CORDOUE
ADRiD est une assez triste ville et une assez mesquine capitale. Il manque à la fois de charme et de grandeur.
Il n'a ni la beauté du site, ses environs sont un désert; ni l'avantage ou l'agrément d'un lleuve, le Manzanarès est sans eau les trois quarts de l'année ; ni les souvenirs , c'est une ville qui n'existe que d'hier ; ni les
monuments, vous y chercheriez en vain une église ou un édifice public qui soit digne de quelque intérêt. Il y a trois siècles, Madrid n'était qu'une bourgade sans nom. Burgos, Tolède, Se ville, Valladolid avaient été tour à tour les capitales des anciens rois de l'Espagne; et elles avaient eu de bonnes raisons pour l'être. Ce fut le cardinal Ximenès qui, pendant sa régence sous la minorité de Charles -Quint, transporta à Madrid le siège du gouvernement. Séville, par son importance, sa richesse, sa proximité de la mer, semblait bien plus naturellement désignée : la découverte de l'Amérique et les grands intérêts que l'Espagne allait avoir dans le nouveau monde, commandaient presque ce choix. Le seul avantage qu'offrait Madrid , c'était d'être le centre géographique du royaume. Peut-être une autre raison détermina-t-elle le cardinal : dans cette ville , jusque-là sans importance , il était sûr d'être le maître et de ne rencontrer ni les résistances des communes , ni l'ambition des grands, fort gênantes partout ailleurs. Philippe II acheva ce qu'avait commencé Ximenès, en transportant la cour à Madrid. Mais il est advenu de Madrid ce qui advient de toutes les villes que le caprice d'un souverain a la prétention de fonder sans tenir compte de la nature des choses : comme Berlin et Washington , c'est une création artificielle, vivant d'une vie toute factice. Madrid, sans commerce et sans industrie, sans tradition et sans histoire , sans mouvement intellectuel ou politique qui lui soit propre , Madrid n'est qu'une capitale nominale, qui reçoit du dehors la vie ou l'impulsion au lieu de la donner. Il est la cor te, comme on dit en
Espagne, c'est-à-dire la résidence royale; il n'est ni la tête ni le cœur du pays. Depuis cinquante ans, les faits Font assez prouvé.
L'aspect général est petit et vulgaire. Les rues sont mal pavées, les trottoirs rares et étroits. Le petit nombre de magasins brille d'un luxe d'emprunt, qui vient de Paris. Bruxelles est plus vivant, et Bordeaux a l'air plus grande ville. La Puerta del Sol, qu'admirent les Espagnols, est une place irrégulière et assez laide, moins grande que la place de la Bourse, à Paris. Leur Prado tant vanté n'a aucun charme. Le monument du 2 mai, qui le décore, est une maigre pyramide en moellons, de quinze à vingt pieds de haut , avec quelques statues médiocres. Quant aux fontaines, elles sont d'un goût affreux : l'une représente une grosse Cybèle que le sculpteur a faite lourde pensant la faire majestueuse ; l'autre , un Neptune , qui a l'air d'un dieu de théâtre , assis sur deux roues de bateau à vapeur. On me dit qu'il faut voir le Prado par les beaux soirs d'été , quand la foule des promeneurs l'anime, quand toutes les joUes femmes de Madrid viennent y déployer leurs grâces piquantes et y faire assaut de coquetterie. Je n'ai pu en juger : le temps était froid et pluvieux quand j'ai traversé Madiîd cette première fois, et presque aussi mauvais à mon retour. Je n'en suis pas moins disposé à croire tout ce qu'on me dit des charmes des Madrilènes. Qu'on me vante leurs beaux yeux, je n'y contredis point; mais qu'on ne me vante plus le Prado.
Le climat de Madrid est extrême, et par là même détestable : l'hiver y est plus froid qu'à Paris ; l'été y est
plus chaud qu'à Alicante. Le voisinage du Guadarrama y détermine des variations de température brusques et dangereuses. Il y a un proverbe qui dit : « A Madrid , « le vent n'éteint pas une chandelle , mais il tue un « homme. »
A l'époque où j'y arrivai, c'était vers le î20 mars, la saison était encore rigoureuse. Nous avions hâte de gagner un climat plus doux, de voir enfin le pays du soleil, le pays où fleurit V oranger. Nous nous décidons, après un repos de deux jours, à continuer notre course vers le sud et à entrer en Andalousie par Cordoue. Au retour nous visiterons l'Escurial et Tolède , et surtout nous verrons à loisir le musée de Madrid. Madrid n'a que son musée ; mais à lui seul ce musée vaudrait le voyage. Je n'ai fait que l'entrevoir pendant deux courtes visites. Que de merveilles! J'en sors ébloui, les yeux pleins de lumineuses images, la mémoire comme encombrée de chefs-d'œuvre, l'esprit fatigué d'admiration ; il y a là des trésors à faire l'orgueil de dix musées.
Nous quittons Madrid à dix heures du soir. Le chemin de fer doit nous conduire jusqu'au pied de la Sierra-Morena ; là on prend des diUgences pour passer la montagne et gagner Andujar, où l'on retrouve la voie ferrée.
Vers une heure du matin, nous sommes à Alcazar de San-Juan. C'est le point où la ligne d'Andalousie s'embranche avec celle d' Alicante. On attend là, pendant près de deux heures, l'arrivée du train qui vient de
cette ville. Nous pensions, à une station aussi importante, trouver une gare convenablement installée. C'est une baraque en bois : dans une vaste salle , ouverte à tous les vents, la foule des voyageurs attend pêle-mêle. Quelques misérables chaises, quelques bancs de bois, sont les seuls meubles qui la garnissent. La nuit est froide. Il y a bien, dans un bout de la salle, un maigre feu de charbon de terre dans une cheminée borgne ;
mais il est tellement entouré qu'on ne peut en approcher. A l'autre bout, est une espèce de bulîet qui ressemble au comptoir de quelque méchant cal)aret, et où nous parvenons à grand'peine à nous faire servir, sous le nom de bouillon, un fade et insipide breuvage. Cela fait, nous n'avons plus qu'à mettre de notre mieux en pratique le précepte de la sagesse espagnole : Pacie7icia!
A la gare de Madrid , des bruits inquiétants étaient déjà venus à nos oreilles : on disait vaguement que le chemin de fer avait été , sur plusieurs points , coupé par
les débordements du Guadalquivir. A Alcazar, un employé français nous confirme cette nouvelle; la voie est, en effet, coupée en deux endroits : entre Andujar et Cordoue la circulation est complètement interrompue. Que faire? Retourner à Madrid? Il n'y faut pas songer. Changer d'itinéraire , et gagner l'Andalousie par Alicante ? Mais nous tenons à être à Séville pour la semaine sainte. Et puis nos places sont payées jusqu'à Cordoue. Si le chemin de fer est rompu , la route de terre reste ouverte. D'une façon ou d'une autre, on arrive toujours. A la grâce de Dieu ! En voyage , il faut compter un peu sur la Providence... Par toutes ces puissantes raisons, il est décidé que nous continuons notre route.
A six heures du matin nous étions à Venta de Cardenas : c'est le point extrême où s'arrêtait alors le chemin de fer, qui aujourd'hui franchit sans interruption la Sierra-Morena. Nous avons traversé pendant la nuit les plaines immenses et nues de la Manche. Au dire des savants commentateurs, c'est dans ce lieu que l'illustre don Quichotte fit sa veillée d'armes, et fut armé chevalier par les mains de cet honnête hôtelier qui, après avoir fait plus d'un métier suspect , s'était retiré là pour vivre tranquillement « de son bien , et surtout de celui d'autrui. »
Le chemin de fer nous dépose dans un lieu sauvage , à l'entrée des gorges de la Sierra, au-devant d'une espèce de hangar. Trois ou quatre diligences attendent là les voyageurs. Nous descendons parmi les déblais et les décombres; nos pieds enfoncent dans un sol boueux. L'air est vif et piquant. Le soleil levant perce à peine le
rideau de brume qui flotte sur les plaines et sur les premiers escarpements de la montagne. Une nuit d'insomnie et l'air matinal ont singulièrement aiguisé les appétits. Tout le monde se précipite vers une porte du hangar au-dessus de laquelle se lit le mot Café. Mais c'est encore pire qu'à Alcazar. Autour de tables d'une propreté douteuse , cinquante voyageurs affamés apostrophent dans toutes les langues deux garçons qui ont l'air de n'en entendre aucune , et se disputent quelques tasses de détestable café et de mauvais chocolat à la cannelle. Bien nous en a pris de renouveler nos provisions à Madrid.
Cependant les diligences sont attelées, et on appelle les voyageurs. Ces diligences sont de lourdes voitures, à peu près pareilles à celles de nos grandes messageries d'il y a vingt -cinq ans : seulement elles sont étroites, sales et incommodes; les coussins semblent rembourrés avec des copeaux. Mais la diligence espagnole a quelque chose d'original et de pittoresque : c'est son attelage. Dix mules sont attelées deux à deux à cette pesante machine : elles ont la tête ornée de pompons de laine rouge , jaune et bleue , et portent des colliers tout retentissants de grelots. Il n'y a pas moins de trois hommes pour mener ce long attelage : le mayoral ou conducteur, qui est sur le siège ; le delantero ou postillon, qui est monté sur un cheval , en tête , à gauche du premier couple de mules ; enfin le zagal, qui est à pied, montant de temps en temps sur le marchepied, courant le plus souvent à côté des mules, les excitant de la voix et du geste, et leur distribuant largement, non des coups de
6â VOYAGE EN ESPAGNE
fouet, mais de véritables volées de coups de bâton. Le zagal change à chaque relai ; mais le delantero fait généralement le trajet entier de la diligence, c'est-à-dire quelquefois quarante à cinquante lieues. C'est d'ordinaire un tout jeune homme, presque un enfant. Aussi les malheureux qui font cet affreux métier sont-ils voués
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à une mort presque certaine ; ils meurent phthisiques au bout de peu d'années.
Enfin tout est prêt : voyageurs et bagages sont entassés. Le mayoral donne le signal à grands cris; le zagal crie , en courant et frappant à droite et à gauche de grands coups de bâton; le delantero crie et fait claquer son fouet. Les mules agitent bruyamment leurs gi^elots; la lourde diligence s'ébranle, et nous partons à fond de
La Sierra -Morena.
train par un chemin cahoteux, défoncé, dont les ornières sont comblées avec de grosses pierres. La route , étroite et sinueuse, longe un petit torrent. Elle s'élève rapidement, presque toujours suspendue en corniche, audessus du précipice. Le moindre accident vous ferait faire une culbute de quelques centaines de pieds. Au premier moment, celle réflexion ne laisse pas que d'être désagréable. J'étais monté sur l'impériale, et mon regard plongeait jusqu'au fond du ravin où grondait le torrent. Mais on s'habitue à cette impression. Les postillons sont d'une adresse merveilleuse. Même dans les passages les plus difficiles, ils ne ralentissent jamais leur train : la voiture , emportée au galop de son vigoureux attelage, vole, bondit, penche et se relève. On finit par prendre plaisir à se sentir entraîné par ce tourbillon de bruit et de poussière , et la beauté du paysage vous distrait bientôt de toute autre pensée.
La gorge que nous remontions devenait de plus en plus sauvage. A droite et à gauche, la montagne se resserre de manière à ne plus laisser qu'un étroit défilé. Ça et là des blocs énormes ont roulé sur les pentes et sont restés suspendus comme des ruines cyclopéennes. Ailleurs les crêtes de la montagne, déchirées et dentelées , se hérissent de pics et d'aiguilles. Ce défilé a un nom qu'on retrouve souvent dans l'histoire : on l'appelle le puerto de Despena-Perros; c'est le passage le plus important de la Manche en Andalousie, et, depuis les guerres des Maures jusqu'à la guerre de l'indépendance, c'a été un des points stratégiques qu'on s'est le plus ardemment disputés. Il n'y a pas longtemps encore, la
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route était peu sûre pour les voyageurs. La Sierra- Morena a été le refuge où les bandes de brigands se sont le plus longtemps maintenues. De distance en distance on voit encore le long de la route de petites croix de bois avec cette inscription : Aqui mataron un hornbre. — Ici a été tué un homme. »
Aussitôt qu'on a atteint le sommet de la chaîne et franchi le col, les pentes et les vallées se couvrent d'une végétation serrée d'arbustes à feuilles persistantes, de lentisques, de romarins, de cistes, d'arbousiers. C'est à cette verdure éternelle, mais d'une nuance sombre , qui les recouvre , que ces montagues doivent leur nom : la Sierra-Morena veut dire la montagne brune.
Nous commençons à descendre le veVsant méridional : les pentes s'adoucissent ; quelques habitations isolées, puis quelques villages s'aperçoivent de loin en loin. Les vallées sont couvertes d'oliviers. Des cultures plus variées se montrent aux environs de la Carolina, petite ville régulièrement bâtie , avec des portes monumentales et des rues tirées au cordeau. C'est une de ces colonies qui furent fondées au siècle dernier, sous Charles III , pour repeupler la Sierra-Morena et y relever l'agriculture anéantie depuis l'expulsion des Maures. Le principal promoteur de cette entreprise était don Pablo Olavidès, comte de Pilos, gouverneur de SévUle. C'était un esprit élevé et généreux , un philanthrope comme on disait alors, peut-être un peu chimérique. Il déploya dans cette entreprise beaucoup d'acti\îté et de dévouement. Il fit venir des colons allemands, et
établit six mille Bavarois à la Carolina. Il défricha des landes, ouvrit des routes, bâtit des villages, et en peu d'années changea un pays inculte en des campagnes fertiles et riantes. Mais Olavidès devint suspect d'opinions philosophiques, et fut dénoncé au Saint-Office. Malgré la faveur dont il jouissait auprès du roi, il fut arrêté et emprisonné; après une longue information, il fut condamné à sept années de réclusion dans un couvent de la Manche. Peu après, il tomba dangereusement malade : la cour, qui lui était restée favorable, qbtint pour lui la permission d'aller prendre les eaux en Catalogne. Il s'échappa, et se réfugia en France. — Depuis lors les colonies de la Sierra-Morena ont langui.
Vers le milieu du jour on est à Baylen, petite ville triste et sale , au fond d'une gorge profonde : c'est là qu'on déjeune. Nous sommes assailUs, en descendant de la dihgence, par une nuée de mendiants, d'aveugles, de boiteux ; je n'ai jamais vu truands plus dépenaillés et plus repoussants. La posada n'est guère plus appétissante. On entre par l'écurie, comme dans toutes les posadas. Dès la porte, l'odeur d'huile vous suffoque. Tout le monde a entendu parler de l'huile espagnole ; mais ce que c'est que l'huile espagnole, on ne saurait s'en faire une idée si on n'y a pas goûté. Les olives pourtant sont délicieuses dans ce pays; mais, comme s'ils avaient juré de gâter tout ce que le Ciel a fait de bien chez eux, les Espagnols ont trouvé moyen d'en extraire , en les laissant fermenter, une huile d'un goût et d'une odeur abominables, qui prend à la fois au nez
et à la gorge, et que je ne saurais comparer qu'à un mélange d'huile de ricin et d'huile à quinquet. Ils trouvent cela délicieux, et, à leur goût, notre huile de Provence est fade et sans saveur.
Le nom de Baylen sonne tristement à des oreilles françaises. C'est un peu au delà de la ville, dans de
larges et profondes vallées, que, le 20 juillet 1808, la petite armée du général Dupont, coupée de son avantgarde, cernée par un ennemi trois ou quatre fois supérieur, se vit réduite à capituler. Il y a sur la place publique de Baylen une mauvaise statue de marbre qui rappelle cette victoire : victoire qui exalta prodigieusement, et cela se comprend, le patriotisme espagnol, mais où il n'y avait pas, ce semble, de quoi enorgueillir
si fort la valeur espagnole. Trois mille hommes mourant de faim et de soif, écrasés par un soleil de plomb, haletant sous une chaleur de quarante -cinq degrés, et obligés, par dix-huit mille hommes, à mettre bas les armes , ce n'est pas là une victoire à mettre à côté de Lépante. Les suites ont été encore moins glorieuses pour l'Espagne. En dépit de la capitulation, nos soldats furent retenus prisonniers. Conduits à Cadix, ils se virent, tout le long du chemin, insultés, menacés, poursuivis par la populace. Les bagages des officiers furent pillés. Plusieurs furent massacrés. A Cadix, la rage populaire fut telle, qu'on fut obligé, pour empêcher que les prisonniers ne fussent mis en pièces, de placer le saint Sacrement au milieu d'eux.
Ce seraient là des faits à souiller l'honneur d'un peuple, s'il ne fallait faire la part des colères nationales en face d'une invasion étrangère. Ce qui est sans excuse , c'est l'indigne traitement que le gouvernement insurrectionnel fit subir à ces mêmes prisonniers, à grand'peine échappés aux couteaux de la populace. On les avait entassés d'abord sur les pontons de Cadix, où le scorbut et la dyssenterie les décimaient. On trouva bientôt cette situation trop douce pour eux, et on les transporta sur le rocher de Cabrera, la plus petite des Baléares, un écueil aride, inhabité. Ils étaient là sans abri d'aucune sorte, sans vêtements que les lambeaux qui leur restaient. Tous les quatre jours, des barques leur apportaient de Majorque quelques morceaux de pain et des fèves sèches. Ils suppléaient à cette misérable et insuffisante nourriture en mangeant
des rats, des lézards verts, quelques poissons qu'ils parvenaient à pécher. Un jour la barque ne vint pas ; on l'attendit pendant six jours : quand elle parut, cent cinquante prisonniers étaient morts de faim. La soif était leur plus cruel supplice : une petite source qui ne donnait pas la moitié de Teau qui leur était nécessaire, était leur seule ressource. Huit mille Français furent, à plusieurs fois, transportés sur Tilot de Cabrera : quatre mille y moururent ; le reste fut échangé à la fin de 1811(1).
Chassons ces tristes images. Oublions, s'il se peut, les fureurs des hommes, et leurs sanglantes mêlées, et leurs vengeances plus atroces encore. Il semble que les plus beaux pays du monde soient ceux qu'ils se sont disputés avec le plus d'acharnement, et qu'ils ont le plus engraissés de leur sang.
A quelques lieues de Baylen , la route descend rapidement les dernières rampes de la Sierra- Morena. On franchit, sur un pont de bois tremblant, le Rumblar, un gros torrent qui roule encaissé à quarante pieds de profondeur. Puis tout à coup, en quelques instants, le paysage change; l'horizon s'élargit, les plaines s'ouvrent. Une brise tiède vous frappe au visage; le ciel prend des teintes plus chaudes. Aux plantations d'oliviers, d'un aspect doux, mais triste, succèdent des champs parés d'une verdure nouvelle. Mille fleurettes printanières émaillent les bords de la route. Les haies verdissent, et, çà et là, parmi les buissons, brille la
1 Voyez Aventures d* un marin de ia garde impériale, par H. Ducor, 1833.
fleur charmante des cistes roses. C'est le printemps qui nous souhaite la bienvenue , et nous ouvre en souriant les portes de l'Andalousie. Voici ses gracieux messagers : j'ai vu tout à l'heure deux hirondelles posées sur le fil du télégraphe , et un papillon jaune a traversé la route. Nous sommes dans la vallée du Guadalquivir : une végétation nouvelle s'épanouit de tous côtés ; déjà les aloès dressent au bord du chemin leurs grandes feuilles charnues et armées de dards, et des nopals aux formes bizarres se montrent dans les champs parmi les figuiers.
Le soleil descendait à l'horizon dans un ciel d'un azur pâle, où semblaient dormir immobiles de petits nuages blancs et floconneux. Des vapeurs transparentes baignaient les collines lointaines, et les enveloppaient comme d'une gaze irisée. Les hautes montagnes qu'on apercevait au delà prenaient à leur base des teintes violettes qui, se dégradant insensiblement jusqu'au rose tendre , allaient se perdre au sommet dans la blancheur éclatante des neiges. Je n'oublierai jamais l'impression de surprise et d'enchantement que me fit ce brusque passage des plaines froides et nues de la Manche aux riches et tièdes vallées de l'Andalousie. Ce fut comme un lever de rideau splendide ; comme si la baguette d'un magicien nous eût transportés en un clin d'oeil des brumes du Nord sous le ciel éternellement radieux du Midi.
Il était quatre heures du soir quand nous arrivâmes à Andujar. C'est là que nous devions reprendre le chemin de fer pour aller coucher à Cordoue , si les commu-
7i VOYAGE EN ESPAGNE
nications n'étaient pas interrompues. Mais, hélas! les renseignements de notre Français d'Alcazar n'étaient que trop exacts : le chemin de fer est coupé. Nous trouvons l'auberge pleine de voyageurs, qui sont là, bloqués depuis quarante - huit heures, attendant que le passage soit rétabli. On annonce bien que la voie sera réparée dans un ou deux jours; mais, en espagnol, cela veut dire une semaine. Or Andujar est une petite ville sans ressources, sans intérêt: y passer un jour entier serait une longue épreuve. Ajoutez que la posada regorge de monde, et qu'il n'y a pas un lit de libre. A tout prix il faut sortir de ce trou.
Nous sommes d'ailleurs dans notre droit. L'entreprise des diligences à laquelle nous nous sommes adressés à Madrid nous a délivré des billets pour Cordoue ; nous avons payé nos places jusqu'à Cordoue ; et , soit par chemin de fer, soit autrement, la compagnie doit nous rendre à Cordoue. Mais notre requête, poliment présentée au commis de la diligence , est repoussée avec hauteur. Par grâce , et prenant en considération notre embarras, cet honnête hidalgo veut bien nous faire conduire le lendemain à Cordoue , moyennant un petit supplément de 300 réaux (quelque chose comme 80 fr.) par personne. Notez qu'il y a tout au plus seize à dixhuit lieues d'Andujar à Cordoue. Nous insistons; le commis crie , déclame , gesticule ; le mayoral s'en mêle ; tout le monde parle à la fois ; c'est un bruit à ne pas s'entendre. Après les Arabes, je ne connais pas de peuple qui crie plus haut que les Espagnols.
Trouvant que la discussion s'irrite sans aboutir, nous
prenons le parti d'aller chez Talcade : c'est le maire de l'endroit. Notre compagnon de voyage, M. de L***, qui parle parfaitement l'espagnol, expose l'affaire, et produit nos bulletins de place délivrés pour Gordoue. L'alcade paraît un peu embarrassé, et, tournant et retournant le bulletin , dit au commis entre ses dents : ce Tu es un imbécile. Pourquoi as -tu donné des billets pour Gordoue ? Je suis obligé de te condamner. ))I1 ordonne, en effet, que l'administration de la diligence nous fera conduire jusqu'à Gordoue. Mais le commis criant toujours comme un beau diable, et réclamant un supplément de prix, l'alcade, pour se débarrasser à la fois des deux parties, décide que la question d'indemnité sera réglée, s'il y a lieu, par le gouverneur de Gordoue. Gette sentence évasive nous exposait à de nouvelles difficultés ; mais il n'y avait pas moyen d'espérer davantage : l'important était de partir.
Nous revenons triomphants à la posada, où nous sommes accueillis par les hourras de joie de tous les voyageurs. Il est convenu qu'on partira à trois heures du matin. Cest un long retard : n'importe; nous partirons. En attendant il s'agit de dîner.
Nous sommes là au moins une trentaine de voyageurs; c'est comme un caravansérail. Il y en a de toutes les sortes et de tous les pays : il y a des touristes comme nous, des négociants, des commis voyageurs, des entrepreneurs de chemin de fer, jusqu'à des chanteurs qui font partie de la troupe d'opéra de Séville ; il y a des Américains , des Français , des Allemands , des Italiens , des Belges. Chose singulière, tous ces étrangers parlent
entre eux le français ; ils parlent plus ou moins correctement et avec un accent plus ou moins marqué ; mais enfin la langue française est le lien commun de ces voyageurs venus de tous les pays.
En se serrant un peu , tout le monde finit par trouver place à table. Pour la première fois nous faisons connaissance avec le puchero espagnol : c'est une espèce de pot-au-feu où entrent du bœuf, du mouton, des saucisses, avec force légumes, et surtout une sorte de pois chiches appelés garbanzos. Je dois dire que, de toute la cuisine espagnole , c'est à peu près le seul mets supportable. Quoi qu'il en soit, et grâce peut-être à la bonne humeur causée par l'annonce du départ, nous trouvons le puchero succulent. Des perdrix frites et des oranges complétèrent le dîner, qui ne parut pas trop mauvais. Il faut ajouter que nous étions servis par deux jeunes hôtesses qui étaient charmantes : l'une d'elles surtout, une jeune mère, qui portait sur le bras un bel enfant, et qui l'allaitait sans façon devant nous, était un type de vierge que n'eût pas dédaigné Murillo.
Après dîner, les hommes restent à prendre le café et à fumer dans la salle à manger : on cause et on fait connaissance ; ce sont là les dédommagements de ces petits épisodes de voyage. On étend dans une grande chambre des matelas et des nattes sur le plancher; et les dames s'y jettent tout habillées , pour tâcher de trouver un peu de repos avant l'heure du départ.
Vers deux heures on commence à charger les voitures. Mais le mayoral et les postillons, qui sont de mauvaise humeur , ne font leur besogne qu'en grom-
mêlant. Ils font mille difficultés pour les bagages , qu'ils trouvent trop lourds; et nous sommes obligés d'aller chercher la garde civile pour surveiller le chargement. Enfin nous prenons nos places; et comme le mayoral grogne toujours, et prétend que sa voiture trop chargée va certainement verser, M. de L*** lui dit en bon castillan : « Écoute : si nous arrivons de bonne heure à Cordoue, il y aura pour toi une propina; si tu nous verses, je te casse la tête avec mon revolver. » — De ce moment le mayoral devient plus poli, et il y a tout à parier que nous arriverons à Cordoue sans encombre.
La route est assez insignifiante. Elle suit la vallée du Guadalquivir ; et je dois dire que le Guadalquivir, rivière torrentueuse, aux eaux troubles et jaunâtres, m'a paru infiniment moins poétique que je ne l'avais rêvé. Il y a des noms qui ont un charme secret, qui sont formés de syllabes si sonores et si musicales , qu'ils ne frappent jamais notre oreille sans éveiller en nous mille souvenirs charmants , mille riantes images : celui-ci est du nombre. Il paraît qu'il veut dire tout simplement, en arabe, la grande rivière, Oued-el-Kebir ; mais pour ceux qui ne savent pas l'arabe , il veut dire le fleuve aux rives fortunées ; il veut dire tous les charmes d'une belle nature, toutes les délices d'un beau ciel, tous les enchantements de la poésie. La réalité, — du moins la réalité actuelle , — n'est rien moins que poétique. A notre gauche, de petites colUnes plantées ça et là d'oliviers; on ne voit guère d'autres arbres; à droite, de grands pâturages, encore en partie couverts par les dernières inondations du fleuve; quelquefois, au bord
des eaux, une bande de cigognes ; dans les champs, de nombreux troupeaux de porcs noirs : voilà le paysage qu'on a presque tout le long du chemin. Les porcs sont une des grandes productions du pays. Dans Tété, quand les eaux sont basses et laissent à découvert de nombreuses îles dans le lit du fleuve , on y conduit ces troupeaux : ils y restent tout le jour, dormant sur le sable ou cherchant leur pâture dans les vases. Le soir, les porchers , qui les dirigent à coups de fronde , les ramènent dans les parcs. Nymphes du Guadalquivir, où sont vos bergers enrubanés? où sont vos blancs moutons, ô Galathée?
En approchant de Cordoue , le pays prend plus de caractère. De petites montagnes forment un horizon gracieux. Les habitations deviennent plus nombreuses. Des haies d'aloès gigantesques bordent la route; les jardins qui entourent la ville sont remplis d'orangers, et au-dessus des toitures quelques palmiers dressent leur tête légère.
Nous sommes à Cordoue de bonne heure. Mais nos tribulations ne sont pas encore finies. Au bureau, on nous réclame de nouveau un modeste supplément de trois cents réaux; et, sur notre refus très- net, on retient nos bagages. Il faut aller chez le gouverneur. Nous trouvons là un homme grave , distingué , et qui nous écoute avec bienveillance. Au premier mot, il nous donne raison, et expédie Tordre de nous faire remettre nos effets. Nous n'avons pas eu à nous louer, dans la suite de notre voyage, de la justice espagnole; mais, ce jour- là, l'autorité espagnole s'est montrée pour nous
:e rit
ie
^ - - '^^ décadence, il est
vrai, mais qui eut cet honneur, au moins, d'être une
des dernières voix qui parlèrent de vertu et de liberté
au monde romain asservi. Sous la domination arabe, elle fut la capitale des Ommiades , la rivale de Bagdad, et pendant trois siècles le centre d'une civilisation ingénieuse et brillante, le foyer des sciences, des
arts et des lettres, dans FEurope encore couverte de ténèbres.
De cette gloire, de ces splendeurs, de cette vie politique et savante d'autrefois, il reste à peine quelques vestiges. Cordoue est aujourd'hui une ville morte. Elle comptait jadis 200,000 habitants : il ne lui en reste pas
40,000. L'herbe pousse dans les rues silencieuses, la moitié des maisons semblent désertes. Mais Cordoue a conservé une physionomie à part; elle a gardé Tempreinte profonde de la civilisation qui a fleuri autrefois chez elle. Ses maisons blanches portent encore le caractère mauresque : elles n'ont sur la rue que de rares et petites ouvertures ; tous les appartements prennent jour intérieurement sur une cour décorée avec plus ou moins d'élégance.
Un seul monument atteste aujourd'hui ce qu'a été autrefois Cordoue : c'est sa mosquée ; mais ce monument est quelque chose d'unique au monde. A peine installés à l'hôtel , nous voulons , avant la nuit , y faire une première visite. Nous traversons un dédale de petites rues tortueuses. Arrivés dans la partie basse de la ville, nous nous trouvons tout à coup devant une vaste enceinte dont les murailles, hautes de quarante pieds , d'un beau ton doré, sont couronnées de créneaux droits et dentelés. On pénètre, par une porte surmontée d'un arc arabe, dans une cour carrée : la mosquée forme un des côtés; les trois autres côtés sont entourés d'une sorte de cloître ou de portique.
Cette cour est plantée d'orangers magnifiques , de cyprès et de palmiers : une fontaine de marbre en occupe le milieu. C'était là que les musulmans faisaient leurs ablutions avant d'entrer dans la maison de la prière. Rien de plus charmant, à mon avis, que cette disposition qui, au-devant du lieu saint, a placé ces beaux et tranquilles ombrages, comme un vestibule qui invite au repos et prépare au recueillement.
On entre dans la mosquée , et le premier coup d'oeil est si saisissant qu'on s'arrête involontairement sur le seuil. Imaginez une véritable forêt de colonnes de marbre, de jaspe, de porphyre : leurs lignes se croisent en tous sens et se prolongent en avenues dont Tœil n'aperçoit pas la fin. Sur ces colonnes , qui sont de hauteur médiocre , mais sveltes et légères , s'élèvent deux étages d'arceaux superposés, les uns découpés en lobes et affectant quelquefois la courbe ogivale, la plupart arrondis en fer à cheval à douelles peintes blanches et rouges. La lumière, inégalement répartie, pénètre faiblement par d'étroites fenêtres placées à l'extrémité des nefs, ou tombe de rares ouvertures pratiquées dans les voûtes : ça et là, quand un rayon de soleil s'y glisse furtivement, il y a comme des îles de clarté qui émergent du milieu de l'ombre. Vous avancez , et à chaque pas la perspective change. Les troncs aux mille couleurs de cette forêt de marbre semblent se mouvoir et glisser dans le demi-jour : et les jeux de ja lumière à travers les arceaux et les allées entre-croisées ajoutent à la profondeur et à l'aspect magique de l'édifice.
Ni le Caire ni Damas n'ont rien de comparable à ce merveilleux monument. La mosquée d'Amrou, qu'on voit au Vieux Caire, semble avoir servi de modèle à celle de Cordoue. Mais l'œuvre d'Abdérame surpasse de beaucoup celle du conquérant de l'Egypte. La mosquée du Caire n'a guère , dans sa partie couverte , que trois cents colonnes ; la mosquée de Cordoue en a mille à onze cents.
Une chose qui me frappe, c'est (^ue, malgré le peu de
hauteur des voûtes, Tarchitecte soit parvenu à produire ici par d'autres moyens l'idée du recueillement et le sentiment de la grandeur. Assurément nos cathédrales gothiques ont exprimé la pensée religieuse avec une
puissance qui n'a jamais été égalée, et dont l'art arabe notamment n'a jamais approché. Mais il faut se rappeler que la mosquée de Cordoue date de Tan 770 , et que l'art gothique n'a fleuri que quatre siècles plus tard; et s'il n'y a ici aucune comparaison à établir , il faut
«t VOYAGE EN ESPAGNE
reconnaître néanmoins un art très-ingénieux dans cette disposition architecturale qui, ne pouvant atteindre la grandeur par l'élévation des voûtes, a su la réaliser jusqu'à un certain point par l'étendue des surfaces et le jeu de la perspective.
Notez surtout que la mosquée de Cordoue n'est plus ce qu'elle était au temps des kalifes. A la place des voûtes actuelles, lourdes et écrasées, il y avait des plafonds en bois de cèdre et de mélèze , ornés de caissons dorés et sculptés avec cette élégance dont les Arabes nous ont laissé de si beaux modèles. Au-dessus du toit s'élevaient de nombreuses coupoles surmontées de boules d'or. A l'intérieur, brûlaient quatre mille lampes. Enlin les dix-neuf nefs qui partagent la largeur de Tédifice s'ouvraient alors, par de larges portes en arc arabe, sur la cour des orangers ; si bien que les files de ces beaux arbres semblaient encore prolonger à l'œil les longues colonnades. Ces portes ont été murées , les plafonds détruits, les coupoles renversées. Un changement bien plus déplorable encore a eu lieu. Après la (^enquête de Cordoue par saint Ferdinand, en 1236, la mosquée avait été , sans de grandes modifications , appropriée au culte chrétien ; en la transformant en cathédrale , on avait eu le bon esprit et le bon goût de lui laisser son caractère original. Mais en 1523, sous Charles-Quint, le chapitre de Cordoue imagina de construire, aumiUeu de l'édifice arabe, un coro. L'administration municipale eut beau protester contre cette idée barbai^e ; elle eut beau menacer de la peine de mort quiconque entreprendrait de démolir la mosquée ; le con-
seil royal donna raison au chapitre. Soixante colonnes furent abattues, pour faire place à une énorme construction de près de deux cents pieds de long, dont les lourds piliers, les hautes voûtes, les ornements gothiques et gréco -romains contrastent de la façon la plus déplaisante avec le style de l'édifice , et dont la masse colossale , semblable à un monstrueux aérolithe tombé au milieu de cette futaie de minces colonnes , arrête de tous côtés la vue et coupe désagréablement la perspective. On raconte que, lorsque Charles-Quint, trois ans après , vint à Cordoue , il se montra très-mécontent des travaux entrepris pour opérer ce changement dans la mosquée, et qu'il dit aux chanoines : « Vous avez détruit là une chose qu'on ne voyait nulle part ailleurs , pour faire une chose qu'on voit partout. » La demicivilisation de la Renaissance a été en Espagne bien plus destructive que n'avait été la barbaine du moyen âge.
Les chanoines du xvi® siècle ont du moins conservé dans la mosquée deux petits chefs-d'œuvre de l'art arabe. L'un est une espèce d'oratoire, qui était la partie du temple réservée aux ulémas , et dont les murs sont intérieurement revêtus d'arabesques du meilleur goût. L'autre est le sanctuaire ou mihrah, qui était placé, comme toujours, dans la direction de l'orient, et vers lequel les musulmans se tournaient en faisant leurs prières. Le Koran y était déposé , et les pèlerins venaient y faire leurs dévotions. C'est une sorte de petite chapelle , au-devant de laquelle est une étroite galerie à trèfles. Les colonnettes qui soutiennent cette galerie,
les fenêtres grillagées qui l' éclairent, Tare en ogive qui forme l'entrée du sanctuaire, les ornements noir et or qui en font la bordure , les mosaïques en verre de couleur qui en revêtent les parois , tout cela est d'une grâce, d'une élégance et d'une richesse extrêmes.
Les Arabes ont toujours été en Espagne des étrangers, campés, en quelque sorte, plutôt que naturalisés sur le sol. Aussi, bien qu'on trouve partout les traces profondes de leur passage , leur civilisation ne leur a pas survécu; elle a disparu avec eux. L'antipathie des races, la diversité des mœurs, l'hostilité des religions; ajoutez-y cet esprit national héroïquement opiniâtre, cet orgueil patriotique qui a tenu pendant près de huit siècles le peuple espagnol en quelque sorte debout et armé pour reconquérir son indépendance et rejeter au delà de la mer les envahisseurs : toutes ces causes ont fait que les Espagnols n'ont pas toujours rendu justice à ce qu'il y a eu d'admirable dans cette civilisation arabe. L'histoire doit être plus impartiale.
M. de Humboldt a fait cette juste remarque que l'invasion des Arabes en Espagne, à la difierence des invasions germaniques , qui n'avaient fait que des ruines , apporta avec elle , dans le pays conquis , des germes de civilisation qui devaient rapidement se développer et grandir. « Les Arabes, dit-il, étaient admi- « rablement disposés pour jouer le rôle de médiateurs (( et pour agir sur les peuples conquis depuis l'Eu- « phrate jusqu'au Guadalquivir. Ils possédaient une ac- « tivité sans exemple, qui marque une époque distincte
a dans l'histoire du monde ; une tendance opposée à « l'esprit intolérant des Israélites , qui les portait à se (( fondre avec les peuples vaincus, sans abjurer toute- « fois leur caractère national. Tandis que les races de <( la Germanie ne commencèrent à se polir que longce temps après leurs migrations , les Arabes apportaient « avec eux une langue perfectionnée et les fleurs déli- (( cates d'une poésie qui ne devait pas être perdue pour (( les troubadours et les minnesingers \ »
La domination des Gotlis était en pleine décadence ; elle se mourait dans l'anarchie et la corruption, quand les Arabes passèrent le détroit. Ce qui le prouve bien, c'est qu'une seule bataille livra aux envahisseurs tout le pays depuis le mont Calpé jusqu'aux Pyrénées. 11 n'y a qu'un empire vermoulu qu'un seul coup fasse ainsi crouler tout entier.
Moins de cinquante ans après (7 50), Cordoue devient, sous les Ommiades, un kalifat indépendant de celui de Bagdad, et de ce moment la civilisation arabe se développe avec un merveilleux éclat. Abdérame le Grand y bâtit la mosquée; il ouvre des routes; il fonde des bibliothèques et établit des écoles dans les principales villes de l'Andalousie. L'agriculture fleurit, et le commerce maritime s'étend. Les sciences naturelles et la médecine étaient déjà en honneur parmi les Arabes : il les favorise et fonde un jardin botanique près de Cordoue *. On rapporte même qu'en souvenir
i Cosmos, t. II, ch. V.
2 Ibid.
de Damas , sa patrie , d'où il avait été forcé de s'exiler après le massacre de toute sa famille par Aboul-Abbas, il fit apporter à Cordoue et planter dans les jardins de son palais le premier palmier qu'on ait vu en Espagne. L'histoire atteste le fait * ; mais la poésie s'est emparée de cette anecdote, et une vieille romance espagnole exprime, non sans grâce, les plaintes du kalife s'adressant à l'arbre qui, loin de le consoler, lui rappelle la patrie et entretient ses regrets.
« Toi aussi, noble palmier, — tu es étranger sur « cette terre. — Les doux zéphyrs des Algarves — te « balancent amoureusement. — Tes racines plongent « dans un sol fécond , — ta cime s'élève jusqu'au ciel. (( Et pourtant tu pleurerais comme moi, — si comme c( moi tu pouvais te souvenir... — J'ai arrosé de mes « larmes les palmiers que baigne l'Euphrate ; — mais « et les palmiers et le fleuve — ont déjà oublié mes c( peines... — De notre patrie bien -aimée — il ne te (( reste à toi aucun souvenir. — Pour moi, hélas! in- (( fortuné, — je me la rappelle sans cesse, et je « pleure... »
Ce qui n'honore pas moins Abdérame que son goût pour les sciences, c'est l'esprit de tolérance dont il fit preuve vis-à-vis des chrétiens d'Espagne. Moyennant des subsides annuels, il leur octroya des chartes de sûreté où furent ratifiés les privilèges qu'ils possédaient déjà aux termes des anciennes capitulations, et qui leur permettaient de s'administrer selon leurs lois
1 Coude, Histoire de la domination des Arabes en Espagne, t. I, p. 159.
civiles et religieuses. Cette
maîtres. Ce sont ces chrétiens, sujets des kalifes, qu'on appela plus tard mozarabes *. La hiérarchie catholique subsista parmi eux : les évêques nommaient les curés et les abbés. Plusieurs conciles eurent même lieu sous la domination et en pays arabe. Ainsi un concile fut tenu, en 782, à Séville, sous le règne d'Abdérame le Grand lui-même. Deux autres eurent heu à Cordoue, l'un en 852, l'autre en 862 •. Les Juifs, très-nombreux à cette époque en Espagne, y jouissaient de la même tolérance que les chrétiens.
Doués d'une aptitude singulière pour les sciences, les Arabes ont été les premiers maîtres de l'Occident. Par rÉgypte, la Syrie, TAsie-Mineure , ils avaient été initiés aux connaissances scientifiques des Grecs : à Badgad on traduisait , on commentait les livres d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, d'Euclide, d'Archimède, de Ptolémée. Par la Perse et l'Inde, ils avaient recueilli les plus précieuses découvertes de l'Orient : ils avaient reçu des Indiens l'algèbre; des Chinois, le papier et la boussole. Ces connaissances si variées, ils ne se bornèrent pas à les apporter en Europe ; ils surent les développer, les enrichir, les perfectionner. On ne peut invoquer en pareille matière de plus haute autorité que celle de M. de Humboldt, que j'ai déjà cité. « Les Arabes, dit-il, ont agrandi les vues sur la « nature, et doté la science d'un grand nombre de (( créations nouvelles Ils doivent être regardés
ï De Most'Arahy faits ou devenus Aralxis.
2 Viardot, Histoire de la domination des Arabes, l. H, p. 65, 70.
« comme les véritables fondateurs des sciences phy- « siques, en prenant ce mot dans le sens étendu qu'on « lui donne aujourd'hui * ». L'élude des plantes médicinales les conduisit à la botanique, qu'ils ont en quelque sorte créée. La chimie ne leur dut pas de moindres progrès. Ils cultivèrent la géographie et la
géométrie avec succès. L'astronomie surtout a reçu d'eux de notables perfectionnements '. Ils rectifièrent les tables de Ptolémée, et déterminèrent la durée de la révolution annuelle de la terre avec une exactitude qui ne s'écarte que d'une à deux minutes des calculs
1 Cosmos, t. II, chap. v, p. 258.
2 Ibid., t. n, p. 272.
9i VOYAGE EN ESPAGNE
les plus récents. Ce sont eux qui ont les premiers appliqué le pendule à la mesure du temps : cette importante découverte appartient au grand astronome Ebn-Jounis , qui vivait à la fin du x® siècle.
Gerbert, ce savant homme qui fut précepteur du fils de Hugues Capet, puis évêque de Reims et de Ravenne, et enfin pape sous le nom de Sylvestre II, Gerbert était allé s'instruire dans les écoles arabes de l'Espagne. Il étudia, dit-on, pendant trois ans à Séville, sous les docteurs musulmans, les mathématiques, l'astronomie, la rhétrique ; il y apprit aussi la chimie , qui le fit un peu accuser de magie parmi ses contemporains.
Pendant cette sombre nuit du moyen âge , au ix® et au X® siècle , à une époque où l'ignorance et la barbarie couvraient l'Europe chrétienne , où la culture intellectuelle, effacée par la rudesse féodale, ne vivait plus que dans quelques monastères , il y avait au sud des Pyrénées, dans ces villes puissantes et opulentes où se déployait toute la magnificence orientale , à Tolède , à Cordoue, à Séville, à côté des palais enchantés et des merveilleuses mosquées , de vastes collèges , richement dotés, où la poésie, la philosophie, les sciences naturelles s'enseignaient à des milliers d'auditeurs, venus (luelquefois , comme Gerbert, de pays lointains. Il y avait des bibliothèques publiques, où s'étaient accumulés les trésors scientifiques et littéraires de la Grèce et de l'Orient, traduits et commentés par les écrivains arabes. On comptait jusqu'à soixante-dix de ces bibliothèques. Celle de Cordoue était tellement nombreuse, que le catalogue seul formait quarante -quatre volumes
de cinquante feuilles chacun. Quatre cents ans plus tard, malgré les efforts de Charles le Sage, la bibliothèque royale de France ne se composait que de neuf cents volumes, dont les trois quarts de théologie \
Aristote était enseigné dans les écoles de Bagdad et de Séville, trois siècles avant qu'il régnât dans les nôtres : Averroês ouvrait la voie à la philosophie scolastique. Notre littérature provençale du moyen âge a reçu, au dire des juges les plus autorisés, une influence très -marquée de la littérature arabe. Ce n'est pas par le contact direct, c'est par le mélange des peuples et des langues que cette influence s'exerça : « C'est par i( mille détours que le souflle de la poésie arabe, le (( parfum de l'Arabie, est arrivé dans notre Occident, « et que cette verve orientale passa jusqu'à nos méri- (( dionaux, qui sont presque des gens du Nord pour (( les Arabes *. » Les chevaliers arabes visitaient les cours des rois chrétiens; plusieurs étaient à la fois poètes et guerriers, comme les troubadours.
Je ne veux rien dire ici de l'architecture des Arabes : l'occasion d'en parler se présentera plus natureUement ailleurs. Je me bornerai à une remai'que : c'est que, avec la poésie, l'architecture est l'art où le génie arabe a montré le plus d'originalité. La grandeur, il est vrai, lui a manqué ; mais quelle grâce , quelle élégance , queUe variété merveilleuse! Il n'est pas vrai, comme on l'a dit souvent, que notre architecture gothique ait
< Viardot, Histoire de la domination arabe j t. H, p. 165. — Dulaure, Histoire de Paris.
2 VillemaiDj Littérature du moyen âge, 4« leçon.
emprunté aux Arabes l'ogive , qui est son trait caractéristique. L'architecture qu'on appelle si mal à propos gothique est née spontanément en France , vers le milieu du XII® siècle , et ne tire son origine que du roman et par le roman du byzantin*. Mais ce qui est vrai, c'est que l'art arabe, lui aussi, de son côté, avait trouvé l'ogive, c'est qu'il TappUquait plusieurs siècles avant que l'art chrétien l'eût trouvée et appUquée; de ce côté -là encore, il faut reconnaître que les Arabes ont fait preuve d'un esprit singulièrement ingénieux et précoce.
Il y aurait bien d'autres traits à ajouter à ce qui précède, si on voulait tracer un tableau complet de la civi- Usation arabe. Je n'ai voulu qu'indiquer les principaux aspects. Il ne faut rien exagérer d'ailleurs; et il n'y a pas de plus grand paradoxe que de prétendre mettre la civilisation arabe au même niveau que la civilisation chrétienne. Sans parler de l'immense supériorité de l'Évangile sur le Koran, à n'examiner la question que sous le rapport des lettres , des sciences et des arts, le parallèle n'est pas soutenable. L'esprit arabe, si curieux, si ingénieux, si actif, manquait de puissance et de profondeur. Jamais il n'a pleinement compris le génie grec. Il a pris à la Grèce ses résultats scientifiques , sa discipline logique ; il n'a su s'assimiler ni sa grande poésie, ni ses hautes inspirations philosophiques. Il semble que ces profondeurs soient inaccessibles à l'esprit sémitique , qui a en lui je ne sais
1 Voyez VioUpt- Leduc, Didionnuire d'Architecture,
quoi de dur, d'étroit, d'inflexible. Non -seulement l'esprit arabe n'a pas eu la force et la souplesse; il a manqué aussi d'initiative et de fécondité. Là même où il s'est montré le plus original, son essor s'est vite arrêté. Deux siècles, trois siècles au plus ont épuisé sa sève. Comparez cela à la carrière qu*a fournie et que promet de fournir encore la civilisation européenne. Comme elle a su s'assimiler le génie grec et le génie romain ! Son essor a été lent ; elle a eu , pendant les siècles du moyen âge, comme une longue et laborieuse incubation; mais quel réveil! Et, depuis lors, quelle fécondité ! Avec quelle souplesse elle se plie aux diversités de race , de temps , de climat ! Elle a des oscillations et des déplacements; mais elle ne s'arrête jamais. Quand elle parait stationnaire sur un point, elle s'avance sur un autre. Quelquefois elle semble passer d'un peuple à un autre peuple; elle semble développer l'une après l'autre les grandes facultés de l'esprit humain. Mais à travers ces accidents et ces phases diverses, la civilisation européenne, la civilisation chrétienne est marquée d'un signe éminent: sa loi est celle du progrès, de la perfectibilité indéfinie. Plus elle maixhe, plus l'horizon s'élargit devant elle. Ni les civilisations anciennes , ni la civilisation arabe n'ont eu ce caractère. Après une course plus ou moins longue, plus ou moins brillante , elles se sont aOaissées et ont disparu de ce monde. Le génie arabe , en particuUer, n'a pu se renouveler; et aussitôt que la race arabe, peu nombreuse, se fut mêlée et confondue avec des populations moins bien douées , avec les tribus
sauvages du Maroc, il a paru atteint d'épuisement et comme frappé d'une stérilité incurable. La civilisation arabe n'en a pas moins eu, à son heure, un admirable éclat et une salutaire influence. Elle a été le lien, la transition entre les civilisations antiques qui venaient de s'éteindre et la civilisation moderne qui allait naître : elle a liàté l'éclosion de cette dernière ; et si sa carrière a été courte, elle a laissé du moins une trace lumineuse dans l'histoire.
/' \^ S^ depuis six cents ans, elle a gardé
;.. son nom musulman, et les Espa-
gnols eux-mêmes disent toujours la Mezquita, C'est un enchantement de s'asseoir dans le patio, sous ces beaux orangers, les plus beaux que
j*aie jamais vus : on les dirait contemporains des kalifes ; j'en ai mesuré un dont le tronc a plus de trois pieds de circonférence. C'est une féerie d'errer, vers le soir, sous les longues arcades sombres de la mosquée : sans faire de grands frais d'imagination , on se croit en plein monde oriental; et à chaque instant on s'attend à voir, au détour d'une colonnade, un croyant, le front sur la dalle , faisant ses adorations du côté du levant, ou quelque derv'iche, accroupi dans un coin, dévidant son chapelet à gros grains.
Nous sommes revenus le long du Guadalquivir. On le franchit sur un vieux pont, aux arches hautes et solides, qu'on dit de construction arabe. On a de là une belle vue sur la ville et sur les rives du fleuve , couvertes de saules et de peupliers d'une verdure tendre. Dans le lit môme de la rivière, un peu plus haut, on remarque une construction bizarre qui date aussi des Arabes : c'est un moulin , formé de voûtes massives ; pour profiter des plus basses eaux il a été établi si bas, qu'à l'époque des crues il est complètement noyé et submergé. Le meunier rentre chez lui quand le fleuve veut bien lui céder la place.
Comme nous revenions vers la ville , nous avons aperçu deux hommes à cheval, au vêtement rustique, à la mine sauvage, armés de grandes lances, qui débouchaient sur le pont. Les passants se rangeaient en hâte à leur approche , et nous n'eûmes que le temps d'en faire autant. Derrière ces hommes venait une bande de taureaux : c'étaient des taureaux de combat que Ton conduisait au cirque pour la course qui devait avoir lieu
le jour de Pâques. La marche était fermée par deux autres hommes à pied, vêtus de peaux de moutons et armés de fronde. Ces hommes sont les bergers qui gardent les taureaux dans les pâturages où on les élève : espèces de sauvages presque aussi farouches que les animaux avec lesquels ils vivent. Ils manient la fronde avec une
adresse extraordinaire : si un taureau s'écarte, la pierre va l'atteindre aussi sûrement que le projectile lancé par une arme de précision. On prétend qu'ils peuvent d'un coup de pierre casser la corne d'un taureau , ou jeter l'animal parterre. La soirée était chaude ; le soleil se couchait dans un ciel embrasé. Au-dessus de la Ugne noire du pont, la silhouette de ces cavaliers armés de lances, et de ces taureaux aux grandes cornes, se détachant
sur rhorizon rouge, me rappelaient vaguement ces gauchos à demi sauvages qui, dit-on, conduisent à cheval leurs troupeaux dans les pampas de T Amérique du Sud.
De Cordoue à Séville, la distance est courte et se franchit en quelques heures. Le pays est riche et varié. Une petite chaîne de montagnes court sur la droite, le long du Guadalquivir. Sur un rocher abrupt et pittoresque s'élève le cliàteau arabe d'Almodovar. La petite ville de Palma semble nichée au miheu d'un bois d'orangers. Il y a de riches cultures, mais entremêlées de vastes pâturages , de prairies marécageuses , de terres incultes. On est frappé surtout de la rareté des habitations. Ce n'est pas la terre qui se refuse ici aux elTorts de l'homme, c'est l'homme qui manque à la terre.
Le premier aspect de Séville est charmant. Autant Cordoue est déserte et morne , autant Séville est vivante et gaie. Ses places spacieuses plantées d'orangers, ses belles promenades au bord du fleuve plein de navires, ses palais, son Alcazar, sa majestueuse cathédrale, que domine la tour dorée de la Giralda, ses rues propres et pavées de larges dalles , les maisons blanches , les balcons verts, les mirador es ornés de tentures bariolées et de fleurs : tout cela lui donne la physionomie d'une capitale, et surtout d'une ville de plaisir.
11 est vrai que nous arrivons à une époque de fête. Les cérémonies de la semaine sainte attirent à Séville un grand nombre d'étrangers : on y vient de trente lieues à la ronde. Les hôtels regorgent, et les prix sont doublés. Nous sommes logés dans la rue la plus pas-
VOYAGE EN ESPAGNE lOl
santé de Séville, calle de Sierpes, près de la place de la Constitution. L'hôtel n'est pas bon; mais la situation est agréable, et notre appartement des plus séduisants. Le patio, entouré de colonnes de marbre, est encombré de citronniers et d'orangers, de bananiers et d'amandiers en fleur. Nos chambres, au premier étage, s'ouvrent sur une galerie vitrée, où le soleil entre à flots par de larges baies; les orangers y inclinent, comme pour les oflrir à la main, leurs branches chargées de fleurs et de fruits.
Nous sommes ici en pays de connaissance. Nous y avons retrouvé plusieurs des Français qui étaient à Andujar, et avec qui les épreuves partagées nous ont mis tout de suite sur un pied de demi-familiarité. Deux autres touristes avec qui la même aventure nous a liés encore plus intimement, sont venus de Cordoue en même temps que nous : l'un est un jeune Français de Bordeaux, M. du S*"; l'autre est un Sicilien, le marquis Sch***. Leur itinéraire est le même que le nôtre : ils vont à Gibraltar, et de là à Grenade. Nous formons ainsi , à l'hôtel de l'Europe , toute une petite» et très -agréable colonie.
D'après les renseignements qu'on nous donne, les cérémonies religieuses et les processions remplissent , à Séville, les trois derniers jours de la semaine sainte. Pendant ces trois jours, la vie ordinaire est comme suspendue dans toute la ville : les magasins sont fermés , les musées sont fermés ; les tableaux des églises sont voilés et invisibles ; on n'est plus admis à visiter les monuments publics.' Aussi prenons -nous nos me-
sures pour utiliser le temps qui nous reste avant le commencement des fêtes : aujourd'hui et les deux jours suivants nous irons visiter TAlcazar, le musée, la Charité, la manufacture des tabacs.
L'Alcazar de Séville est, avec TAlhambra, le monument le plus précieux et le plus complet que Tarchitecture arabe ait laissé en Espagne. On Ta restauré, il y a quelques années , grâce à Tiniliative du duc de Montpensier, avec un soin et un goût dignes d'éloges. De honteuses dévastations y avaient été commises : à une certaine époque on en avait fait une caserne; les baïonnettes des soldats avaient, en nombre d'endroits, labouré les murs et affreusement déchiré ces déUcates dentelles de stuc dont ils étaient revêtus. Ailleurs, les arabesques disparaissaient à demi noyées sous d'épaisses couches de badigeon ou de lait de chaux. On les a remises au jour ; on a réparé les parties détruites, en reproduisant exactement les dessins primitifs ; on a rétabli les riches couleurs d'or, d'azur, de vermillon, qui les ornaient. Les faïences vernies ou azulrjos qui formaient les lambris. ont été, sinon reproduites (car on en a perdu le secret), du moins imitées.
Pour qui n'a pas vu Grenade, il est difficile d'imaginer rien de plus merveilleux que cet Alcazar. On se croit dans un palais de fées. On est étonné, charmé, ébloui. Les murailles semblent tendues d'une guipure de soie et d'or. Je ne crois pas qu'on ait jamais égalé les Arabes dans l'art de la décoration intérieure. Malgré la profusion des ornements qui revêtent les salles
L'Alcazar de Séville.
jusqu'aux voûtes, et les voûtes elles-mêmes, il n'y a dans l'ensemble , tant les formes sont variées et élégantes, ni lourdeur, ni surcharge, ni étalage de richesse. Seulement, dans son état actuel, et après les récentes restaurations qu'on y a faites , F Alcazar a peutêtre un défaut : ses peintures ont trop d'éclat, les couleurs sont trop vives, les tons sont trop durs. Est-ce la faute des artistes modernes, qui n'ont pas su donner à leur œuvre cette harmonie qu'on trouve dans les décorations dues à la main des Arabes? est-ce tout simplement que le temps n'a pas encore posé sur ces couleurs toutes fraîches la teinte adoucie qu'il met sur toutes choses? Je ne sais; mais j'ai vu depuis l'Alhambra, et je dois dire que son ornementation intérieure est d'un effet bien plus harmonieux et plus doux à l'œil. J'ajoute que sous le rapport de l'architecture et des détails intérieurs, pour l'élégance, la délicatesse, la légèreté aérienne, le palais de Grenade dépasse de bien loin tout ce qu'on voit à l' Alcazar de SéviUe.
Il y a cependant ici une chose pour laquelle il faut faire exception : c'est le patio, qui est, à mon avis, la plus belle partie de l'édifice. Il est pavé de marbre, avec une fontaine au miUeu, entourée de myrtes et de fleurs. La galerie qui en forme les quatre côtés est soutenue par de belles colonnes de marbre blanc , accouplées deux à deux, et portant des arcades à trèfles : ces arcades, découpées à jour, sont d'une grâce et d'une légèreté merveilleuses.
L' Alcazar de Séville a été, pour la plus grande partie,
construit par le roi don Pèdre P'', celui que l'histoire a appelé don Pèdre le Cruel. On lit encore sur le portail principal cette inscription qu'il y a fait mettre :
« Très-haut, très-noble et très-puissant conquérant, « don Pedro, roi de Castille et de Léon, fit construire <( ce palais et cette façade. Tan mccclxit. »
Ce qui explique le style de Tédifice, c'est que, bien qu'élevé sous un roi espagnol et chrétien, il fut bâti par des architectes arabes. A cette époque , les Arabes seuls , en Espagne , cultivaient les arts et les sciences ; seuls ils avaient des astronomes, des médecins, des architectes, des ingénieurs. A la guerre, les rois chrétiens étaient obligés d'avoir recours aux ingénieurs arabes pour la construction et l'emploi des machines dont on se servait pour battre les murailles des villes assiégées. Ainsi, en 1364, don Pèdre, voulant faire le siège d'une petite place du royaume de Valence , Caslel- Favib, est obUgé de faire venir de Carthagène deux Maures, fils d'un ingénieur célèbre qu'on nommait maître Ali, pour construire les engins dont il a besoin. Plus d'une fois les architectes musulmans furent appelés jusqu'à Tolède et à Burgos par les rois chrétiens, pour y diriger leurs travaux. La langue ellemême a gardé la trace de ce fait : en espagnol, le mot qui signifie maçon est un mot qui vient de l'arabe, albaniL
Près de la porte du patio dont j'ai parlé on montre, sur les dalles de marbre, une tache indélébile, couleur
Mort de l'infant don FadriquC'
de rouille: c'est là, selon la tradition populaire, que fut tué , par ordre de don Pèdre , Tinfant don Fadrique , son frère naturel. Un implacable ressentiment était resté au fond du cœur du roi contre ses deux frères , Henri de Trastamare et don Fadrique, qui, en 1354, s'étaient unis contre lui aux seigneurs révoltés, et l'avaient retenu quelque temps prisonnier à Toro. Henri, craignant quelque piège, s'était réfugié en Languedoc; don Fadrique, plus confiant, s'était réconcilié avec don Pèdre, et le servait loyalement. En 1358, il venait de reconquérir pour le roi la ville de Jumilla , dans le royaume de Murcie, quand il apprit que don Pèdre le mandait à Séville. Il s'y rend en hâte , pensant n'avoir mérité que ses bonnes grâces. Le roi le reçoit de l'air le plus gracieux. Mais à peine avait-il franchi la porte que les gardes l'arrêtent. 11 leur échappe , fuit dans la cour, et essaie de se défendre ; mais la poignée de son épée s'embarrasse dans son baudrier : il est assommé à coups de masse par les arbalétriers. Pendant ce temps , un des gentilshommes de sa suite , son premier écuyer, Sancho Ruiz de Villegas, se réfugie dans l'appartement de Maria de Padilla , et saisit dans ses bras une de ses filles pour s'en faire un rempart contre les meurtriers. Mais le roi, qui le suit la dague au poing, lui fait arracher l'enfant, et lui porte le premier coup. Les courtisans l'achèvent. Don Pèdre descend ensuite dans la cour, où gisait son frère immobile, mais respirant encore. H s'approche, le regarde attentivement, et, tirant son poignard, le remet à un esclave africain pour donner le coup de grâce au mo-
no VOYAGE EN ESPAGNE
ribond. Cela fait, il rentre au palais et va se mettre à table K
Ce don Pèdre, auquel Thistoire a infligé le surnom de Cruel , Philippe II voulait qu'on l'appelât le Justicier. On comprend que les rois absolus aient essayé de réhabiliter cette sombre figure. Pèdre a été un tyran; mais, comme Louis XI, c'a été un roi. Dans l'anarchie féodale du \iw^ siècle , il a défendu la royauté que les seigneurs commençaient à abaisser, et qu'ils devaient si fort humilier sous Henri IV ; il a guerroyé contre les grands vassaux, et leur a fait couper la tête. C'étaient là des titres à la reconnaissance et à l'admiration de ses successeurs. Mais cette réhabilitation intéressée n'a pu l'emporter sur la tradition populaire; et il faut que les cruautés de don Pèdre aient bien fortement frappé l'imagination du peuple pour qu'il ne les lui ait pas pardonnées en considération du mal qu'il a fait aux grands.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que don Pèdre vivait à .une époque de mœurs violentes et sauvages. Les chroniques du temps sont pleines de faits qui nous peignent cette société sous les plus effroyables couleurs. La force y règne seule ; les hommes vivent comme des animaux de proie. Le sang coule à flots; le meurtre et la vengeance sont partout. Nul respect, nuUe pitié des femmes ni des enfants. La mort est un spectacle où l'on se complaît. Comme les pachas turcs qui, aujourd'hui
> Ayala, Chronique, p. 237-243. — Mérimée, Histoire de don Pèdre, chap. VI.
encore , font exécuter devant eux les condamnés , les rois d'alors, toujours accompagnés de leurs exécuteurs, faisaient décapiter leurs ennemis en leur présence, et même quelquefois les frappaient de leur propre main. Quand les arbalétriers royaux allaient faire une exécution au loin, quand ils avaient assassiné quelque seigneur dont le roi craignait l'ambition ou
convoitait la ville, ils lui rapportaient, suspendue à Tarçon de leur selle, la tète de la victime. C'était encore là une coutume orientale , empruntée par les chrétiens aux kalifes : la tête coupée était à la fois le trophée du vainqueur et la preuve que l'envoyé avait fidèlement rempli son mandat.
Les poésies populaires nous otTrent de ces mœurs une peinture qui n'est pas moins fidèle, et qui est plus
vive encore que celle de l'histoire. On voit éclater là, dans toute sa violence et son âpreté, le caractère du peuple et Fesprit de l'époque. Sous le récit, qui est parfois légendaire, il y a en efi'et un fond vrai; ce sont les passions, les idées, les habitudes du temps. Lisez le Romancero, et vous connaîtrez, mieux que si vous aviez parcouru les gros in-folio de Mariana, le moyen îige espagnol, le génie batailleur et féroce de ces siècles barbares.
Une des victimes de don Pèdre sur lesquelles la pitié populaire s'est le plus attendrie , et dont elle a chanté les malheurs de la manière la plus touchante , est sa femme, l'infortunée Blanche de Bourbon. Elle était nièce du roi de France, Charles V, jeune, belle, douée de toutes sortes d'aimables qualités. Le mariage avait été célébré solennellement à Valladolid, le 3 juin 1353. Deux jours après, don Pèdre abandonnait Blanche, et allait à Montalvan retrouver cette Maria de Padilla dont il subit toute sa vie l'empire. Quelques écrivains ont prétendu que le roi avait surpris une intrigue coupable entre la reine et son frère don Fadrique : ce n'est là qu'un roman imaginé à plaisir, et dont il n'y a pas trace dans les historiens contemporains.
Bientôt, craignant que Blanche ne devînt un appui pour les seigneurs révoltés contre lui, il la fait enlever de Médina del Campo, où elle s'était retirée, et l'enferme dans un château fort. Délivrée un instant pendant la captivité de don Pèdre à Toro, elle ne tarda pas à retomber entre les mains de son bourreau. Plusieurs années se passent sans qu'on entende parler d'elle. Puis
tout à coup, en 1361, la nouvelle se répand que la reine Blanche est morte subitement au château de Xérùs de la Frontera. Elle était âgée de vingt-cinq ans, et avait passé huit années en prison.
Tous les auteurs contemporains attribuent cette mort à don Pèdre. Ayala va jusqu'à nommer les exécuteurs
de cet odieux assassinat. Ce qui est moins prouvé, c'est que Maria de Padilla ait trempé dans ce crime, et excité même, comme le veut la tradition populaire, le roi à le commettre. Quoi qu'il en soit, les vieilles romances enveloppent la favorite, « la belle tigresse », dans la réprobation que souleva la mort mystérieuse de la reine Blanche. Blanche, près de mourir, chante son chant funèbre :
m VOYAGE EN ESPAGNE
(( France, ô ma douce patrie, pourquoi ne m'as-tu « pas retenue, quand tu m'as vue partir pour venir « souffrir dans cette Espagne? Je ne me plains pas de « ce noble pays; car ses habitants ont compati à mes a maux. Mais voici que le roi permet, contre le vœu de (( la Castille et pour complaire à Padilla, que sa femme « légitime périsse ! . . .
« Castille ! Castille ! que t'ai-je fait? Je ne t'ai point (( trahie; et la couronne que tu m'as donnée était pleine (( de sang et de douleurs! Mais j'en attends une au ciel « qui vaudra mieux... »
Le roi don Pèdre se plaisait à Séville. C'est à l' Alcazar même, dans une sorte de harem, qu'il avait royalement établi Maria de Padilla. On montre encore, dans une partie reculée du palais, près des jardins somptueux qui Tavoisinent, les bains à la mode orientale qu'il avait fait construire pour elle, et qui portent encore son nom. Cela n'empêchait pas qu'en même temps, dans la Tour-de-l'Or, qui s'élève à peu de distance de là, au bord du Guadalquivir, fût installée non moins publiquement une autre favorite, Aldonza Coronel.
A cette époque , Séville était déjà depuis un siècle la capitale des rois de Castille. Quoiqu'elle commençât à déchoir de la splendeur qu'elle avait atteinte sous les Maures, elle offrait à ces rudes Castillans, à ces âpres hommes du nord qui depuis quatre siècles guerroyaient dans les montagnes, toutes les dangereuses délices d'un climat voluptueux et d'une civilisation raffinée. Grâce à des guerres incessantes, les princes espagnols gardaient encore leurs vertus militaires; mais pour le reste,
ils avaient subi Tinfluence ordinaire des civilisations méridionales sur les hommes du Nord. Ils avaient pris aux Arabes leurs vices, sans leur prendre leurs qualités : ils alliaient les mœurs voluptueuses de TOrient aux mœurs violentes et féroces de l'Occident. Les rois de Séville furent trop souvent des sultans qui n'avaient de chrétien que le nom, et qui ne valaient pas toujours leurs ennemis, les kalifes.
Ce n'est pas seulement l'Alcazar qui est plein des souvenirs de don Pèdre : on les retrouve partout dans Séville. La légende, sans doute, s'y mêle un peu à l'histoire; mais elle n'atteste que mieux quelle place ce prince a occupée dans la mémoire et l'imagination du peuple par ses bizarreries, ses amours violentes, ses cruautés froides, et même ses actes de justice un peu fantasques.
On raconte qu'à l'exemple des kalifes de Badgad, il aimait à parcourir seul, la nuit, sous un déguisement, les rues de Séville. Une nuit, il est arrêté par un in-
connu qui veut lui barrer le passage : une querelle s'engage, les épées sont tirées, et le roi tue son adversaire. Quand la ronde de nuit arriva, il avait disparu. Mais une vieille femme qui avait vu le duel déclara que celui qui s'était enfui faisait entendre en marchant un bruit singulier; or tout le monde savait que le roi, par suite d'un défaut de conformation, avait en marchant un craquement particulier des genoux. Don Pèdre s'avoua coupable, et fit donner une somme d'argent à la vieille ; mais comme la loi portait que le meurtrier devait être décapité et sa tête exposée sur le lieu du crime, il ordonna que sa tête sculptée en marbre fût placée dans une niche, à l'endroit où avait eu heu le combat. On voit encore ce buste à Séville dans la rue de Candilejo,
Les actes de justice de don Pèdre ont été rares; ses vengeances et ses cruautés furent sans nombre. Presque tous les membres de sa famille tombèrent sous ses coups. Ses deux plus jeunes frères naturels, deux enfants, l'un de dix-neuf, l'autre de quatorze ans, sont assassinés dans leur prison de Carmona. Don Juan d'Aragon, son cousin, qui l'avait aidé à tuer don Fadrique, est tué lui-même, dans le palais du roi. La reine Leonor, sa tante ; dona Juana de Lara , sa bellesœur; Isabelle, veuve de don Juan, sont l'une après l'autre emprisonnées et mises à mort. Tous ceux qui portaient ombrage au tyran ou provoquaient sa cupidité, étaient frappés. Samuel Lévi, son trésorier ou ministre des finances, étant devenu trop riche, il le fit appliquer à la question ; le malheureux mourut dans
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tuels des vengeances royales Tassommèrent devant don Pèdre, et lui coupèrent la tête.
Tous ces crimes soulevèrent à la longue l'indignation de la Castille. Ils n'expliquent que trop le jugement que porta sur don Pèdre la conscience populaire, en l'appelant « Tàme la plus cruelle qui ait jamais vécu dans la poitrine d'un chrétien » :
Aima mas cruel Que vivid en pecho cristiano.
On sait comment il mourut. Un crime termina cette vie souillée de crimes. Assiégé dans le château de Montiel, par son frère Henri de Trastamare, à l'aide duquel était venu du Guesclin avec ses grandes compagnies, don Pèdre, une nuit, essaie de s'échapper sous un déguisement : trahi, surpris, il est tué à coups de poignard, après une lutte corps à corps avec son frère. Il ne fallait rien moins qu'un fratricide pour clore dignement cette vie pleine de forfaits, et qui rappelle l'histoire des Atrides.
En sortant de l'Alcazar nous sommes allés au musée. Le musée de Séville est riche en tableaux dé Murillo et de Zurbaran. Malheureusement il est en réparation; la plupart des tableaux sont décrochés et entassés dans un coin : les Zurbaran sont de ce nombre; je le regrette d'autant plus que c'est ici que se trouvent les plus belles œuvres de ce peintre si original. Les tableaux de Murillo du moins sont visibles : c'est de quoi nous consoler.
Murillo est né a Séville, et il y a passé sa vie presque tout entière. Il n'est donc pas étonnant que ses œuvres y soient nombreuses : il n'y en a pas seulement au musée, qui s'est formé de la dépouille de beaucoup de couvents; il y en a aussi, et de considérables, dans l'église de l'hôpital et à la cathédrale.
La fécondité de ce grand peintre était prodigieuse. C'était un de ces génies heureux qui produisent sans effort, comme en se jouant, et dont la main obéissante et prompte suit, sans le ralentir, l'élan de la pensée. Rien qu'à Séville, dans la salle du musée qui porte son nom, il y a une vingtaine de toiles , dont la plus petite a dix à quinze pieds de haut. De ces peintures, quelquesunes sans doute portent la trace d'une improvisation trop rapide; mais toutes sont des merveilles de coloris, et plusieurs sont des œuvres éminentes.
Deux surtout : l'une est Saint Félix de Cantalicio recevant Venfant Jésus des mains de la Vierge, L'expression du saint est belle; mais la tète de la Vierge est une des plus charmantes qu'ait peintes Murillo. Elle nage dans une lumière blonde et transparente; les traits sont d'une délicatesse exquise : ce n'est pas encore la beauté idéale de Raphaël, ce n'est pas encore le divin ; mais c'est une beauté angélique et déjà surhumaine.
L'autre tableau est supérieur encore; il représente saint Thomas de Villanueva donnant l'aumône. La figure de l'évêque , couronnée de la mitre blanche , se détache sur des fonds harmonieux où la lumière glisse à travers les colonnes d'un palais. Sur ce calme visage, il y a un mélange de grâce et de majesté, de simplicité
noble et de douceur évangélique. Dans toute cette composition, Murillo a su allier à un degré rare la fermeté du modelé à la suavité de la couleur.
A l'hôpital de la Charité, on voit deux vastes toiles qui se font pendant : Moïse frajypant le rocher et la Multiplicatioti des pains. Elles sont parmi les plus célèbres de Murillo; je n'irai pas jusqu'à dire parmi les meilleures. Le peintre ne s'est guère préoccupé du côté religieux de son sujet : il semble n'y avoir vu qu'une occasion de composer de grands paysages et de beaux groupes de figures.
Ainsi, sous le rapport du style, son Moïse est fort inférieur au Moïse du Poussin, dont la gravure est si connue. Mais où Murillo retrouve sa supériorité, c'est dans la puissance du coloris , la vérité des détails et la belle harmonie de l'ensemble. Si vous ne songez plus ni à Moïse ni aux Israélites; si vous ne voyez là qu'une troupe de voyageurs ou d'émigrants se désaltérant à la source d'un fleuve, la scène est vivante; ces femmes qui se penchent pour remplir leurs vases d'airain, cette mère qui donne à boire à son enfant, ces groupes confus d'hommes et de chevaux : tout cela est plein de mouvement et de naturel, de grâce et de naïveté.
Dans la Multiplication des pains, mêmes défauts et mêmes qualités. Le sujet n'est ici que l'accessoire, c'est le paysage qui est le principal ; mais ce paysage est magnifique ; les lignes sont simples et grandes ; la terre , le ciel sont d'une couleur admirable. Tous ces grands peintres de la figure humaine ont été, quand ils l'ont voulu, de grands paysagistes.
Le Saint Antoine de Padoue, que plusieurs considèrent comme le chef-d'œuvre de Murillo, et qu'il faut mettre du moins au nombre de ses plus belles compositions, est à la cathédrale. Le tableau a noirci; il est d'ailleurs mal éclairé. La chapelle où on l'a mis ne prend le jour que par une fenêtre formée d'un vitrail bleu : on dirait qu'on s'est ingénié pour empêcher de le voir. Le peintre triomphe de tout : en dépit du temps qui l'a brunie , en dépit des mauvaises conditions où elle est placée , la lumière semble ruisseler sur cette toile. Le saint est en extase; son visage rayonne de joie et d'amour : devant lui, le ciel s'ouvre ; la nuée qui s'abaisse semble épancher un fleuve de clarté céleste , et l'enfant Jésus, doucement porté sur les ondes lumineuses, descend vers le saint comme attiré par la force de sa prière. La tête de saint Antoine respire l'ardente piété et l'ivresse de l'amour divin; il y a dans le mouvement du corps un élan passionné. La couleur est d'une suavité pénétrante; la composition tout entière a une harmonie veloutée qui caresse le regard. Je ne crois pas que jamais peintre ait donné à la vision extatique une pareille puissance de réalité. Murillo a traité souvent des sujets analogues; dans aucun il n'a mis un sentiment aussi profond, ni déployé avec autant d'éclat la magie de son pinceau.
On a dit que Murillo était, dans sa peinture, dénué de sentiment religieux : c'est là, à mon avis, une exagération et une injustice. Mais il y a une nuance qu'il faut noter. Ce qu'exprime Murillo, c'est plutôt la piété attendrie, l'amour du chrétien pour la Vierge et pour
Jésus, que radoration, mêlée de crainte, des mystères et des grandeurs sublimes de la Bible et de TÉvangile La peinture de Murillo est une peinture vraiment espagnole, faite pour un peuple plus passionné que réfléchi, plus sensuel que spiritualiste ; elle parle moins à l'esprit que celle des Raphaël et des Léonard de Vinci , qui s'était nourrie à la fois de l'idéal antique et de l'idéal chrétien. Mais c'est là la faute du temps et du pays, plus que celle de l'homme. Et puis, Murillo n'avait jamais vu l'Italie.
J'ai parlé du Saint Antoine de Padoue, qui est à la cathédrale, avant de parler de la cathédrale : c'est Murillo qui m'a entraîné; on s'attarde aisément avec lui. Revenons , si vous voulez bien , à la cathédrale , qui en vaut la peine. C'est, sans contredit, la plus belle église de l'Espagne, et on peut dire l'une des plus belles du monde. Bâtie sur l'emplacement d'une ancienne mosquée, elle en a conservé les hautes murailles d'enceinte, le magnifique portail en arc arabe, et la cour mauresque plantée d'orangers (patio de los Naranjeros). L'édifice est du style gothique le plus simple et le plus sévère : il est partagé en cinq nefs. Les voûtes, qui reposent sur de minces piliers formés de faisceaux de colonnettes, sont d'une élévation extraordinaire : je ne me rappelle rien, si ce n'est peut-être le dôme de Cologne, qui approche de cette hardiesse et de ce prodigieux élan. Comme à la Seo de Saragosse, les nefs latérales ont, à peu de chose près, la même hauteur que la nef du milieu : l'effet est grandiose, imposant. Malheureusement, comme toujours, un chœur,
Cathédrale de Séville.
de ce style bâtard et surchargé d'ornements qu'on appelle plateresque, occupe le centre de l'édifice et nuit singulièrement à l'aspect général. On a peine à comprendre comment cette malencontreuse disposition s'est introduite et généralisée en Espagne. Déplorable au point de vue de l'art , puisqu'elle rompt de toutes parts les grandes lignes de la basilique, elle me parait non moins malheureuse au point de vue des solennités du culte. L'autel principal, en effet,. se trouvant enveloppé dans cette enceinte carrée, on ne peut l'apercevoir que par les deux ouvertures latérales qui le séparent du chapitre. Combien n'est pas plus favorable à la majesté du culte la disposition de nos cathédrales, où, tout au fond de l'immense nef, sous l'ample courbure des voûtes, s'élève, en vue de tout le peuple prosterné, l'autel, sur les degrés duquel se déploie la pompe des cérémonies !
La Giralda, qui sert aujourd'hui de clocher à la cathédrale , et qui se trouve située à l'un des angles du patio, est une tour de construction arabe. Elle fut élevée, vers l'an 1000, par l'ordre du kalife Yacoub-al- Mansour, et destinée à servir d'observatoire. Elle est carrée, toute en briques d'une belle couleur rose, avec des dessins en relief d'un caractère très- élégant. Au XVI® siècle, on l'a surmontée, pour loger les cloches, d'une sorte de beffroi, de forme ronde et de style roman, qui jure avec le reste du monument.
On nous avait recommandé de visiter la manufacture des tabacs. Ce qu'on y va voir, je le dis bien vite, ce ne sont ni les tabacs ni la manufacture ; c'est le personnel,
i26 VOYAGE EN ESPAGNE
et il faut ajouter le personnel féminin, qui se montre là sous un aspect particulier et assez curieux. Il nous restait une journée de liberté avant les fêtes; c'était un moyen de l'employer.
Nous traversâmes rapidement les salles basses, où l'on respire une vapeur acre qui prend à la gorge et cause une toux convulsive, et nous montâmes tout de suite dans les ateliers du premier étage. Il y a là plusieurs centaines de femmes, occupées à rouler des cigarettes; on y trouve réunis tous les types de la race andalouse. Ces femmes revêtent, pour se livrer à leur travail, un costume grossier : les robes à volants, les jupons garnis de dentelles sont suspendus aux portemanteaux. Beaucoup sont extrêmement jolies : celles-là même qui ne le sont pas n'ont rien de cette laideur vulgaire, de cette physionomie dégradée qu'offre si souvent aux regards la population féminine de nos manufactures. Presque toutes ont des fleurs dans les cheveux, et cette coiffure élégante fait contraste avec le négligé du costume. Les Espagnoles prennent un soin extrême de leur chevelure : elles ont toutes leur peigneuse, et les femmes même du peuple se font coiffer plusieurs fois par jour. On nous dit que ces fleurs qu'elles mettent toutes dans leurs cheveux, ont aussi un langage. Quand la fleur est placée sur le côté, cela veut dire que la jeune fille a un fiancé, un novio; quand elle est mise sur le milieu du front, c'est que la jeune fille est libre et que le cœur est à prendre. J'ai vu bien rarement la fleur au milieu du front.
Parmi ces ouvrières, il y a des gitanas en grand
nombre. On les reconnaît à leurs cheveux un peu crépus, à leur peau basanée : le profil est généralement busqué, l'œil fauve et mobile. Il y a un proverbe espagnol qui dit : « œil de gitano, œil de loup. » Mais celles qui sont belles ne le sont pas à demi; elles ont quelque chose de noble et de fier qu'on ne trouve point chez les autres femmes.
Les gitanos étaient autrefois très -nombreux à Séville ; ils peuplaient presque à eux seuls le faubourg de Triana. Quoique un peu dispersés aujourd'hui, on en rencontre encore beaucoup. Cette race étrange a toujours pullulé en Espagne, et particulièrement en Andalousie. Il semble que ce soleil, qui est presque le soleil d'Orient, lui rappelât sa première patrie. On sait, en elfet,
que les gitanos , les mêmes que nos Égyptiens ou Bohémiens, que les gypsies d'Angleterre et les zingari d'Italie, sont un peuple des bords de Tlndus (les Tsiganes), chassé de son pays par des révolutions politiques ou des persécutions religieuses. L'Europe les vit apparaître vers la fin du xiv® siècle. Des bords du Danube , où fut leur première halte , ils se répandirent bientôt jusqu'aux dernières limites du continent, et ne s'arrêtèrent dans leur course vagabonde que sur les rivages de l'Atlantique.
Leur langue , qui se rattache par une filiation trèsclaire au sanscrit, la langue sacrée de l'Inde; leurs traits mêmes, qui se rapportent encore au type indou, mettent hors de doute leur origine orientale. L'existence de ce peuple, depuis cinq siècles, est une des singularités les plus curieuses de l'histoire. Ils ont traversé l'Europe en tout sens, et ne se sont fixés nulle part. Ils se sont mêlés à toutes les nations occidentales, sans jamais se fondre avec aucune. Campés en quelque sorte au milieu d'elles, vivant sur les chemins, dans les landes, tout au plus dans les faubourgs des villes, redoutés des populations sédentaires, et exerçant toutes sortes de métiers suspects, cette nation mystérieuse et nomade est restée obstinément, invinciblement en dehors de la civiUsation moderne, qui l'enveloppe sans pouvoir la pénétrer.
C'est une chose étrange que cette persistance de certaines races qui ne sont altérées ni par le temps ni par les influences environnantes. Il n'y a que les Juifs qui offrent (encore est-ce à un moindre degré) un second
exemple d'un pareil phénomène. Et peut-être dans les deux cas le même fait trouve -t- il son explication dans la même cause : la persécution, Tantipathie de mœurs et de religion, qui a fait de ces exilés, de ces proscrits, une sorte de race maudite, redoutée, haïe, traitée en ennemie par le genre humain.
A travers des vices traditionnels, des habitudes incorrigibles de vol et de vagabondage, les gitanes ont gardé cependant deux vertus , la chasteté des femmes et le sentiment de la famille. Ils ne se marient qu'entre eux. Ils ont leurs lois, leurs coutumes, on peut dire leur religion; car il est douteux qu'ils soient chrétiens autrement que de nom.
Il y a une trentaine d'années, un Anglais, George Barrow, membre de la Société biblique de Londres, essaya de répandre la Bible parmi eux. Il apprit leur langue, vécut avec eux pendant plusieurs années, traduisit en zingari l'Évangile de saint Luc, et parvint à le faire imprimer à Madrid. Que pensez -vous qu'ils firent de ce livre? Ils le regardaient comme un talisman, une amulette, et le mettaient dans leur poche quand ils allaient voler ou faire quelque mauvais coup *.
En revenant de la manufacture des tabacs, nous avons visité le palais de San-Telmo, qui appartient au duc de Montpensier. L'édifice est un ancien collège, et n'a rien de remarquable; mais le prince, qui a hérité de sa race le goût des belles choses et le culte éclairé des arts, en a fait une sorte de musée. Outre des antiquités pré-
1 The Bible in Spain, par G. Barrow.
cieuses, il y a une galerie qui contient des tableaux du premier ordre, parmi lesquels j'ai noté le Calon iVUtique de Ribera et une Vierge charmante de Murillo. Mais la vraie merveille de San-Telmo, ce sont ses jardins. Renouvelant par un utile exemple Tart ingénieux des irrigations, que les Maures avaient poussé si loin en Espagne, le duc a amené dans son parc les eaux du Guadalquivir; et son pai*c s'est couvert comme par enchantement d'une admirable végétation. On se promène sous des bois d'orangers, dont les fruits d'or jonchent la terre : des arbres d'Amérique dont on n'a pu me dire le nom, et qui sont d'une taille gigantesque, se mêlent aux mimosas, aux palmiers, à mille plantes exotiques, à mille arbustes rares. On voit là tout ce que l'intelligence et le travail pourraient obtenir d'une pareille terre et d'un pareil climat.
Nos compagnons de voyage avaient organisé pour le soir un ballet national : c'était une trop bonne occasion pour la manquer. Il est entendu d'ailleurs , comme il y a des dames, que tout se passera avec décence. La salle de bal, dans une espèce de cabaret, ne brillait pas par l'élégance ; mais nous avions six ou huit danseuses, deux danseurs, et un orchestre composé d'un guitariste et d'un chanteur. Quatre danseuses, dans le costume espagnol traditionnel, jupon de couleur éclatante, orné de dentelles noires et de paillettes, nous ont dansé d'abord le boléro, la cachucha, le jalero de Xérès, la danse de la cape et du chapeau. Quelques-unes de ces danses sont originales et gracieuses ; mais depuis quelque trente ans tout le
monde les a vues en France sur nos théâtres. Ce qui m'a plu davantage , ce sont deux gitanas qui , dans leur costume de femmes du peuple, ont exécuté devant nous une danse bohémienne ou mauresque, je ne sais lequel, pleine de caractère. La guitare accompagne, pendant que le chanteur, d'une voix gutturale et stridente, fait entendre un chant étrange et sauvage, tour à tour traînant et précipité. La danseuse, qui est seule, tantôt imite avec les doigts le bruit des castagnettes, tantôt frappe dans ses mains ; et le chœur de temps en temps bat aussi des mains pour marquer la mesure. L'une de ces femmes, qui avait déjà passé la première jeunesse, avait dû être d'une rare beauté : de grands traits, la bouche fine et fière, des cheveux d'un noir bleu , un œil tranquille avec des éclairs qui jaillissaient par instants, et ce teint aux chauds reflets, qui a fait si bien dire au poète :
Tu n'es ni blanche ni cuivrée.
Mais on dirait qu'on l'a dorée Avec un rayon du soleil.
Sa démarche, ses gestes, avaient une noblesse naturelle, cette noblesse qui tient, ce semble, à la race. Quand elle s'avançait, la tête droite, un bras relevé, l'autre pendant, frappant la terre du pied comme par des appels précipités, elle avait des attitudes et un port de reine. Ces mouvements obliques, ces torsions de hanches qui ressemblent à des onudlations de couleuvre , et qui sont propres aux danses espagnoles et mauresques, n'avaient rien chez elle de cette vulgarité
\Si VOYAGE EN ESPAGNE
choquante qu'ils ont trop aisément, et même n'étaient pas sans une certaine grâce.
Il y a longtemps que les femmes de l'Andalousie sont renommées pour leurs danses. Déjà, chez les Romains de l'empire, les danseuses de Gadès étaient recherchées dans les fêtes et les festins où ces maîtres du monde épuisaient en monstrueuses débauches les trésors et les voluptés de l'univers asservi. Et, chose singulière, Juvénal, qui décrit leurs danses en quelques vers énergiques, parle des castagnettes (lestanim crepitus)y dont le cliquetis marquait déjà la cadence de leurs pas, et peint ces attitudes penchées et ces mouvements lascifs qui sont encore aujourd'hui le caractère des danses espagnoles *.
« Juvénal, sat. XI. — MarJial en parle à peu près dans les mêmes termes, liv. V, épigr. 78.