‹ Voyage en Bulgarie pendant l'année 1841Chapitre 25 sur 25 · X.A CULTURE DU COTON A MALTE · texte numérisé non relu

X.A CULTURE DU COTON A MALTE

A M. le Rédacteur du Portafoglio.

Malte, le 25 octobre 1841.

Monsieur,

En revenant d'un voyage dans l'Orient, j'ai la bonne fortune de passer par l'île de Malte, et je viens d'en profiter pour visiter rapidement son territoire et ses casaux. Quoique je n'aie aucun titre à l'intérêt de vos concitoyens, les faits qui m'ont frappé dans cette courte incursion mont paru de nature à motiver la liberté que je prends de vous soumettre, à cet égard, quelques ré-

APPENDICE- in-

flexions. Je vous prie de les accueillir avec la bienveillance hospitalière que les voyageurs de tous les pays sont assurés de rencontrer dans cette île, et dont je garderai, pour ma part, le plus vif souvenir. Je n'ai pas d'autre moyen de m'acquitter, et je m'estimerais fort heureux si je pouvais contribuer, ne fût-ce qu'en passant, à mettre en discussion quelques idées utiles à la prospérité de Malte.

Cette île, vous le savez, Monsieur, ne saurait trouver dans les ressources de son territoire de quoi suffire à la nourriture de ses habitants. La présence d'une flotte considérable, le grand mouvement commercial occasionné par le passage des paquebots, et l'industrie ingénieuse des Maltais n'empêchent pas que les émigrations ne soient nombreuses chaque année, et que, malgré ces émigrations, la mendicité ne continue d'attrister la ville et les casaux, J ai été douloureusement frappé de l'aspect soufflant et étiolé des enfants et de la décrépitude précoce des adultes. Il est évident qu'une portion importante de la population ne vit ici que d'une vie précaire et misera-

ble, en dépit de la beauté du climat, du privilège de la position géographique et de la protection d'une grande et puissante métropole.

J'ai cherché, Monsieur, les raisons de cet état de choses, et il me semble que je les ai trouvées, ou plutôt que j'ai trouvé la plus grave de toutes : je veux parler du système vicieux de la propriété, et de la méthode encore pire adoptée dans toute l'île en matière de culture.

La propriété des terres à Malte peut être considérée comme partagée en trois lots dont l'un appartient au clergé, le second à l'Etat, et le troisième est divisé entre les particuliers. Or, l'expérience a prouvé que les terres de mainmorte, à toutes les époques et dans tous les pays, étaient tombées en décadence, soit entre les mains de l'Eglise, soit en la possession de l'Etat. On ne cultive, en effet, avec ardeur que les biens dont on peut retirer le plus grand ■profit, soit comme propriétaire , soit comme fermier à longterme. Malheureusement les Maltais ne sont pas dans cette condition. Le gouvernement devrait mettre en vente, soit au comptant,

soit par annuités, la portion du sol dont il dispose par location à court terme, et bientôt ses misérables fermiers d'aujourd'hui, devenus propriétaires, donneraient une impulsion plus vive à la culture.

Mais là ne devraient pas se borner vos efforts, c'est le mode de culture lui-même, surtout, qui est vicieux; et je n'hésite pas à dire que c'est la culture du coton qui perdra file de Malle, si ses habitants continuent de s'y livrer. Cette culture perfide transforme chaque jour le pays en un roc stérile, malgré la persévérance infatigable des Maltais à créer de la terre, qui ne produit presque rien faute d'eau. — En vain, Monsieur, vos compatriotes transporteraient dans leurîle toutes les terres nécessaires pour en couvrir la surface à trois mètres de hauteur, cette terre demeurera improductive si elle n'est arrosée. Puisque vous n'avez ni ruisseaux, ni fontaines capables d'y suffire, il faut planter. Il faut planter partout sur la lisière des propriétés, sur le bord des routes, le long des murailles, dans les jardins, sur les places publiques. 11 faut planter des arbres rustiques, appropriés à la nature du sol et du climat,

des pins d'Alep, des pins à pignons, des cyprès, des palmiers, des arbres qui donnent de l'ombre, qui forment abri contre le vent, qui retiennent la rosée, qui attirent les nuages. Les Maltais, si ingénieux à créer de la terre , doivent apprendre à fabriquer de l'eau. C'est la culture du coton qui les empêche de planter, c'est l'absence de plantations qui leur inflige la sécheresse et la disette.

On répondra que la culture du coton est la plus productive de toutes; que les habitants y sont accoutumés depuis un temps immémorial, et que précisément, faute d'eau, ils n'en sauraient tenter d'autre. Je n'ai pas besoin de vous rappeler, Monsieur, que le coton lui-même ne peut échapper à la fatalité qui pèse sur les autres cultures, puisque l'île de Goze est presque déserte aujourd'hui après trois ans de sécheresse, et que Malte a été obligée de se mettre à la ration d'eau potable, jusqu'aux pluies bienfaisantes qui viennent de tomber il y a quelques jours. Plus on persistera dans eetle voie, plus les grandes sécheresses seront

fréquentes et obstinées, et l'île entière sera bientôt réduite en poussière. Cette île, qui pourrait être la fleur de la Méditerranée, tombera dans une aridité mortelle et incurable. Il est temps d'y songer sérieusement, Monsieur, et tous les hommes de sens devraient prendre, à cet égard, l'initiative des réformes simples et décisives que je propose.

Il faut aussi que les Maltais se préparent à subir la concurrence de plus en plus redoutable que leur font déjà les cotons d'Egypte, ceux des États-Unis, du Brésil et de l'Inde. Cette concurrence ne peut qu'aller en augmentant, il serait dangereux de s'y laisser surprendre; on doit la prévoir de bonne heure, sinon le moment viendrait où vos concitoyens ne pourraient plus vendre une seule balle de la denrée fatale à laquelle il sacrifient aveuglément la prospérité de leur île.

Les cultivateurs de Malte vivent mal, se nourrissent mal et tombent dans la misère aisément, parce que la culture du coton est d'un profit incertain et infailliblement décroissant. — Le produit qu'ils en retirent

en espèces, ils le consomment en aliments nécessairement apportés du dehors, tels que salaisons, fruits secs, liqueurs fortes. Ils ne peuvent pas entretenir de bestiaux ; ils n'obtiennent que des légumes et des fruits de qualité médiocre et en quantité insuffisante. Aussitôt qu'on plantera des arbres, la fraîcheur commencera à renaître et l'eau à revenir; alors commenceront les jardins maraîchers dont les produits seraient assurés d'un débouché avantageux sur la flotte , dans la ville et aux navires de commerce. Puis viendraient les arbres fruitiers, la vigne, l'olivier, l'oranger, aujourd'hui si déchu, et une foule de cultures, j'ai presque dit toutes les cultures, quand Malte aura de l'eau. Ces magnifiques résultats peuvent apparaître avant dix ans. Il ne pleuvait plus en Egypte lorsque Méhémet-Ali a fait planter quelques millions d'arbres; il y pleut à présent, et le Nil dépasse tous les ans son niveau accoutumé.

Quand Napoléon fut conduit à Sainte- Hélène, les Anglais comprirent la nécessité de s'emparer de l'île de l'Ascension, qui n'était qu'un rocher stérile, à peine couvert de

quelques cryptogames, et ils y établirent une compagnie de cent hommes. Au bout de dix ans, cette petite garnison était parvenue, à force de persévérance et de 'plantalions, à créer un sol dans l'île, et à y faire jaillir de l'eau. Elle était pourvue abondamment de légumes, et elle pouvait en offrir aux navigateurs que le hasard amenait dans ces parages. Voilà ce qu'ont produit les plantations sur un rocher au milieu de l'Océan.

11 serait digne du gouvernement anglais de faire faire quelques essais semblables sur les parties du territoire de Malte qui appartiennent au domaine. La condition de planter pourra-it être imposée par lui à ses fermiers, au moyen d'un léger abaissement dans le taux du fermage. L'Eglise en pourrait faire autant dans ses domaines. Malte compte beaucoup d'ecclésiastiques éclairés qui pourraient favoriser cette heureuse impulsion. Quelques particuliers aisés s'honoreraient en donnant le signal, et en essayant sur leurs propres terres de ce moyen héroïque et sûr de rendre à votre belle île la fraîcheur et la fécondité. Y a-t-il rien de plus

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triste au monde, Monsieur, que l'aspect morne et désolé de vos campagnes? Y aurait-il un séjour plus délicieux sous le ciel que celui de vos jolis casaux, si bien bâtis, si élégants, si distingués, s'ils étaient entourés de verdure et pourvus de fontaines? Il appartient aux hommes qui sont investis de l'honneur de parler à leurs concitoyens, de leur faire comprendre d'utiles vérités, au risque de blesser leurs préjugés et de contrarier leurs habitudes. Faites donc, Monsieur, de ces courtes observations l'usage qu'il vous plaira, et veuillez les agréer comme le tribut modeste de ma reconnaissance envers l'hospitalité maltaise.

J'ai l'honneur de vous offrir l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Blanquj,

Membre de l'Institut de France.

Pages.

Chapitue i. — Départ de Paris. — Arrivée à Strasbourg. — Carlsruhe. — Stutteard. — Tjlm. — Augsbourg. — Munich. — Ratishonne. — Linz. — Vienne. 1

Chap. h. — Vienne. — Cathédrale de Saint-Etienne.

— Shœnbrnnn. — Le Pratfr. — Visite au prince Milosch. — Visite au prince Jtphrem. — La princesse Anka. 25

Chap. ni. — Le Danube. — Son importance actuelle et son importance à venir. 4b

Ciiap. iv — Be'grade. — Visite au prince Michel. — A la princesse Lioubitza. — Visite à Khiamil-Pacha.

— Curieuse conversation avec lui. 6ô Ciiap. v. — Vue générale de la Servie. — Exposé des

é\ ncmeuts qui en ont amené l'indépendance. — Tzerni Georges. — Gouvernement du prince Milosch. — Révolution de 1842. 83 Ciiap. vi. — Départ de Belgrade. — Organ:saiion de notre caravane.— Posteaux chevaux. — Le Tartare.

— La monuaie turque. — Grolzka. — Semendria.

Pages.

Passage de la Morava. — Poujarevatz. — Aspect de la campagne serbe. — Jardins anglais naturels. 103

Chap. vu. — Arrivée à Vidin. — Visite à Hussein- Pacha. — Séjour chez ce vizir. — Son jeune fils. — Son médecin. — Son harem. — Une prison. — Départ. 128

Chap. vih. — Départ de Vidin. — Arrivée à Belgiachick. — Singuliers environs de cette place. — Première rencontre des b indes d'Albanais à Belilovsa.

— Leur insolence et leurs dévastations. — Descen'e dans le bassin de Scharkoë- — Arrivée à Nissa. 146

Cbap. il— Aspect de la ville de Nissa.— Monument des têtes de morts. — Visite à Ismet Pacha et à Yacoub- Pacha. — La forteresse. — L'archevêque de Nissa.— Exposé des principales causes de l'insurrection des Bulgares en 1841 . 167

Chap. x. — Départ de Nissa. — Village et plateau de Tzaribrod. — Descente dans le bassin de Sophie. — Ville de Sophie. — Osman-Bey. — L'archevêque. — Les bains. — Maison de campagne d'Osman-Bey à Ormanli. — Singulier effet du chant la Marseillaise sur les Turcs. 182

Chap. xi. — Arrivée à Ichtiman.— Passage du Balkan.

— La porte de Trajan. — Rencontre de voleurs albanais. — Curieux pourparlers avec eux. — Aspect sauvage du défilé. — Village de Yénicheu ou Novozélo. — Souvenir de M. de Lamartine. — Magnifique aspect des plaines de la Thrace. 201

Chap. xii. — Caractère des populations bulgares. — Les Grecs et les Slaves. — La religion grecque. — Caractères particuliers qui la dis inguent. — Son influente probable sur l'avenir des populations chrétiennes de l'Orient. — Religion des Turcs. 209

Page§ .

Chap. mu — De l'agric ilture en Bulgarie. — De l'industrie et du commerce. 223

Chap. xiv. — Départ de Yénicheu. — Tatarbazardschick. — Plaine de Philippopolis. — Aspect des rizières. — Curieuse variété de saules. — Visite au Pacha. — Arrivée à Ousounjova. — Foire d'Ousounjova. — Départ pour Andrinople. 238

Chap. xv. — Arrivée à Andriuople. — Cimetières immenses. — Aspect intérieur de la ville. — Caravansérail deRustan-Pacba. — Mosquée du sultan Sélim.

— Vue de la ville du haut des minarets.— Le bazar.

— Une soirée priée. — Danse et musique. 258 Cuap. xvi. — Départ d'Andrinople.— Khafsa. — Ruines

et cimetières. — Eski-Baba. — Nouveau désert. — Immenses nuées d'oiseaux de proie. — Tchorlou. Encore le désert. — Silivri. — Vue de la mer de Marmara. — Boados. — Kombourgas. — Kutchukschekmedgé. — Quarantaine. — Daoud-Pacha. — Arrivée à Constanlinople. 285

Chap. xvii. — Entrée à Constantinople par la porte d'Andrinople. — Aspect intérieur de la ville. — Nombreux jardins. — Pont sur la rivière des eaux douces. — Galata. — Péra. 299

Chap. xviii. — Le sérail et ses jardins.— Le grand bazar. — Le marché aux esclaves. — La citerne des mille colonnes. — Le tombeau de Mahmoud. — Le sultan Abdul-Medjid. — L'armée et la flotte. — Saïd- Pacba et Réchid Pacha. — Les ambassades étrangères.— Départ. 315

Chap. xix. — Départ de Constantinople. — Détroit des Dardanelles.— De la navigation à vapeur en Orient.

— Pèlerins qui se rendent à la Mecque. — Arrivée à Smyrne. — Incendie récent de cette ville. — Arcbi-

Pages, pel grec. — Syra. — M;ilte. — Lazatet. — Quarantaine. 545

Cuap. xx. — L'archipel.— Arrivée à Malte. — Lazaret. Quaranlaine. — Voyage dans 1 île. — Détroit de Messine. — Naples. — Tempête qui uous einpêche d'entrer à Cività-Yecehia. — Livourne. — Arrivée à Marseille. — R> tour à P<iris. 560

Appendice. — Rapport sur les prisons de la Turquie. 587

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