceptibilité des Turcs. J'ai rencontré un jour dans le Bosphore un des bateaux à vapeur de cette ligne tellement chargé de passagers, qu'ils avaient été obligés de se tenir debout et serrés sur le pont pendant la traversée. Odessa a aussi son entreprise de paquebots sur Constantinople.
Il en vient de Malte pour l'Angleterre, et d'Alexandrie pour l'Egypte : c'est un mouvement continuel. Les musulmans se sont bientôt accoutumés à ce moyen rapide et facile de communication. Le Sésostris avait à bord une centaine de pèlerins ou hadgis qui se rendaient à la Mecque pour visiter le tombeau du prophète. Ces braves
gens étendaient leurs tapis sur le pont, et faisaient leurs dévotions avec un flegme imperturbable. Ils vivaient presque exclusivement de melons, de concombres et de fruits, qu'ils arrosaient de quelques lasses de café. Comment peuvent-ils résister à un pareil régime? dira t-on. En réalité, ils n'y résistent guère, car il en périt beaucoup, et la route de la Mecque est trop souvent pavée de leurs ossements.
Le lendemain de notre sortie des Dardanelles, à la pointe du jour, nous touchions à Smyrne. Il n'y a que la navigation à vapeur en Orient qui procure aux voyageurs de pareilles surprises. La nôtre fut très-agréable en nous trouvant tout à coup en face de cette métropole de l'Asie Mineure, qui s'élève en amphithéâtre au fond d'une baie immense, couronnée par les ruines pittoresques du vieux château. Le port est ouvert de tous côtés et ne doit pas présenter une grande sécurité aux navires quand la mer est mauvaise ; mais elle était si belle le jour de notre arrivée,
que notre admiration ne souffrit aucune restriction et que tout le monde s'empressa de débarquer pour aller faire connaissance avec la ville. Elle venait d'être ravagée quelques jours auparavant par un affreux incendie qui avait dévoré les deux tiers des maisons, et les premiers quartiers où nous entrâmes n'étaient littéralement qu'un monceau de cendres. Nous les eûmes bientôt traversés pour monter à la vieille citadelle, d'où nous pouvions jouir du panorama entier de la baie, et c'est alors que la partie brûlée de la ville nous apparut absolument semblable aux ruines de Pompéia , telles qu'elles se voient aujourd'hui à mesure que les déblayements dont elles sont l'objet découvrent au spectateur leurs toits consumés ou effondrés par la pluie de cailloux (lapilli) sortis du Vésuve. Des jardins entiers avaient été consumés à une grande distance des maisons, et rien n'était plus triste que les cimes des cyprès atteintes dans les cimetières même par les ravages du fléau.
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Les habitants, accoutumés à ces terribles épreuves, reconstruisaient tranquillement leurs maisons sur la cendre encore fumante de celles qu'ils venaient de perdre. Ils plantaient quatre grands pieux aux angles et reliaient ces pieux entre eux par des poteaux sur lesquels ils clouaient des planches imbriquées. Tristes maisons, dont quelques-unes, artistement travaillées, ne manquent pas d'un certain effet pittoresque, mais si étroites, si petites, si entassées, qu'on les croirait prédestinées au feu, à la peste et aux insectes plutôt qu'à la demeure des hommes. Les rues sont quelquefois très-dangereuses à parcourir quand des caravanes de chameaux s'y engagent ; mais les hôtels bâtis en pierre près du rivage de la mer sont plus aisément abordables, et la population distinguée qui les habite est la plus éclairée de l'Orient. Smyrne est une ville hanséatique, une ville libre, en Turquie. La grande quantité de Francs qui s'y sont établis, la présence continuelle
des escadres des grandes puissances, la facilité d'y protéger les étrangers et les coutumes locales y ont entretenu de temps immémorial un esprit d'indépendance assez remarquable. Cette ville est plus agréable à habiter que Constantinople. La société y est plus unie, plus cultivée; le climat plus égal, la campagne délicieuse. La plaine de Boumabat est un appendice du paradis terrestre ; c'est bien là la molle lonie, et il s'y trouve toujours de belles Ioniennes, que nous appelons des Arméniennes, quoiqu'elles n'aient point dégénéré de la beauté de leurs aïeules. Il est bonde ne venir demeurer à Smyrne qu'après l'âge de quarante ans, quand les passions sont calmées, si l'on veut y vivre longtemps. Capoue est un pays sauvage en comparaison.
J'eus le bonheur de rencontrer deux de mes anciens élèves, MM. Jussuff et Ekis, qui ont fait leurs études à Paris sous ma direction, et qui occupent aujourd'hui dans leur patrie, quoique très -jeunes
encore, un rang fort honorable. Ils voulurent bien me servir d'introducteurs et me faire voir les curiosités de la ville, où j'aurais volontiers prolongé mon séjour, si les exigences du devoir me l'eussent permis. MM. Jussuff et Ekis seront un jour les représentants et les défenseurs des idées françaises à Smyrne; ils n'oublieront pas que la France fut leur seconde mère, puisque c'est dans son sein qu'ils ont été élevés. Autant qu'il a dépendu de moi d'y contribuer, je me suis toujours attaché à développer dans l'esprit des nombreux étrangers qui viennent chercher l'instruction parmi nous, des sympathies profondes pour la France. C'est une manière de faire des conquêtes qui ne coûtent point de larmes et qui assurent à notre pays des amis plus sûrs et plus sincères que des peuples blessés dans leur indépendance. Il ne faut pas oublier non plus que les seuls journaux qui s'impriment en Orient sont rédigés dans la langue française et que ce moyen d'action,
quoique exercé dans des vues souvent différentes des nôtres, n'en est pas moins un hommage rendu à l'influence de notre
pays- Cette influence, récemment sicontestée, se manifeste à chaque pas en Orient par des fondations respectées des musulmans euxmêmes, et profitables à tous les étrangers, pourvu qu'ils soient chrétiens. La France a établi à Smyrne un hôpital et des écoles placées sous la protection de l'esprit religieux. Quelque persévérance qu'on ait mise à vouloir partager cette protection avec elle, la France est toujours invoquée par tous ceux qui ont un grief à exprimer ou une réclamation à faire valoir en Orient. Son droit est sanctionné par le temps et par la coutume. L'évêque anglican, qui a fait son entrée à Jérusalem avec sa femme enceinte, ne sera jamais accepté par les chrétiens d'Orient comme un missionnaire sérieux. C'est surtout en matière religieuse qu'on ne peut rien imposer aux populations malgré elles. La philosophie
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et la toléranoe ont beau considérer du même œil les chrétiens grecs et les chrétiens protestants : les religieux qui veillent autour du tombeau de Jésus-Christ ne verront jamais en eux que des schismatiques et des hérétiques. La France seule est orthodoxe à leurs yeux. Cette confiance n'apparaît nulle part plus évidente qu'à Smyrne, ville à moitié française et par laquelle on n'a peut-être pas assez songéàcontre-balancer les influences hostiles qui travaillent dans l'ombre à Constantinople.
A peine étions-nous sortis du port, que le Sésostris a rencontré, à l'entrée de la baie, un navire toscan échoué près de la côte. Aussitôt le commandant a fait gouverner de manière à lui porter secours.
Nos embarcations se sont rendues à son bord pour attacher un câble et pour essayer de le remettre à flot. Après de longs efforts infructueux, il a fallu renoncer à l'entreprise et le navire a dû s'alléger pour pouvoir arriver à Smyrne. J'ai ton-
jours été frappé de l'empressement des marins à se porter secours et de la confraternité touchante qui existe entre eux, sans distinction de pavillon et de nationalité. Ils ont résolu par avance une des grandes questions de l'avenir, la solidarité et l'union des nations dans les malheurs qui affligent l'humanité. Ce qui s'est passé pour Smyrne, pour Hambourg, ce qui se passe en ce moment à l'occasion des désastres de la Guadeloupe , prouve que ces habitudes passent définitivement dans les mœurs des peuples.
Le lendemain de notre départ de Smyrne, nous étions devant Syra. Syra, placée au milieu de l'archipel grec, doit une partie de sa prospérité au choix que l'administration des postes françaises a fait de son port pour l'un des rendez-vous de nos paquebots dans l'Orient. C'est là que s'opèrent les transbordements de voyageurs allant de la Grèce en Egypte, ou d'Egypte en France , ou de Constantinople en Grèce. Aussi cette petite île, presque dé-
pourvue d'eau, a-t-elle vu quintupler sa population en quelques années, et ses chantiers de construction suffisent à peine aujourd'hui aux besoins de sa marine. Les lois de la quarantaine ne nous permirent pas d'y descendre. Il fallut nous contenter de l'observer du haut de notre bâtiment amarré le long du quai, qui nous parut très-animé ; et, après avoir remis ses dépêches, le Sésoslris gagna le large.