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SUR LES FRISONS DE LA TURQUIE

Quelques jours avant mon départ pour la Turquie, M. le ministre de l'intérieur me fit l'honneur de m'adresser la lettre suivante. Le rapport qui l'accompagne en fut la réponse. Je le donne ici tel que je le rédigeai sur les lieux mêmes, et sous l'impression des observations recueillies. Voici la lettre du ministre.

Paris, 6 août 1841.

Monsieur ,

J'apprends que M. le ministre des affaires étrangères vous a confié une mission

en Orient. J'ai pensé que vous accepteriez de mon administration celle de prendre des renseignements sur le régime économique et disciplinaire des prisons de ces contrées et sur leur état. Je viens donc vous prier, Monsieur, d'en faire l'objet de vos études. Mon administration ne possède aucun document sur les prisons de l'empire ottoman ; ceux que vous voudriez bien m'adresser auraient d'autant plus de prix à mes yeux, qu'ils auraient été recueillis par un homme éclairé , grave et impartial.

Recevez, etc.

Le Ministre secrétaire d'Etat de V Intérieur, DUCHATEL.

Constantinople, le 27 septembre 1841.

Monsieur le Ministre,

Conformément à l'invitation dont vous avez bien voulu m'honorer par votre lettre du 6 août dernier, je me suis empressé de recueillir tous les renseignements possibles sur le régime économique et disciplinaire des prisons de la Turquie et sur leur état, pendant le voyage que j'ai fait dans ce pays, en vertu d'une mission de M. le ministre des affaires étrangères. J'ai le regret d'annoncer à V. E. que le résultat n'a pas répondu à mes espérances , et que ce que je vais avoir à lui dire ne justifiera point l'intérêt qu'elle a bien voulu prendre aux prisons de l'empire ottoman. Voici en peu de mots, mais très- exactement, tout ce qu'il m'a été permis d'en apprendre.

Il n'y a pas , à proprement parler, de.

régime économique et disciplinaire dans les prisons de la Turquie. On arrête un homme pour simple contravention, pour délit ou pour crime, jeune ou vieux , repris de jus tice ou prévenu pour la première fois, et on l'enferme dans le local dont on peut disposer, sans autre forme de procès. Ce local est le plus ordinairement situé dans des caves ou rez-de-chaussée inférieurs au niveau de la rue, et ne reçoit d'air et de jour qu'avec beaucoup de discrétion. Les prisonniers y sont entassés pêle-mêle , sans distinction d'âge ni de criminalité, et ils couchent sur une aire de terre battue, sans paille ni couverture quelconque , à moins que la piété de leurs parents ne pourvoie à leurs besoins. Chaque prisonnier, quand l'air est trop rare, vient respirer à son tour près de la fenêtre ou de l'ouverture qui se trouve le plus à sa portée ; mais dans ce partage de l'air respirable, V. E. peut penser que les détenus les plus forts se font la part du lion, comme en toute autre chose.

Les prisonniers reçoivent, selon les lieux et les -pachas, des rations très-différentes. Le pain est affreux, plein de brins de paille,

noir et lourd, très-souvent en maïs (un peu plus blanc clans ce cas), et d'une digestion très-difficile. J'en ai fait l'expérience durant mon voyage de Belgrade à Constantinople , car le pain des détenus est le même que celui des habitants du pays, et il m'a été impossible d'en manger d'autre. On ajoute à ce pain, dans les prisons, quelques fruits, un peu de fromage ou de laitage, rarement de la viande, et parfois un peu de riz ou plutôt de pilau. sorte de riz cuit à la vapeur du bouillon de mouton. Point de linge : quand un prisonnier a usé ses vêtements , il s'enveloppe comme il peut dans les débris de sa garde-robe; c'est un spectacle hideux à voir! — On ne fait pas de feu pendant l'hiver ; on ne ventile jamais durant l'été. Le détenu est littéralement abandonné à la merci des geôliers. Rien n'égale la facilité avec laquelle on emprisonne, si ce n'est la facilité avec laquelle on élargit. Beaucoup de gens sont arrêtés dans une rixe, ou ramassés la nuit par des patrouilles, ou recommandés pour dettes, ou poursuivis pour crimes : tous ces malheureux sont enfermés dans la même pièce, et y restent des mois entiers, des an-

nées entières en prévention , si quelque âme charitable ne les vient réclamer. Même après jugement, si l'on peut donner ce nom à la justice des cadis ou des pachas, le mélange des détenus reste le même , faute de place pour les loger séparément. J'ai vu deux petits garçons de treize ans détenus pour escamotage d'un melon, enfermés dans la même caverne avec douze ou quinze assassins reconnus et avoués. Leur teint plombé , leurs yeux caves disaient assez quel genre de supplice ces infortunés étaient obligés de subir, malgré la bastonnade assurée aux délinquants.

Cependant , ainsi que je viens d'avoir l'honneur de le dire à Y. E. , on élargit avec autant de facilité que l'on emprisonne. Il suffît d'être réclamé ou cautionné , pour sortir de captivité dans une foule de cas. L'autorité semble fort aise de pouvoir se débarrasser de la dépense et de la surveillance des prisonniers. Le plus grand danger que puisse courir un prévenu, c'est <Xètre oublié. Il se fait dès lors à son égard une espèce de prescription, en vertu de laquelle il devient

comme le fonds du personnel de la prison, et y passe quelquefois sa vie entière, s'il n'y meurt de misère ou de maladie. J'ai vu cinq ou six malheureux de cette catégorie qui m'ont assuré qu'ils étaient détenus depuis huit ans, sans avoir été interrogés. Ils baisaient le pan de mon habit, et me suppliaient de parler à quelqu'un pour qu'on les conduisît enfin devant un magistrat. Un pacha de province les avait purement et simplement envoyés à Constantinople sous la dénomination de mauvais garnements.

Ce n'est pas sans peine, Monsieur le Ministre , que j'ai pu pénétrer dans un petit nombre de prisons turques. Les pachas se sont à peu près tous refusés à me les laisser visiter, sous prétexte de la nécessité d'un firman spécial, mais en réalité à cause de l'embarras qu'ils éprouvaient de mettre un Européen civilisé dans la confidence de ces misères domestiques. Le gouvernement serbe luimême, qui manifeste quelque velléité de civilisation, m'a caché la prison de Belgrade, parce qu'on en construit une nouvelle (ce qui est vrai), et que celle-là sera plus digne, m'a-t-on dit, du voisinage et des visites des

Européens. Les âges et les divers degrés de criminalité y seront du moins séparés.

J'ai été voir, à Widin, le fameux Hussein - Pacha, si connu par l'extermination des janissaires. J'en ai été si parfaitement, et même, je puis dire, si splendidement traité, que je comptais bien obtenir de lui la faveur de visiter les prisons de son pachalick.

Après trois jours de séjour dans son palais, et en dépit de toutes mes instances, il a fini par me refuser net toute permission à cet égard, prétextant toujours la nécessité absolue d'un ordre impérial , et ajoutant assez malicieusement qu'un Français n'avait rien à apprendre en Turquie, tandis que les Turcs avaient tout à apprendre en France. Ma curiosité était vivement stimulée par la lettre de V. E., et par une énorme potence que le pacha conserve religieusement, comme une enseigne de terreur, devant la porte de son sérail. En conséquence et après certaines négociations avec les subalternes , négociations dont il est inutile de donner les détails à V. E., j'ai pu être admis à visiter la prison de la forteresse de Widin , où , par pareil-

thèse , Hussein venait de faire écrouer un gouverneur du voisinage, coupable d'avoir laissé égorger des chrétiens. Cette prison est un vrai corps de garde attenant à une cour entourée de palissades.

Pendant le jour, on fait sortir les détenus, chargés de chaînes , de peur d'évasion , et ils se promènent comme ils peuvent dans cette espèce de préau , exposés aux regards des passants et quelquefois aux insultes des enfants ; puis on fait tout rentrer pendant la nuit, et on s'assure des prisonniers en les enchaînant. L'aspect de ce repaire est hideux. Les captifs ne sont pas astreints à travailler. Leur nourriture est à la grâce de Dieu. Leurs vêtements sont à la hauteur du reste.

A Sofia , dans la Bulgarie, la prison que j'ai pu visiter est une cave exactement semblable à celles de nos villes de Fiance. On y descend par un escalier de vingt marches , et le jour n'y pénètre que par un soupirail, à peine assez large pour le passage de la main. Aussi les prisonniers ont-ils la permission de venir à tour de rôle respirer au haut de l'escalier, près de la porte, qui est

en fer et à claire-voie , pour la circulation de l'air et du jour. Que dirai -je à V. E. de l'intérieur de ce gouffre? Rien, si ce n'est qu'il en existe un tout pareil dans la ville de Corte, en Corse, et que j'y ai vu, il y a trois ans, un enfant de quinze ans, confondu avec des condamnés à mort, et deux femmes, séparées de ces malheureux seulement par une grille, tous sans lit, sans paille , comme en Turquie. Les choses y sont encore dans le même état, je vous en donne l'assurance. Je désirais beaucoup, Monsieur le Ministre, visiter aussi la fameuse prison de Dimotika, près d'Andrinople , où tant de malheureux ont péri, et qui possède en Turquie une réputation aussi sinistre que les plombs de Venise. Tous mes efforts ont échoué, et je ne pense pas que les instances mêmes de notre ambassadeur eussent pu suffire pour obtenir de la Porte la permission de visiter cette affreuse bastille. Je tiens d'un homme bien informé qu'elle est libre aujourd'hui de prisonniers d'Etat ; mais je n'ai pu voir les fameux puisards à la manière persane, ni les crocs intérieurs sur lesquels on précipitait les victimes, ni tout cet attirail de barbarie

digne de figurer avec les instruments de torture et de mort de la vieille inquisition d'Espagne. Je n'ai pas été plus heureux pour les prisons d'Andrinople.

C'est à Constantinople seulement que j'ai pu me mettre en mesure de répondre à l'invitation de V. E., et je n'y ai vraiment rien appris que l'aspect des prisons de province ne m'eût déjà fait connaître. Il y a à Constantinople quatre grandes maisons de détention. L'Arsenal, pour les condamnés ; la prison du Séraskier, qui répond à notre dépôt de la préfecture de police ; celle dite de la Porte, et enfin la maison d'arrêt de Topana, qui tire son nom du quartier où elle est située. Les militaires sont enfermés dans des prisons qui dépendent de leurs casernes, depuis l'établissement duNizam. L'Arsenal de Constantinople a été décrit trop souvent pour que je le décrive encore ; c'est un bagne, moins l'ordre et la surveillance qui régnent dans les nôtres.

La prison du Séraskier, ainsi appelée, parce qu'elle est voisine de l'hôtel du ministre de la guerre chargé delà police de Constantinople, est l'image la plus parfaite de toutes les pri-

sons turques. Elle sert de dépôt, de maison centrale et de lieu de réclusion : c'est, si je puis m'exprimer ainsi, une prison universelle. Comme toutes les autres prisons lui sont absolument semblables, je me bornerai à vous la faire connaître. Elle se compose de cinq ou six cours irrégulières , d'une saleté repoussante, le long desquelles sont rangées des chambres à aire de terre battue, sillonnées de trous infects où les détenus jettent leurs eaux, et très-médiocrement éclairées. Point de lits, point de nattes, point de paille ; les détenus couchent sur le sol. Une de ces pièces , destinée aux, grands condamnés, était une ancienne piscine recevant le jour par de petites ouvertures pratiquées à la voûte. Les détenus y sont attachés à un mur, par le moyen de leur chaîne, et reçoivent une maigre pitance de pain et de fèves. Tous les autres, condamnés ou prévenus, enfants ou vieillards, sont répandus dans les cours voisines et couchent pêlemêle sur le sol , dont l'aspect repoussant ne saurait se décrire. Les détenus pour dettes sont forcés de vivre au milieu de cette tourbe. J'en ai compté une douzaine, dont

trois vieillards de la figure la plus vénérable et la plus distinguée, qui étaient parvenus à se blottir et à se fortifier dans un coin, et qui produisaient un contraste affligeant au milieu de cette horde de misérables (1).

Telle est pourtant l'influence du sentiment de la justice sur l'esprit des hommes, que dans ce gouffre même ou les captifs étaient abandonnés comme des bêtes fauves, il s'était établi une sorte d'ordre et de hiérarchie parmi eux. Les détenus pour dettes s'étaient rangés à part dans une cellule, les enfants dans une autre, les assassins dans une troisième, chacun du consentement de tous, tes vendeurs à faux poids seuls exceptés de cette classification méthodique , et livrés comme une proie aux agressions de leurs compagnons d'infortune, en signe du profond inépris qu'inspire le délit dont ils se sont rendus coupables.

La physionomie de ces hommes et leur état de malpropreté, souvent contagieux ,

(I) 15 individus, arrêtés pour faux poids-, lumlangers, petits niai-chauds et autre*, étaient ;mss ea fermé; avec les assassins.

produisent un tel effet, que leurs gardiens ne pénètrent presque jamais dans les cours intérieures sans les plus grandes précautions pour leur salubrité et leur sécurité personnelles. Les détenus y sont comme abandonnés à eux-mêmes , les faibles à la discrétion des forts, les enfants à la discrétion des adultes. C'est avec l'escorte de Kavas qui m'accompagnait, que j'ai pénétré jusqu'au fond de cet antre; les geôliers ne se sont point hasardés à m'y suivre , et l'un d'eux, me voyant prendre des notes et parler aux prisonniers, a été saisi d'une telle inquiétude, qu'il a couru à l'hôtel du Séraskier pour lui faire part de cette hardiesse inaccoutumée. Tous les gardiens m'ont félicité, en sortant, de n'avoir rien perdu, ni rien gagné dans cette périlleuse exploration, la première, disaient-ils, qu'un étranger se soit permise, même depuis les réformes de Mahmoud.

En somme, Monsieur le Ministre, il n'y a pas en Turquie de système disciplinaire et économique des prisons. Une prison turque est une enceinte où l'autorité fait enfermer tout ce qui lui tombe sous la main dans les joui s

de colère, comme clans les jours de justice ; où les prévenus et les condamnés sont confondus, ainsi que les enfants et les adultes, tous soumis au même régime alimentaire , tous couchant sur le sol, tous sans feu, tous réduits à leurs seuls vêtements. Je ne sais rien des prisons de femmes, sinon qu il y en a fort peu et qu'elles sont aussi hermétiquement fermées que l'enceinte même des harems.

Je prie Votre Excellence d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Blanqui.

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