‹ Voyage en CriméeChapitre 6 sur 57 · KERTCHE. — DÉTROIT DE TAMAN. - STEPPES LE LONG DE LA · texte numérisé non relu

KERTCHE. — DÉTROIT DE TAMAN. - STEPPES LE LONG DE LA

LIGNE CAVCASIENNE.

J'arrivai enfin à kertche,. ville où je ne m'arrêtai que pour le dîner, ayant bâte d'arriver encore le même jour à Jéni-Kaléh, où la traversée du détroit de Taman est plus courte qu'à Kertche. Jéni-Kaléh, placé sur une hauteur, domine le détroit et la mer d'Azow qu'il embrasse par son promontoire ; sa situation est très avantageuse et très pittoresque. En montant sur le plateau au dessus de la ville , on voit tout à la fois et la mer d'Azow et la Mer - Noire. La ville est habitée par des Grecs , des Russes et des Tatares , qui s'adonnent à la pêche et au cabotage ; ils transportent à travers le détroit des marchandises et des passagers qui se rendent à Slavropol, au Cavcase et en Géorgie.

N'ayant trouvé aucune auberge dans celte petite ville, j'acceptai un appartement qu'un employé russe m'offrit dans sa maison. La pluie tombait sans cesse depuis mon départ de Kertche, et j'étais bien aise de me mettre à l'abri sans beaucoup marchander sur le prix de ma chambre.

J'eus tort de ne pas choisir la ville de kertclio pour mon séjour momentané, car c'est là que réside le gouverneur qui délivre de nouveaux passe-ports. Je fus donc obligé d'y revenir, mais seulement après trois jours , durant lesquels un torrent de pluie inonda la ville de Jeni-Kaléh. A mon arrivée j'allai immédiatement trouver M. Siemkovsky, gouverneur de la ville, homme très instruit et connu comme antiquaire; il me fit expédier sur-le-champ mon podrochc pour Stavropol. M. le chevalier de Scassi , conseiller d'état, attaché au déparlement des affaires étrangères , faisant sa résidence dans celle ville , m'accueillit avec amitié, me fit dîner avec lui et m'offrit un logement dans sa maison au cas que je dusse retourner par celle même route de mon excursion au Cavcasc.

Vers le soir je revins à Jéni-Kaléh, que je quittai le lendemain , profilant du vent favorable qui me permit de passer le délroit dans un bateau de pêcheurs (a lares. M. de Broix , officier du port , me donna une lettre pour le directeur de la quarantaine à Taman ( 4 ) : je dois le remercier, tant pour cette complaisance que pour sa bonté d'avoir soulagé mes ennuis durant le temps que j'étais confiné dans ma chambre à cause des (orrens de pluie qui inondaient toutes les rues.

Mes bateliers déployèrent leur voile et voguèrent gaiment vers Taman. Quand on arrive au milieu du délroit, on a devant soi un tableau bien digne d'exciter l'attention d'un homme qui aime à contempler tout ce qui est grand dans la création, et doni la mémoire lui rappelle l'histoire des peupics qui, au delà de la mer d'Azow et de la Mer-Noire , se

(i) Taman s'appelait autrefois Tarkany-Kut , mot hongrois qui veut dire, fontaine ou puiii de Tarkany. Lo bosphore entre Jeni-Kalt^h et Tamnn a dix-huit werstes de largeur.

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sont succédé tour à tour, et que des événemens ont dispersés ou coqfondusavec Ieursnouvcaux conquérons. C'estainsi que pendant ma courte traversée, je retraçai dans mon esprit les diverses époques de l'histoire des Magyars , maîtres autrefois de ces vastes pays jusqu'à la mer Caspienne, ainsi que l'histoire grecque et persane et les traditions des peuples du Cavcase nous l'apprennent. A ces réflexions vint ajouter un charme particulier la perspective qu'offrent la Mer-Noire et l'Azow, perspective vraiment digne du pinceau d'un habile maître.

Descendu dans l'île de Taman , tandis qu'on débarquait mes effets, je m'assis sur une pelouse pour me livrer à de nouvelles réflexions qui se pressaient en foule dans ma mémoire en songeant aux élonnans changemens qui ont eu lieu dans le cours de neuf siècles dans celte partie du monde. Que de conquérans ont depuis paru et disparu, ne laissant aucune trace derrière eux, sinon un faible souvenir transmis par l'histoire! Les Huns, jadis puissans dans ces régions, ont également disparu , exemple frappant de l'instabilité des choses humaines! C'est ainsi que les peuples s'élèvent, tombent, disparaissent successivement, et toutes ces vicissitudes ont des causes que l'élude réfléchie de l'histoire ne sufût pas pour découvrir.

Le bord de la Mer-Noire, du côté de Taman, est très élevé, et il faut, pour ainsi dire, grimper pour arrivera la ville qui porte le nom de l'île elle-même. Les babitans sont des Grecs qui se livrent à la pèche et au commerce ; ils tirent tous les objets de consommation de Kertchc et de Jéni-Kalch; leur bazar est mesquinement fourni. Depuis la prise d'Anapa sur les Turcs, la ville se trouve a l'abri des incursions des Tcherkcsses , incursions qui élaieul excitées par les Turcs , derniers maîtres de cette forteresse

La lettre de M. Bruix me fut très utile. Le directeur de hi quarantaine me reçut amicalement et me -fit servir du tchai (c'est ainsi que les Russes appellent le thé) , en attendant qu'on amenât des chevaux de poste attelés à un élroit téléga. Au bout d'une heure je quittai Taman à la grande surprise du directeur, qui disait que tous les voyageurs russes et étrangers se reposaient un jour à Taman après une traversée souvent incommode et fatigante, et il ne pouvait pas concevoir qu'un homme de mon âge, ayant à peine quitté la mer, pût courir la poste dans un simple téléga.

Je continuai ma route avec une vitesse incroyable à travers les steppes occupées par les Cosaques (') de la Mer- Noire , afin d'arriver au plus tôt à Stavropol , siège actuel du gouverneur de la ligne caveasienne qui s'étend jusqu'à la mer Caspienne l'espace de douze cents wersles. J'ai parlé plus haut de l'incommodité que l'on éprouve en courant la poste dans un téléga , et je ne fais qu'ajouter ici que si l'on n'est doué d'une santé robuste, il n'est pas possible de supporter une pareille manière de voyager.

A deux wersles de Taman , on passe devant le fort de Phanagorta , lieu jadis habité par une colonie grecque. Les remparts de ce fort sont palissadés et garnis de quelques pièces d'artillerie ; la garnison est peu nombreuse , mais suffisante pour contenir les Tcherkesses (*), qui font des

(1) Apparemment ce peuple a pris le nom de Kosaques du nom À'o*, en hongrois Katxa ; car anciennement leur arme défensive était la faux , qu'ils appellent kos. On trouve sur plusieurs cartes le nom de kazak et le pays de Kazakie.

(2) Nous avons préféré nous servir du mot Tcherke»$e t au lieu de Circassien , à l'imitation des peuples d'Orient et des Russes. Le mot de CArcatsie a été imité parles géographes français, d'api ès Buscuing ,

incursions sur le territoire des Cosaques. Les casernes et les magasins sont construits eu pierre de taille, et l'ensemble a un aspect agréable à l'entrée d'une steppe immense.

La première poste est de 36 werstes , de Taman à Parakavskaïa, près la merd'Azow, que l'on ne quitte qu'aprés l'avoir longée l'espace de quelques werstes. Le lac Afranh , qu'on aperçoit , communique avec le Kouban et la mer d'Àzow ; il se mêle avec des rivières et des marais , et forme ainsi l'île de Taman.

En allant à Temrxmkdia , troisième poste, on passe ces marais à gué , et ce passage désagréable est long de cinq werstes. En plusieurs endroits l'eau est si profonde , qu'elle atteint la sangle du cheval , et qu'on est obligé de soulever la malle et de prendre garde de chavirer.

Le grand lac Ilman, qui est formé par le Manitche, et dont la largeur, en quelques endroits , est de deux lieues , offre une vue très agréable du côté du pays des Tcherkesses , où il est borné par des montagnes boisées et rangées en amphithéâtre.

Après avoir parcouru quarante-cinq werstes, on gravit une colline d'où l'on aperçoit à droite le grand lac llman , à gauche la merd'Azow, et en face la ville de Temrriouska,

qui florissait en Allemagne il y a 60 ans ; et c'est à tort qu'aujourd'hui encore les Français, qui ont d'An ville, Tournefort,Volney, Choiseul, Barbicr-du-Bocage, Buache, Mentelle , Malte-Brun, etc.; c'est à tort , disons-nous , que les géographes et journalistes français , au lieu de se rapprocher de la langue latine , mère de la langue française , imitent les noms allemands , tels que Ofen , au lieu de Bude ; monts Krapaches , au lieu de monts Carpates ; (kuhau , au lieu de Cassovie , comme on dit Cracovie ; Sthulh - fVeitembourg , au lien d'Albe - Royale ; Funf-Kirchcn , au lieu de Cinq- Eglises , Quinque EccUsiœ en latin; enfin, Théis$ r au lieu de Tibisque , Tibi$cu$ en latin , etc. , etc.

située tout près de l'Hman. Cet endroit est un bourg misérable, à en juger par les chaumières et l'air de pauvreté des habitans. L'évaporation des marais dont cet endroit est entouré nuit beaucoup à la santé des habitans , qui sont d'une pâleur effrayante. Je passai la nuit dans ce bourg , où l'on me fit loger chez un Cosaque qui avait une chambre très propre.

Lo pays que je devais parcourir le lendemain offrait des vues très variées du côté du pays des Tcherkesscs , qui abonde en productions de toute sorte, tandis que la partie russe, sur la rive droite du Kouban , est aride et d'un aspect très triste. Aussi bien j'avais mes regards continuellement attachés sur la rive gauche, qui me présentait des prairies étendues, parsemées de bosquets et de masses d'arbres, ce qui lui donnait l'air d'un immense parc entouré de collines couvertes de verdure et de forêts.

Le poste de Cosaques le plus proche est a Kurchatkaïa, où un officier commande un fort détachement dans la redoute située sur le bord du Kouban. C'est l'endroit le plus dangereux; car lo Kouban, sortant de son lit, laisse sur la rive droite des eaux stagnantes remplies de roseaux , où les Tcherkesses peuvent se cacher et surprendre les voyageurs. Ils passent le fleuve à la nage, et enlèvent souvent des chevaux et des bêtes à cornes ; cependant ces incursions arrivent plus rarement depuis que les postes des Cosaques ont été doublés le long du Kouban. On voit dans ces parages , de distance en distance , des védettes et un Cosaque perché sur une espèce d'échafaudage haut de 42 à 15 pieds , où il veille continuellement pour observer ce qui se passe sur la rive gauche du fleuve. Ce poste , ou stanitza (*) , me fournit

0) On désigne parstanilza un fort ou une redoute qui défend le

une escorte jusqu'au poste prpchain; mais, pour l'obtenir, il faut se munir du podroche du gouvernement, en échangeant sa précédente feuille de route. On me fit accompagner par quatre Cosaques , mai^ je savais d'avance qu'on ne pouvait pas compter sur eux; car, suivant leur coutume, ils restent en arrière l'un après l'autre , et c'est beaucoup si le dernier est encore, là pour vous demander la permission de se retirera la vue des relais. Heureusement, depuis l'année passée le danger est devenu rare; autremeut le voyageur courrait bien le risque de rester seul à se défendre contre les brigands.

Jusqu'à Kalaouskdia le chemin est très raboteux et incommode, étant entrecoupé par des marais et par un bras du Provotka , qu'on passe en plusieurs endroits sur des ponts de bois (*). Le Provotka est une belle rivière; elle sort du Kouban, et, après plusieurs détours, elle se jette dans la mer d'Azow.

DeKalaouskaïa jusqu'aux plus proches relais , le chemin est détestable, et cette fois je souffris beaucoup dans ce maudit téléga , sans faire mention des myriades de moucherons qui s'acharnent sur les yeux a.vec une ténacité qui fait perdre toute patience. A quelques werstes de Kopelskaïa ,

village habité par les familles des Cosaques. Les postes les plus rapprochés sont sous les ordres de l'officier qui réside dans le stanitza.

(I) Si j'entre dans ces petits détails, c'est pour être agréable aux familles russes et aux étrangers qui désirent profiter des effets bien-

faisans des eaux minérales de Konstantinogorsk , dont on trouvera une description ci-après. Les bains chauds de cet endroit sont déjà très fréquentés , et dans quelques années ils acquerront plus de célébrité par la construction d'une ville et par de nombreux établissemens pour la commodité des baigneurs, dont le gouvernement a pris un soin particulier; et, certes, on peut déjà placer ces eaux minérales sur la même ligne que celles d'Allemagne, de Hongrie et de France.

on trouve le chemin derechef couvert d'eau dans l'étendue d'une werste ; les chevaux , ayant l'eau à la hauteur du ventre, ont de la peine à traîner un léger chariot. La nuit s'approchait déjà , mais je voulus passer le Provolka le même soir, quoiqu'il y eût vingt-cinq werstes a parcourir jusqu'à Karakobenskaïa.

Sur cette route on trouve presque à tous les relais un petit bâtiment en face du poste des Cosaques , dans la même cour ; il est destiné pour les voyageurs qui sont surpris par le mauvais temps ou par la nuit. Ce bâtiment se compose d'une grande pièce et de deux petites chambres, mais entièrement dégarnies de meubles ; les murs sont noirs et enfumés , et, au lieu de plancher, on y trouve de la paille éparse pour se garantir contre l'humidité; mais du** oins on y est tranquille , et on peut se coucher sans crainte , quand on a le bonheur d'avoir des matelas et d'être pourvu de quelques provisions. Quant à moi, qui voyageais en stoïcien , je fis apporter de l'herbe fraîche, à défaut de paille, j'étendis là-dessus mes membres brisés dans le téléga , et je dormis toute la nuit, sans m'éveiller, jusqu'à la pointe du jour. Cependant , avant de me coucher, pour apaiser ma faim , je mangeai une tranche de saumon que j'avais apporté de Jéni-Kaléh, et je l'arrosai d'un verre d'eau de puits fraîche comme la glace. Après ce chélif repas , j'allai me jeter sur mon triste grabat, lorsque je vis entrer dans ma chambre deux officiers russes, voyageurs comme moi; ils m'abordèrent amicalement et m'invitèrent à passer dans leur petite chambre pour prendre du tchaï (*) avec eux. Je n'aime pas

(i) Dans toute l'Europe, excepté la Grande-Bretagne , on ne fait une si grande consommation de ce produit de Chine qu'en Russie , où les paysans mêmes en font un usage démesuré. En France, on consomme

le thé sans crème , mais, pour répondre à l'honnêteté de ces militaires, j'acceptai leur invitation. La conversation allait tant bien que mal , car ces officiers ne parlaient que le russe , et je dus avoir recours à la langue slave. Nous nous entretînmes des événemens de la guerre, et, au bout d'une heure, nous nous séparâmes satisfaits de notre rencontre.

Le lendemain, je partis le premier de tous les voyageurs. La route qui me restait encore à faire à travers les steppes passait par Mesatopskaia , Kopenskoï et enfin par Ekatarinodar, chef-lieu des Cosaques de la Mer-Noire et siège de leur administration.

La ville est bien peuplée ; son bazar est pourvu de toutes sortes de comestibles ; les rues sont larges et droites, mais la boue , pendant les pluies , y est d'uae épaisseur extraordinaire ; elle s'attache aux roues avec une ténacité désespérante. La circonférence de la ville est considérable à cause de terrains vides et très étendus renfermés dans son enceinte. Le fort esta l'extrémité de la ville, dominant le Kouban ; il est entouré d'un fossé et d'un rempart de terre garni de pièces de canon. Les édifices publics dans ce fort sont disposés régulièrement, et au milieu de la place , qui est carrée, est une belle église couverte d'un toit peint.

La ville fourmille de Cosaques armés , puisque tout le monde y est soldat ; sa situation est agréable : un bras du Kouban arrose la partie septentrionale de la ville extérieure ou plutôt du faubourg ; les environs sont animés par des villages , ici un peu plus rapprochés qu'ils ne le sont ordi-

annuellenient 500,000 livres de thé, en Allemagne 200,000, en Angleterre 25,000,000 délivres. Après l'Angleterre , c'est aux Etats- Unis que cette boisson a le plus de vogue; on y importe annuellement 8,000,000 de livres de thé ; la Russie se contente de 6,000,000 do livres.

nai rement sur la ligne eavcasienne. La terre est très fcrlilc , et les champs sont assez bien cultivés ; les pâturages sont plus que suffisons pour nourrir une grande quantité de chevaux et de bétail ; aussi les Cosaques en élèvent-ils un grand nombre , surtout des brebis , dont la laine est bien inférieure à celle de la Crimée. Dans ce district les Cosaques préparent une sorte de vin qui est assez agréable au goût; on y vend aussi du vin mousseux du Don , appelé donsky dans le pays.

Pour échanger mon podroche, ou me fit attendre depuis huit heures du matin jusqu'à quatre heures du soir. A Kertche , pour la commodité des voyageurs , on paie les chevaux de poste jusqu'à Ekatarinodar ; mais ici on est obligé de payer, à tous les relais , et la course et les droits de la couronne. Sur la ligne eavcasienne , on ne paie que cinq kopeks par cheval pour une werste et deux kopekspour les droits de ia couronne; mais dans le reste de l'empire on paie dix kopeks au lieu de sept.

Je retournai au fort plusieurs fois pour solliciter l'expédition de mon podroche; mais on me répondit qu'il ne me serait remis que vers les quatre heures. En attendant , j'entrai dans une auberge , où l'on me servit des œufs , du lait caillé et du fromage, le tout accompagné d'une bouteille de donsky , que je trouvai très capiteux.

Ayant enlin obtenu mon podroche, je continuai ma route vcrsSlavropol. Après avoir changé de chevaux à Kasanskaiacl Tchernamori , je m'arrêtai la nuit à Ousllabinskaïa. Cet endroit est situé sur la rive droite du Kouban , vis-à-vis l'embouchure de la Laba ; on y trouve de nouveau des maisons propres, une belle église, des jardins d'arbres fruitiers et des habitans occupés de l'agriculture. On me fit loger chez un Cosaque dont la femme à mine

refrognéc me reçut avec mauvaise humeur, étant obligée, en absence de son mari , de déloger de sa, grande chambre pour me la céder. Mes procédés envers elle l'eurent bientôt adoucie , et elle devint la plus traitable des femmes cosaques que j'aie rencontrées sur ma jroute. Qn voit à Oustlabinskaïa un fort considérable que les Russes appellent Redouslki, et où réside l'a t la m an du district. Ce fort est , comme le sont tous les stanitsa , entouré de fossés et de haies épaisses ; l'entrée en «s t défendue par des chevaux de frise. Plusieurs villages sur cette route ont des redoutes, quelques bouches à feu et des troupes régulières entremêlées de Cosaques. Chaque stanitza un peu considérable a son altaman , qui est élu par les officiers. Les Cosaques le long du Kouban doivent être continuellement sur leurs gardes contre les irruptions et les brigandages des Tcherkesses (*) , qui s'y livrent avec autant d'audace que d'habileté.

Les voyageurs qui viennent de Tiflis en traversant les montagnes du Cavcase , sont obligés de faire quarantaine à

(I) Il est à désirer, pour le bien de l'humanité , que la Russie s'empare de leur fertile pays pour y répandre la civilisation. Aucune puissance européenne ne pourra contester à la Russie le droit de conquérir tous ces pays limitrophes ; elle seule est en état de garantir la vie et les propriétés de ses sujets déjà en possession de tout le pays situé sur la rive droite du Kouban et de toute la côte de la Mingrëlie. Les peuples du Cavcase sont iudépendans ; ils n'ont jamais été soumis au Grand-Seigneur, qui ne possédait que le fort d'Anapa , qui a été pris su ries Turcs en 1828. Les Tcherkesses n'avaient avec lesTurcs que des rapports commerciaux ; ils tiraient les objets nécessaires à leur consommation directement de Constantinople, où ils envoyaient quelques jeunes gens pour étudier le Koran. C'est à tort que les Européens accusent les Tcherkesses d'avoir vendu leurs filles pour les harems de Constantinople : c'étaient des Juifs et des Arméniens qui volaient les enfans des habttansdu Cavcase, et même ceux des Géorgiens , pour les vendre à Constantinople indistinctement sous le nom de Circassien.

Redoulski ; mais , pour moi , à mon retour du Cavcase , étant muni d'une permission particulière du général en chef, je fus exempt de ce règlement. Le lendemain , 7 juillet, je partis de bonne heure avec des chevaux un peu fatigués par les courses fréquentes qu'ils font sur cette route ; ils me menèrent cependant jusqu'à Tichkiskowa , où l'on me fournit des chevaux vigoureux qui m'emportèrent au galop,, n'ayant à parcourir jusqu'à Kasanskaïa que vingt -deux werstes, tandis que l'autre poste était de vingt-sept werstes: je parcourus cette dernière distance en deux heures de temps.

Mon dessein étant de pousse jusqu'à Alexandrowha , je fis encore cinquante-huit werstes avant la nuit tombante. Ici on me logea chez un Cosaque , dans une maison propre et la plus apparente de l'endroit , qui est bien peuplé et qui possède une vaste église. Les habitans cultivent avec soin leurs champs et élèvent de beaux troupeaux. Ici le service militaire est un peu plus onéreux; car les Tchcrkcsses trouvant dans cet endroit opulent de quoi exercer leurs rapines, les Cosaques, pour veiller à la défense de leurs propriétés, sont obligés d'être continuellement sur le qui-vive.

Aux approches de la ville de Stavropol J'apercevais déjà des collines et des hauteurs assez considérables , ce qui me fit plaisir après cette fatigante vue des steppes. Mon impatience d'arriver promptement augmentait à chaque instant , d'autant plus que je ne pus avoir de chevaux que sur les huit heures du matin.

Etant mené toujours au galop, j'atteignis bientôt le stanitza de Novatroçsk , où je fus encore mieux servi maigre le terrain inégal à cause des montées et descentes continuelles. La rouie cependant n'est pas mauvaise ; on monte insensiblement jusqu'à Stavropol , qui se trouve à 2000

pieds au dessus du niveau de la mer. Les derniers relais en avant de Stavropol sont à Rashoumkoï. Tout près de la ville on passe la rivière Yetralik sur un pont de pierre bien solide ; on aperçoit alors une belle forêt qui couronne la ville , et l'œil se repose avec plaisir sur les sites variés qui s'offrent de toutes parts.

STAVHOPOL.

Enfin , le 8 juillet , par un torrent de pluie et un vent incommode J'entrai dans la ville tant désirée de Stavropol , dont l'aspect me fut d'autant plus agréable , que depuis Odessa et Kherson c'est la seule ville digne d'attirer l'attention du voyageur sur la route que j'avais parcourue.

La ville est située sur un terrain élevé, près de la source de VJtehilé. Dans un rayon de trente werstes autour de la ville , on rencontre plusieurs villages et des habitations isolées : les champs sont mienx cultivés , et l'on voit avec plaisir de nombreux jardins pleins d'arbres fruitiers et de légumes de toute espèce , le tout planté par des colons allemands.

A en juger par les édifices construits avec goût et par ceux qui sont déjà en construction , cette ville sera , dans quelques années , Tune des plus belles sur la ligne cavcasienne. Les rues sont larges , alignées et pourvues de trottoirs, qui sont si nécessaires dans une ville dont les rues ne sont pas pavées.

L'hôlel du gouvernement occupe , dans la partie supérieure de la ville, une place très étendue. Ce vaste édifice contient la chancellerie et les archives; il est distribué avec économie et intelligence ; les apparlemcns du gouverneur sont au tet de chaussée j ils sont spacieux et meublés avec goût ('). Au premier coup d'œil cet édifice paraît un château de campagne; le jardin y attenant est bien entretenu et bien ordonné; on y jouit d'une belle vue, en montant sur le hant d'un élégant kiosque placé au milieu du jardin. Le prince Rhosrov-Mirza, troisième fils d'Àbbas-Mirza , héritier présomptif du trône de Perse , s'est arrêté trois jours à Siavropol en se rendant à Pétersbourg pour faire à I'Empereor Nicolas des excuses au nom du roi son maître , au sujet de l'assassinat commis sur la personne de son ministre à la cour de Téhéran. Ce prince, descendu à l'hôtel du gouvernement, parcourut d'abord le jardin et trouva ce kiosque tellement à son goût, qu'il préfera d'y passer les nuits, abandonnant les vastes appartemens qui avaient été préparés pour lui ; il fit prendre même le dessin de ce kiosque pour en faire construire un semblable dans son jardin à Tébriz.

Après le premier coup d'œil jeté sur la ville, ce qui devait m'inléresser et ce qui doit intéresser tout voyageur (aligné par uoe longue course à travers les steppes interminables, c'est ordinairement une bonne auberge; mais

(1) Si j'entre dans ces détails , c'est pour prouver l'activité et la libéralité du gouvernement rosse , jointes à nne sage économie , et la tendance vers la prospérité et la culture de ce pays intéressant. Les étrangers qui ne se sont pas donné la peine de suivre les vues généreuses du gouvernement russe dans tontes les branches de l'administration, se font un plaisir bien gratuit de le dénigrer et de payer d'une noire ingratitude l'accueil amical qu'ils y ont rencontré.

c'est précisément ce qui manquait dans cettç ville naissante ( 4 ). Celle qui existe aujourd'hui à Stavropol est petite, sale, incommode : trois petites chambres, presque sans meubles , reçoivent l'étranger qui , en les voyant , voudrait être déjà à cent w ers tes. La nourriture, malgré l'abondance des comestibles , est très maigre , les mets sont mal assaisonnés faute de bons cuisiniers ; en dépit de toutes ces incommodités , on paie pour une chambre une rouble d'argent par jour, et la nourriture à proportion. Dans ce pays on ne fait point usage de la broche pour préparer le rôti (') ; les fruits y sont bons, surtout les pastèques, qui sont d'une grosseur énorme et d'un excellent goût ; sur la ligne du Cavcasc et en Crimée on en trouve aussi une quantité incroyable. LcîTatares et les Tcherkesses appellent la pastèque karbouz ; il y en a qui pèsent jusqu'à quarante livres. Les choux sont aussi d'une grosseur extraordinaire , surtout en Crimée. Si Ton ne trouvé pas sur les tables , dans cette partie de la Russie, cette variété de légumes et d'herbages qui sont si ordinaires en France , en Allemagne et en Hongrie, c'est que le paysan russe s'adonne plutôt à la culture de son champ qu'à soigner son jardin.

Le général en chef se trouvant depuis deux mois aux bains de Konstantinogorsk avec toute sa famille, je fus obligé de l'y suivre, ne pouvant pas continuer mon voyage

(1) Le gouverneur actuel , à qui la ville doit en grande partie sa régularité , a déjà ordonné au magistrat de hâter la construction d'un hôtel d'après un plan qui a dû lui être soumis, et , sans doute, l'année prochaine on y trouvera toutes les commodités désirables.

(2) Les Tatares et les montagnards du Cavcase se servent d'une brochette de bois pour enfiler la viande de mouton , coupée en petites bouchées, qu'ils rôtissent dans un instant en les tournant rapidement, afin que le suc ne se perde pas Ce rôti est délicat; on l'appelle dans le pays tchitlik.

sur la ligne cavcasienne sans être muni d'un passe-port signé par le commandant en chef. D'ailleurs , j'appris à Stavropol que le général était sur le point de partira la téte d'une expédition pour tenter de parvenir jusqu'au mont Elbrouz, qui, de mémoire d'homme, n'a point été visité. Ainsi , suivre le général en chef c'était me rapprocher de l'objet de ma destination.

Je trouvai à l'auberge de Stavropol le baron de Pahlen, major au service de Russie , se rendant de Tiflis à Pétersbourg. Je liai connaissance avec loi ; il m'offrit obligeamment de m'aider à acheter un britchka , qui n'est autre chose qu'un téléga , avec la différence qu'il est couvert d'une natte pour se garantir tant soit peu contre l'ardeur du soleil. Ce britchka coûta cinquante roubles en assignats. Je m'en trouvai bien , puisque je ne fus plus obligé de charger et décharger mes effets à tous les relais, ce qui était bien pénible pour moi, n'ayant pas dejlomestique et me voyant obligé de m'en passer pour ne pas augmenter les frais d'une longue route.

Le 10 juillet, je quittai Stavropol , après avoir échangé la feuille de route qui m'avaitété délivrée par le gouverneur de Kertche, contre celle de M. le baron de Rose , qui commandait en l'absence du général en chef.

Jusqu'à Saghir, première poste , on trouve , des deux côtés de la route, des villages habités par des Russes qui cultivent les champs tout à l'entour ; bientôt une steppe immense se présente et les villages deviennent plus rares. En quittant cet endroit, on atteint une petite chaîne de montagnes, et plus loin on voit un petit lac d'eau amére et le ruisseau Gorkaïa , qui va rejoindre l'Atchilé. On parvient ensuite à un vallon, au delà duquel le terrain est uni jusqu'à Kalaousz.où l'on change de chevaux. La rivière de

ce nom est une des plus considérables dans la steppe de la Kouma.

J'avais encore 18 werstes à parcourir jusqu'à Alexandrow % qui est à 93 werstes de Stavropol. Cette ville était autrefois la résidence du gouvernement sur la ligne cavcasienne ; mais depuis que Stavropol est devenue la ville capitale de la partie septentrionale du Cavcase, elle sert de chef-lieu au cercle du même nom. Alexandrow est bâtie sur la rive occidentale de la rivière Dongouzlé, dont les bords sont très escarpés dans cet endroit. Je ne fis qui traverser la partie extérieure de la ville , et j'arrivai avec une célérité incroyable à Sablya , qui est à 27 werstes d' Alexandrow ou Alexandrowka. Cet endroit est près d'un ruisseau qui èn porte le nom. Non loin d' Alexandrow, je vis pour la première fois la Kouma, qui coule dans une vallée argileuse. La vue de cette rivière me transporta en idée su* les lieux où elle coule tranquillement et où avaient habité les anciens Magyars , dont il sera question dans le cours de cet ouvrage.

La nuit étant survenue , je m'arrêtai chez le maître de poste , qui m'offrit une chambre , la seule disponible dans sa chelive maison. Cette chambre fut bientôt encombrée de bagages à l'arrivée d'un Persan qui venait deTébriz et allait à Pétersbourg; il était accompagné par un bas officier russe et un domestique. La conversation ne fut pas longue, car cet étranger avait une forte fièvre , et par ses gémissetnens il m'empêcha de dormir durant toute la nuit.

A la pointe du jour je me mis en route pour Gheorghievsk, petite ville située sur la rive gauche du Podkqutnoh ; elle est bien fortifiée , etl'i ntérieur du fort renferme une trentaine de maisons solidement bâties, une assez belle église cl un bazar. Les environs sont agréables; la plaine

au delà de Podkoumok est couverle de bois ; la chaleur y est excessive, et le climat exerce une funeste influence même sur les gens du pays. Sur la route de Gheorghievsk on jouit d'un spectacle magnifique en découvrant toute la chaîne du Cavcase, et Ton éprouve un plaisir inexprimable en reportant ses regards sur le Beche-Tau, ou les cinq montagnes, qui sont là comme des avant -postes pour garder cette chaine interminable de montagnes ; c'est un coup d'œil vraiment surprenant qu'on ne rencontre nulle part sur le continent de l'Europe. Celte suite de montagnes si élevées et si étendues , qui viennent aboutir à une immense plaine formée par la steppe de la Kouma , a un attrait tout particulier qui me poussait à m'en approcher le plu9 tôt possible.

Konstantinogorsk étant hors de la route impériale, on est obligé de s'accorder avec le maître de poste pour s'y faire conduire, et alors on lui paie le double de la course. Ce jour-là an était très incommodé par la chaleur ; le postillon aurait été* bien aise d'attendre encore quelques heures, mais je le forçai d'atteler, et il ne manqua pas de me mener au galop. Nulle part on ne voyage plus rapidement ni à meilleur marché qu'en Russie, où les postes sont bien organisées et où l'on est promptemeut servi $ sans être importuné par des demandes indiscrètes; le poslillçn russe est satisfait de la plus modique gratification.

La distance de Gheorghievsk aux Bains-chauds est de trente-cinq werstes; le chemin est excellent et d'autant plus agréable qu'on a devant soi une immense étendue de montagnes et le majestueux Elbrouz. Ce jour-là le ciel était serein et le Becbe-Tau formait un tableau ravissant et unique dans son genre- Ces cinq montagnes placées, séparément, au milieu d'une plaine, à quelque distance les unes des autres, paraissent être tombées dq ciel.

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