PAB> UN CAPITAINE DE CAVALERIE
• Du camp près Canujo, lo 20 novembre 1802.
« Monsieur, il y a long-temps que je désire donner mon « opinion sur un sujet que je crois de la plus haute impor- « tance pour l'Inde ; mais , depuis la prise de possession de « ce territoire riche et nouvellement acquis , les devoirs de « ma charge ont tellement absorbé mon temps , que je n'ai « pu prêter l'attention nécessaire aux renseignemens que je « voulais vous envoyer; je ne pnis même espérer encore « avoir plus de loisir pendant quelques mois, et je me dé- « cide, en conséquence , à vous faire parvenir une ébauche a faite à la hàtc , laissant la discussion ou l'éclaircissement « du sujet à une autre occasion.
a Au moment où l'état florissant de nos dominations « dans L'Inde surpasse de beaucoup tout ce qu'on a va « jusqu'à présent dans l'Indostan , et nous donne la plus « grande satisfaction , toute circonstance qui pourrait avoir « pour but, même le plus éloigné, de nuire ou de troubler « cette prospérité , doit exciter l'intérêt général et diriger « les esprits vers les moyens de l'éloigner. Cette réflexion <c m'engage à considérer qu'il y a deux objets qui peuvent « encore troubler le repos de l'Indostan , ou porter atteinte « à notre puissance. C'est, en premier lieu, l'établissement « de forces françaises à la solde des Marattes, au cœur du « nord de l'Inde; secondement, nne invasion des nom- « breuses tribus de Ta tares indépendans, répandus dans « cette région immense. Quant au premier, il a sans doute « attiré l'attention du gouvernement, et il serait superflu « d'en parler, quoique , d'après les renseignemens que j'ai « été à mémë de me procurer sur les lieux , je pense a qu'il est infiniment important; l'autre est un objet si a éloigné > que je crains qu'il n'ait entièrement échappé à « la considération du gouvernement; mais il n'en est pas « moins dangereux, ou, pour mieux dire, il Test d'au- « tant plus qu'il fixe moins son attention , ce qui fait u qu'on ne prend aucune précaution pour s'en garantir. « Nous allons entrer dans quelques détails sur la Tatarie, a Ce pays étonnant , qui a été nommé avec raison par un a grand écrivain la fonderie des nations , a , depuis un « temps immémorial , fourni à de courts intervalles d'im- « menses essaims d'hommes pour peupler les autres pays <c de la terre. En remontant à l'histoire ancienne ( Epiphan, « Euseb , Chacon , Paschal , etc., etc.) , on trouvera que « les Tatares, sous différentes dénominations , se sont ré- « pandus , il y a 8,500 ans , dans toute l'Asie occidentale,
« dans l'Egypte et l'Afrique. On verra que 4,500 ans « après, on 2,200 ans avant Jésus-Christ, des hordes noma breuses s'établirent sur les bords de l'Euxin et se fixè- « rent bientôt après dans la France, l'Illyrie et PAsie- « Mineure, qu'elles peuplèrent complètement dans le cours « de k à 500 ans , et de là se répandirent en Italie 12 à « 1,300 ans avant Jésus-Christ. Les tribus établies sur les « bords de l'Euxin étaient poussées en avant par une « succession continuelle de bordes nouvelles sorties de la « Tatarie, se répandirent graduellement en Allemagne, « dans la Scandinavie , dans les Gaules et en Espagne , et u peut-être même en Bretagne , dans l'espace de 500 ans « suivans, c'est-à-dire, il y a 2,600 ans. J'ai forte raison <t de croire que pendant la période des 3,000 ans sus-men- « lionnes, l'Indostan , la Chine , les îles de l'Est , la Sibérie, u Kamchatka et probablement l'Amérique septentrionale « furent peuplés par la même souche , quoiqu'on n'en puisse « pas déterminer les époques avec quelque clarté.
« Les pays d'Asie , d'Europe et d'Afrique dont il s'agit, u n'étaient, pendant cette période, que très peu habités, « et laissèrent un cours libre au débordement de la populace tion de la Tatarie , qui , semblabe à une ruche , n'a pas « cessé depuis lors , jusqu'à nos jours , de répandre ses « essaims. Sur la fin du quatrième siècle de l'ère chré- « tienne, les Huns, tribu nombreuse de la Tatarie sep- « tentrionale, ayant échoué dans leurs entreprises pour « conquérir la Chine, prirent leur direction à l'ouest, et « entrèrent en Europe comme une volée prodigieuse de a sauterelles ; ils s'y établirent à la fin et se mêlèrent avec « les peuples qui les avaient précédés. Depuis cette époque, « la Chine , la Perse , la Turquie et l'Indostan ont été visites , « à plusieurs reprises, par de nombreuses hordes deTa-
a turcs émigrés , ainsi qu'on le voit dans les histoires de ces « pays, et particulièrement dans celles de Gengis^Khan et « de Timour-Leng ; et je suis persuadé que les différentes <( excursions et conquêtes de ces deux monarques ont privé « la Tatarie de quatre à cinq millions d'habitans. Cepen- « dant, dans le cours des 350 dernières années, aucune * « émigration de quelque importance n'a eu lieu dans ce « pays, et nous devons conséquemment, en raisonnant d'à- « près l'analogie , ajouter foi aux rapports qui présentent ce « pays comme regorgeant aujourd'hui d'habitans.
« Les marchands de chevaux et de fruits de Kaboul , « Bokhara et Samarcande avec lesquels j'ai été en relation « pendant ces dernières quinze années , m'ont soutenu « invariablement que les tribus de Talares indëpendans, « répandues sur la région immense qui s'étend de la mer « Caspienne jusqu'à la Tatarie Chinoise , ont considérablea ment accru en nombre depuis ce temps ; que les usages, « coutumes , habitudes et la manière de vivre, parmi toutes « les hordes intérieures, sont toujours les mêmes qu'ils a étaient depuis un temps immémorial; que la débauche et k les vices qui empêchent l'accroissement progressif de « l'espèce humaine chez les autres nations du monde, sont « entièrement inconnus parmi elles , et que, par leur nour- « riture simple et la vie pastorale que mènent ces peuples, « ils sont plus sains, plus robustes et en état de supporter « la faim et la soif et de plus longues fatigues que tout autre « peuple sur la surface du globe. J'ai appris, par la même « source, que l'agriculture est presqu entièrement inconnue « dans les parties intérieures de la Tatarie ; que la nourrice ture des hahitans consistant principalement dans le lait « et la chair de leurs troupeaux et des bêles fauves qu'ils « tuent, ils sont obligés, à mesure que leur nombre s'ac-
« croit , d'étendre leurs excursions pour chercher leur sub- « sislance et des pâturages pour leurs troupeaux. Alors des et tribus entières , forcées de se porter en avant dans les et terres, inondent les contrées voisines ; et si, lorsque les a peuples de la Tatarie approchent de cet état, un chef ainct bitieux , tel que Gengis-Khan et Timour-Lcng , se préa sente , il est sûr de mettre en mouvement une multitude » immense qui s'étendra avec une force irrésistible dans tel et pays où elle voudra pénélrer. Enfin , c'est à l'accroisse- « ment immense des habitans et au manque ou à la rareté et des pâturages, qu'on doit attribuer la cause de toutes les ee émigrations de Ta tares qui ont eu lieu depuis le cornet mencement du monde jusqu'à nos jours.
' u On ne peut se dissimuler que les différentes tribus de tt Ta tares indépendans qui habitent les pays situes entre te la mer Caspienne et la Tatarie chinoise , ont à peine ci quelque communication ou rapport avec les autres peuce pies du monde; en admettant ce fait, nous devons adet mettre aussi que l'exclusion de ces peuples dû commerce « des autres nations est un argument irréfragable que leurs et coutumes et habitudes sont actuellement les mêmes qn'an- « ciennement, et nous pouvons en conclure que les mêmes ce causes qui ont produit l'accroissement rapide de la popu- « lation dans les temps précédens , continuant, doivent fouet jours produire les mêmes effets. Conséquemment , je ne « doute point que la Tatarie indépendante ne soit arrivée u aujourd'hui à ce degré de population qu'elle peut à <( peine maintenir, et qu'avant peu elle ne soit forcée de se u défaire d'une partie de ses habitans par quelque expédiée tion chez l'étranger.
« Quoique j'aie souvent médité sur ce sujet, j'avais fouet jours pensé que le danger était si éloigné, que l'on ne
« devait le faire entrer en considération dans la politique « de l'Inde que comme un objet très secondaire ; mais , « depuis les derniers événemens, mon opinion a changé : « j'ai résolu de bâter le moment d'en parler au moins en « peu de mots.
<( La dernière révolution de Kaboul , dans laquelle « Zemaun-Sbab perdit son trône et la vie, et fut remplacé « par son frère Mahmoud - Shah , avait été accompagnée « d'anarchie etde désordre. L'un des chefs qui avait pris une k part considérable à l'élévation de Mahmoud au musnud « (trône) , est actuellement son antagoniste, et, de l'autre « côté, un frère naturel de Zemaun-Shah , s'enfuyant avec « le Gis de son frère, s'est réfugié chez les Tatares Usbeks. « Cesprinces ayant emporté avec eux des joyaux d'une valeur « très considérable , s'efforcent de lever une armée pour « recouvrer l'empire , et envoient des émissaires auprès des «. Turkomans, des Tatares - Mogols , des Tatares -Kal- « mouks et des autres tribus voisines. Si ces princes réus- « sissent à réunir une force armée tatare , il est très pro- <( bable que, dans l'état où ce pays se trouve actuellement , « la dynastie des Afghans sera bientôt éteinte et remplacée k par une dynastie talare ; et si ceux-ci s'emparent une « fois de Kaboul, ils ouvriront un canal aux habitans sur- * abondans de leur pays pour se porter en avant ; et dans « peu nous pourrions bien les voir paraître et s'établir sur « nos frontières. On cherchera , peut-être , à jeter du ridi- « cule sur cette idée , et je me suis attendu , en la soumet- » tant au public , aux sarcasmes de ceux qui ne connaissent « pas ces peuples ; cependant , je ne peux m'empécher de « penser, d'après les différentes circonstances qui sont « parvenues à ma connaissance, que le danger qui nous « menace de ce côté n'est ni idéal , ni éloigné; et s'il fallait
<( alléguer des argumenspour prouver la nécessité de mettre « cette frontière dans un état de parfaite sécurité, etd'aug- « mentcr l'armée en campagne , il ne serait pas difficile de « le faire. Autrefois nous avions six bataillons de Cipaye* « à Gawnpoor et six à Futty-Ghourqui pouvaient marcher a vers les frontières au premier avis ; actuellement nous « n'avons pas un Seul corps disponible et nous ne pourrions « pas rassembler trois on quatre bataillons sans un grand « inconvénient et un risque considérable de ralentir la per- « ception des revenus.
« Vous savez que dans de pays l'apparition d'Un ennemi <( est le signal et l'excuse pour chaque zemindar (fermier) « de retenir le paiement de ses rentes; il ne pourrait donc « être retiré un seul des corps actuellement employés au « service de la perception des revenus, sans une perte cer- « taine pour le gouvernement. C'est pourquoi nous devrions « toujours avoir au moins dix à douze bataillons , avec an- « tant de régi m en s de cavalerie et une artillerie proportiort- « née, qui seraient entièrement destinés pour des opérations « défensives. Si l'on m'objectait que nous sommes en paix « avec tout le monde , et que ce serait sans utilité charger « l'état des dépenses énormes qu'exigerait l'entretien d'une « armée si nombreuse, je répondrais que nous ne serons en a paix dàns ce pays qu'aussi long - temps que nous saurons « nous maintenir en position de faire la loi. Les Marattes « ont -ils diminué leurs forces ou congédié une partie de « leur armée? Non ; ils l'ont au contraire augmentée consi- « dératriement , tant en cavalerie qu'en infanterie , par les « nombreux corps renvoyés du service du Nabab et par dos « CipaVes licenciés ; outre qu'il n'y a pas de bâtiinens allant a de France dans l'Inde qui n'apportent des aventuriers *es- « tinés à leur service , et les natifs eux-mêmes ne dissimu-
a lent pas qu'on attend sous peu des officiers français au « camp des Marattes. Si donc les forces marottes et fran- « çaises s'accroissent dans cette partie, et si je puis prouver a aisément qu'elles se perfectionnent en discipline sous des « officiers expérimentés , quel est le principe politique qui « nous engage à réduire les nôtres? Notre puissance dans « l'Inde doit opposer une aussi forte barrière aux vues am- « bilieuses des Marattes , dans ce pays , que celle que la « Grande-Bretagne oppose et opposera long-temps encore « à l'ambition des Français en Europe. Nous devons les « considérer comme nos ennemis naturels aussi bien que a les Français , aussi long-temps qu'ils se montreront jaloux « et envieux de notre prospérité dans l'Inde ; et ils le feront « certainement tant qu'ils existeront comme nation , et tant « que notre puissance et notre prospérité dureront. »
ZZZTIII.
DIFFËKENS CULTES A TIIÉODOSIE.
La ville de Théodosie présente un singulier mélange de peuples: Russes, Grecs, Arméniens, Tatares, Juifs, Allemands, et enfin des aventuriers européens qui sont venus dans ce pays pour chercher fortune, se trouvent pêlemêle dans la meilleure harmonie , et forment une population paisible et heureuse.
La société du premier ordre est composée d'employés civils et militaires et de quelques officiers supérieurs en retraite. Cette société se réunit pendant l'hiver tous les jours; les familles qui donnent des soirées se réduisent à une huitaine ; on reste assemblé jusqu'à onze heures , on joue aux cartes et ensuite on soupe. Les mises au jeu sont modérées et adaptées aux modiques revenus des employés; les personnes aisées s'y accommodent avec complaisance ,
et le tout se passe à la satisfaction de tout le monde , car dans ces réunions tout le monde se regarde comme membre d'une seule famille.
Celte diversité de peuples dont nous venons de parler se voit aussi dans la différence des cultes et des mœurs. Les églises qui avaient existé du temps des Génois , ont été remplacées , sous la domination desTatares , par des mosquées , dont la principale avait occupé une belle place au milieu de la ville. On voit encore aujourd'hui les restes imposai] s de ce superbe édifice ; avec peu de frais on pourrait faire construire une église métropolitaine, aussi bien le gouvernement a le projet de le faire. A côlé de celle mosquée est un vaste bâtiment qui avait autrefois servi de bains de vapeur.
Depuis la domination de la Russie, les Tatares se sont retirés sur la colline qui est contiguë à la ville , et y ont bâti des maisons de pierre assez propres. Les Juifs sont de deux différentes tribus : les Juifs Karaïms ou Karaïles n'ont aucun rapport avec les Juifs Connus en Pologne et dan.s le reste de l'Europe ; ils vivent séparément et sont adonnés exclusivement au commerce , dans lequel ils ont acquis la réputation d'honnêtes gens aux dépens de leurs confrères, qui sont éregardés comme réprouvés. Les Karaïtes se font remarquer par les traits du visage très réguliers et par leur propreté ; ils s'habillent à la turque et imitent la gravité des Musulmans ; leurs manières sont engageantes , bien différens en cela de leurs confrères , qu'ils méprisent souverainement et avec lesquels ils évitent tout contact.
Leur dogme diffère en cela qu'ils se tiennent à la lettre de la doctrine de Moïse ; ils condamnent toutes les innovations qui ont été introduites parmi les Juifs européens. Leurs femmes passent pour être très belles ; c'est dommage que leurs maris, imitant scrupuleusement les coutumes turques à cet égard, ne permettent pas à leurs femmes de sortir sans être entièrement voilées , et chez elles les hommes
ne sont pas reçus .du tout. Eu Crimée cette secte est très nombreuse ; leur siège principal est à Koalow (Enpatorie) , Sur la mer Noire ; ils ont dans celte ville une vaste et riche synagogue.
Une des suites de la faiblesse de l'esprit humain , c'est que, chez les mêmes peuples, la même croyance produit souvent des scissions , et que dans la même religion il se trouve de nouveaux sectateurs. On peut regarder les Karaïms, vis-à-vis des Juifs ordinaires, comme l'ancien rite vis-à-vis du nouveau rite parmi les catholiques. Il en est de même des Arméniens catholiques et des Arméniens schismaliques, et des protestans des deux confessions.
Il y a , même parmi les Russes , de nouvelles sectes ; on appelle les sectateurs de l'une, en russe, Ratkolnik. Ils prétendent être les vrais croyans ; persuadés du relâchement de l'église grecque , ils vivent avec beaucoup de sévérité et s'interdisent toute jouissance inutile.
L'autre est une secte qui , aveuglée par un fanatisme horrible , porte l'homme à unè entière mutilation : ces sectateurs sont appelés en russe Skoplchi ; ils fondent leur doctrine sur un verset de l'Evangile qui dit que si votre œil vous donne une mauvaise pensée, vous devez l'arracher; et sar un passage de la Bible, où il est question du bonheur des eunuques. Cette secte est déjà très étendue , surtout parmi les marins de la flotte impériale, principalement à Sébastopol et à Nikolajew.
Dans ce mélange de tant de peuples differens il est difficile de démêler le caractère de chaque peuple en particulier, et on se tromperait facilement si on voulait juger le caractère de la nation russe d'après celui des Russes nés dans les pays conquis, ou qui y sont établis, soit par la nature de leurs emplois publics, soit par l'acquisition de propriétés
territoriales. Il est presque impossible que les Russes nés dans ces pays, ou y demeurant depuis un grand nombre d'aonées, puissent conserver le caractère national et les mœurs de la mère-patrie dans leur pureté primitive. Nous avons un exemple frappant de l'altération du caractère national , des mœurs 04 coutumes , quand nous considérons ce que fut , il y a seulement un demi-siècle , la nation hongroise et ce qu'elle est aujourd'hui. Le mélange du sang hongrois produit par des mariages contractés avec des femmes allemandes» françaises, italiennes et même anglaises, l'imitation servile des modes, coutumes et habitudes exotiques , ont communiqué aux Hongrois une manière d'être qui se trouve dans un contraste frappant avec l'originalité hongroise.
Mais les Russes transplantés dans des pays nouvellement conquis ont cela de louable qu'ils tiennent à la nation et à la langue russe de cœur et d'ame , et qu'ils regardent , avec raison , lçur langue comme un palladium de leur existence politique. Celte langue, malgré sa dureté dont ils ne conviennent guère , ils la préfèrentà toutes les langues du monde, sans toutefois les mépriser; ceci est un trait particulier qui marque la noblesse et la droiture du caractère. L'usage de la langue russe étant général dans ce vaste empire, il faut nécessairement que les étrangers que le sort a conduits dans ce pays , apprennent la langue russe , qui est très riche et cultivée avec succès, et sans laquelle ils ne pourraient se faire comprendre, excepté dans les grandes villes et par les principaux fonctionnaires de l'intérieur.
Dans la description de la côte méridionale, j'ai fait mention de la beauté des sites, de la variété des perspectives et de la douceur du climat ; il me reste encore à dire quelques mots de la belle et riche vallée de Soudagh , qui produit le
meilleur vin de la côte. Ceux qui ont fait des spéculations pourJe-placement le plus avantageux de leurs capitaux , et ceux qui voudraient faire de nouvelles acquisitions sur cette côte , sont assurés de percevoir, au bout de trois ans , vingt pour cent de bénéfice par an. La vallée de Soudagh est merveilleusement placée pour la plantation des vignes, qui fournissent sur cet heureux sol du vin très agréable approchant de celui de France et de Hongrie , d'où Ton a tiré la plupart des ceps que Ton cultive soigneusement à Soudagh.
M. le baron de Baude , directeur des vignobles de Soudagh appartenant à la couronne, m'a assuré qu'une vigne qui lui avait coûté cinq mille roubles, la troisième année lui a rapporté deux mille roubles de bénéfice. On est étonné de trouver à Soudagh du vin rouge d'une qualité qui approche beaucoup de celle du Bordeaux, et du vin blanc approchant de celui de Tokay.
En un mot, dans cette vallée les amandiers et les figuiers réussissent parfaitement, et les arbres nouvellement plantés y donnent des fruits plus tôt que dans tout autre pays. La population de Soudagh augmente de jour en jour, et on voit de distance en distance des maisons de campagne dont les propriétaires jouissent d'une aisance qu'on ne trouve pas toujours dans les autres parties de la Crimée. D'ailleurs, le climat y est doux et l'hiver moins rigoureux que dans l'intérieur de la presqu'île. Mais ce qui empêchera longtemps de répandre la prospérité au point auquel la fertilité du sol et tous les avantages qui l'accompagnent, devraient porter la partie méridionale de la Crimée , c'est le manque de bras, auquel, cependant, on tâche de rémédier en y introduisant quelques colons allemands, à l'exemple des colonies florissantes de la Géorgie.