‹ Voyage en CriméeChapitre 7 sur 57 · TI · texte numérisé non relu

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K0NSTANT1N0G0RSK, ou LES BAINS-CHAUDS.

Arrivé aux bains , je fus bien surpris d'y trouver des bâtimens commodes et construits dans le goût italien. Lors du voyage de M. Klaprolh , la maison de bains était, selon lui, un méchant bâtiment en bois; le bain lui-même, taillé dans une roche , était si petit que six personnes avaient de la peine à s'y tenir ensemble. Le changement qui s'y est opéré depuis est prodigieux.

La source des eaux thermales se trouve sur une hauteur assez escarpée ; néanmoins on y arrive aujourd'hui en voir ture et très commodément par un chemin qui a été construit aux frais du gouvernement. Ceux qui veulent se baigner à la source et y boire les eaux, trouvent des baignoires en pierre très propres. De cette hauteur, des tuyaux conduisent l'eau jusqu'au niveau du jardin public, où elle est reçue dans un bâtiment élégant , dans lequel on compte un grand nombre de cabinets pourvus de tout ce qui est nécessaire à la commodité et à la propreté , et tout cela sans aucune rétribution.

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Ces bains sont très salutaires et produisent des effets merveilleux; la température de ces eaux sulfureuses est de 37° Réaumur.

En sortant des baios on traverse le jardin public , parsemé de différentes fleurs qu'on a soin d'entretenir toujours dans leur fraîcheur ; à droite , entre le jardin et la rue , est le boulevart , long d'une demi-werstc , où Ton se promène à l'ombre des arbres qui forment une allée jusqu'à l'extrémité de la vilte. Cette promenade est très fréquentée vers le soir, et on y rencontre une nombreuse société qui se réunit pour entendre exécuter divers morceaux par les musiciens de Pétat-major.

À proximité des ba ins- on a bâti une vaste maison à deux étages , qui est destinée à recevoir des officiers blessés ou malades. D'autres maisons particulières, en partie déjà habitées , en partie encore en construction , donnent un aspect animé à cette ville qui est encore à recevoir un nom; en attendant on appelle cet endroit Konstantinogorsk, d'après le nom du stanitza ou poste de Cosaques qui est à trois werstes des Bains-chauds , sur le chemin qui conduit aux eaux minérales. II est probable que dans quelques années ta nouvelle ville s'étendra jusqu'à ce poste; j'en ai vu le plan qui est bien conçu et prêt à être exécuté sous la direction du général en chef. M. Bernadacci, architecte très habile, à qui cet endroit doit les embellissemens qui s'y trouvent déjà , sera chargé de l'exécution de ce plan, approuvé par le gouvernement. Ici comme à Kislovodsk, où sont des sources minérales acidulés, on trouve sur le même plan un hôtel orné de colonnes, avec un restaurant, des appariemens garnis de belles glaces et autres meubles élégans , une salle spacieuse et richement décorée , où les étrangers se réunis-

sent et ou l'on danse et se divertit chacun à sa manière , sans gène et sans beaucoup de frais.

Les eaux ferrugineuses , dont la température est de 20 9 Rcaumur , ne sont qu'à douze wersles et les sources minérales acidulés à quarante wersles de Konstantioogorsk. On peut faire des excursions agréables vers le mont Machoucka , qui abrite la ville contre le vent du nord. La pente de cette montagne s'étend insensiblement au nord-est dans la plaine fertile qui l'entoure. Sur cette route, à six wersles , est le village de Karas ( 4 ) , habité par une colonie allemande et qui a été fondé par une société écossaise. Ce village se distingue de ceux occupés par les Russes , soit par la culture des champs et des jardins , soit par la propreté et la commodité des maisons. Les champs, dans ce territoire» sont labourés avec soin et semés de froment, d'orge, d'avoine , de maïs et de millet ; on y récolte toutes sortes de légumes qui se vendent au marché des Bains -chauds ; les femmes apportent journellement sur la place des fruits, du beurre frais et du pain de froment qui est d'une bonne qualité.

En arrivant à Konstantinogorsk le postillon me mena, dans une grande auberge, où je fus commodément loge. Mon premier soin fut de prendre les informations nécessaires, et j'appris, à mon grand regret, que le générai en chef était parti depuis cinq jours à la téle de l'expédition destinée à pénétrer jusqu'à l'Elbrouz. Je me rendis aussitôt chez l'épouse du général pour la saluer et me concerter avec elle sur le parti que j'avais à prendre. Jl fut convenu que j'annoncerai au général mon arrivée et mon désir

(l) Karas est un mot hongrois qui désigne on excellent poisson qui se trouve dans le Danube et le Tibisquc ( improprement Teiss).

de joindre l'expédition , dans l'espoir de trouver quelques traces des anciens Magyars. Cette expédition était composée de 600 hommes d'infanterie et de 400 Cosaques , ayant à leur soi te deux pièces de canon et des chameaux qui por~ taient tes vivres et les tentes. Les naturalistes envoyés de S'-Pétersbpurg pour explorer Us montagnes, qui, disait-on, devaient contenir beaucoup de minéraux., s'étaient livrés , dès la première journée, à leurs excursions , ce qui rendait la marche de l'expédition très lente. En conséquence , un Cosaque fut expédié , et la nuit suivante il rapporta la réponse du général , qui mandait qu'il était déjà informé depuis plusieurs jours par une lettre de son frère , datée de Vienne , que je ne tarderais pas d'arriver; et il ajoutai que ai je me mettais en route immédiatement , je pourrais le rejoindre à 80 werstes de Konstantinogorsk. Il eut en même temps la bonté de donner ordre aux postes des Cosaques par où je devais passer, ainsi qu'au commandant de Ki&lovodsk , de me fournir une escorte de vingt hommes jusqu'au camp qu'il occupait alors.

Transporté de joie à celte nouvelle , je fixai mon dépari au lendemain , et comme durant toute cette expédition j* ne pouvais pas me passer d'un domestique , je pris à mon service un colon de Karas qui parlait l'allemand , le russe et le tatare. Ce jeune homme, nommé Jacob, me fut très utile autant qu'il m'était nécessaire , et il s'attacha à mot au point qu'il voulut me suivre sur toute la ligne cavca~ sienne.

La veille de mon départ il y eut une illumination extraordinaire pour célébrer la féte de l'Empereur Nicolas; je dis extraordinaire, puisque le sommet du mont Machoucka était pour la première fois fier de montrer le chiffre, resplendissant de mille lumières, du monarque généreux qui fait surgir

de ses cendres, comme par enchantement, un nouveau palais d'Armide et une seconde Pise , au pied d'une montagne d'où jaillissent ces eaux bienfaisantes et qui semble veiller, avec ses cinq sœurs (') sur les Montagnes-Noires (*), de. même que celles-ci gardent l'approche de la cime du majestueux Elbrouz. L'assiette de la ville contribuait beaucoup à faire ressortir l'éclat de l'illumination , étant , comme elle est, entourée de montagnes en forme d'amphithéâtre. Le coup d'œil était magnifique , et les nombreux spectateurs ne pouvaient pas assez admirer les dispositions si habilement prises pour rendre celte illumination unique dans son genre. L'Elbrouz fut , pour la première fois depuis son existence , témoin d'un pareil spectacle.

J'ai beaucoup regretté de n'être pas arrivé à Konstantinogorsk quinze jours plus tôt pour faire connaissance avec le prince persan Khosrov-Mirza , qui avait passé quelques jours aux Bains-chauds. Ce prince fut reçu , me dit-on , par le général en chef suivant son rang royal , et fut fétc d'une manière dont il se montra , dit-on , très enchanté. Ayant témoigné le désir de s'arrêter sur le Machoucka , il y fut conduit par le général en chef, en compagnie de plusieurs généraux et de la suite du prince. Après avoir admiré l'Elbrouz et contemplé ses neiges éternelles qui contrastent singulièrement avee le ciel pur et resplendissant, il a voulu laisser un souvenir de sa visite au mont Machoucka , et a tracé sur la roche, de sa propre main , la sentence persane

(1) Les einq montagnes appelles dans te pays Beche-Tau se trouvent de ce côté en avant de la masse des montagnes dn Cavcase , dans une plaine étendue et fertile ; de loin elles paraissent comme d'immenses meules de foin ramassées par des géans.

(l)Ces montagnes sont appelées Kara Daglar, ou montagnes-Noires, parce que , après la fonte des neiges , elles paraissent noires.

suivante du célèbre poète Ferdusi , et dont nous donnons ici la traduction :

0 mortels ! il ne reste rien après nous que le souvenir du bien que nous avons fait. Tâchez défaire le bien, et votre repos sera doux.

Khosrov-Mirza.

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