ALCALA DE HENARÈS
lEN que détruite en partie et en partie reconstruite au commencement du siècle , Saragosse est encore, sans contredit, une des villes les plus intéressantes de l'Espagne. Barcelone, qu'on vante, a peut-être plus d'animation ; mais Barcelone est une ville toute moderne , moitié française, moitié anglaise, aussi peu espagnole que possible. A Saragosse vous êtes, quoique bien près encore de la frontière , au cœur de l'Espagne , et de la
vieille Espagne. Le catholicisme du moyen âge avec le cortège de ses légendes populaires , la domination arabe et ses gracieux monuments, l'antique indépendance aragonaise et ses luttes héroïques , l'inquisition et ses premiers bûchers , le despotisme royal et ses sanglantes usurpations : tous ces souvenirs de l'histoire sont vivants ici, et écrits sur le sol en durables caractères.
Ce matin, un gai soleil nous sourit au réveil. La température est douce et tiède. Nous nous félicitons grandement de n'avoir pas suivi la ligne du Nord , et d'être venus par Pampelune. Des voyageurs que nous avons rencontrés hier, venant de Madrid, nous ont appris que toute cette Ugne, depuis l'Escurial jusqu'à Burgos, était couverte de neige, et la circulation des trains interrompue sur plusieurs points. Les vallées de l'Aragon , sans avoir le climat de l'Andalousie , ne sont pas à beaucoup près aussi froides que les plaines de la Castille : on y cultive l'olivier sur une grande échelle.
Nous sommes logés sur une vaste place , près de la promenade. Les maisons qui la bordent sont modernes; c'est le quartier neuf . Mais à droite, par-dessus les toits , nous apercevons de nos fenêtres, pareil à un énorme pilier de porphyre rouge, la masse quadrangulaire de la Tour penchée, ancien beffroi de la ville, tout construit en briques dans le style arabe.
Au milieu de la place est une fontaine publique. Des jeunes filles viennent y puiser de l'eau dans de grandes cruches de forme antique, qu'elles portent sur la tête ou sur la hanche. Les agiiadores y amènent leurs ânes pour remplir les outres ou les vases à large panse dont
Une rue de Saragosse.
ils sont chargés. Des paysans drapés dans leurs mantes sont assis ou couchés au soleil sur les bancs , occupés à ne rien faire. Des femmes qui vont à l'église , vêtues de noir, à demi voilées sous la mantille, passent, traînant leurs longues robes dans la poussière , avec une dignité singulière. Des prêtres se promènent gravement, coiffés de ce bizarre chapeau long d'un mètre, aux grandes ailes relevées sur les côtés , que Beaumarchais a rendu populaire chez nous en en affublant Basile , et qu'on a de la peine, la première fois, à regarder sans rire. Il y a dans tout ce monde du mouvement sans agitation , et plutôt une sorte de lenteur grave et posée ; rien de cette hâte fébrile, de cette turbulence affairée qu'on voit dans nos villes du Nord. Ces gens-là ne sont jamais pressés; ils se laissent doucement vivre , et trouvent que la vie et le soleil sont deux choses qui valent la peine qu'on en jouisse.
Quoique nous soyons encore bien haut dans le nord, l'influence arabe est déjà sensible ici dans mille détails de costume, de mœurs, d'architecture. Les hommes du peuple, les paysans, grands, secs et nerveux, avec leurs traits anguleux et rudes , la figure brûlée par le soleil , les pieds nus dans leurs alpar gâtes, leur couverture rayée jetée sur l'épaule gauche et retombant à grands plis par derrière , le mouchoir noué autour de la tête en manière de turban, ressemblent étonnamment de loin à des Bédouins enveloppés dans leurs burnous. Allez un matin au marché de Saragosse : les rues étroites et tortueuses qui y mènent, les vieillçs maisons percées de petites fenêtres carrées, les balcons ombragés de
nattes , les bandes d'ânes qui passent au grand trot par la ville, chargés de toutes sortes de denrées dans des sacs de sparterie , les monceaux d'herbes et les pyramides de fruits entassés sur le sol, les boucheries en plehi vent, les petites boutiques ouvertes sur la rue : tout cela, sous un ciel radieux , a déjà une physionomie à demi orientale.
Dans le vieux quartier on remarque de vastes édifices , dont la construction rappelle mieux encore l'influence arabe : ce sont les maisons de l'antique aristocratie aragonaise, casas solares, aujourd'hui en ruine pour la plupart. Ces habitations sont construites sur le plan de la maison arabe , c'est-à-dire avec un patio ou cour intérieure , autour de laquelle circule une galerie à deux étages soutenue par des colonnes. La plus remarquable de ces maisons est celle qu'on appelle la maison de V Infante. Les chapiteaux et la frise dénotent le ciseau élégant des architectes italiens de la Renaissance. Un magnifique escaher, surmonté d'une coupole dans le genre mauresque, conduit à la galerie supérieure. Ce charmant patio sert de remise à un loueur de voitures; de vieux fiacres et des tartanes boiteuses s'abritent sous ses arcades. Un marchand de vin a son magasin dans un coin; une école est installée au premier étage, et les écoliers ont mutilé les jolies sculptures de cet escalier digne d'un palais.
Notre première visite fut naturellement pour Notre- Dame - del - Pilar ; c'est la plus célèbre des égUses de Saragosse ; il s'en faut que ce soit la plus belle. De loin, avec ses dômes couverts de tuiles vernissées, bleues.
vertes et jaunes, elle a un certain air byzantin qui ne manque pas d'originalité. Mais quand vous pénétrez dans rintérieur, le désenchantement est complet : vous êtes dans une église de la iin du xvii^ siècle , ornée de pilastres et de chapiteaux corinthiens , avec de lourdes corniches, des voussures dorées, des coupoles revêtues de plates peintures. Au milieu de la nef centrale s'élève' une sorte de petit temple grec de forme ovale , dont la voûte, découpée à jour, s'appuie sur de belles colonnes de jaspe. C'est sous ce dôme, surchargé d'ornements de mauvais goût , qu'est le sanctuaire de la Vierge miraculeuse apportée à saint Jacques par les anges, et placée par lui en ce lieu même. Au-devant de la précieuse image, qui disparaît sous le velours, le brocart, l'or et les diamants, brûlent jour el nuit une quantité de lampes et de cierges. Derrière l'autel, une ouverture ménagée dans le mur d'enceinte laisse apercevoir une partie de la colonne ou pilier sur lequel est placée la statue : les fidèles viennent s'agenouiller auprès , el la baiser.
On a une surprise tout opposée quand on visite la cathédrale , qu'on appelle ici la Seo (un mot de patois qui vient, dit-on, de sedes, siège épiscopal). La tour est d'un style bâtard et recherché ; la façade , toute moderne, est étroite et mesquine. Mais dès qu'on a franchi le seuil, on est saisi par l'aspect imposant de l'édifice. Il n'est pas grand, et il donne l'impression de la grandeur. Les piliers qui portent les voûtes sont d'une légèreté et d'une élégance incomparables. Ce qui donne à cette éghse un caractère particulier, c'est
que les quatre nefs latérales ont, à peu de chose près, la même élévation que la nef centrale : cette disposition, qu'on retrouve à Séville, et aussi, je crois, à Milan , contribue beaucoup à la grandeur et à la majesté de Tédifice. Une circonstance y ajoute encore : c'est que les fenêtres sont étroites, placées fort haut, et en partie voilées par des tentures. Les basiliques espagnoles n'ont point généralement ces beaux vitraux, si richement coloriés, de nos cathédrales gothiques. On y supplée par une discrète et savante distribution de la lumière. Il y règne une demi -obscurité qui augmente singulièrement l'effet du monument. A la Seo particulièrement, cet effet est des plus saisissants. Quand vous pénétrez, du grand jour extérieur, sous ces voûtes sombres où tous les objets semblent comme flotter dans une vapeur mystérieuse, traversée ça et là de reflets fauves et d'ombres mouvantes, vous ne pouvez vous défendre d'une impression profondément rehgieuse.
Restons sous cette impression, et passons sans nous arrêter devant les chapelles dont le pourtour de l'église est garni. Il y en a de tous les styles; la plupart effroyablement surchargées de statues, de sculptures, d'ornements en rocaille, de moulures et de dorures, sous lesquelles disparaissent littéralement les murailles de l'édifice. Il est impossible de gâter plus déplorîiblement un beau monument. Ce qui le gâte encore bien davantage , c'est le coro ou chœur, qui obstrue le milieu de la grande nef. Ceci est une invention toute espagnole, que je n'ai vue nulle part ailleurs, et qui
dans toutes les églises d'Espagne a fait ma colère et mon désespoir. Imaginez une vaste enceinte, formant un carré long et occupant toute la largeur de la nef principale. A Fune des extrémités intérieures est le grand autel; à l'autre sont les stalles du chapitre. Cette enceinte est fermée sur toutes les faces par une muraille de dix à quinze pieds de hauteur, sauf deux ouvertures latérales et fermées de grilles, par où les assistants ont vue sur le maître -autel. C'est comme une petite église bâtie dans la grande. On comprend quel déplorable effet doit produire au beau milieu d'une éghse gothique cette lourde bâtisse, toujours de construction moderne et habituellement de trèsmauvais goût, rompant les grandes lignes de l'édifice et détruisant toute la perspective. Les Espagnols auraient voulu, de parti pris, défigurer et déshonorer leurs cathédrales, qu'ils n'auraient pu mieux faire. J'avais déjà vu cet affreux coro à Pampelune. Il m'a paru encore plus odieux à la Seo, parce qu'il gâte une plus belle chose. Bien qu'il soit orné de sculptures de la Renaissance qui ne sont pas sans mérite, on donnerait toutes les sculptures et quelque chose de plus pour qu'il ne fût pas là.
A gauche du maître- autel est une chapelle d'un style plus sévère que les autres. Elle rappelle une tragédie qui s'est passée ici même, il y a quelques siècles, et qui fut l'occasion ou le prétexte de la première atteinte portée par les rois d'Espagne aux vieilles libertés de r Aragon.
L'inquisition avait, de tout temps, rencontré dans
3i VOYAGE EN ESPAGNE
cette province une résistance énergique. Aux termes des fiieros, un Aragonais ne pouvait être mis à la torture ; ses biens ne pouvaient être confisqués ; les formes de la justice criminelle lui assuraient les plus libérales garanties. La procédure occulte de Tinquisition , son
instruction mystérieuse, qui ne confrontait jamais Taccusé avec Taccusateur, la question employée comme moyen ordinaire d'information , motivèrent plus d'une fois les protestations des certes. Il y eut même des troubles populaires. Mais, en 4484, Ferdinand le Catholique , qui entrevoyait dans le saint -office un moyen de domination, résolut de vaincre ces résistances. Il chargea Torquemada d'organiser définitivement le nouveau tribunal en Aragon. Celui-ci délégua comme grands inquisiteurs un dominicain, frère Gaspard de Benavarre, et un chanoine de l'église métropolitaine de Saragosse nommé Pierre Arbuès d'Epila. Un certain nombre de nouveaux chrétiens (on appelait ainsi les Juifs convertis) furent condamnés au feu comme hérétiques judaïsants. Plusieurs exécutions eurent lieu. Les esprits s'irritèrent:
un complot se forma ; on résolut de tuer l'inquisiteur principal, Pierre Arbuès, pour effrayer les autres et les forcer de renoncer à leur entreprise.
Averti de ce projet, Arbuès le déjoua plusieurs fois. Il portait sous ses vêtements une cotte de mailles, et une calotte de fer sous son bonnet. Mais ces précautions ne purent le sauver. Le mercredi 14 septembre 4485, vers minuit, il descendit dans l'église métropolitaine pour assister à l'office du matin , selon l'usage des chanoines réguliers. Il s'agenouilla près de la grille du maître -autel et se mit en prière. Les conjurés l'attendaient, cachés dans l'église. Ils s'approchèrent de lui en deux groupes, de deux côtés différents. L'un d'eux, qui était bien averti qu'il fallait frapper entre le casque et la cotte de mailles, lui déchargea un violent coup de tranchant sur le cou, par derrière. Pierre Arbuès tomba, mortellement atteint, en s'écriant : « Loué soit Jésus-Christ. Je meurs pour sa sainte foi. »
Cet odieux assassinat eut précisément un effet contraire à celui qu'espéraient ses auteurs. Une émeute épouvantable éclata, et les inquisiteurs en profitèrent pour asseoir et affermir leur autorité. Le palais de l'Aljaferia, qui avait été jusque-là la résidence des rois d'Aragon et qui était une véritable forteresse , leur fut donné par Ferdinand pour y établir le tribunal du saint-office et ses prisons. La mort de Pierre Arbuès fut vengée par de nombreuses exécutions. On a revêtu d'un plancher, qui existe encore, la place où l'inquisiteur fut frappé , afin que le pied des fidèles ne pro-
fanât point les dalles où son sang avait coulé. Son corps fut déposé dans la chapelle voisine, sous une sorte de baldaquin soutenu par quatre colonnes de marbre noir. On y lit cette inscription :
« Isabelle, reine des Espagnes, pour perpétuer sa piété singulière , a fait élever ce monument à son confesseur, ou plutôt au martyr Pierre Arbuès. »
Pierre Arbuès a été béatifié en 1664, sous le pontificat d'Alexandre VII.
Nous sommes allés visiter, à l'extrémité d'un des faubourgs de la ville, ce palais de rAljaferia, dont j'ai prononcé le nom tout à l'heure. C'est aujourd'hui une caserne. Il reste peu de chose du vieil édifice, qui a été enveloppé et comme recouvert par de lourdes constructions de toutes les époques. Encore le peu qui reste a-t-il été dégradé comme à plaisir. Un charmant pavillon mauresque tout revêtu d'arabesques délicieuses a servi de cuisine aux soldats, et ses murailles sont noircies par la fumée. De la chambre où est née Isabelle, qui fut reine de Portugal, on a fait un magasin de chaussures militaires.
C'est dans ce vieux palais des rois d'Aragon , devenu le palais et la prison de l'Inquisition, que fut un instant détenu, pour en être presque aussitôt arraché par le peuple , le célèbre Antonio Perez , secrétaire d'État de Philippe II. L'assassinat de Pierre Arbuès avait donné à Ferdinand le Catholique l'occasion de faire une pre-
mière brèche aux privilèges de l' Aragon : Tinsurrection qui délivra Antonio Ferez donna, un siècle plus tard, à Philippe II l'occasion, non moins avidement saisie, de porter à ces privilèges le dernier coup et d'appesantir sur le pays son impitoyable despotisme.
Ce Ferez n'était pas de son vivant un personnage fort recommandable ; et si Fhilippe II l'avait tout simplement fait pendre pour ses concussions, l'histoire n'aurait guère motif de le lui reprocher. Mais, après lui avoir commande un abominable assassinat, lui faire faire son procès, le faire mettre à la torture, le livrer à l'inquisition , et poursuivre sa perte par toutes sortes de moyens ténébreux : voilà ce qui excite involontairement pour la victime l'intérêt et la pitié. On oublie son crime, pour détester le despote qui, après avoir ordonné ce crime, essaie de briser le misérable dont il s'est servi comme d'un instrument.
Longtemps Ferez avait joui de toute la faveur de son maître. Nul n'était aussi avant que lui dans tous les secrets de sa tortueuse politique. C'était un homme d'un esprit vif et prompt, habile, insinuant, audacieux et sans scrupule, exploitant sa faveur dans l'intérêt de sa fortune. L'orgueil l'enivra; il osa devenir le rival du roi auprès de la princesse d'Eboli; et craignant d'être dénoncé par le secrétaire de don Juan d'Autriche, Escobedo, qui avait surpris le secret de ses intrigues , il l'accusa de suggérer à don Juan des projets d'ambition dangereux pour l'Espagne. Fhi- Upp.e II , toujours prompt au soupçon , crut à un complot. Après miire délibération, la mort d'Escobedo fut
résolue. Un procès eût fait du bruit, et les preuves manquaient. Il fut donc décidé qu'on se déferait de lui secrètement.
L'assassinat était chose commune dans ce siècle-là. Avait- on un ennemi? on l'attendait au coin d'une rue,
on l'assaillait à coups de dague , et on le laissait sanglant sur la place ; ou mieux encore , on payait des spadassins pour faire, à prix convenu, cette besogne. Ce qui caractérise toutefois le xvi^ siècle, ce ne sont pas ces pratiques violentes, ces meurtres, ces guet-apens; le moyen âge en avait vu autant : c'est la prétention qu'ont les princes , petits ou grands , d'avoir sur leurs sujets droit de meurtre aussi bien que droit de justice. Les théories de la politique italienne avaient à cet
égard singulièrement altéré le sens moral ; et certains casuistes ne manquaient pas de beaux raisonnements pour justifier ces commodes théories.
Ferez s'était cliargé de faire exécuter avec la discrétion convenable les ordres du roi. On essaya d'abord de faire verser du poison à Escobedo dans son vin. Il en fut malade, mais n'en mourut pas. Il fallut alors avoir recours à un moyen plus sûr : deux estafiers furent apostés sur la place Saint - Jacques , à Madrid, et le tuèrent à coups d'épée dans la nuit du 31 mars 4578. Pendant qu'ils expédiaient la victime , Antonio Ferez (c'est lui-même qui le raconte) faisait le guet dans une rue voisine, avec un de ses amis, pour prêter main- forte aux assassins, s'ils en avaient besoin *.
Le châtiment ne tarda pas. Fhilippe II, qui avait d'abord fermé l'oreille aux plaintes de la famille d'Escobedo , informé bientôt des véritables motifs qui avaient fait agir Ferez, médite froidement sa vengeance. La princesse d'Eboli et Ferez sont arrêtés le même jour. Une enquête judiciaire est commencée contre ce dernier, et il est condamné pour fait de concussions à deux années de prison et au bannissement. Mais on ne le lâche pas. C'était un homme trop redoutable par les secrets dont il était maître. On continue donc son procès sur le chef du meurtre d'Escobedo; procès lent, mystérieux, compliqué d'incidents où le malheureux
I Relacioues de Antonio Ferez. — Antonio Perez et Philippe II, par M. Mignet.
accusé déploie de prodigieuses ressources d'esprit et une indomptable fermeté d'àme.
Le procès durait depuis onze ans , et aucune preuve décisive ne permettait de condamner Ferez. On le mit à la torture. La douleur arracha à Tinfortuné Taveu dont on avait besoin , et dont le roi tenait à se couvrir. Dès lors son sort était inévitable et sa mort prochaine , s'il n'était parvenu à s'évader. Il se réfugia en Aragon, et alla se mettre sous la protection du justicia mayor, magistrature indépendante que la province devait à sa constitution particulière, et devant laquelle le roi et le sujet allaient se trouver égaux. Ce grand juge d'Aragon , choisi dans la seconde classe de la noblesse , était chargé de la surveillance de tous les autres magistrats, civils ou ecclésiastiques, et de la garde des fueros. L'appel à sa juridiction suspendait toute procédure. Devant lui l'information était publique; la torture en était exclue. Il ne relevait que des certes. Le roi ne pouvait le révoquer, et il avait le droit d'appeler le peuple aux armes si la constitution du pays était violée. Une magistrature d'une puissance si extraordinaire ne pouvait exister que chez ces Aragonais , si jaloux de leur indépendance, et qui, selon la tradition, prêtaient à leurs rois ce fier serment : « Nous qui valons autant que vous, et qui pouvons plus que vous, nous vous élisons notre roi, à la condition que vous garderez nos lois et nos fueros; — sinon, non. »
Philippe II, voyant sa proie lui échapper, s'adressa, pour la ressaisir, à l'inquisition. Son intervention avait ici cet avantage, que les privilèges du justicia mayor
ne s*étendant point aux matières de foi, il ne pouvait plus retenir Ferez dès qu'il était réclamé par les magistrats du saint -office.
Devant la réclamation de ce redoutable tribunal , le grand juge d'Aragon hésite et finit par céder. Ferez est remis aux alguaziis du saint-office , et renfermé à l' Aljaferia. Mais, à cette nouvelle, le peuple de Saragosse s'émeut; une violente insurrection éclate, la prison de l'inquisition est forcée, et Ferez replacé triomphalement sous la garde du justicia mayor (24 mai 1591). Quelques mois plus lard, une seconde tentative des inquisiteurs pour remettre la main sur leur victime excitait une seconde révolte, à ce cri de : Fueros! fueros! qui, disait-on, soulevait jusqu'aux pierres en Aragon. Cette fois Ferez, remis en liberté, s'enfuyait en Béarn.
Fhilippe II dissimula d'abord sa colère et son ressentiment. Mais une armée castillane entrait, le 12 novembre suivant, dans Saragosse. Tout à coup, un an après, le justicia mayor don Juan de la Nuza était arrêté avec les principaux seigneurs aragonais , et dès le lendemain, sans procès ni jugement, on lui tranchait la tête sur la place publique. De nombreuses exécutions suivirent celle-là, et jetèrent la terreur dans la province. Trois cent soixante -quatorze personnes furent citées devant le tribunal de l'inquisition ; on ne put en saisir que cent vingt -trois, dont soixante -dixneuf furent condamnées à mort. L'auto-da-fé eut lieu le 20 octobre. L'effigie d'Antonio Ferez fut brûlée avec les soixante-dix-neuf condamnés présents. Réfugié en
France, mais poursuivi par la haine implacable de Philippe II, Ferez eut à défendre plus d'une fois sa vie contre le poison et l'assassinat. Sa femme et ses enfants avaient été arrêtés : ils ne recouvrèrent leur liberté qu'à la mort du roi, après neuf années de captivité.
On ne peut se promener dans les quartiers qui avoisinent l'Aljaferia sans être assailli par les souvenirs du
siège trop fameux de 1809. Les ruines du couvent et de l'église de Santa -Engracia, au bout de la promenade publique, en sont comme un monument éternel. Lugubres souvenirs, sombre et douloureux épisode, où l'héroïsme fut égal peut-être des deux côtés, mais avec cette différence que celui de nos soldats était au service d'une ambition inique, tandis que celui des Espagnols était au service de la plus juste et de la plus noble des causes, celle de l'indépendance de la patrie envahie par l'étranger. Le siège dura cinquante-
deux jours. Il en avait fallu vingt-neuf pour forcer les défenses extérieures : il n'en fallut pas moins de vingttrois pour cheminer, avec le canon et la sape, de rue en rue et de maison en maison jusqu'au cœur de la place. Quand la ville se rendit, sur cent mille individus enfermés dans ses murs, cinquante-quatre mille avaient péri. L'épidémie avait fait plus de ravages que le feu : quarante mille hommes étaient entassés dans les hôpitaux.
En 1812, il y avait, dans une petite chambre située tout au haut du donjon de Vincennes, un prisonnier d'État dont le nom était un mystère pour tout le monde. C'était un Espagnol. On le traitait d'ailleurs avec assez d'égards. Il avait quelques livres, une boîte de couleurs, une famille de pigeons, qu'il élevait dans son réduit. Ce prisonnier était le célèbre Palafox, qui avait été l'âme et le héros de cette immortelle défense de Saragosse. L'empereur l'avait fait disparaître. On avait enterré avec une grande pompe une bûche à sa place : le monde entier le croyait mort , même sa famille et sa femme *. Palafox, rentré en Espagne en 1814, contribua beaucoup au rétablissement de Ferdinand VII , qui le créa duc de Saragosse. Mais lors des événements de 1820, ayant montré quelques tendances vers les idées libérales, il fut disgracié. La reconnaissance des rois est courte.
On va en une journée, par le chemin de fer, de Sa-
1 J'emprunte ce fait curieux à l'uu des écrits posthumes d'Alexis de Tocqiieville, tome VUl de ses Œuvres complètes, Mélanges et Fragments^ p. 224.
ragosse à Madrid ; mais la journée est longue. Nous partons à dix heures du matin , nous n'arriverons qu'à dix heures du soir. Si Ton va lentement, en revanche on ne s'arrête nulle part, ni pour déjeuner ni pour dîner ; et ceux qui sont assez imprudents pour ne pas se munir au départ d'amples provisions de bouche , courent risque d'arriver à Madrid à jeun. Je dois dire cependant, pour être parfaitement véridique, que dans les gares on nous offre toujours de grands verres d'eau fraîche. Agua, agua fresca! c'est un cri que vous entendez partout et perpétuellement en Espagne, hiver comme été. C'est bien le peuple le plus altéré de la terre. L'autre jour, à Alsasua, pendant que la neige tombait et que nous grelottions sous une bise piquante, on nous offrait de l'eau fraîche.
De Saragosse à Madrid, la route est sans intérêt; mais le pays n'est pas sans caractère. Les paysages d'Espagne, généralement austères , souvent tristes, ont de la grandeur : cela tient à ce que presque toujours ils ont un horizon de montagnes. Rien qui rappelle ces plantureuses campagnes de France , ces colUnes doucement inclinées, mais un peu uniformes, arrosées de nombreux cours d'eau, et couvertes d'un épais manteau de verdure. Ici, presque partout c'est un sol montagneux, une succession de vallées profondes et de chaînes plus ou moins abruptes. Dans ces vallées, et particulièrement en Aragon , le sol est riche : le blé y donne d'abondantes moissons. Sur les pentes, la vigne et l'olivier prospèrent; ce sont les productions les plus considérables du pays. Mais au delà d'une certaine
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coupées en dents de scie ; tantôt leurs roches , dorées
par le soleil ou teintées d'ocre rouge , s'arrondissent comme des tours, ou simulent à Tœil des fortifications et des murs en ruine. A mesure que nous nous éloignons de rÈbre, la contrée devient plus accidentée, les habitations plus rares. De loin en loin, de petites villes , bâties d'une pierre rougeâtre , couvertes de tuiles, se montrent assises sur les pentes, perchées quelquefois sur un rocher avec quelque château ruiné. Les tours des égUses, avec les renflements de leurs toitures bulbeuses, ont un peu la tournure des minarets ou des clochers byzantins. On passe devant Calatayud, dont la silhouette à demi orientale se découpe finement sur le fond bleuâtre de sa double montagne. On traverse Alhama, qui élève sur un roc escarpé son vieux château arabe, et dont le nom arabe (al-hama, les bains) rappelle l'abondance de ses eaux minérales.
Ici le pays change. Nous sommes sur les plateaux de la Nouvelle-Castille , contrée très-élevée et très-froide. De grandes plaines rocheuses, de vastes pâturages d'un aspect mélancolique s'étendent autour de nous. Pas une maison , si ce n'est, d'espace en espace , la cabane d'un cantonnier. Pas un être vivant, si ce n'est quelquefois une cigogne , debout sur une patte , au bord d'un marécage. Auprès de Medina-Celi on entre dans la sierra de Mistra. Nous sommes enveloppés de nuages, et une neige à demi fondue commence à tomber. Tout à coup le train s'arrête. Qu'y a-t-il? On ouvre les portières, et on nous invite à descendre. La voie, profondément encaissée à cet endroit , a été détruite par un formidable éboulement : une montagne de décom-
bres remplit la tranchée et intercepte le passage. Nous mettons pied à terre , et , pataugeant péniblement dans une argile détrempée , nous escaladons Ténorme entassement de terre et de roches écroulées. De l'autre côté, un autre train nous attend; on s'y recase comme on peut, mouillé et transi, et on repart pour Madrid.
Le chemin de fer passe auprès de Guadalajara , ancienne ville forte , où Ton voit encore le palais des ducs de rinfantado. Un peu plus loin est Alcala de Henarès. Alcala, aujourd'hui sans vie, a été autrefois florissante. Son université, fondée et richement dotée par le cardinal Ximenés , rivalisa de réputation et de savoir avec celle de Salamanque. C'est là que le grand cardinal, qui était lui-même très-versé dans les langues orientales , fit imprimer sa célèbre Bible polyglotte. Alcala a une autre gloire encore : elle est la patrie de Cervantes. L'auteur de Don Quichotte, après avoir lutté toute sa vie contre la misère , est mort obscur et presque sans pain; on ignore même aujourd'hui où reposent ses os. Mais quand sa gloire eut triomphé de l'indifférence de ses contemporains , huit villes , au nombre desquelles Madrid, Séville et Tolède, se sont disputé l'honneur de lui avoir donné le jour. Il parait certain qu'il naquit à Alcala, le 9 octobre 1547.
De toute la littérature espagnole, le nom de Cervantes est sans contredit, en Espagne et hors d'Espagne, le plus populaire. Génie charmant et profond entre tous, merveilleux d'originalité, plus merveilleux encore de naturel, de vérité, et par là universellement et éternellement admirable. Ce vieux livre de Don Quichotte,
qu'enfants nous avons lu comme un conte bleu ; que , devenus hommes , nous lisons et relisons comme une des peintures les plus instinctives et les plus aimables de la vie humaine ; ce livre , qui est de son pays et de son temps par la forme et par le costume, est de tous les temps et de tous les pays par le fond, image vivante de rhumanité , de ses éternelles passions et de ses faiblesses éternelles , de ses travers et de ses ridicules , de ses vertus et de ses vices , lesquels changent d'habit sans changer de nature, et, dans des idiomes différents, parlent toujours le même langage.
La passion des romans de chevalerie était, en Espagne, du temps de Cervantes, une sorte de maladie endémique. (N'en rions pas trop : nous avons vu de notre temps quelque chose de pareil, et pour des romans qui ne valaient pas, au moins moralement, les romans de chevalerie.) Il y a de ce fait, jusque dans les monuments législatifs de l'époque, des traces curieuses. Ainsi, des 1555, les cortès de Valladolid, alarmées de l'influence pernicieuse de ces livres , avaient déjà présenté au roi la pétition suivante : « Ces ouvrages por- « tent un grave préjudice aux lecteurs de toutes les (( classes, mais surtout aux jeunes gens et aux jeunes (( filles, que séduisent les mensonges et les vanités dont « ils sont remplis : enclins naturellement à l'oisiveté , (( ils dévorent ces compositions folles , s'éprennent des « aventures de guerre et d'amour que l'on y raconte , (( et, si des occasions se présentent, commettent à leur « tour des extravagances déplorables. Tout cela aboutit « non-seulement au déshonneur des familles, mais à
« unisse et qu'on brûle tous ceux a qui existent, et que personne n'en imprime de « nouveaux sans une licence particulière. Votre Majesté
« rendra ainsi un grand service à Dieu aussi bien qu'à (( son royaume. »
Je ne sais si on brûla Amadis de Gaule et Don Bé- Uanis de Grèce ; mais brûler les livres (et même les auteurs) n'a jamais été un bon moyen de combattre la mauvaise littérature. Ce que n'avaient pu faire ni les cortès ni le roi, un homme de génie le Ht avec un petit livre : le ridicule tua les faux héros, la satire souffla sur les fantômes. Mais si Cervantes n'avait fait qu'une satire des romans du temps, son livre n'eût point survécu aux livres dont il se moquait. L'œuvre déborda le cadre; et le peintre, emporté par son génie, se trouva avoir fait, au lieu d'un tableau de fantaisie, cette fresque si animée et si vivante où se déroulent les scènes variées de la grande comédie humaine.
Cervantes, qui a toutes les qualités de sa nation et de son époque, par bien des côtés leur est supérieur. Le génie espagnol est puissant; mais il est en général étroit, dur. Il y a en lui quelque chose de l'àpreté africaine. Aux passions ardentes, impétueuses de ce peuple (vehetnentia cordis, disait déjà PUne), à son énergie persévérante et tenace , il semble que mille ans de guerre et de haines de races ont ajouté des habitudes violentes, des instincts cruels, l'amour du sang, le goût de l'horrible. Ce caractère se trouve chez ses poètes, ses conteurs, ses artistes. Ils aiment les choses terribles, les scènes sombres; les sujets même bas et repoussants ne leur déplaisent point. La misère triste ou risible, le spectacle de la douleur, les plaies et les convulsions de la nature humaine , tout cela les attire vo-
lontiers, et ils savent le peindre avec une vigueur qu'on admire, mais avec une crudité de couleurs qui souvent nous répugne. Seul peut-être Cervantes échappe à ce reproche. Il a ce qui manque à ses compatriotes , le sentiment humain , la fibre du cœur. Les misères humaines Tattristent : loin de s'y complaire , il y compatit. Sans fausse sensibilité , sans déclamation ampoulée, il sait s'attendrir et s'émouvoir. Il rit des travers humains ; mais son rire est sans amertume, son ironie est sans fiel. Son don Quichotte est un fou souvent très-raisonnable , qui fait des extravagances , mais qui dit des choses fort sensées : et on voit assez que sous ce masque de folie l'auteur se cache pour dire bien des choses hardies , et faire de la société une satire ingénieuse et piquante. Ce héros bizarre, mélange de déraison et de sagesse , d'extravagance et de générosité , on ne peut s'empêcher de l'aimer. Si l'auteur nous montre comme un travers l'exagération des plus nobles sentiments , il ne les rend pas ridicules, il ne les abaisse pas. A côté du bon chevalier , type plaisant de la vertu outrée qui veut réformer le monde, il a mis le narquois Sancho, type du bon sens terre à terre, de l'égoïsme vulgaire et plat, lâche et gourmand, comme pour nous enseigner qu'entre ces deux extrêmes est la véritable mesure , qu'entre l'enthousiasme chimérique et la prosaïque réalité il y a la vraie sagesse et le vrai courage.
On sait combien fut aventureuse et troublée la vie du grand Cervantes ; comment , volontaire à Lépante , sous don Juan d'Autriche, il s'y battit bravement, et fut grièvement blessé; comment enfin, prisonnier chez les
Barbaresques, U passa cinq ans dans les bagnes d'Alger, et joua dix fois sa vie pour recouvrer sa liberté et celle de ses compagnons d'infortune. C'est une chose remarquable que les grands écrivains qui ont, à cette époque, illustré l'Espagne, aient presque tous coimmencé par être soldats. Chez cette race énergique,
indomptable, la sève est si forte à ce moment, qu'elle déborde : il faut à ces hommes à la fois l'action et la pensée, l'épée et la plume; ils passent la moitié de leur vie à se battre, et l'autre à écrire. Ercilla, jeune encore, traverse l'Océan, prend part à la conquête du Pérou, et, la nuit, entre deux combats, écrit son poëme de la Araucana. Garcilasso de la Vega fut un brillant soldat
de Charles- Quint avant d'imiter, dans la langue castillane* les pastorales de Virgile. Lope de Vega s'engage à quinze ans dans l'expédition de Philippe II contre Terceire , et plus tard monte à bord de cette invmcible armada qui fit un instant trembler l'Angleterre. Calderon sert pendant dix ans comme volontaire dans les guerres de Flandre et d'Italie. Plus brave, plus énergique , et plus éprouvé qu'eux tous , Cervantes , après
avoir eu la main gauche fracassée à Lépante , ne trouva dans son pays que l'indifférenee et la misère. La dureté du sort et des hommes aurait aigri une petite âme ; elle laissa à ce grand esprit et ce grand cœur sa sérénité et sa douce philosophie. Sous la gaieté de ses fictions, à travers les broderies qu'y sème sa plume brillante, on sent bien pai'fois un fonds de mélancolie. Cervantes , comme notre Molière (deux génies de même famille et de même ordre), est un de ces railleurs dont la lè-
vre, même quand elle sourit, garde le pli imperceptible de la tristesse. Mais ni les souffrances ni les déceptions ne Font rendu injuste ou haineux; et l'amer souvenir qu'elles lui ont laissé disparaît sous les enchantements d'une imagination inépuisable et la verve de cette humeur vaillante qui l'a soutenu jusqu'à son dernier soupir.