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mer Noire et la Caspienne. A quelques werstes de Kislovodsk la nuit nous surprit, et>* au moment de nous enfoncer dans les montagnes , nous vîmes de gros nuages s'amonceler sur nos tètes, et bientôt l'obscurité devint si profonde, que nouB ne pûmes nouB guider dans notre route qu'à la faveur des éclaira multipliés à l'infini. Nos chevaux étaient effarouchés par le bruit vraiment épouvantable du tonnerre qui grondait avec un fracas redoublé dans les gorges des montagnes qui nous en fermaient de tous côtés. Quel spectàclo sublime 1 Quelle jouissance pour moi * qui, dès l'enfance , entendais avec un plaisir indicible les éclats du tonnerre ! Ma poitrine se dilatait * ma respiration était plus libre qu'à l'ordinaire , et celte fois-ci je m'estimais heureux de mon existence * quoique le bonheur réel me fût presque inconnu dans le cours de ma vie longue et laborieuse. Ce courroux du ciel qui nous menaçait , me rappelait la tradition fabuleuse si souvent répétée par les montagnards et par plusieurs voyageurs, qui ont soutenu que le mont Elbrouz était comme sacré et inaccessible à tous mortels.
Il était déjà dix heures du soir quand nous arrivâmes à Rislovodsk , avant fait quarante werstes en cinq heures de temps. Il fallut chercher dans l'obscurité le chemin tortueux qui conduit au fort. Etant muni d'une lettre OU plutôtd'oo ordre pour le commandant , nous nous présentâmes à là barrière j Pun de nos Cosaques fut admis avec quelque difficulté et introduit chez le commandant , qui fit immédiatement ouvrir la barrière , me reçut amicalement , me fit dresser un Ht très propre et m'offrit pour souper quelques galettes et un verre de vin.
Le lendemain , à la pointe du jour, je montai à cheval , ayant pour escorte vingt autres Cosaques. La sûreté des voyageurs sans une forte escorte serait compromise, ayant
à droite la Petite-Abazie , et à gauche la Grande-Khabarda, habitées par des peuplades indépendantes , guerrières et adonnées au pillage.
En sortant de Kislowodk on commence aussitôt à gravir de hautes montagnes par des sentiers étroits et sur le bord de précipices qui tous attendent pour vous engloutir. Ces montées et ces descentes sont fatigantes; elles ne présentent que des masses informes de rochers dont l'élévation interceptait la vue des objets que nous désirions contempler La marche sur ces sentiers rocailleux était un prélude de celle que nous devions faire dans quelques jours, en nous approchant de ce passage si périlleux que nous avons nommé avec raison la seconde Porte-de-Fer.
Après avoir fait dans la matinée un chemin de 40 werstes, nous arrivâmes , vers onze heures du matin , au camp de l'expédition. Ce camp occupait un plateau à l'entrée du défilé nommé Koua-Out ( 4 ), dont l'élévation est de six à sept mille pieds au dessus du niveau de la mer. Les tentes et les kibitka (*) étaient rangés en demi - cercle ;
(1 ) Kaêa-Ul en hongrois signifie un chemin on sentier qui conduit pour aller faucher dans les prairies. Keuza signifie une faux, et Vt un chemin ou sentier.
(2) M. Klaproth a décrit dans son ouvrage la forme et la construction d'un kibitka avec exactitude. Nous nous servirons à peu près de ses paroles : Le kibitka est de l'invention des Kalmouks et autres peuples nomades. Ces maisons ambulantes sont bien supérieures à toutes les autres tentes usitées en Asie et en Europe. Le kibitka se laisse transporter aisément , car il est léger et on peut le dresser ou le plier en peu de temps. La carcasse d'un kibitka se compose de lattes de bois unies en forme de clissage et soutenues par quelques pièces de bois. Dressé de cette manière dans l'endroit sec qu'on aura choisi , il a parfaitement la forme d'une ruche. On couvre ensuite la carcasse d'un feutre imperméable à l'air et à l'eau. Les Kalmouks tracent une
ces derniers étaient en avant des tentes des officiers des troupes de ligne et des Cosaques. L'un des (rois kibitka était occupé par le général en chef et son fils , âgé de quatorze ans ; le second était réservé pour MM. les académiciens et l'architecte (le général en chef eut la bonté de m 'associer à ces messieurs dans la même tente) ; le troisième était destiné à MM. les officiers de l'état-major. L'infanterie , forte de 600 hommes , n'avait pas de tenles ; elle occupait différens postes avec deux pièces d'artillerie. Le soldat russe, endurci aux fatigues et à l'intempérie de l'air, au lieu de se reposer après une marche fatigante , court à droite et à gauche, ramasse des branches, des broussailles, et en forme un abri contre l'ardeur du soleil ou la pluie. Les Cosaques, au nombre de quatre cents, cherchant un bon pâturage dans les collines, se dispersèrent pour faire paître leurs chevaux, qui se vautraient dans l'herbe, dont la hauteur atteignait leurs genoux et qui était de la meilleure qualité. Le camp , disposé avec symétrie , présentait un joli coup d'œil.
Le général en chef s'était éloigné de son camp quelques momens auparavant pour aller explorer une montagne voi-
rigole circulaire autour du kibitka pour empêcher l'air de pénétrer dans la tente. La porte d'entrée est faite de bois mince, de quatre pieds de hauteur; en dehors elle est également couverte de feutre. L'intérieur du kibitka a de six à douze pieds de diamètre, selon le rang de la personne qui doit l'occuper. Le feu se fait au milieu , mais on laisse dans le haut une ouverture que l'on ferme lorsqu'on n'y fait pas de feu. Si on a des tapis, comme j'en ai trouvé chez les Tatares nomades, on peut en couvrir toute la surface intérieure pour se garantir de l'humidité , et alors on se trouve aussi bien logé que dans une maison tatare. Dans les steppes occupées par les Tatares-Nogaï , ces tentes sont encore mieux soignées, mieux construites que celles dont l'expédition a fait «sage.
sifle , afin de reconnaître l'endroit où , suivant les gens du pays , il devait exister Une mine de plomb ; on en a trouvé en effet , et plus tard on en a apporté des échantillons provenant de deux autres montagnes peu éloignées. Le général revint avant midi ; il m'accueillit avec une bonté particulière» qu'il n'a cessé de me montrer jusqu'au dernier moment de mon séjour sur la ligne caveasienne. J'avoue avec plaisir que je dois cet accueil favorable à la recommandation de sfl respectable famille , résidant à Verchetz , en Hongrie , où le général a vu le jour pour la première fois.
Autant ce digne homme est attaché à son souverain et à sa nouvelle patrie , autant il chérit le pays qui l'a vu naître. Issu d'une famille noble , il fit ses premières armes dans l'armée autrichienne, ou par sa valeur iî gagna une médaille en or. ïl entra ensuite dans la garde noble hongroise; mais pour tenter une meilleure fortune, ou plutôt pour suivre sa destinée , qui est toujours irrésistible et qu'on ne peut nullement éviter malgré les détours qu'on prend dans le cours de la vie pour échapper, pour ainsi dire , à son propre sort, il quitta le service autrichien et sa patrie et entra dans les gardes de l'empereur Paul , où il parvint rapidement au grade de colonel. Le caractère de ce général est exemplaire et digne du plus haut respect. Pour laisser, sur les lieux de sa naissance, une marque impérissable de sa tendresse filiale, il a fait ériger, à l'entrée de la cour de l'église de Verschetz, un mausolée en marbre qui renferme les cendres des auteurs de ses jours.
Les quatre académiciens envoyés par l'Empereur Nicolas pour explorer le Gavcase étaient MM. Kupffer, membre de Pacadémie des sciences à Saint-Pétersbourg ; E. Lenz, adjoint à l'académie des sciences ; E. Ménétrier, conserva-
le
tour des musées zoologiques de l'académie des sciences ; C. A. Meyer, docteur en philosophie. Les officiers de Pétatmajor étaient : le chevalier Zelmich , colonel aide-decamp du général en chef ; le lieutenant-colonel Outchakow , commandant les troupes de l'expédition et commandant ordinaire du fort Naltchik ; M. Cherbalow, officier à la suite; le chevalier Zemki , officier de santé ; et M. Joseph Bernadacci , italien de naissance , architecte employé aux Bains-chauds.
ALARME DES MONTAGNARDS A NOTRE APPROCHE. - ANECDOTE FARULEUSE RELATIVE A UN PRINCE MAGYAR.
À l'approche de l'expédition , leshabitansdes montagnes voisines, alarmés à la vue des troupes, envoyèrentdes députés pour connaître le but de cet appareil militaire. Les premiers qui se présentèrent étaient les Karatchaï, suivis de leur mollah; ils eurent bientôt lieu de se tranquilliser parla manière affable, amicale et rassurante du général en chef. Ces députés ne nous quittèrent plus , se contentant de renvoyer le mollah pour rassurer leurs commetlans , et ils nous accompagnèrent jusqu'aux limites de leur territoire.
Je m'entretenais avec eux en présence de l'interprète de l'expédition , qui parlait le turc et le russe , quoique tcherkesse de nation. Je ne fus pas peu surpris de la joie qu'ils firent éclater en apprenant que j'étais Magyar, et que mon but était de chercher le berceau de mes ancêtres ; mais je le fus bien davantage de les entendre protester qu'ils étaient aussi de la race des anciens Magyars , qui jadis avaient occupé, suivant la tradition de leur pays, les terres fertiles
depuis l'Azow jusqu'à Derbend. Ils ajoutèrent que leur nation avait demeuré au delà du Kouban, dans les steppes occupées aujourd'hui par les Cosaques de la mer noire; que dans ces temps-là ils avaient pour voisin un peuple puissant qui les opprimait et exigeait d'eux un tribut, consistant en une vache blanche à tête noire ; ou , à défaut de cela , ils devaient lui fournir trois vaches ordinaires , par chaque famille ; qu'étant excédés des exactions de leurs voisins, ils résolurent dépasser sur la rive gauche du Kouban et de se retirer dans des montagnes inaccessibles, afln d'y vivre dans l'indépendance ; qu'enfin , ils étaient venus s'établir dans leurs demeures actuelles, sous la conduite d'un chef nommé Karatchaï , dont toute la peuplade prit le nom qu'elle a gardé jusqu'à ce jour, quoique la famille Karatchaï soit déjà éteinte. Ils dirent ensuite qu'à la distance de trois journées de notre camp , il y avait cinq villages ou peuplades qui sont également de la souche des Magyars : ce sont les Orouspié, Bizinghi , Khouliam , Balkar et Dougour ('); que ces peuplades parlaient une langue toute différente de celles des autres habitans du Cavcasc; qu'elles demeuraient sur les montagnes les plus élevées, et qu'elles communiquaient avec leurs voisins les Ossètes et les Eméréticns.
Dans nos conversations avec les Karatchaï, croyant leur faire plaisir, je leur dis qu'il existait en Hongrie une famille qui portait le même nom ; qu'un général Karatchaï avait servi dans l'armée de l'Empereur d'Autriche , notre roi actnel , et qu'il est probable que cette famille hongroise était alliée par le sang avec leur ancien chef Karatchaï. A ces
(i)On trouvera au chapitre- xxm une plus ample description de ce» Magyars.
paroles , je remarquai qu'ils se regardèrent entre eux avec un air inquiet , et ils me quittèrent brusquement sans prendre congé de la compagnie ; ce ne fut qu'au bout de quelques heures que j'appris le sujet de leur alarme.
L'interprète du général en chef, qui avait assisté à nos conversations , alla lui dire que les Karatchaî , en sortant de mon kibitka , s'étaient mis à délibérer entre eux , donnant des marques d'une vive inquiétude ; que pour savoir le sujet de leurs gesticulations et de leurs chuchotemens , il vint à eux et apprit bientôt que leurs débats roulaient sur la crainte que leur inspirait mon arrivée si près de leur territoire ; que, d'après ce que j'avais dit, mon but ne pouvait être autre *jue de réclamer l'héritage de la famille Karatchaî pour les Karatchaî de Hongrie. L'interprète ajouta que mes discours avaient fait naître ce soupçon chez les députes , et qu'il était nécessaire de les désabuser.
Le général , que ce récit amusa beaucoup , me pria de ne plus leur parler à ce sujet, mais de tacher de les tirer de leur erreur (*) ; ce que je fis quelques momensaprès en leur rendant une visite dans leur tente. Ils parurent être très satisfaits de la tournure que je donnai à mes paroles précédentes, ainsi que de mes démonstrations d'amitié pour eux, puisqu'une heure après ils me firent une seconde visite , et en prenant tranquillement leur tchaï , ils protestèrent de nouveau qu'ils étaient mes compatriotes , et dès ce moment Ils ne cessèrent de m'appeler kardaehe , me serrant la main toutes les fois qu'ils me rencontraient.
C'est à cette occasion que le chef des Orouspié, Murza-
.) Cette crainte de la part de ces Magyars prouve évidemment teor ne magyare, comme on le verra également par de nombreuse» ions contenues dans cet ouvrage.
Khoul , que les Russes appellent knjés ou prince , vieillard vert et robuste malgré son âge avancé, me raconta l'anecdote suivante , qu'il dit avoir entendu raconter par son père et par plusieurs des anciens de sa tribu , et qu'ils redisaient cette anecdote toutes les fois qu'ils parlaient de leurs ancêtres les Magyars, qui avaient dominé , répéta-t-il encore, sur les pays depuis la Kouma jusqu'à la mer Caspienne , et dans la partie septentrionale et occidentale du Cavcase jusqu'à la mer Noire.
ANECDOTE FABULEUSE o'un PB.INCE MAGYAR.
« Il existait jadis, dit Murza-Khoul , un jeune Magyar, lits du chef qui gouvernait les pays situés vers la mer Noire; il s'appelait Tuma-Marien-Kban. Ce jeune bomme aimait la ebasse avec passion ; un jour, se livrant à ce plaisir dans la compagnie de quarante jeunes gens , et poursuivant le gibier jusque sur le bord de la mer, il aperçut, à quelque distance, un petit navire élégamment pavoisé et orné de banderoles flottant au gré du vent. Le navire , poussé vers la côte par une légère brise , s'approchait insensiblement , et Tuma-Marien , de son côté , se dirigea avec ses compagnons vers le rivage; mais quelle fut leur surprise de voir sur le pont des femmes seules , vêtues de riches robes et demandant du secours par des signes supplians. Le jeune prince ordonna aussitôt d'attacher le bout d'une corde à une flèche, qu'on décocha si heureusement qu'elle tomba aux pieds des femmes qui , saisissant la corde avec empressement, l'attachèrent par un bout au frêle mat de tour navire , tandis que, par l'autre bout, les chasseurs le tirèrent à terre dans un instant.
« Le prince aida à descendre l'une des jeunes filles pour laquelle ses compagnes paraissaient avoir beaucoup de respecl ; il la regarda avec admiration sans pouvoir proférer une parole , tant fut grande l'impression que la beauté extraordinaire de la jeune étrangère fit sur son cœur. Cependant, revenu de sa surprise, il la conduisit, ainsi que ses compagnes, à la résidence de son père, qui, ayant appris la haute naissance et l'histoire delà jeune personne , consentit au mariage de son fils avec elle.
« Voici Thistoire étonnante de cette jeune étrangère : elle se nommait Alemélie ; elle était fille de l'empereur grec qui régnait alors à Byzance. Ce monarque , d'un caractère bizarre , fit élever sa fille unique dans une ile de la mer de Marmara ( 4 ), sous la surveillance d'une rouirone; il la fit accompagner par quatorze jeunes filles pour la servir, en défendant sévèrement à la duègne de laisser jamais approcher de sa fille un homme quel qu'il fût
« La princesse croissait en beauté et revêtait chaque jour des charmes inexprimables ; et à ces charmes elle joignait encore une innocence et une douceur qui la faisaient adorer de ses compagnes d'exil.
« Un jour, la princesse s étant endormie sur son divan, les croisées ouvertes , les rayons du soleil , plus brillans ce jour-là que jamais, qui arrivaient jusqu'à elle, produisirent le merveilleux effet de la rendre enceinte. Sa grossesse, ne pouvait rester long-temps cachée aux yeux de l'em-
(I) En effet, à l'entrée de la mer de Marmara, entre Scutari et le. Séraï-Bouroun (sérail du grand-*eigneur), on voit un Ilot, avec un château appelé par les Européens la tour de Léandre. Cette tour existe encore aujourd'hui ; elle est appelée par les Turcs Kiz-Kouléh, la tour des filles. Dernièrement on y a établi un hôpital pour les pestiférés confiés aux soins du docteur Boulard.
pereur sod père : il devint furieux de cet outrage fait à son honneur. Pour dérober à l'empire la connaissance d'un événement flétrissant qui aurait pesé sur sa famille impériale , il prit la détermination de soustraire sa fille à la vue de tout le monde , en la bannissant de son empire. Pour cet effet, il fit construire un petit navire, le chargea d'or et de diamans et y fit embarquer sa fille, ses suivantes et sa duègne , abandonnant ainsi ces innocentes créatures aux caprices des vents et aux* périls de la mer. Toutefois, cette mer, ordinairement si en courroux contre ceux qui osent troubler ses eaux , respecta la princesse , et un vent léger poussa le navire vers la côte hospitalière des Magyars.
« La princesse ne tarda pas d'accouchèr d'un prince , et donna par la suite à son époux Tuma-Marien-Kban deux autres fils. Après la mort de son père, le jeune prince lui succéda et vécut heureux. Il fit élever le premier- né des deux fils qu'il eut de la princesse Alemélie , sous sa surveillance paternelle. Avant de mourir, il leur recommanda l'union et la paix ; mais ceux-ci , devenus leurs maîtres après la mort de leur père , se disputèrent la succession et allumèrent la guerre civile. Ce fut celle discorde intestine entre les Magyars qui amena la ruine et la dispersion de leur nation jadis libre et puissante , dont , ajouta en soupirant le narrateur , il ne reste parmi nous que le souvenir d j leur grandeur passée , souvenir que nous conservons au milieu des rochers où nous avons fixé notre retraite powrmaintenir notre indépendance , seul héritage de nos pères , et pour laquelle nous sommes toujours prêts à mourir, ainsi que nos en fans. »
C'est ainsi que cet intéressant vieillard termina sa narration, qui fut accompagnée de gestes assortis à son sujet.
Quoique je ue comprisse que faiblement ses paroles , j'écoutais avec un plaisir tout particulier son récit à mesure que l'interprète me le rendait en turc. Murza-Khoul narrait avec facilité et avec une vivacité qui charmait ses auditeurs. Pour moi , je ne saurais exprimer quelles étaient mes sensations en écoutant ce prince, devenu , dés ce moment , l'objet de mes attentions particulières. Cet aimable vieillard ne nous quitta plus jusqu'à l'Elbrouz.
Les Karatchaï, ayant à leur tète leur va/t ('), Islam- Kérym-Chowhali, accompagnaient également l'expédition. Tous ces hommes étaient proprement vélus à la manière des Tcherkesses , dont le costume a été adopté non seulement par tous les habitans du Cavcase » mais encore par les officiers cosaques de la ligne. Ils montent à cheval parfaitement et manient leurs chevaux avec dextérité , on peut dire même avec grâce ; ils sont très agiles et excellens tireurs.
Ce peuple sedistingue parsa bonne tenue , sa physionomie expressive, par de beaux traits et une taille élancée. J'ai remarqué que , sous ce rapport , aucune nation ne ressemble autant aux Hongrois que les Karatchaï et les Dougours , que j'ai vus plus tard sur le Naltchik et dont il sera fait mention ci-après. Leur langue esl celle des Ta tares et leur religion celle de Mahomet , qu'ils professent suivant leur bon plaisir, excepté les jeûnes , qu'ils observent scrupuleusement. Je pense qu'il ne serait pas difficile de faire des prosélytes parmi eux.
La pluralité des femmes est permise, mais ils ont rarement plus d'une épouse. Ils passent pour être bons maris
(4) Vali, ou prince, titre exclusivement attribué au chef des KaraA* çhaï.
et bons pères. Du reste , on ne doit pas les regarder comme des demi-barbares; car ils montrent beaucoup d'intelligence, cultivent les arts introduits chez eux, et ne paraissent s'étonner de rien. J'ai remarqué que les hommes ont les pieds petits et bien proportionnés, ce qui doit être attribué à leurs chaussures légères sans semelle et à leur habitude de marcher peu' et d'être presque toujours à cheval.
Le sol de leur pays est un des plus fertiles et des plus beaux; il produit du froment, de Forge et surtout du millet, qui est leur nourriture ordinaire ; l'herbe y croît à la hauteur de près de deux pieds, et elle est plus qu'abondante pour nourrir une grande quantité de bestiaux. Les forêts de ce pays sont belles et d'une grande étendue; elles renferment beaucoup d'animaux., parmi lesquels on remarque les martres et les chats sauvages dont la fourrure est très estimée. Les collines et les vallées sont arrosées de mille différentes sources qui entretiennent la verdure et tempèrent la chaleur pendant Tété.
Les Karalchaï élèvent des chevaux d'une belle race ; il y en a qui vaudraient en Europe jusqu'à deux mille francs ('). Les bœufs, les moutons y sont en grande quantité. Les habitans se nourrissent communément de la chair de ces derniers; ils font du beurre et du fromage qui est d'un très bon goût.
(t) M. Klaproth , en parfont de Karatchaï, soutient, d'après le dire de quelque interprète mercenaire, que les chevaux de ce pays -là sont petits; mais la vérité est qu'ils sont communément de la taille des chevaux employés au service de la cavalerie légère. D'ailleurs, ils sont légers à la course , et il n'y a pas de chevaux que je sache qui soient plus propres à grimper sur des hauteurs raides et rocailleuses et qui puissent supporter plus long-temps la fatigue.