‹ Voyage en CriméeChapitre 30 sur 57 · MOEURS DES HABITANS · texte numérisé non relu

MOEURS DES HABITANS

Mon séjour à Théodosie ayant été employé en grande partie à étudier les mœurs et à observer les habitudes et le caractère des différens peuples qui s'y trouvent réunis , je n'ai rien laissé échapper de tout ce qui est remarquable sous ce point de vue , et j'ai vu avec plaisir que la civilisation avançait rapidement parmi les indigènes par le contact journalier avec les Russes , et par les soins paternels du gouverneuractucl , M. le chevalier Kazanechejew , qui parait affectionner celte ville. Pour contribuer à tout ce qui peut rendre la position des habitans de plus en plus agréable et même attrayante, ce gouverneur a bien voulu, pendant son absence de cette ville (*), céder une partie de l'hôtel qu'il occupe, pour y établir une salle de bal durant le

carnaval , qui a été , celle année, aussi gai que brillant ; je

(t) D'après l'ordre de l'Empereur récemment émané, le gouverneur doit résider pendant six mois à Simphcropol , et les six autres mois , c'est-à-dire pendant le printemps et l'été, à Théodosie.

dis brillant, car on sait que tout est relatif. La réunion étais nombreuse à proportion du nombre des habitons , et co mélange de beautés grecques , arméniennes , russes et allemandes présentait un coup d'oeil intéressant. Tout s'y passa avec décence et dans la plus parfaite harmonie. Ces réunions furent suivies par des bals particuliers qui ne laissaient rien à désirer.

Pour ne pas m'étendre sur nne description minutieuse des amusemens de cet hiver , je crois à propos de donner ici communication d'une lettre que j'écrivis à un de mes amis, voyageur comme moi, se trouvant alors à Odessa. Celte lettre aurait dû paraître dans la gazette de la ville sus-mentionnée, à ce quej'apprisdansla suite ; mais, par le zèle mal entendu d'une personne attachée au gouvernement delà Crimée, l'impression en fut entravée, probablement par la rare modestie de l'homme illustre et recommandante sous tous les rapports qui en est le héros principal.

Extrait d'une leftre à M. de L.....

Théodore, le 29 décembre 1829.

« Sans doute, vous supposez, mon ami, que dans ce « moment je suis à parcourir Jes bords de la mer Cas- « pienne, ainsi que j'en avais le projet ; mais la saison élant « trop avancée pour traverser la mer Noire ,j'ai choisi pour « mon séjour provisoire la ville de Théodosie , à laquelle a j'avais déjà donné la préférence dans mon premier passage « en Crimée sur tontes celles de cette intéressante presqu'île. « En effet , la situation de la ville , qui occupe l'ancien cro- « placementde l'antique Théodosie , est une des plus agréa- « bles , sinon la plus agréable sur la côte méridionale de la

« mer Noire. Son port est spacieux, sûr et capable de a contenir des vaisseaux marchands de la plus grande ca- « pacilé. Le commerce de l'ancienne Théodosie avait été « florissant, et même sous la domination des Talares elle * a soutenu sa réputation en Asie et en Europe. Dans les « derniers temps, elle fut connue sous le nom de Kaffa , k qui, par excellence, fut nommée Petit-Stamboul.

« Vous avez , sans doute , appris que l'Empereur Nicolas , « dont le règne , à peine commencé , est déjà signalé par a deux époques les plus glorieuses pour l'empire de Russie, « vient de donner à cette presqu'île les marques les plus a éclatantes de sa munificence impériale et de son amour « vraiment paternel envers celte portion si intéressante de « son immense empire ; et il y a tout lieu d'espérer que la « ville et le port de Théodosie ne manqueront pas d'attirer « plus particulièrement l'attention du gouvernement en « raison des avantages considérables qui résulteraient pour « la prospérité du commerce en établissant de nouveaux « rapports, sur une base solide, avec la côte opposée, et « en ouvrant aux productions de la Grimée un nouveau « débouché.

« Mais, mon ami , ce n'est pas là, dans ce moment , a l'objet de ma lettre. L'ami lié que vous me portez et l'in- « térét que vous prenez à ce qui me regarde parliculiëre- « ment , m'engage à vous dire quelques mots de la société « et des amusemens qu'offre la ville de Théodosie. Il serait « à désirer, pour le perfectionnement de la vie sociale , a que chaque communauté, chaque ville pût jouir de cette « harmonie , de celle union qui distinguent les habitans de a Théodosie. Ici les employés civils et militaires et les habi- « tans les plus aisés semblent ne faire qu'une seule famille. « Les autres habitans, composés de quatre ou cinq différons

« peuple», suivent cet exemple si digne d'éloges , exemple « qui étend son influence même sur les Tatares , les attache « au sol qui les a vu naître , et les conduit vers la civilisation, « qui a déjà fait des progrès sensibles parmi ce peuple.

« Vous qui êtes ami et observateur de l'homme , quel « plaisir n'auriez-vous pas à contempler ce tableau de fa- « mille ! Point de discorde , point d'orgueil , point de ja- « lousie, point de luxe: ces fléaux de la société cèdent leur « empire à une heureuse médiocrité , à la modestie , à la « bienveillance mutuelle , parce que tqutes les pensées des « loyaux habitans se trouvent concentrées dans un seul ol>- <( jet , leur monarque chéri , qui ne cesse de les combler <c de ses bienfaits, propres à cimenter de plus en plus leur « dévouement envers lui.

« J'ai été témoin , à l'église russe de cette, ville , d'une « scène bien touchante le jour anniversaire de l'expulsion « de l'ennemi du territoire russe. Le sermon du prêtre , « prononcé avec feu , se rattachait principalement à cet évé- « ncment mémorable. Lorsqu'il retraçait les grandes vertus « de l'empereur Alexandre et de son auguste successeur, « tous les assistans fondirent en larmes, bénissant le Trés- « Haut et leur souverain du profond de leur ame.

« J'avoue , mon ami , que cet hommage solennel a pro- « doit en moi l'effet du jeu électrique : j'ai mêlé mes (( larmes à celles de mes prochains ; j'ai reconnu à cette « occasion combien l'exemple du chef agit sur le peuple, « comment s'épurent les mœurs, comment l'amour du « souverain peut être porté jusqu'à l'enthousiasme. Le digne « chef qui gouverne actuellement ce peuple, et que vous « avez vu à Odessa pendant son court séjour dans cette « ville, est l'amc de tout ce qui tend vers l'amélioration « et le bien-être des sujets. Heureux le monarque qui peut

Uigitizeo by GooqI

« compter parmi les fonctionnaires de son empire un tel « chef qui se fait remarquer par son amour de l'ordre et u par la pureté de ses mœurs !

« Je ne sais comment vous vous amusez dans la ville que « vous habitez dans ce moment ; mais quant à moi je puis <( dire que je mène dans cette petite ville une vie paisible « digne d'envie. Chaque jour amène de nouveaux plaisirs , « qui, sans être bruyans , ne laissent pas d'être agréables. <( Jeudi dernier il y eut au club un bal , le troisième dans « cette saison , si nombreux et si animé qu'on le cherche** « rail en vain dans d'autres villes dont la population excéu derait même celle de Théodosie.

« Hier, il y eut une soirée dansante chez M. le général « Wreogl ; les personnes les plus distinguées de la ville « s'y réunirent. Vous eussiez été surpris de la toilette re- « cherchée des dames et du bon goût qui régnait dans a l'ensemble, malgré la distance immense de la capitale qui « devait leur servir de modèle. Mais ce qui m'a charmé le a plus, c'est cette cordialité , cette affection mutuelle, cet « enjouement qui présidaient à celte brillante assemblée , « dont les charmes étaient encore relevés par l'amabilité et « l'attention délicate du général et de sa digne épouse , qui a ont déployé à cette occasion tout ce qu'on peut attendre « d'un goût exercé et d'une noble simplicité.

« Voilà, mon ami , l'heureux séjour que ma bonne for- « tune m'a fait choisir eu attendant le moment propice pour « passer en Asie. Puissiez-vous un jour vous convaincre a par vous-même de la justesse du tableau que je viens <( de tracer pour le mettre sous les yeux d'un ami qui se « plaisait toujours à remarquer tout ce qui annonçait l'em- « pire de l'esprit du siècle et l'accroissement du bien-être (( des nations. »

Mon départ de Théodosie étant proche pour continuer mon voyage en Asie-Mineure, à travers les montagnes escarpées de la Grande Arménie, je jugeai à propos d'expédier pour Vienne mes manuscrits et quelques objets d'antiquité trouvés à Magyari et dans l'antique Panticapée.i Mon paquet, auquel fut joint mon dernier rapport adressé à S. Exc. le Chancelier du royaume de Hongrie, fut remis par moi-même entre les mains du maître de la poste aux lettres , et après l'exhibition des objets contenus dans le paquet , je le cachetai devant lui et il y apposa le cachet de la poste impériale. Ce paquet fut affranchi jusqu'à Brody , ville frontière de Gallicie , et je payai , pour le port , 72 roubles en assignats.

Il faut que, sans égard au cachet de la poste impériale russe, les douaniers de Brody aient trouvé bon de décacheter mon paquet et d'en retirer plusieurs objets, puisque dans la lettre de S. Exc. le Chancelier, dans laquelle il a daigné accuser réception de mon paquet, il est annoncé que les objets suivans, spécifiés dans ma note, ne se trouvaient point dans le paquet :

4° Une boite et une bague d'argent, n? 9; cette bague était l'ouvrage d'un Magyar de la tribu de Doogour.

2° Un morceau de vase trouve dans les fouilles sur les collines de Kerlche; il datait du temps de Mithridate.

3° Trois monnaies de cuivre trouvées à Magyari.

4° Des graines très rares du Cavcase , de Perse , de la Tauride méridionale, de la Crimée méridionale, de Sibérie, de Géorgie , en tout 89 espèces renfermées danB des cornets étiquetés.

Il est bien surprenant que l'administration autrichienne . généralement si consciencieuse, ait pu souffrir une pareille inconvenance.

Avant de terminer celte partie de mon voyage, je joins ici an itinéraire pour servir de guide à ceux qui désireraient visiter le Cavcase. Les différons relais , tout le long de cette route , ont été-exactement marqués , ainsi que les distances d'une station à l'autre.

XTIXriRAXRS.

De Buile au Mont- Cavcas* et de retour en Crimée ,

1829 et 4830.

Lienrs de France.

De Bude à Vienne , 72 De Vienne par Bruun , Olmutz , Toschen , par Jaroslaw, Tarnow, à Lemberg, 211 De Lemberg à Brody, 22 3/ 4

De Brody à Radzivilow, 1 5 /4

De Radzivilow par Tulchine à Odessa , 182 */*

Nota. A Radzivilow on peut prendre la poste , mais on n'altèle pas moins de trois chevaux. On paie 8 kopeks par cheval pour la course d'une werste ; en outre , on paie 2 kopeks par cheval et par werste : c'est le droit de la couronne.

A Odessa , on prend la poste , et , passant par Nicolajew , Kherson , Pérécop , Simpheropol , Karasoubazar, Théodosie , on arrive à Kertche , ou

Wmtes.

Les 590 lieues de l'autre part font. . . 4560

bien on s'embarque pour Kherson, si on veut parcourir les steppes de la Crimée; et en ce cas on loue des chevaux la tares à Kherson iusqua Khcrtche. Veut-on visiter le port de Sébastopol , on trouve à Odessa des navires partant pour ce port au moins une fois par semaine. De Sébastopol à Simpneropol on est servi par la poste.

La distance ainsi parcourue d'Odessa à Kertche est de 652

Le passage du détroit de f amen de Jeni-Kaleh , 48

Nota. A Kertche , On doit demanderai! gouverneur une nouvelle feuille de route , ainsi qu'un ordre pour avoir des chevaux de poste. On paie dans sa chancellerie le prix de la course jusqu'à Ekalarinodar, ce qui facilite beaucoup tesvoyageursj qui sont ainsi quittes pour 20 kopeks par poste (on ne paie pas le troisième cheval sur cette roule), et le postillon est satisfait d'un modique poiir-boiré t sans vous importuner par des exigences , comme lé font les postillons allemands et autres.

En arrivant à Taman , on fera bien de se mettre en route immédiatement, à moins d'être surpris par la nuit en débarquant; en ce cas, on peut demander l'hospitalité au directeur de la quarantaine , qui peut céder une chambre bien propre. Mais il ne faut pas oublier de faire des provisions dé bouche etquelques draps et couvertures pour la nuit.

J'ai remarqué que dans la carte de Darmet, Vienne 1827, ainsi que dans les itinéraires des

à'reporter 2230

report. . . 2230

voyageurs qui m'ont précédé, il y a plusieurs fautes dans l'indication des relais et des distances. D'ailleurs , depuis quelque temps il y a eu plusieurs changemens sur la ligne caveasienne; mon itinéraire, fait et noté sur les lieux et à chaque poste t est de toute exactitude.

De Taman à Ekatarinodar on trouve les relais

suivans :

De Taman on Tamanskaïa à Schimna , 21

Parakavskaïa , 15

Teraerouskaïa , 16

Kurtchaskaïa , 25

Kasanskaïa , 25

fcopylskaïa, 18 Ici on passe la rivière Provotka dans un bac.

Karabinskaïa , 25

Mesatovskaïa , 25

Kopanskoï, 18

Ekatarinodar, 22

Depuis cette ville jusqu'à Stavropol, on paie à chaque poste. Sur la ligne caveasienne, on ne paie que 5 kopeks par cheval. A Ekatarinodar il faut se

munir d'une nouvelle feuille de route.

D'Ekatarinodar à Stavropol on passse

par Korsunskaïa , 25

Tchcrnamori, 12

Oustlabinskaïa , 18

« reporter 2488

Werilfi.

report . . .

Tichliskowa

Mi

Ka&ançlcaYa

Kapkajsola ,

Tiemisberkoï ,

Alexandrowka ,

Novatrovsky,

Raschumkoï ,

Stavropol,

A Stavropol on demande une nouvelle feuille de route , en désignant la direction qu'on veut prendre.

De Stavropol à Gheorghievsk on trouve les relais suivans ;

fiechepaghir*

Servievskaïa ,

Kalaous ,

Alexandrow»

is v*

Sablya ,

Alexandre >

Gheorghievsk, ville et forteresse,

Pour aller à Konstantinogorsk ou Bains-chauds , on quitte la route de Mozdok. Le maître de poste dès lors n'étant pas tenu de fournir des chevaux , il vous fait: conduire pour trois roubles d'argent; distance , 32 wersles.

à reporter. . . 2862 Va

Wer*C« .

report. . . 2862 */«

Si les savans ou curieux peuvent obtenir d a gouvernement (ce qui sera bien difficile) un détachement de Cosaques pour aller au pied de l'Elbrouz , ils passeront par Burgo-Santo (redoute) elKislovodsk , où sont les acidulés ; cette distance estde 76 werstes.

C'est proprement ici que commencent les innombrables remparts qui défendent l'approche de l'Elbrouz. 11 faut se préparera ne plus trouver une seule huile; unkibilka kalmouk ou une tente ordinaire sont indispensables, ainsi qu'une bonne provision en biscuit , jambon , fromage , vin , rhum , café et thé.

Pour arriver sur la Malka qui coule au pied de l'Elbrouz, de là aller voir le Pônt-de-pierrc ' et revenir aux Bains-chauds , oh compte 400 werstes.

Pour aller à Naltchik afin d'y faire venir quelques chefs magyars , habitant les hautes montagnes à 90 werstes de Naltchik, on trouvera plusieurs redoutes qui fournissent des chevaux et une escorte ; mais pour obtenir l'un et l'autre , il faut se prémunir d'un ordre du général commandant à Konstantinogorsk, et d'une lettre de recommandation pour le commandant du fort de Naltchik. • >

Sur celte route , on passe à gué les rivières et les torrens suivans : le Podkumok, le Biloïnski, la Yetoka , la Cholga , la Malka , le Baksan et le Tcheghem ; ces deux derniers sont les plus 1er ri- <• bles torrens du Côvcasé: • '»« • ■< <•

Dans celte excursion , aller et retour, on aura parcouru 180 werstes. -v . -480 «=

à reporter. . . 3042 *J%

Page 1