DÉPART DE CONSTANTINOPLE POUR TRD3STE
Finalement, le capitaine qui devait me conduire àTrieste , sous pavillon anglais , de Malte , m'annonça qu'il aurait son ferman (*) môme dans la journée; par conséqueot, après avoir consigné mes dépèches pour Vienne à la chancellerie autrichienne, je me rendis à bord pour y passer la nuit. Ën Turquie , comme ailleurs , on est communément très lent à expédier les affaires ; aussi le ferman ne fut-il définitivement expédié que le troisième jour de mon embarquement , et d'après mes sollicitations auprès des employés turcs. »
, Le 40 juin , une petite brise s' étant levée sur le midi, nous mimes à la voile immédiatement. Ce même jour le courrier fut expédié pour Vienne, par Bclgrad , au lieu de
(4) J'écris ferman et uon firman , que les Allemands et , après eux, les publicistes français oot dénaturé. Ferman vient du verbe persan fermoudtn, ordonner, commander, et c'est du persan que les Turcs ont pris et prononcent ferman , ordre, décret.
suivre la route ordinaire, comme avant la guerre , par Bukarcst'et Hermanstadt.
Vers Je soir, no vent favorable nous poussa vers la mer de Marmara, et bientôt ce vent devint violent; la nuit étant obscure, le capitaine,, pour ne pas courir le risque d'être jetéaur la côte*, jugea prudent de mouiller devant Galipoli et d'y attendre le jour. Le mouillage devant cette ville est très commode * et les navires viennent souvent y relâcher durant les vents contraires, qui les y retiennent quelquefois plusieurs jours;
Prés dè Galipoli , la mer qui sépare l'Asie d'avec l'Europe devient derechef an canal qui rapproche les côtes d'Asie et d'Europe. La distance de l'embouchure du Bosphore jusqu'aux Dardanelles est d'environ quarante lieues. Si l'on navigue vers l'onest , en traversant le milieu de la mer de Marmara , on découvre à la fois et la terre élevée de la Thrace, -et le mont Olympe* couvert d'éternelles neiges.
Le lendemain, au point du jour* on leva l'ancre pour profiter d'un vent frais qui nous accompagna jusqu'aux Dardanelles. En passant devant la ville de Rodosto , je me rappelai l'asile e( la triste fin du prince Rakoczy (et non Rakoczky), qui , en considération de ses talens politiques et militaires , aurait mérité un meilleur sort , si son caractère remuant et son ambition démesurée lui eussent permis démarcher toujours dans le sentier de la fidélité due à son souverain.
Le vent augmentait de plus en plus , et nous voguions avec rapidité. Sur les trois heures, arrivés devant les forts sur la côte d'Asie,' nous jetâmes l'ancre» chaque navire étant obligé d'exhiber le teskéré ou permis de sortie, ainsi que les passe-ports des passagers. Les consuls étrangers
s'étaient retirés depuis quelques jours sur la côte opposée, pour échapper à la peste qui sévissait sur la rive d'Asie. Ayant arboré notre pavillon maltais, nous vîmes bientôt se diriger vers nous uoe barque qui portait le drogman anglais et un employé turc, auquel je fis remettre mon toskéré personnel. Nous fûmes expédiés dans quelques minutes; mais on n'oublia pas de rançonner le capitaine, qui, après avoir pesté et juré, finit par payer deux piastres fortes. Favorisés toujours par le même vent , nous continuâmes notre roule et sortîmes bientôt des Dardanelles.
L'ancienne Troie est à peu de distance de la pointe des Dardanelles ; elle est située sur une colline au pied du mont Ida. Je regrettai beaucoup de ne pouvoir faire une excursion pour visiter cet endroit si célèbre ; mais le navire n'étant pas à ma disposition i je dus y renoncer, maigre l'envie extrême que j'avais de toucher à cette terre antique.
Nous relâchâmes vingt-quatre heures à 9yra; mais if ne nous fut pas permis de dépasser le lazaret, situé à l'entrée du port. D'ailleurs, je ne dois pas regretter cette défense, car la ville, dont la forme est en pain de sucre , n'avait rien d'engageant pour moi ; et puis la misère y régnait, et nous vîmes daus un instant une barque pleine de pauvres femmes et d'enfans grecs nous aborder avec des cris déchirons et eu nous suppliant de leur donner du pain ; Nous jetâmes ' dans la barque une quantité de biscuit et de paras.
Le port de Syrà est commode et sûr ; nous y trouvâmes une vingtaine de navires marchands et une corvette de guerre grecque. Le commerce y est assez actif avec Constantinople , Smyrne et l'Adriatique.
* Nous continuâmes notre route par un bon vent, et passâmes successivement devant Ténédos , Mytilène, Scio, Ipsara et Tirto. Four notre sûreté mutuelle trois navires italiens se
joignirent à nous jusqu'au cap dé Saint- Ange , où nous les perdîmes de vue, notre navire étant un excellent voilier. Etant désormais seuls , nous nous dirigeâmes sur Pile de Cërigo , ancienne Cythère , où flottait le pavillon anglais t qui , depuis Gibraltar jusqu'à Cérigo , embrasse toute la Méditerranée.
Etant si prés de la Morée, j'aurais voulu visiter cet intéressant pays pour être témoin de la renaissance politique des Grecs modernes ; mais , en ayant été dissuadé , comme je l'ai dit plus haut, par M. linternonce d'Autriche, je fus obligé de renoncer à cette visite que j'avais tant à cœur. Tant mieux peut-être , car j'aurais été désolé de voir ce pays ébloui par le prestige d'une indépendance inaccoutumée et devenu la proie de dissensions suscitées par l'ambition et par des intérêts divergens qui, d'ordinaire , traînent à leur suite l'intrigue et l'influence étrangères. Deux générations ne seront guère suffisantes pour mettre les Grecs à la hauteur de l'esprit du siècle et au fait des changemens qu'ont amenés et amèneront encore les progrès et les mouvemens dans l'ouest de l'Europe. Dépouillés une fois de leurs préjugés , renonçant à la mobilité de leur caractère, les Grecs, peuple plein de passions , pourront hardiment entrer en ligne avec la grande famille européenne.
Les vents étant toujours contraires , notre navigation devenait difficile et longue. Les calmes se succédèrent , et nous restâmes long-temps par le travers de Corfou; c'est là qu'un navire anglais , venant de Londres , nous apprit la mort du roi d'Angleterre. A mon départ de Constantinople , on savait déjà que le roi était dangereusement malade, et on s'attendait, à chaque instant , à recevoir cette triste nouvelle.
En promenant mes regards sur l'île de Corfou , je me
rappelai qu'en 1709 , étant capitaine an service du roi des Deux-Siciles, et chargé par la cour de Païenne de dépêches pour la cour.de Vienne je fus forcé par les vents contraires de relâcher dans sa rade immense , capable de con-
tenir toutes les flottes de l'univers. Les flottes turco-rasses avaient bloque la ville de Corfou depuis quelque temps, et, la veille de mon arrivée, la garnison française, commandée par Je général C|iabot, s étant rendue , l'amiral Ouchakow et Kader-Bey, amiral turc , me prièrent d'attendre jusqu'au lendemain pour porter leurs dépêches à Vienne.
TttlESTE, — L'A QUARANTAINE. - VIENNE. — PRESBOURG.
Enpiw, après avoir essuyé plusieurs tempêtes et poursuivis par des vents contraires , non» jetâmes l'ancre dans le port de Trieste te 30 juillet , après vingt-deux jours de navigation. J'entrai aussitôt au lazaret , et comme le même soir partait la malle du courrier pour Vienne, je m 'empressai d'annoncer mon arrivée à l'autorité et à mes amis à Vienne et en Hongrie. Dans le vaste bâtiment de la quarantaine on me désigna un appartement propre et commode ; mais l'édifice étant enfermé entre deux hautes murailles qui empêchent la circulation de l'air, et le soleil lançant ses rayons embrasés dans les chambres exposées au midi, je dus nécessairement beaucoup souffrir de la chaleur, qui était presque insupportable même pendant la nuit.
En mettant te pied sur le sol autrichien , je me réjouis de pouvoir me reposer et me consoler, dans mon isolement pendant ma réclusion , par la douce pensée de revoir bientôt ma patrie et mes connaissances. Je me flattai d'en être accueilli avec cette bienveillance qui ordmairementnous fuit
oublier dans un instant toutes nos peines, toutes nos privations passées ; mais je fus bien trompé dans ma juste attente. Depuis mon absence de mon pays j'avais été, il est vrai , exposé à bien des privations , à bien des.daogers ; mais au moins je ne m'étais pas senti blessé en ce qui est le plus cuisant pour un cœur sensible , je veux dire par T ingratitude. Dans les régions lointaines que j'ai parcourues , rien ne me froissait ; je ne m'occupais que de l'objet de mes recherches ; aucun désagrément de la part des étrangers, an contraire , partout je rencontrais l'hospitalité la plus franche et l'accueil le plus flatteur, le plus sincère. Ici.... mais je m'arrête : je respecte ma patrie et la respecterai toujours, dans quel coin de la terre que le sort me jette; et en m'inclinant devant elle, je ne me permettrai pas de soulever le voile qui doit couvrir à jamais des. procédés peu dignes d'une ame noble et que certaines personnes rongées par le ver destructeur de l'envie ont eus envers. moi; procédés qui retracent des souvenirs bien douloureux pour moi , mais qui pourtant ne pourront jamais affaiblir l'amour que je porte à mon pays.
Mais poursuivons. Quelques jours après mon entrée au lazaret, le consul-général de Sardaigne à Sa Ionique et son épouse vinrent occuper un appartement près du mien ; leur société me fut d'autant plus agréable , qu'il la quarantaioe j'étais privé de toute autre communication.
Je fais avec plaisir et reconnaissance mention de M. de Ritter, qui a un vaste établissement de raffinerie de sucre à Gorice et un immense dépôt de cette denrée à Trieste. Ce digne homme , à qui son dévouementà la maison d'Autriche et son patriotisme éclairé ont valu la haute faveur de l'Empereur de l'élever à la noblesse de Hongrie , où il possède actuellement des domaines considérables; ce digne homme,
dis-je, ne continue pas moins d'être utile au. commerce et à son pays , et de montrer le même empressement à obliger ses amis. Ayant fait sa connaissance à Gbrice en 1827 , je ne manquai pas de la cultivera mon retour à Trieste, au commencement de 1828. Sensible à mes démonstrations d'amitié, M. de Ritler eut la bonté de venir me voir au lazaret , de m'envoyer des rafraîchissemens et de me faire, parvenir journellement les gazettes de Vienne : c'est par elles, que j'appris, la surprenante révolution de juillet et le changement de la dynastie de la branche aînée des
Bourbons.
Enûn , le vingt-quatrième jour il me fut permis de sortir de ce lazaret , de triste mémoire , après avoir compté à uu gardien , dont je n'avais nul besoin , douze piastres fortes , qu'on me força de payer malgré mes «protestations réitérées» J'allai loger à Albergo-Grande , où l'on trouve des appartenons propres à un prix très raisonnable. La table d'hôte y est bien servie à un prix modéré» et il y a toujours un grand nombre d'étrangers. qui contribuent beaucoup à animer et à égayer la conversation , qui se prolonge parfois long-temps et toujours à la satisfaction générale.
A mon entrée à l'hôtel , je fus bien agréablement surpris de rencontrer M. m9 la comtesse de B*** et sa Ole » mariée avec un comte dont la famille porte le même nom. Ayant particulièrement connu ces dames eu Transylvanie, en 1826 , on peut s'imaginer que cette, rencontre nous causa réciproquement beaucoup de plaisir.: La jeune comtesse ayant été conseillée par lés médecins de faire usage des bains de mer pour rétablir sa santé, était sur le point de terminer le nombre prescrit pour sa guérison. Ces dames se disposaient déjà à quitter Trieste, et m'engagèrent à le* accompagner à Vienne , m offrant une place dan*. leur ber*
line; mais , malgré leurs instances ef mon sincère désir de profiter de leur agréable société , je dus refuser leur aimable offre; car j'étais pressé d'arriver à Vieone et en Hongrie avant l'ouverture de la Diète.
Je quittai Trieste le troisième jour de ma sortie du lazaret; je revis la capitale de la monarchie le 2 septembre, après dix-sept mois d'absence. Dans cet intervalle j'ai parcouru , tant en Europe qu'en Asie, 2,490 lieues de France , dont 713 à cheval , et je n'ai dépensé que 8, 500 francs , subvention fournie par deux augustes personnes et par quelques comitats auxquels je renouvelle ici ma profonde gratitude.
Si je n'ai pas pleinement répondu à l'attente, de mes compatriotes , je les prie de l'attribuer au défaut de moyen* de subvenir aux frais qu'aurait exigés la continuation de mes voyages en Perse et en Abyssinie , ainsi que je l'avais annoncé dans mes rapports expédiés dé Théodosie en 4829.
J'espère qu'un jeur il se trouvera parmi les Hongrois un homme assez zélé et animé de l'amour de la patrie pour prendre la généreuse résolution de suivre les traces de nos ancêtres sur le sentier que j'ai tndiqwé dans le cours de cet ouvrage. Il pourra cdmpterdans tout l'empire de Russie sur la protection, du gouvernement, sur l'hospitalité et l'accueil généreux de la part des fonctionnaires, tant civils que militaires , ainsi que sur celui des seigneurs russes , dont le caractère noble, la bienveillance et l'affabilité envers les étrangers devraient être mieux connus et mieux appréciés par les détracteurs du nom russe. Quant à moi ^c'est à leur esprit éclairé, à leurs nobles sentiment que je dois uniquement attribuer leurs généreux procédés envers moi. Sans autre titre que celui de simple gentilhomme, il a suffi de me présenter comme Hongrois pour être reçu partout avec bicuveillance etméms avec affection. Ainsi , je suis persuadé
que ceux de mes compatriotes qui marcheront sur mes traces, seront convaincus par eux-mêmes que leur mérite personnel sera toujours pour eux le passe -partout le plus sûr. Pour moi , ma tâche est accomplie, je n'ai rien à me reprocher ; mais il me reste un vœu à former, le voici ;
Daigne, daigne agréer, ô ma chère patrie ,
De Tau de Ces on fans ce pieux souvenir :-
Lieux qui m'avez vu naître, ô ciel de la Hongrie,
Puissé-je vous revoir avant que de mourir I