ET RETOUR
ous les rois goths, la capitale de la province était Elvira, Tancienne Illibéris. Les Arabes, les premiers , furent frappés de la beauté et de la salubrité de cette magnifique plaine de Grenade, longue de huit lieues, large de quatre, entourée de montagnes, arrosée par cinq
rivières et d^innombrables ruisseaux, parée d'une éternelle verdure. Aujourd'hui encore c'est un proverbe arabe : « Plus salubre que l'air de Grenade. »
En 767, Ibn-Abderrhaman y bâtit un château dont les ruines subsistent encore, et portent le nom de Tours- Vermeilles (Torres Bermejas).
En 1238, Ibn-Alhamar, sous le nom de Mohammed pr, fonde le royaume de Grenade, qui durera deux siècles et demi. C'est lui qui, dans la première enceinte d'Ibn-Abderrhaman, éleva l'Alhambra (Kdsr-alhamra), c'est-à-dire le château rouge : nom qui lui fut donné vraisemblablement à cause de la couleur du sol sur lequel il est construit, et des briques faites de cette terre rouge , dont ses murailles extérieures sont bâties.
Sous ce prince, le royaume de Grenade devint puissant, et la ville reçut des agrandissements considérables. Lors de la prise de Valence par Jacques P"" d'Aragon (1238), cinquante mille Maures se réfugient dans le pays de Grenade. Plus de deux cent mille familles y cherchent un asile après la conquête de Séville et de Cordoue par les Castillans. Déjà dix ans plus tôt les habitants de Baeza, conquis par Ferdinand, étaient venus s'étabUr dans un faubourg qui porte encore leur nom, Albaycin (le faubourg du peuple de Baeza).
L'œuvre de Mohammed 1^^ fut continuée par ses successeurs : ils firent de Grenade le foyer des sciences et de la culture arabe. Yousouf P*' (1333) achève l'Alhambra, construit la porte du Jugement et les princi-
pales salles qu'on y admire aujourd'hui. Grenade atteint alors l'apogée de sa prospérité. Son territoire compte plus de trois millions d'habitants, quatre à cinq fois ce qu'il en nourrit aujourd'hui. Son enceinte avait, dit-on, près de trois lieues de circonférence, et était défendue par plus de mille tours. La bravoure, la générosité, la galanterie des Grenadins étaient célèbres. En dépit de la diversité des croyances, des relations fréquentes se nouaient entre les musulmans et les chrétiens. Les Maures de Grenade laissaient à leurs femmes une liberté inconnue dans les autres pays mahométans ; et plus d'un chevalier castillan portait les couleurs d'une beauté musulmane. Les usages de la chevalerie n'avaient pas peu contribué à cet adoucissement des mœurs.
Il n'était pas rare de voir un guerrier arabe armé chevalier sur le champ de bataille par l'adversaire même avec lequel il venait de se mesurer. Ainsi, en 1274, Mohammed II, roi de Grenade, est armé chevalier par Alphonse X. Le sang des deux races s'était plus d'une fois mêlé; plus d'une union s'était faite entre les familles nobles, et même les familles royales des deux peuples. Des alliances politiques, des relations d'amitié s'établissaient entre rois maures et princes chrétiens.
Mais bientôt des dissensions intestines éclatent dans Grenade : les princes de la famille royale se disputent le trône. Une incurable anarchie , mille fois plus dangereuse que les attaques des chrétiens, dévore l'empire arabe et précipite sa ruine.
Aboul- Hassan, qui régnait vers 1480, avait deux
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femmes : Tune , qui était sa cousine , s'appelait Ayesha ou Aïssa; l'autre était une chrétienne, qu'on nommait Zoraya. Son nom véritable était dona Isabelle de Solis : elle était fille d'un gouverneur de Martos; à la prise de cette forteresse, elle avait été emmenée captive à Grenade. C'était une femme d'une incomparable beauté : le nom de Zoraya, qu'on lui avait donné, veut dire en arabe « l'étoile du matin ». Ayesha, mortellement jalouse, et craignant que les fils de sa rivale ne fussent préférés aux siens pour succéder au trône , forma un parti puissant, à la tête duquel se mit la tribu des Tseghris ou Zegris*. Du côté de Zoraya se rangèrent les Beni-Serraj ou Abencérages *. Le palais et la ville devinrent le théâtre de luttes sanglantes, où le royaume arabe usa ses dernières forces.
Le fils aîné d' Ayesha, Abou-Abdallah , celui que les Espagnols appellent par corruption Boabdil, détrône son père en 1482. A peine maître du pouvoir, il ne songe, à l'instigation de sa mère et des Zegris, qu'à se venger des Abencérages. Sous prétexte d'une réconciliation, il convoque dans son palais les principaux chefs des deux tribus. Les Zegris ne s'y rendent que pour assister au massacre de leurs ennemis, qui, introduits un à un, sont décapités dans une des cours de l'Alhambra.
La légende et la poésie se sont emparées de ce fait
1 Ce nom veut dire « le peuple de TsegJir », c'est-à-dire de TAragon. Us étaient venus de Siragosse après la conquête de cette ville par les chrétiens.
2 Us descendaient d'Abou-Serraj , vizir d'un roi de Cordoue au xi* siècle.
pour y ajouter mille détails romanesques; mais le fond est historique. Cette odieuse vengeance ne priva pas seulement Grenade de ses plus braves défenseurs , elle fit tomber Boabdil dans le mépris des musulmans. De ce jour, la chute de Grenade parut inévitable , et le découragement entra dans tous les cœurs. On trouve cette pensée naïvement exprimée dans une vieille romance mauresque sur la prise d'Alhama par les chrétiens :
a II se promenait, le roi maure, par la ville de Grèce nade, depuis la porte d'Elvire jusqu'à celle de Vivar- « rambla, lorsqu'on lui apporta des lettres annonçant « qu'Alhama était prise.
« Il jeta par terre les lettres, et maltraita le raes- « sager. Il porta la main à ses cheveux, et s'arracha « la barbe. Ah! dit -il, ma ville, ma chère ville « d'Alhama!...
« Il descendit de sa mule, sauta sur un cheval, et « par les hauteurs du Zacatin il est monté vers TAl- « hambra. Il ordonne que Ton sonne ses trompettes et c( ses anafils d'argent, pour qu'ils soient entendus des « Maures, de ceux de la Vega, comme de ceux de Gréer nade.
c( Les Maures arrivent un à un, deux à deux. Bientôt c( une troupe nombreuse est réunie. Alors parla un « vieux Maure , à la barbe longue et blanche , qui était c( alguazil de Grenade : — « Pourquoi nous convoques- « tu, roi? Pourquoi cet appel?
« — Il faut que vous sachiez , mes amis , la perte , c( la grande perte d'Alhama !
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(( —Tu le mérites bien, ô roi! roi, tu Tas bien « mérité! Par toi ont péri les Abencérages, qui étaient (( la fleur de Grenade. A leur place tu as accueilli des « étrangers. Pour cela il est juste, ô roi, que tu sois
« puni; il est juste que tu succombes, et que Grenade (( se perde avec toi ! »
Pendant que les Maures se décliiraient entre eux, invoquant sans cesse dans leurs querelles le secours dangereux et intéressé des chrétiens, ceux-ci, réunis,
au contraire, pour la première fois, sous un même sceptre, par le mariage de Ferdinand d'Aragon et dlsabelle de Gastille, s'avançaient d'une marche lente, mais sûre, vers cette belle Grenade, dernier refuge, dernier rempart de la domination arabe en Espagne, et dont les destins allaient enfin s'accomplir. Toutes les villes voisines , toutes les forteresses qui lui servaient de défenses avancées, Alora, Ronda, Marbella, Malaga, étaient tombées aux mains des Espagnols. En avril 1494, conduits par leur belle et intrépide reine , ils vinrent , avec une année de quatre-vingt mille hommes , mettre le siège devant Grenade. Le siège dura neuf mois. Un incendie ayant détruit le camp , Isabelle , résolue à ne pas lâcher prise, même pendant l'hiver, fit bâtir une ville à la place, sous le nom de Santa -Fé. Enfin les Maures ouvrirent leurs portes.
« Dans la matinée du 2 janvier 1492, tout le camp « des chrétiens présenta l'aspect d'une joyeuse acti- « vite. Le grand cardinal Mendoza fut envoyé en avant, « à la tête d'un fort détachement, comprenant les « troupes de sa maison et les vétérans de l'infanterie , <c blanchis dans les guerres contre les Maures, pour c( prendre possession de l'Alhambra. Ferdinand se plaça « à quelque distance en arrière, près d'une mosquée « arabe consacrée depuis à saint Sébastien. Il était ena touré de ses courtisans , avec leurs suites imposantes , « qui resplendissaient sous les armures et déployaient (( fièrement les bannières de leurs antiques maisons. (( La reine s'arrêta encore phis en arrière, au village (( d'Armilla.
(( Pendant que le grand cardinal, à la tête de sa coa lonne, gagnait le haut de la montagne des Martyrs, « il rencontra le prince maure Abou- Abdallah, qui la (( descendait escorté de cinquante cavaliers, et se diri- « geait vers la position occupée par Ferdinand sur les (( bords du Xenil. Aussitôt que le Maure approcha du (( roi d'Espagne, il voulut se jeter à bas de son cheval, « et baiser la main du monarque en signe d'hommage ; (( mais Ferdinand, se hâtant de le prévenir, Tembrassa (( avec toutes les marques de la sympathie et du res- (( pect. Abou-Abdallah livra alors à son vainqueur les (( clefs de l'Alhambra, en lui disant : « Elles t'appar- « tiennent, ô roi! puisque Allah l'ordonne ainsi. « Use de ta victoire avec clémence et modération \ »
On raconte que Boabdil, s'éloignant de cette ville où il ne devait plus rentrer, s'arrêta sur une colline au moment où Grenade et ses tours vermeilles allaient pour toujours disparaître à ses yeux, et ne put retenir ses larmes : « Pleure-la maintenant comme une femme , lui dit sa mère, la sultane Ayesha, puisque tu n'as pas su la défendre comme un homme. » On montre encore , près de Padul, le lieu où s'arrêta le roi exilé, et qu'on appelle le Dernier Soupir du Maure, el Ullmio Suspiro del Moro.
La douleur de tout ce peuple fut profonde. Il y en a encore quelques échos jusque dans les poésies populaires du temps :
(( Amoureuse Alhambra! ses tours, ô Muley Boabdil,
1 PrescoU, Histoire de Ferdinand et Isabelle, t. II, ch. j\.
« ses tours pleurent de se voir perdues ! . . . Donnez-moi
c( mon cheval et ma blanche adarga, pour aller com-
(( battre et reconquérir l'Alhambra... Donnez-moi mon
(( cheval et mon écu d'azur, pour aller combattre et
((^délivrer mes enfants... Mes lils sont à Cadix, ma (i femme est à Gibraltar. belle Malfata, vous êtes « perdue pour moi!... »
Il y eut longtemps, parmi les Arabes réfugiés en Afrique , un proverbe qui exprime d'une manière tou-
chante cet inconsolable regret. Quand l'un d'eux était triste : « Il pense à Grenade, » disaient ses compagnons.
Mais la chute de Grenade était un de ces événements dont on peut dire qu'ils sont écrits d'avance sur le livre de la destinée. Les Maures eux-mêmes depuis longtemps en avaient le pressentiment. L'empire arabe d'Espagne n'était plus qu'une ruine. La race arabe proprement dite , celle qui avait fondé le kalifat de Gordoue et apporté en Occident une civilisation si brillante , s'était depuis longtemps amollie, épuisée. Pour se défendre elle avait appelé à son aide , à plusieurs reprises , ces tribus farouches et fanatiques d'Afrique, les Almohades, les Almoravides; mais en maintenant la domination du Croissant, ces barbares n'avaient fait que hâter la décadence.
La civilisation arabe n'avait plus de vie : elle devait disparaître et faire place à une civilisation supérieure. L'Espagne, sortie enfin des longs déchirements du moyen âge, reconstituée dans son unité nationale, entre dans la plus grande et la plus glorieuse période de son histoire. De ce jour date vraiment une ère nouvelle. Le génie espagnol se déploie dans toutes les directions à la fois : il y a en lui comme une exubérance de force, de passion, d'ardeur, d'enthousiasme. L'esprit d'aventures le pousse à tous les bouts du monde : à la suite de Colomb il prend possession d'un continent nouveau. Dans les armes et dans la politique il domine l'Europe. Bientôt enfin, joignant à l'éclat guerrier l'éclat des lettres et des arts, l'Espagne, pendant deux siècles.
Les vainqueurs avaient paru d'abord disposés envers elles à la modération : il semblait que la générosité fût facile, car elle était désormais sans danger. Mais, comme il arrive, la victoire ne fit que surexciter les ressentiments et les haines.
On commença par chasser les Juifs : un décret du 31 mars 1492 enjoignit à tous ceux qui ne se convertiraient pas de sortir de l'Espagne dans le délai de quatre mois. On permettait aux proscrits d'emporter leurs biens; mais, par une amère dérision, défense leur était faite d'emporter ni or ni argent : si bien qu'on vit alors, comme le rapporte un contemporain, « donner une maison pour un âne , et une vigne pour un morceau de drap. »
D. Diego de Colmenarès raconte, dans son Histoire de Ségovie y que les Juifs qui habitaient cette ville, avant de pouvoir se résoudre à la quitter, passèrent trois jours et trois nuits dans le cimetière où étaient ensevelis leurs pères, arrosant leurs cendres de larmes, et attendrissant de leurs gémissements tous ceux qui les entendaient.
Cinquante mille familles, environ huit cent mille âmes, selon Mariana (il y a vraisemblablement exagération), sortirent du territoire de l'Espagne. Malgré la sévérité des édits , ils emportèrent de grandes quantités d'or cachées jusque dans les bâts et les selles des ânes et des chevaux. Mais surtout, ce qui était bien plus regrettable que ces richesses métalliques, ils emportèrent avec eux presque tout le commerce et phisieurs des industries importantes du pays.
Après les Juifs ce fut le tour des Maures. La capitulation de Grenade leur avait garanti le maintien de leurs usages et le libre exercice de leur culte : cette capitulation ne tarda pas à être violée. On usa d'abord de menaces ; puis , dès 1502 , le culte musulman fut proscrit.
Ceux qui ne se convertirent pas furent expulsés ou réduits en esclavage. La plupart feignirent de se soumettre; ce sont ceux qu'on désigna depuis sous le nom de Maurisques {Moriscos). Mais cela ne les sauva pas pour longtemps. En 1507, de nouveaux édits de Philippe II les obligent à renoncer à leur langue , à leurs habillements, à leurs usages, jusqu'à leurs danses nationales et à leurs noms et surnoms arabes. Des insurrections éclatent, et une guerre sanglante se prolonge pendant plusieurs années dans les Alpuxarras .
Enfin, sous Philippe III, en 1609, les Maurisques, qui, malgré tout, s'étaient multipliés, surtout dans le royaume de Valence, furent définitivement expulsés d'Espagne. Entassés à bord de navires, ils furent jetés sur les plages désertes de Tlemcen : un grand nombre périrent en route ou sur cette côte inhospitalière.
Ces proscriptions portèrent un coup profond à la prospérité de l'Espagne : c'est de ce temps que sa dépopulation commence. Cent quarante mille Maures sortirent du seul royaume de Valence : la plupart des villages de la Catalogne restèrent vides ; la Sierra-Morena, couverte alors de cultures, est depuis cette époque à peu près déserte. Aujourd'hui encore, entre Grenade etMalaga, sur un espace de trente lieues, on ne trouve plus qu'une seule ville et quelques misérables villages.
On a allégué, pour justifier ces mesures violentes, la raison d'État, l'unité religieuse et l'unité politique en péril. Je crois que le péril n'était pas grand. Avec le temps, les Maurisques se seraient fondus dans la masse delà nation, et seraient devenus des Espagnols, comme les Juifs de France et d'Allemagne sont devenus des Français et des Allemands. La raison véritable fut plutôt dans l'orgueil ombrageux d'un despotisme qui ne supportait ni résistance ni dissidence : l'unité politique est le prétexte de toutes les tyrannies ; c'est celui dont on se prévaut, en Suède, pour condamner comme criminels d'État ceux qui se convertissent au catholicisme; c'est celui sous lequel l'Irlande est opprimée depuis des siècles.
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L'histoire a de curieux et éloquents enseignements. En 4609, sous prétexte d'intérêt politique, Philippe III déporte violemment les pauvres Maurisques. En 1767, le vent a tourné ; mais le prétexte de sûreté politique est tout aussi commode. Cette fois, ce senties jésuites qui sont proscrits d'Espagne par Charles III ; et en un seul jour six mille prêtres, parmi lesquels des malades, des vieillards, des infirmes, sont enlevés, entassés sur des navires, et jetés sans abri et sans secours sur les côtes d'Italie. Peine de mort est décrétée contre ceux qui désobéiront. Les circonstances changent, le despotisme ne change point. Et celui qui l'a eu aujourd'hui pour complice, n'est jamais sûr de n'être point sa victime demain.
Nous retournons tous les jours à l'Alhambra. On ne se lasse pas de le revoir. Si à la seconde visite la surprise naturellement est moins grande , l'impression ne s'affaiblit pas : il semble même que le charme vous gagne et vous pénètre davantage à mesure que les souvenirs historiques se réveillent, et qu'en imagination on repeuple de ses anciens hôtes ce palais, d'où il semble qu'ils soient sortis d'hier. La vie arabe, la civilisation arabe , est si fortement empreinte dans cette architecture; elle y a trouvé une expression si exacte et si complète ; ces monuments étaient si bien en harmonie avec le génie, les idées, les mœurs de la race, que les conquérants, tout en les admirant, n'en ont rien su faire; ils n'ont pu les approprier à leur usage. C'est là le caractère d'une architecture vrai-
ment nationale et originale : elle a son cachet ineffaçable.
La poésie , la religion des Arabes ont laissé partout ici leur trace. Les murailles sont couvertes d'inscriptions en beaux caractères cufiques, qui, ingénieusement mêlés aux arabesques , contribuent à l'ornementation. De ces inscriptions, les unes sont des versets du Koran ou des sentences pieuses ; les autres , marquées la plupart de l'exagération orientale, sont à la louange du sultan qui a construit telle ou telle partie du palais. Les deux inscriptions qui reviennent le plus souvent sont : « Bénédiction » et « Dieu seul est vainqueur. » Cette dernière est la devise qui accompagne partout les écussons aux armes des rois de Grenade.
Sur les chambranles de la porte d'entrée du patio des Myrtes, on lit : « Je suis comme la parure nuptiale « d'une fiancée douée de toutes les beautés et de toutes « les perfections. »
Dans la même cour est cet éloge du sultan :
(( fils de la grandeur, do la prudence, de la sagesse, « du courage et de la libéralité, qui surpasses la hauteur « des étoiles dans les régions du firmament! Tu t'es « élevé à l'horizon de l'empire , comme le soleil , pour « dissiper les ombres créées par l'oppression et l'in- « justice... Tu as garanti du souffle de la bise d'été « jusqu'aux plus tendres branches, et fait trembler les (( étoiles mêmes dans la voûte des cieux... »
Une des choses qu'on admire le plus à l'Alhambra, ce sont les plafonds et surtout les coupoles en forme de demi -orange, médias naranjas, comme disent les
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Espagnols. Il ne se peut rien voir de plus gracieux et de plus hardi. Les salles sont carrées, et, autant que mon ignorance en peut juger, il y avait là cette difficulté particulière , qui consiste à dissimuler les angles pour inscrire une circonférence dans un quadrilatère. C'est là justement que triomphe Tart des architectes arabes. Ces encoignures sont remplies par des segments de voûtes en corbeille ou plutôt en coquille renversée, qui se relient, par les plus ingénieuses combinaisons, à la voûte principale. L'ensemble s'appuie sur des pendentifs fouillés et taillés à facettes, se rattachant aux grandes lignes de l'édifice. Ces coupoles sont en bois de cèdre ou de mélèze , ornées d'incrustations de nacre et d'ivoire , et formées d'innombrables morceaux ajustés comme dans une marqueterie. Leur surface est décorée d'ornements en pommes de pin, ou de pendentifs tronqués. On dirait une voûte toute hérissée de stalactites , ou mieux encore une ruche vue en dessous ; car ces curieux ornements sont d'une construction géométrique qui rappelle les alvéoles de l'abeille. Chacun de ces alvéoles est peint de couleurs variées, où dominent l'azur, le grenat et l'or. Souvent cette décoration de la coupole et des encoignures se prolonge d'un angle à l'autre par des corniches ouvragées dans le même système , qui font alors comme de magnifiques draperies de soie suspendues en festons le long des murailles.
On a remarqué que les Arabes se sont servis [exclusivement, pour ces ornementations, des couleurs primitives, bleu, rouge et jaune ou or. Ils n'employaient
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les couleurs secondaires ou mêlées que dans les soubassements en mosaïques, où Tœil peut percevoir les nuances. Du reste, toutes les restaurations faites depuis par les rois espagnols se reconnaissent aisément à la grossièreté de l'exécution et à Tabsence de cette harmonie que les Arabes donnaient à leurs peintures.
Au bout de la cour des Lions est une salle longue qu'on appelle la salle du Jugement, et qui est une des plus intéressantes du palais. Elle est divisée en trois compartiments par de larges ogives de la forme la plus élégante. Les plafonds sont revêtus de peintures, dont l'origine a été fort discutée par les savants. La plus remarquable est celle qui décore l'alcôve du milieu, ou Divan. Elle représente dix personnages, dix chefs arabes, coiffés du turban, avec de longues barbes, tenant en main l'épée, assis en rond sur des coussins. Cette peinture, dans laquelle les Espagnols ont cru reconnaître un tribunal, a fait donner son nom à cette salle. Sur les plafonds des deux autres alcôves sont figurées des scènes de guerre et de chasse représentant d'un côté des chevaliers maures, de l'autre des chevaliers chrétiens.
Ces peintures appartiennent visiblement à un art tout primitif. Les couleurs sont très -vives, mais à teintes plates et sans ombres ; les contours sont dessinés en bistre ; le fond est d'or, avec des ornements en relief. Elles sont faites sur des peaux clouées au plafond, et revêtues à l'avance d'une légère couche de plâtre. Quant aux figures mêmes, elles sont froides et
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un peu gauches dans leurs attitudes; et pourtant on ne peut méconnaître, dans les têtes des guerriers qui jugent ou délibèrent, une expression vraiment noble, et celte gravité, cette majesté qui semblent naturelles aux hommes de l'Orient. Dans les tableaux de combats et de chasses il y a des détails finement rendus et des figures de femmes qui ne sont pas sans grâce.
De qui sont ces peintures? Ont-elles été faites par les Maures, ou faut-il les attribuer aux Espagnols, qui les auraient exécutées après la conquête? La seconde opinion est la plus généralement admise. On allègue à l'appui qu'il n'y a trace nulle part ailleurs de peintures provenant des Maures, et que leur reUgion leur défendait la représentation des êtres animés. Ces deux raisons ne sont pas décisives. Plusieurs faits montrent que la prohibition religieuse dont on parle était, dans les derniers temps du moins, peu respectée. La fontaine des Lions le prouverait à elle seule : le vase célèbre qu'on appelle vase de l'Alhambra, et un bas-relief qui fait partie de la décoration d'une autre fontaine , portent aussi des images d'animaux. D'où l'on peut conclure que, sous ce rapport, comme sous bien d'autres, les Maures d'Espagne, comme ceux de Perse, s'étaient relâchés singulièrement de la sévérité première.
On a fait remarquer aussi que, dans les peintures de la salle du Tribunal , les accessoires, ainsi que les ornements des coupoles, sont d'un style mauresque très-pur, style que les Espagnols, dans leurs travaux postérieurs, n'ont jamais su ni voulu imiter; et enfin que, dans une des batailles, un Maure est représenté tuant un
chrétien : humiliation que l'orgueil espagnol ne se serait certainement point infligée, surtout après la conquête *.
Je laisse à de plus compétents le soin de trancher la question. Ferez de Hita, dans ses Guerres civiles de Grenade, attribue formellement ces peintures aux Arabes. « Le roi Muley-Hacen, dit-il, fit peindre par a de grands artistes , dans la salle principale de son « palais, où l'on peut encore les voir aujourd'hui, les (( portraits de ses prédécesseurs; et dans une autre « salle les principales batailles livrées entre les chré- « tiens et les Maures '. » Le livre de Ferez n'est pas une autorité bien sérieuse ; mais comme témoignage de la tradition il a sa valeur. Ferez écrivait moins d'un siècle après la prise de Grenade : eût -il attribué ces peintures aux Maures si jamais les Maures n'avaient eu de peintures?
C'est dans la même salle du Tribunal que se trouve le beau vase dit de l'Alhambra. Il y en avait deux pareils; l'autre a été vendu à un Anglais par un gouverneur du palais. Celui qui reste n'a plus qu'une anse. C'est un vase émaillé, décoré d'ornements du plus beau style, et qui a près d'un mètre de hauteur. La céramique avait disparu de l'Europe , au moyen âge , quand les Arabes la rapportèrent. Ils l'avaient empruntée aux Chinois et aux Persans; mais ils perfectionnèrent leurs procédés, et se firent dans cet art une telle réputation
1 Voyez J. Goury et 0. Jones, l'Alhambra.
2 Guerras civiles de Grenada, chap. ii.
d'habileté qu'au xiv® siècle les riches seigneurs chrétiens leur commandaient des plats ornés de leurs écussons. Plus tard les Espagnols de Valence et surtout de Majorque dérobèrent leur secret aux Arabes; et de
là le nom de majoliques (vasi majolichi) que ces poteries prirent au xvii*^ siècle en Italie , où elles furent très-recherchées.
Bien des dégradations affligent le regard du voyageur dans cette partie de TAlhambra, qui en est la plus précieuse et aussi malheureusement la plus menacée de ruine. J'ai déjà parlé des lourdes toitures dont on a
écrasé la colonnade de la cour des Lions, et qui en ont fait fléchir çà et là les arceaux. Pour en prévenir la chute, on les a assujettis avec d'énormes barres de fer qui traversent la galerie et vont se fixer dans la muraille : grossier système de réparation , qui choque les yeux et nuit singulièrement à la perspective , mais qui du moins a sauvé des chefs-d'œuvre.
Il parait qu'au commencement de ce siècle l'Alhambra était dans un état d'abandon et de délabrement complet. Il faut rappeler pour l'honneur du maréchal Sebastiani que, pendant qu'il commandait à Grenade, il prit des mesures pour protéger cet incomparable monument; il y fit même faire des travaux de consolidation et de restauration partielle, fit relever les colonnes, réparer les toits. L'invasion française a fait tant de mal en Espagne, qu'il ne faut pas oublier le peu de bien qu elle y a fait.
Depuis quelques années, grâce à l'initiative du duc de Montpensier, on a commencé un travail suivi de réparation. Ce travail va lentement, l'argent manque; mais il est dirigé et exécuté avec beaucoup de goût. On a déjà, sur quelques dômes, remplacé les tuiles par des briques peintes et vernies. On refait les parties tombées des arcades. On met à nu et on repeint les arabesques qui avaient été recouvertes de plâtre. En symétrie avec la salle du Tribunal, à l'autre bout de la cour des Lions , se trouve une salle longue ou galerie qui vraisemblablement devait être divisée et ornée de la même manière. Quand Grenade fut tombée, Ferdinand et Isabelle, pour prendre solennellement pos-
session de leur conquête, voulurent loger à TAlhambra. Mais ces murs élevés par des mains impies, et surchargés de versets du Koran, n'étaient pas dignes de recevoir les rois catholiques. On fit venir des maçons espagnols : ils abattirent les ogives, ensevelirent sous une épaisse couche de plâtre les dessins qui couvraient les murs de cette salle , et plaquèrent sur ses élégantes coupoles un plafond chargé de pesants ornements dans le goût italien. Aujourd'hui on abat ces abominables plâtras ; on met à jour ce qui reste des délicates ciselures de la voûte, et on va sans doute avec le temps rétablir la galerie dans son état primitif. Il faut au nom de l'art et du goût louer le gouvernement espagnol de ces efforts intelligents et méritoires.
Presque tous les soirs, en sortant de l'Alhambra, nous montons, au coucher du soleil, sur la tour de la Vêla. Elle fait partie de la vieille citadelle , Al-Gazaba , dont il ne reste plus que trois tours et des murs à demi ruinés, et qui, du côté de l'ouest, domine la ville et la plaine. La tour de Vêla ou de la Vigie est la plus haute de ces tours : elle porte, à son sommet, dans une tourelle crénelée, une cloche dont les sonneries servaient autrefois à régler la distribution des eaux dans la Vega * de Grenade et le service des irrigations. On a de là une vue admirable.
En face de nous, le soleil, se couchant derrière les Alpuxarras, couvrait comme d'une poussière d'or la
< De Tarabe Dekûh, vallée ou plaine cultivée.
ville étendue à nos pieds, et la Vega, qui déroule jusqu'à dix lieues de là son tapis de verdure, tacheté de blanches villas, pareilles, selon l'expression d'un poète arabe , « à autant de perles orientales enchâssées dans une coupe d'émeraude. » De tous les côtés, l'horizon est borné par des montagnes dont les lignes se croisent avec de molles ondulations. Sur la droite, les rameaux abaissés de la Sierra, plongés déjà dans l'ombre du couchant, étaient d'un violet sombre qui passait rapidement au bleu le plus intense, et se détachait fortement sur un ciel orangé. A gauche, une chaîne plus basse encore et plus lointaine de montagnes se teignait d'un violet pâle, adouci par la brume transparente. Plus à gauche et un peu en arrière, nous voyions se dresser dans le ciel les sommets de la Sierra-Nevada, dont le manteau argenté se colorait de rose et de lilas sous les derniers rayons du soleil déjà disparu à nos yeux. Au premier plan, tout à fait derrière nous, les vertes colUnes du GénéraUfe; et en descendant leurs pentes, presque à nos pieds, les masses de verdure encore tendre des jardins de l'Alhambra, les Tours -Vermeilles qui en gardent l'entrée; la ville enfin, avec la masse imposante de sa cathédrale, couvrant de ses maisons blanches les flancs de ses quatre collines, et qui semble endormie au murmure éternel de ses fontaines.
Il y a des horizons plus vastes , il n'y en a guère qui aient plus de grandeur; car la grandeur n'est pas dans l'immensité, elle est dans la beauté des lignes, dans les eflets de la lumière, dans la puissance des contrastes.
L'Espagne, inférieure à l'Italie par la grâce, a, plus qu'aucun pays peut-être, le charme des contrastes, un mélange singulier de douceur et d'austérité. Ici surtout cet effet est saisissant. Dans la plaine, la végétation de nos climats tempérés, le saule, le peuplier, l'ormeau, se mariant à la vigne; sur les collines, l'oranger, le grenadier, le palmier, s'élevant parmi les nopals gigantesques et les aloès à la hampe fleurie ; et au-dessus de cette végétation tropicale , les flancs sombres de hautes montagnes portant un diadème de neiges éternelles. Je ne sais s'il est un autre lieu au monde qui réunisse en un si étroit espace des aspects aussi variés. Quand on contemple cette contrée si féconde et si riante, baignée d'un air si doux, éclairée d'une lumière si pure, on comprend que Grenade ait laissé dans le cœur des Arabes, dans l'imagination des poètes, dans les souvenirs des voyageurs, une image ineffaçable. Devant ce panorama, j'ai entendu plus d'un touriste s'écrier qu'après le Bosphore et la baie de Naples , il n'y avait rien de plus beau au monde; et je crois que ce n est pas trop dire.
J'ai longuement parlé de l'Alhambra, et je n'ai rien dit encore de Grenade. C'est que, franchement, il n'y a rien à Grenade que l'Alhambra. Quoi qu'en ait dit M. Théophile Gautier, qui en a fait une description quelque peu fantastique, la ville est laide, sale, sans caractère. La cathédrale, qui présente de loin une masse imposante, est un édifice moderne du plus mauvais goût; le chœur est décoré comme une salle de
spectacle. On y peut voir cependant deux mausolées ornés de belles sculptures : celui de Ferdinand et Isabelle , et celui de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle.
Sur les piliers des chapelles qui entourent l'église, on lit cette curieuse inscription , en vieux caractères :
« NADIE SE PASEE, HABLE CON MUGERES, NI ESTE EN CORILLOS EN ESTAS NAVES, PENA DE EXCOMUNION Y DOS
DUCADOS PARA GERAS PI AS. » — « Il cst défendu de se promener, de parler avec les femmes, ou de s'arrêter en groupes dans les nefs de l'église, sous peine d'excommunication et de deux ducats d'amende pour œuvres pies. » Cela date, dit-on, du temps de l'Inquisition. Mais je pense qu'à Grenade comme ailleurs la défense est bien tombée en désuétude. Dans les églises d'Espagne, on parle, on se promène, on rit comme dans la rue. A Cordoue, les soirs d'été, on va prendre le frais à la mosquée.
Dans le chœur, on montre une statue de saint Pierre, en bois, sculptée par Alonzo Cano : la tête est belle; on Tadmirerait davantage si elle n'était pas coloriée. La sculpture coloriée, visant à reproduire la nature jusqu'à l'illusion, a été fort en vogue en Espagne, même à l'époque où le grand art y a fleuri. Ce n'en est pas moins une déplorable déviation de l'art véritable. La sculpture doit imiter la nature en l'idéalisant ; elle ne doit pas s'abaisser, par un réalisme grossier, à la copier servilement pour faire illusion aux sens. A ce compte, le sublime de l'art, ce seraient les figures de cire de Curtius, habillées, remuant les yeux, et faisant des
mouvements automatiques. C'est le matérialisme dans Fart. Cette corruption a été favorisée par la tendance qu'ont tous les peuples méridionaux à une certaine idolâtrie. En Italie, les traditions de Tart antique l'ont combattue , mais elle a triomphé en Espagne ; et c'est à elle qu'on doit ces images pieuses du Christ, de la Vierge et des saints, qui, au lieu de s'inspirer d'un idéal élevé, ne visent qu'à produire une impression de pitié ou de terreur, par une ressemblance plus ou moins grossière avec la réalité vivante.
Alonzo Cano n'en fut pas moins un artiste éminent. Ses compatriotes l'ont appelé le Michel-Ange espagnol, parce que, comme l'auteur du Moïse, il fut à la fois peintre, sculpteur et architecte : cela ne suffit pas pour justifier un si redoutable parallèle.
Il était fils d'un pauvre charpentier de Grenade. Philippe IV, qui le protégeait, lui ayant donné, quand il fut vieux, une stalle dans la cathédrale de cette ville, le chapitre se plaignit, alléguant le peu d'instruction canonique de l'artiste. A quoi le roi répondit : a S'il était plus savant, je l'aurais fait archevêque de Tolède. Je puis faire un chanoine quand il me plaît, et Dieu seul peut faire un Cano. »
C'était une nature ardente et généreuse, mais un homme bizarre et emporté. Un jour qu'un procureur avare lui marchandait le prix d'une statuette qu'il lui avait commandée, Cano la reprit violemment de ses mains, et la brisa en mille morceaux. On raconte qu'au moment de mourir il repoussa le crucifix qu'on lui présentait, parce qu'il était grossièrement sculpté, et
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demanda qu'on lui donnât à baiser une simple croix de bois.
En fait de monuments arabes, ce qui reste dans Grenade même est fort peu de chose : l'ancien marché
aux soies, formé de jolies arcades à colonnes; un charmant édifice , appelé Casa ciel carhon , et dont la porte est du plus beau style mauresque ; c'est aujourd'hui un magasin de charbon. Du temps des Maures, c'était la poste; car en cela encore les Maures ont été nos
maîtres. Quand Louis XI voulut établir les postes en France, il envoya étudier leur organisation à Grenade.
Enfin on va voir, au bord du Darro, des bains mauresques qui ont été transformés en lavoir public. La construction de ces bains offre beaucoup d'analogie avec les thermes romains : il n'en reste que la piscine et la voûte percée de jours étroits en forme d'étoile. Les Arabes avaient établi en Espagne des bains nombreux, installés à la mode orientale. L'usage fréquent des bains, si conseillé par le climat, était de plus pour eux, comme on le sait, une prescription religieuse. Aujourd'hui, nulle part en Espagne vous ne trouverez de bains convenablement installés. Les Espagnols ne se baignent pas, du moins pendant l'hiver; et, s'ils prennent quelquefois des bains l'été, ce sont des bains froids , bains de plaisir, non de propreté.
Je me souviens qu*à Séville je me fis indiquer un jour un établissement de bains. A l'adresse qu'on m'avait donnée, je trouvai un café : je crus m'être trompé. Nullement; c'était bien là. Les cabinets de bains étaient au bout de la salle où s'asseyaient les consommateurs. Je demandai un bain; on me dit de revenir le lendemain : il fallait bien le temps de le faire chauffer. A Grenade, c'est pis encore. J'avais vu le mot banos, écrit en grosses lettres au-dessus d'une porte. Cette fois, je croyais être bien sûr de mon affaire : TétabUssement était fermé depuis un an.
On dirait qu'en cela les Espagnols ont pris volontairennentle contre-pied des Arabes; et de fait, il semble
que les antipathies de race et les haines de religion ont accru, sous ce rapport, leurs tendances naturelles. On sait que Tusage fréquent des bains était devenu, dans les derniers temps, contre les Maurisques, un indice d'attachement au mahométisme, et un motif de persécution. Mais aujourd'hui, que la foi n'est plus en péril, les Espagnols ne pourraient -ils pas apprendre à se laver un peu?
Nous avions passé trois jours à Grenade , et ces trois jours nous avaient semblé un rêve. Nous étions si bien à notre petit hôtel Ortiz, entourés de soins par de bonnes gens , au milieu d'une société aimable et distinguée, à la porte de l'une des merveilles du monde, dans un site splendide, sous un ciel radieux, qu'il nous eût été doux d'y prolonger notre séjour. En voyage, comme dans la vie, on rencontre rarement de ces étapes privilégiées où tout vous invite et vous charme : on voudrait s'arrêter, y dresser sa tente. L'homme et le voyageur sont poussés en avant par une implacable nécessité. Marche! Et il faut marcher.
Le bateau de Malaga pour Carthagene partait le lendemain. Si nous le manquions, il fallait attendre huit jours; c'était un trop long retard : le départ fut donc résolu, non sans regret. Ce qui ajoutait à notre tristesse, c'est que nous nous sépaiîons d'un de nos compagnons de voyage, M. Sch"*, cet aimable Sicilien que nous avions rencontré à Andujar, et qui depuis lors ne nous avait pas quittés; homme charmant et bon, du meilleur monde, de l'esprit le plus fin, qui nous
avait inspiré une vive sympathie. C'est le charme de la vie de voyage , qu'on y fasse parfois de ces heureuses rencontres; c'est sa tristesse, qu'on soit condamné à se quitter quand la liaison est devenue douce et que le cœur s'est donné.
Mais le sort avait décidé que nous reverrions Grenade et notre ami. C'était écrit I Allah est grand, et les diligences espagnoles n'arrivent pas toujours à destination.
La nôtre partait à quatre heures du soir; nous devions être à Malaga le lendemain matin de bonne heure. Le galop des mules nous emportait rapidement loin de la ville enchantée des Maures. J'avais le cœur gros, je me penchais de temps en temps pour jeter encore un regard sur les tours rouges de l'Alhambra, qu'éclairait le soleil couchant; et quand, au bout de la Vega, au tournant de la route, la brillante vision disparut à nos yeux, je compris la douleur de Boabdil, et, comme lui, je ne pus retenir un soupir.
Nous arrivâmes avant la nuit au bord d'un petit torrent, qu'il fallut traverser à gué. Les eaux, gonflées par les pluies du printemps, avaient emporté le pont. On avait établi une passerelle pour les piétons ; mais de la reconstruction du pont, nul n'avait l'air de s'en préoccuper. Les administrations espagnoles ne sont pas si pressées. En attendant, il suffisait d'un orage qui eût grossi un peu plus la rivière, pour intercepter complètement les communications entre Grenade et Malaga; et c'est ce qui arrivait quelques jours plus tard.
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Enfin nous passâmes sans encombre , les mules ayant de Teau jusqu'aux épaules. Il faisait nuit quand nous entrâmes à Loja. La diligence s'arrête pour relayer devant une posada, qui s'appelle pompeusement la fonda de los Angeles (l'hôtel des Anges). Comme dans toutes les posadas, on entre par l'écurie. En fait
d'anges, nous ne trouvons là que des muletiers, qui dormaient étendus dans tous les coins de la cuisine , et deux brunes hôtesses, un peu chargées d'embonpoint, mais accortes, avenantes, au rire épanoui, et aux yeux fort beaux.
On repart à dix heures, et chacun s'arrange pour dormir, comptant bien ne se réveiller qu'à Malaga. Mais vers une heure du matin je m'aperçois que notre
marclie se ralentit : on ne va plus qu'au pas. Pourtant la route ne monte point. J'interroge le mayoral , qui fait semblant de dormir. Bientôt la diligence s'arrête , et on nous invite à descendre. Qu'est-ce que cela veut dire? qu'est-il arrivé? Nous apprenons alors qu'un des essieux de la voiture est brisé. Impossible d'aller plus loin. On se frotte les yeux, on descend, et de tous côtés à la fois on interpelle le mayoral. Comment cet accident s'est-il produit? Nous n'avons éprouvé aucun choc. Gomment à Grenade n'a-t-on pas vérifié l'état des essieux? comment ne s'est-on pas apert^'u de cette rupture à Loja, où nous aurions trouvé secours et abri?
La situation n'était pas précisément gaie. Nous étions à quatre lieues de Loja et à six de Malaga, au milieu de montagnes désertes, dans le site le plus affreux et le plus désolé. La nuit était noire, et une bise glaciale soufflait des gorges de la sierra. Notre seul asile était une misérable venta, la venta rf(? los Arazolès, je n'ai pas oublié son nom, espèce de cabaret borgne, situé au bord de la route, et devant lequel la diligence s'était arrêtée : trop heureux encore de trouver en pareil lieu un refuge quelconque. Il n'y avait pas à délibérer. Nous suivons donc piteusement nos mules déjà dételées, et nous entrons après elles par l'unique porte de la maison. Elle se compose de deux pièces pavées qui communiquent ensemble. La plus vaste et la plus confortable est au fond, en face de la porte : c'est l'écurie ; la seconde est la cuisine, au fond de laquelle s'ouvre une large cheminée, profonde de deux à trois mètres, avec un
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vaste manteau sous lequel un homme peut passer debout. Le feu est au milieu de Tâtre ; on circule tout alentour. Une lampe de fer suspendue au manteau de la cheminée éclaire l'appartement. Ni chambres , ni lits : au-dessus il n'y a que des greniers et des soupentes, où juchent les maîtres du logis. C'est dans cet aimable séjour qu'il nous fallait passer la nuit.
Des muletiers, des paysans, enveloppés dans leurs mantes et couchés à terre , ronflaient le long des murs. Quand nous entrâmes, des Espagnols qui étaient descendus de voiture avant nous s'étaient déjà emparés de quatre ou cinq chaises de paille, seuls sièges qui fussent dans la venta, et fumaient rangés autour du feu. Il ne restait plus pour les dames qu'une chaise boiteuse. Aucun d'eux ne bougea : un Espagnol ne se dérange jamais. Trois voyageurs se levèrent cependant, et offrirent poliment leurs sièges et leur place au foyer : je me hâte de dire que c'étaient des Anglais. Enfin chacun se case comme il peut dans un coin , et tâche de prendre patience en attendant le jour. Ce tableau d'intérieur ne manquait pas de couleur locale. Une poule , tapie dans le coin de la cheminée , abritait paisiblement sa couvée. Les mules, qui piaffaient à côté en mangeant leur orge, allongeaient de temps en temps la tête dans notre chambre à coucher. Des hirondelles qui avaient suspendu leur nid aux poutres du plancher montraient par moments au dehors leurs petites têtes noires, inquiètes de ces hôtes nombreux et de ce bruit inaccoutumé.
Le mayoral, sans se soucier davantage de nous, était
allé se coucher dans le grenier au foin. Nos compagnons de voyage, M. de L*" et M. du S***, furieux de l'incurie de ce drôle, vont sur la route à la recherche des gardes civils : ils veulent porter plainte et s'informer s'il n'y a pas quelque moyen de continuer notre voyage jusqu'à Malaga. Au bout d'une heure ils rentrent : ils n'ont point trouvé de gardes civils; mais ils ont aperçu des hommes de mauvaise mine qui semblaient les suivre et les observer. Gomme ils étaient sans armes, ils ont jugé prudent de venir chercher leurs revolvers. Nous nous rappelons alors avoir vu sortir de la venta, quelques instants après eux, deux des hommes qui dormaient couchés à terre. 11 n'y a plus, dit-on, de brigands en Espagne; brigands de profession, s'entend; mais à l'occasion tout paysan espagnol est voleur, et ne se fait faute de détrousser les voyageurs.
Le jour venu, nous apprenons que le delantero est parti à cheval pour aller chercher du secours. Toutefois cela ne nous console guère : il paraît qu'on ne peut trouver à Loja ni un essieu pour remplacer le nôtre, ni un forgeron pour le réparer. Il faut aller jusqu'à Grenade chercher une autre voiture : mais elle ne peut être ici que dans dix à douze heures ; nous n'arriverons à Malaga que demain; et il sera trop tard, le paquebot sera parti.
Un jeune paysan, à qui on a promis une grosse propinà, nous amène enfin, vers six heures du matin, deux gardes civils : j'ai déjà dit que c'est la gendarmerie d'Espagne. Nos gendarmes écoutent avec une
dignité bienveillante le récit de notre catastrophe ; ils témoignent une vive sympathie pour nos malheurs. Le mayoral est appelé. On discute, on crie; tous les voyageurs s'en mêlent; mais il est visible que notre éloquence n'est pas de force à lutter contre celle des Espagnols. Les gardes civils font semblant de rédiger un bout de procès-verbal, et cinq minutes après nous les voyons attablés avec le mayoral.
Le soleil cependant était levé depuis une heure, et, malgré nos préoccupations, un appétit féroce, aiguisé par l'air de la montagne , commençait à se faire sentir chez tout le monde. Mais l'aspect délabré et les murailles nues de la venta n'avaient rien de rassurant sous ce rapport. On va chercher le panier de provisions, qui est resté dans la diligence; on en interroge les profondeurs, et on constate avec effroi qu'il est vide: le peu qui restait du diner de la veille a disparu. Probablement le delantero aura voulu déjeuner avant de partir. L'hôtesse est heureusement enfin sortie de sa soupente; on finit par lui arracher quelques œufs et un pain. M. de L***, qui s'est trouvé plus d'une fois à pareille épreuve en Espagne, se charge de l'assaisonnement. Il relève bravement ses manches, va décrocher une espèce de poêle suspendue à la cheminée , verse dedans de l'huile de la lampe, qu'il fait brûler pour lui ôter son abominable saveur rance; on y casse les œufs, on y mêle quelques tranches de jambon; et le tout est servi sur un escabeau boiteux, avec l'unique fourchette qu'on a pu trouver dans la venta. Je n'ai pas besoin de dire que nous fîmes gaiement honneur à ce déjeuner
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ce temps-là nos Anglais se confectionnaient gravement un potage avec des tablettes de bouillon.
C'était quelque chose d'avoir déjeuné dans ce désert; il restait à en sortir. Quel parti prendre? Passer là la journée , au risque de mourir de faim , pour arriver le lendemain à Malaga, après le bateau parti, avec la perspective d'attendre dans cette ville, pendant une semaine , le passage d'un autre bateau : c'était à faire reculer les plus intrépides. Que faire donc? Retourner à Grenade. Il n'y avait pas d'autre alternative. — Mais comment? Là était l'embarras. On s'informe à l'hôte : il n'y a, à une lieue à la ronde, ni cheval, ni voiture. Des charrettes passent sur la route; ce sont des galères conduites par des paysans; mais les unes sont chargées, les autres ne vont pas jusqu'à Loja. La position devenait de plus en plus critique. Enfin un jeune montagnard à la mine avenante consent à nous prendre. On charge nos malles; nous nous hissons par-dessus; on fouette les mules, et vogue la galère!...
Galère, en effet : c'est bien le nom qui convient à cette affreuse machine. Qu'on se figure un panier, traversé par un essieu , touchant presque à terre par en bas, arrondi en cerceau par en haut. Dans la partie inférieure on entasse les bagages, les meubles, les denrées de toute sorte : les gens du pays étendent làdessus des matelas, sur lesquels ils se couchent; et on voit souvent des familles entières voyageant sur leur mobilier dans ces véhicules tout primitifs. Malheureusement nous n'avions point de matelas pour amortir les rudes cahots de la route : nos malles et nos sacs
nous faisaient une couchette un peu dure. Avec cela la chaleur devenait de plus en plus forte ; si bien que la route nous parut longue jusqu'à Loja, et que cette fois l'auberge des Anges nous sembla positivement un coin du paradis.
On nous reçut avec cordialité. Le soir, nous allâmes
nous promener dans la vallée, qui est d'une fraîcheur délicieuse. Les paysans regagnaient lentement la ville, poussant devant eux leurs ânes chargés de bois ou de fourrages. Le chemin était bordé d'arbres fruitiers en fleur; les eaux murmuraient de tous côtés sous les pervenches. Cette charmante soirée nous fit oublier les agitations de la nuit et les fatigues du jour. Nos hôtesses nous logèrent de leur mieux, et même, par une
attention délicate qu'elles nous firent remarquer, nous donnèrent des draps blancs. Hélas! ce n'était pas assez pour nous assurer un sommeil tranquille. Jusquelà, dans les grands hôtels où nous avions logé, nous n'avions point eu à souffrir de ces odieux insectes qui sont la plaie du Midi, et nous étions tentés de croire que , comme les brigands, ils étaient devenus un mythe en Espagne. Cette nuit passée à Loja nous détrompa cruellement.
Le lendemain , nous arrivions à Grenade vers quatre heures du soir, et nous saluions ses murs, que nous avions cru ne revoir jamais. On nous attendait à l'hôtel Ortiz : une dépêche télégraphique envoyée de Loja avait annoncé, dès la veille, notre mésaventure et notre retour. Nous eûmes le plaisir d'y retrouver encore notre ami Sch***, qui avait, sur cet avis, retardé son voyage pour Madrid.
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chemin. Qu'y faire? Il n'y a plus qu'à se résigner, et à jouir tranquillement des loisirs inattendus que nous ont faits les diligences espagnoles.
La résignation est facile. Ces beaux lieux invitent au repos, et respirent je ne sais quelle mollesse. On s'y laisse aller à son insu. Le jour, nous faisons une visite à TAlhambra. Le soir, nous errons sous les épais ombrages des jardins; la lune y jette, à travers leurs voûtes sombres, sur les vasques des fontaines et les murs démantelés de la forteresse, des rayons fantastiques. Il y a, en arrière des Tours -Vermeilles, une promenade en terrasse qui domine la ville vers le sud, et d'où la vue s'étend au loin : nous allons nous asseoir là, après le dîner, et nous y passons de longues heures à contempler ce beau paysage, plus doux encore sous les molles clartés d'une nuit de printemps.
Un soir que la chaleur était plus forte , nous eûmes la fantaisie de descendre dans la ville et d'aller prendre des glaces au café qui est près de l'Alameda. Les cafés sont généralement mauvais en Espagne , bien qu'ils soient très -fréquentés, et que l'usage permette aux femmes d'y aller. Ce sont d'affreuses tabagies , où tout le monde fume , le chapeau sur la tête , et où il se fait un bruit insupportable. Ce serait peu, et je pardonnerais aux Espagnols leur crainte exagérée des rhumes de cerveau s'ils étaient plus polis avec les femmes. Mais ils prennent avec elles des manières auxquelles on a peine à se faire : ils ont dans leurs paroles, leurs regards, leurs gestes, une liberté qui va jusqu'à l'impertinence. Nous en fîmes une première fois l'expérience dans le café de Grenade. Sur l'Alameda, où nous essayâmes de faire, en sortant, quelques tours de promenade, les mêmes faits se reproduisirent, et il fallut quitter la place.
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Partout, en Andalousie, nous avons remarqué que nos costumes de voyageurs excitent un étonnement railleur, une curiosité goguenarde , presque insultante ; et cela non pas seulement dans le bas peuple , mais de la part de personnes qui semblent appartenir à une classe plus élevée. En aucun pays d'Europe je n'ai vu chose pareille, au même degré. En Orient même, la curiosité des gens du peuple est naïve, jamais blessante : les Orientaux sont graves. Ici, on sent qu'on est dans un pays qui a été longtemps fermé, séparé du monde entier, qui voit rarement des étrangers , et qui ne les voit pas d'un bon œil. Moitié orgueil, moitié ignorance et préjugé, l'Espagnol semble regarder les étrangers avec défiance ; il est pour eux peu hospitalier et peu bienveillant. Cela est vrai surtout de la province de Grenade, la plus arriérée peut-être de tout le royaume. Le jugement que j'en porte ici n'est pas le mien propre; c'est celui que j'ai entendu exprimer au gouverneur même de Grenade , dans une visite que j'ai eu occasion de lui faire, et où je n'ai eu, je dois le dire, qu'à me louer de sa courtoisie.
Ce même soir, comme nous revenions à notre hôtel, dans la grande rue 'du ZacatiUy on nous jeta des pierres. Quelques instants plus tard, dans la rue de los GomelèSy on nous en jeta une seconde fois. Il est vrai que c'étaient des enfants; mais les enfants, en pareil cas, ne font qu'exprimer tout haut, avec leur naïveté effrontée, les sentiments et les préjugés populaires. Ce n'est point là, d'ailleurs, un fait exceptionnel; il s'en faut. J'ai ouï dire à des Françaises établies depuis
plusieurs années à Malaga et à Alicante, que bien des fois elles ont été en butte à des attaques de ce genre. Alexandre Dumas raconte qu'il y a vingt ans, dans cette même rue de los Gomelès, ses amis et lui furent aussi assaillis à coups de pierres, et plus rudement que nous.
Il était à peine neuf heures du soir quand cette seconde agression eut lieu. Un de nous avait été atteint à la tête ; heureusement le chapeau le protégea. Nous appelâmes un sereno; nous lui indiquâmes la maison où s'étaient réfugiés les agresseurs. Mais il se trouvait que c'était celle d'un brigadier de l'armée : la maison d'un officier supérieur est sacrée pour un sereno, et nous dûmes convenir que sans doute nous nous étions trompés.
Si, à neuf heures du soir, on est exposé à recevoir des pierres, à minuit on courrait grand risque d'être dévalisé. Grenade, comme Malaga, comme Valence, est pleine de mendiants et de vagabonds. Il y a quelques années, un Anglais, le capitaine Armstrong, est arrêté un soir, dans une rue de Grenade , par un bandit armé d'un bâton, qui lui demande sa montre. L'Anglais, sans répondre, tire de sa poche, au heu de la montre, un revolver, et couche en joue son homme. Les rôles étaient changés. Le capitaine, froidement, lui ordonne d'ôter sa cape, puis sa veste, puis ses culottes et le reste, s'empare du tout, et envoie son voleur, nu comme Adam, se promener au clair de lune. Sous le ciel de l'Andalousie, le châtiment n'était pas bien sévère.
Ces petites aventures nous ont dégoûtés de la ville. Nous restons sur notre colline, près du palais des rois maures, tout peuplé de poétiques souvenirs; nous restons à notre petit hôtel, où nous trouvons une société aimable , avec laquelle nos relations deviennent chaque jour plus intimes. Nous formons là comme un petit monde à part. Le soir, après la promenade, nous nous asseyons dans la cour de l'hôtel , sous un berceau de pampre. L'air est si doux, si tiède, que nous y restons jusqu'à onze heures ou minuit, causant, fumant ou prenant le thé. Quelquefois notre ami Sch*** va décrocher la guitare de Mariano, et nous chante à demi-voix des airs italiens, ou nous parle de sa chère Sicile, que l'Andalousie lui rappelle sous bien des rapports.
Il fallut enfin songer au départ. Nous avions été si mécontents de l'entreprise de diligences qui nous avait laissés en pleine nuit dans la venta de los ArazolèSy que nous voulûmes nous adresser à une autre compagnie , qu'on nous dit être mieux organisée. Nous dîmes une seconde fois adieu à l'hôtel Ortiz et à ses hôtes : Mariano nous accompagna jusqu'au bureau de la diligence, et nous recommanda au mayoral, qui était de ses amis. Cette fois, nous partions dans de bonnes conditions , et tout nous faisait croire que nous arriverions sans encombre. Mais il faut croire qu'il y avait un sortilège sur nous, et que nous avions rencontré quelque gitano qui avait le mauvais œil. Non-seulement nous ne devions pas arriver, mais il était dit que nous ne partirions pas ce jour- là; et cette fois
Taventure, qui n'avait été que plaisante à la venta, allait tourner à la tragédie.
Les bagages étaient chargés, les mules étaient attelées ; on n'attendait plus que le coup de quatre heures pour faire monter les voyageurs en voiture et partir. J'étais encore dans le bureau de poste. Nos deux compagnons de voyage, M. de L*" et M. du S", étaient dans la rue, avec Mariano, causant au milieu d'un groupe. Il y avait là, comme c'est l'ordinaire au moment du départ d'une diligence, grand nombre de curieux, d'oisifs, de promeneurs. Tout à coup j'entends un coup de pistolet. Je m'élance vers la porte, pensant que ce sont des Espagnols qui se battent. A quelques pas, au milieu du groupe où se trouvaient nos amis, je vois un homme qui s'affaisse pâle et défaillant, ses vêtements tachés de sang. On s'empresse, on le relève, on le porte dans une maison voisine. Mariano accourt, et m'apprend ce qui vient d'arriver. Ce n'est point une rixe. En examinant un revolver, M. de L*** a fait involontairement partir le coup ; la balle a frappé au ventre un pauvre mayoral. On craint que la blessure ne soit grave.
« Rentrez , me dit-il , et surtout que ces dames ne se montrent pas. » Il y avait un peu d'émotion dans la foule. En ce pays-ci, les esprits s'échauffent aisément, surtout contre les étrangers. Mariano m'a avoué depuis qu'il avait eu un moment d'inquiétude , au moins pour M. de L*** : il eût suffi d'un soupçon, d'une parole imprudente pour qu'on lui fît un mauvais parti. Les Andalous ont la main légère, et un coup de couteau est
si vite donné! Heureusement, dès le premier instant, il fut évident pour tout le monde qu'il n'y avait là qu'un malheur, un accident, tout au plus une imprudence.
Cependant on emportait le blessé à Thopital. La garde civile arrivait; on arrêtait M. de L***, et on l'emmenait en prison. Quand ce sont des Espagnols qui ont échangé des coups de fusil ou de navaja, la garde arrive ordinairement trop tard, après que le coupable s'est esquivé. Mais lorsqu'il s'agit d'un étranger, oh ! c'est bien différent : il y a une justice en Espagne !
On comprend, au milieu de tout cela, notre émotion, nos anxiétés. De partir en de telles conjonctures , il n'y fallait plus songer : nous ne pouvions pas laisser notre malheureux compagnon dans une pareille situation. Je donne ordre de décharger nos bagages ; Mariano fait appeler une voiture , et nous retournons à notre hôtel.
Quelques minutes après, M. du S** et moi, accompagnés de Mariano, qui nous sert d'interprète, nous nous mettons en campagne pour tâcher de tirer d'affaire notre compatriote. Je m'enquiers s'il y a à Grenade un consul de France; on me dit, à mon grand étonnement, qu'il n'y en a point. Nous allons chez le capitaine général , qui est le magistrat compétent pour tous les faits concernant les étrangers. Impossible de le voir; après quatre heures ses bureaux sont fermés. Nous nous rendons à la prison. Le geôlier refuse de nous laisser entrer : le juge, dit-il, interroge en ce moment le prévenu. Nous revenons au bout d'une
demi-heure : il est trop tard; le règlement ne permet plus d'admettre les visiteurs. Nous entendons enfin ce qu'il veut dire, et, moyennant un douro, la porte s'ouvre.
C'est quelque chose de sombre , de sinistre et d'infect que cette prison. Des murs crasseux et suintants, des corridors noirs et humides; tout au fond, au bout d'une voûte basse et obscure, dans une cour pavée, derrière une double barricade formée de solives reliées par des barres de fer, une vingtaine de gueux en guenilles , à la mine patibulaire , qui venaient se coller la figure aux barreaux, et nous regardaient avec des yeux hagards, comme des bêtes fauves dans une cage. Le personnel de la prison me paraissait plus effrayant encore que la prison elle-même. Fort heureusement pour notre ami, on ne l'avait pas mis avec ces brigands. Le concierge, flairant une riche proie , l'avait gracieusement installe dans la meilleure chambre du logis; un affreux galetas, mais où du moins il était seul. Nous le trouvâmes là, fort triste, fort agité, moins inquiet de lui-même que du blessé. Dans la soirée, plusieurs des jeunes Anglais et Américains qui étaient à l'hôtel Ortiz vinrent aussi le voir, lui offrant leurs bons offices et jusqu'à leur bourse. Ces témoignages de sympathie de la part d'étrangers que nous connaissions depuis huit jours à peine, nous touchèrent très-vivement.
Le soir, vers dix heures, comme je venais de rentrer chez moi, on m'annonça une visite à laquelle j'étais loin de m' attendre : c'était le juge qui avait interrogé M. de L*** et fait les premiers actes d'instruction. Ce juge était
un grand homme maigre, d'une cinquantaine d'années, les cheveux ras et grisonnants, de petits yeux gris enfoncés sous d'épais sourcils, le nez pointu, la bouche pincée et dure; une figure moitié renard et moitié loup.
Il venait, disait-il, de la part de notre compatriote, nous engager à ne point retarder davantage notre départ; sa détention pouvait se prolonger; l'affaire était grave, la blessure profonde ; les médecins craignaient une péritonite, l'homme pouvait en mourir, et alors la peine,
même au cas d'une simple imprudence, pouvait être sévère. Il ne pensait pas toutefois que cela pût dépasser sept à huit mois de prison... Au surplus, cela ne le regardait point, l'affaire était de la compétence du capitaine général; à moins cependant que le prévenu ne déclarât opter pour sa juridiction, ce qui serait plus expéditif et épargnerait bien des lenteurs. Tout cela dit avec les formules solennelles et emphatiques qui sont habituelles aux Espagnols, et d'un air mielleux et obséquieux qui m'inspirait peu de confiance. Je remerciai froidement, et je répondis que je m'entendrais avec notre compatriote sur ce qu'il y aurait à faire.
J'entrevoyais bien, à travers les phrases de ce vieux loup-cervier, l'intention de nous effrayer et probablement de nous arracher de l'argent. Il était clair que sa visite n'avait d'autre but que d'attirer à lui l'affaire , qui régulièrement allait au capitaine général. Mais, d'un autre côté, je n'étais pas sans inquiétude sur les suites possibles de l'événement, et j'avais hâte de voir M. de L*** tiré des griffes de la justice espagnole. La blessure, après tout, pouvait être dangereuse; elle pouvait être mortelle. Dans cette incertitude, il me semblait que ce qui importait avant tout, c'était d'obtenir, coûte que coûte, et dans le plus bref délai, sa mise en liberté provisoire. Car, une fois hors de prison, si l'affaire prenait une mauvaise tournure, si l'homme succombait et qu'une condamnation fût à craindre, on pouvait s'esquiver : avec un guide sûr, en prenant par la montagne, rien de plus facile que de gagner Gibraltar. C'était aussi
VdLYis de Mariano, qui se faisait fort, en cas de besoin, de procurer les moyens de fuite et s'offrait à accompagner lui-même M. de L*".
Le lendemain, de bonne heure, nous retournâmes chez le capitaine général. Mais ce fut vainement que nous insistâmes pour le voir : il présidait un conseil de guerre; le conseil devait durer toute la journée; il nous serait impossible d'avoir audience ce jour-là. Le lendemain, qui était dimanche, le capitaine général serait encore invisible. Il fallait attendre au lundi. Deux jours de retard pouvaient aggraver singulièrement la situation. Les médecins de l'hôpital, soit ignorance, soit calcul, refusaient de s'expUquer. La balle était -elle restée dans la blessure? Ils n'en savaient rien, et demandaient cinq ou six jours pour émettre un avis.
Ne sachant que faire , et en désespoir de cause , nous allons trouver notre vieux juge. Avec lui, il était évident que c'était une affaire d'argent à traiter, et rien de plus. Nous lui demandons quelle caution il faudrait verser pour obtenir l'élargissement du prévenu. Il parle de 1500 douros*. C'était monstrueux. Nous nous récrions; nous marchandons. Il se rabat à 1000 douros. Nous en offrons 500. Il refuse, et nous nous en allons, comme des acheteurs à qui on surfait un chapeau ou une paire de bottes. Il ne fallait pas se le dissimuler, en effet : quelle que fût la somme remise entre ses mains à titre de caution , on courait terriblement risque de n'en ravoir jamais rien.
i Environ 7 000 francs (le douro d'Espagoe vaut 5 fr. 26 c.}.
VOYAGE EN ESPAGNE 32i
A ce moment j'appris , ce que j'avais ignoré jusque-là, qu'il y avait à Grenade un vice-consul de France. J'y cours. C'était un banquier espagnol, circonstance que je jugeai tout de suite peu favorable. Je lui présente mes lettres de recommandation ; je lui raconte l'affaire , le coup de pistolet, l'arrestation de notre compagnon de voyage, et notre embarras. Il m'écoute poliment, mais froidement. Dès la veille au soir il avait appris l'événement; mais il ne s'en était pas autrement ému ni préoccupé. Sur ma prière, cependant, il daigna me promettre de voir le juge. Une heure après, en effet, il me faisait savoir que le juge se contentait de la caution de500douros*.
Il n'y avait guère apparence que nous pussions avoir de meilleures conditions; et il me semblait que le viceconsul nous avait rendu , en obtenant cette réduction , un certain service. J'ai su depuis que ce chiffre de 500 douros est le maximum de ce que la loi autorise le juge à exiger dans les cas les plus graves. C'est à cela que se réduisit l'intervention en notre faveur de l'agent consulaire de France. Mais quoi! j'ai dit qu'il était Espagnol...
Restait une difficulté : il fallait trouver les fonds, il fallait les trouver tout de suite, et en espèces sonnantes. Le gouvernement paie ses créanciers avec du papier; mais quand on consigne une somme en justice, il faut qu'elle soit versée en metalico. Nos bourses étaient à sec; le séjour prolongé à Grenade avait épuisé nos
ï Environ 2,600 francs.
SI
ressources : je n'avais de lettres de crédit que sur Malaga. Le vice-consul s'était bien mis à ma disposition, todo a la disposicion de Usted, selon la formule espagnole; mais on sait ce que cela vaut : on vous offre tout, à la condition que vous ne demanderez rien. Ortiz, le propriétaire de notre hôtel, un brave homme, celui-là, et plein de cœur, offre inutilement sa garantie hypothécaire : le metalico est rare ; notre consul-banquier nous affirme qu'il ne possède pas un doublon. Enfin Ortiz a des amis qui, sur sa signature, nous prêtent la somme dont nous avons besoin. Une heure après, M. de L*" était mis en liberté, sous la condition de rester à Grenade jusqu'à la terminaison de l'affaire, et de se présenter deux fois par semaine devant le juge.
J'ai voulu raconter cette aventure dans tous ses détails, parce qu'elle m'a paru caractéristique et de nature à mettre en lumière par plus d'un côté les procédés et la moralité de la magistrature espagnole. Il faut dire ici que le juge de Grenade n'est pas un fonctionnaire subalterne; c'est un magistrat d'un ordre élevé; son autorité est considérable : il juge seul, en premier ressort, les affaires civiles et criminelles de toute la province. Il n'y a au-dessus de lui que Vandiencia, ou cour d'appel.
Il est probable que si un concours singulier de circonstances fâcheuses ne nous avait pas empêchés de voir le capitaine général, nous nous en serions tirés avec lui à meilleur compte. Une sorte de fatalité obstinée nous livra aux exactions de cette espèce de Grippeminaud. De la somme versée pour sa caution,
M. de L*", je crois, n'a jamais revu un maravédis. Une petite partie a été remise au blessé à titre d'indemnité : j'oubliais de dire, en effet, que la blessure se trouva n'être qu'une égratignure, et qu*au bout de quatre à cinq jours le mayoral avait repris son service. Le reste de l'argent a passé en frais de justice,
partagés entre le juge et son escribano , autre animal de proie qui chassait de conserve avec lui*.
Comment s'étonner qu'il n'y ait plus de sens moral chez un peuple, quand la justice est tombée si bas? Comment s'étonner aussi que les étrangers s'éloignent
1 J'ai su depuis que, grâce à d'activés démarches, M. de L*** avait été assez heureux pour se faire rendre une partie de la somme déposée par lui : ce qui, au dire du consul de Malaga , serait un fait à peu près sans exemple.
d'un pays où ils ne trouvent ni protection pour leurs personnes, ni sûreté pour leurs intérêts; où ils ne rencontrent chez les représentants de l'autorité ni probité ni justice ; dans les populations , ni sympathie , ni bienveillance? De tous les Français que j'ai vus en Espagne, hommes de toute classe et de toute position, qu'ils y fussent depuis deux ans ou depuis vingt, il n'en est pas un à qui je n'aie entendu exprimer l'ardent désir de quitter ce pays.
Tout étranger ici est mal vu; il paie tout plus cher; il trouve partout, quoi qu'il fasse, des difficultés et des obstacles. L'Espagne doit aux étrangers tous les progrès qu'elle a faits : au lieu de bon vouloir et de concours ils n'ont rencontré partout que méfiance, jalousie, hostilité sourde. L'orgueil national souffre de leur supériorité. On aimerait mieux ne voir aucune amélioration se faire, que de la devoir aux étrangers, et d'être obligé d'avouer que la noble Espagne n'est pas à la tête de l'Europe. Aujourd'hui que les chemins de fer sont construits, par exemple, on accable d'ennuis et de déboires les ingénieurs, les mécaniciens, les administrateurs anglais ou français; on les force presque tous à quitter la place : ce sont des Espagnols qui les remplacent , la plupart d'une incapacité qui n'a d'égale que leur suffisance; sans études sérieuses, sans expérience pratique, et souvent, quand ils ont des brevets, les ayant achetés à beaux deniers comptants. Dieu sait ce que deviendront de telles entreprises entre de telles mains!
Les Espagnols ont été un grand peuple; mais de leurs vertus antiques je cherche ce qui reste.
VOYAGE EN ESPAGNE 3i5
Ils sont toujours sobres, cela est vrai : de Pampelune à Cadix vous ne verrez pas un ivrogne. Mais tous les peuples du Midi sont sobres. Les Arabes , les Turcs même, les Italiens sont sobres. Sous ce ciel de feu, la sobriété n'est pas une vertu, elle est une nécessité, une loi du climat, à laquelle on ne désobéit pas impunément. Tout homme intempérant est d'avance condamné à mort.
Ils ont peu de besoins; ils n'ont nul souci du bienêtre matériel; et on les a loués d'être en cela des philosophes. Cette belle philosophie est malheureusement, pour plus de moitié, faite de paresse et de mépris du travail. Il faut dire aussi que s'ils n'ont pas le goût de ce que nous appelons le comfort, ils ont le goût effréné du luxe, le luxe d'apparat, celui de la toilette et des ajustements. L'objet est autre; mais la passion est la même. Tel Espagnol qui n'a pas de chemise, se promènera majestueusement drapé dans une cape qui lui a coûté deux cents francs. Tel autre (pai n'a pas de quoi dîner, étale sur son gilet une magnifique chaîne d'or. Ce goût pour la toilette, pour le clinquant, pour les bijoux, pour les dorures, ils le poussent à l'excès le plus extravagant. Naturellement les femmes sont, en cela, en première Ugne; mais les hommes n'en sont guère moins atteints : ils ont les doigts chargés de bagues; ils portent des chaînes d'or d'une grosseur ridicule , ciselées , guillochées , ornées de pierreries et de breloques, comme en portent chez nous les marchands d'orviétan. Si ce n'était qu'affaire de goût, ce ne serait rien; mais ils s'y ruinent.
Un de nos amis (c'était le spirituel artiste dont le crayon, à chaque page de ce livre, fait revivre FEspagne avec tant de finesse et de vérité) alla un jour commander à un tailleur de Malaga des culottes de cuir à boutons brillants, comme en portent les paysans de cette province. L'ouvrier auquel on l'avait adressé
habitait une espèce de bouge obscur et infect; il était vêtu comme un mendiant ; ses enfants , à la mine ma- Ungre, n'avaient sur le corps que des guenilles; sa femme, malade, gisait sur un grabat. Trois jours après, comme notre ami était chez lui, entre un monsieur élégamment habillé et frisé, portant une redingote noire, des bottes vernies et un feutre à la mode. Il eut peine à le reconnaître : c'était son tailleur qui lui rapportait les culottes commandées. Cet homme avait à
peine du pain pour ses enfants ; mais à la ville il était vêtu comme un seigneur.
Un ancien voyageur français raconte ceci : « Un c( cordonnier s'approche d'une femme qui vendait du
« saumon. « Sans doute, lui dit-elle, Votre Grâce en « demande parce qu'elle le croit bon marché ; mais elle « se trompe, il vaut un écu la livre. » Le cordonnier, « indigné , lui répond : « S'il avait été à bon marché , il « ne m'en aurait fallu qu'une livre ; puisqu'il est cher,
3â8 VOYAGE EN ESPAGNE
« j'en veux trois. » Aussitôt il lui a donné trois écus; « et, enfonçant son petit chapeau après avoir relevé « sa moustache jpar rodomontade, il a relevé la pointe « de sa formidable épée* jusqu'à l'épaule , et nous a « regardés fièrement, voyant bien que nous écoutions « son colloque, et que nous étions étrangers. La beauté (( de la chose , c'est que peut-être cet homme si glo- <( rieux n'a rien au monde que ces trois écus-là, que « c'est le gain de toute sa semaine, et que demain « lui, sa femme et ses petits enfants jeûneront plus « rigoureusement qu'au pain et à l'eau. Mais telle est <( l'humeur de ces gens-ci : il y en a plusieurs qui « prennent les pieds d'un chapon, et les font pendre (( par-dessous leur manteau , comme s'ils avaient effec- (( tivement un chapon, et ils n'en ont que les pieds. » Depuis que M"*®d'Aulnoy a écrit cela, et sauf que les cordonniers ne portent plus l'épée, les choses n'ont pas changé.
Ils sont aussi fanfarons qu'il y a deux siècles. Sont-ils aussi braves? Il y a des gens, et qui prétendent les bien connaître, qui en doutent. Je ne saurais, quant à moi, partager cette opinion. Un peuple ne change pas ainsi de tempérament , et cette race est naturellement hardie et vaillante. Ils nous l'ont bien prouvé pendant la guerre de l'indépendance, à Saragosse et ailleurs. Mais ce qu'on ne peut nier, c'est qu'un étrange abâtardissement semble s'être produit dans les classes les plus élevées de la nation : on en a eu l'an dernier un triste exemple, lors de l'invasion du choléra en Espagne : il ne se peut rien imaginer de plus honteux que la lâcheté, la déser-
tion universelle, le sauve-qui-peut général des riches, des fonctionnaires de tout ordre , des ministres même et de toute la cour.
Je ne crois pas davantage ce que j'entends souvent répéter : que TEspagne est un pays en décomposition , un peuple usé et perdu sans ressource. Non, ce sont là des exagérations de journeaux. Les Espagnols sont un peuple non pas usé, mais engourdi, paralysé par le despotisme , par Fignorance , par la superstition , par risolement systématique où on Ta tenu depuis deux siècles. Il a été écrasé et comme étouffé sous une cloche de plomb : qu'on lui rende l'air et la lumière, et vous verrez la vie déborder en lui. Les hautes branches sont pourries ; mais le tronc est sain encore, vigoureux, plein d'une sève puissante, même un peu âpre, et qui n'a besoin que de culture. L'avenir de l'Espagne est là; il est dans le peuple , surtout dans le peuple des provinces du nord, race plus énergique, ayant plus de ressort et plus d'élévation morale. Même dans le sud, où la race est plus molle, et la moralité plus abaissée, c'est encore le peuple qui est l'élément le plus vivace et le plus sain; c'est là qu'on retrouve le plus de trace des vieilles et fortes qualités de la nation.
Le malheur de l'Espagne, c'est de n'avoir pas eu, quand elle est entrée dans la voie des réformes sociales et politiques, un tiers état intelligent, éclairé, énergique , capable de faire chez elle un 89, et de gouverner le pays à la place d'une monarchie décrépite et d'une aristocratie ignorante. Faute de cet élément, à la fois progressif et conservateur, elle se débat depuis cin-
quanle ans dans les convulsions de la guerre civile, déchirée par des réactions sanglantes, passant des excès de la révolution à ceux de l'absolutisme , dévorée tour à tour par tous les vainqueurs, s' enfonçant chaque jour davantage dans la décadence et la ruine.
Quand je suis allé en Espagne , le mouvement tenté par le général Prim venait d'échouer ; mais on s'attendait à de nouveaux et prochains ébranlements. L'insurrection couve toujours sous la cendre dans cet infortuné pays : elle y est passée à l'état chronique, ou, si on veut, intermittent. Tous les ans ou tous les six mois, plus ou moins, il faut s'attendre à une révolution. Huit jours avant mon arrivée à Malaga, il avait failli y avoir un pronunciamiento ; et le jour où j'en partais, on embarquait pour Bilbao le régiment qui y tenait garnison, et dont on n'était pas sûr. Madrid pendant ce temps-là s'agitait sourdement; et au mois de juin suivant éclatait dans cette capitale une des plus redoutables insurrections militaires qu'elle ait vues.
Insurrections militaires, révolutions de caserne, coups d'État de prétoriens , rivalités de généraux qui montent à l'assaut du ministère et s'enlèvent le pouvoir à la baïonnette : voilà, depuis de longues années, la lamentable histoire de l'Espagne. Ce ne sont pas des partis poUtiques qui luttent pour le triomphe de certains principes; ce sont, partout et toujours, sous des drapeaux divers, les mêmes ambitions égoïstes, les mêmes ardentes convoitises , les mêmes appétits insatiables. Les libéraux renversent les réactionnaires, les progressistes renversent les libéraux; au fond, rien
n'est changé : il n'y a qu'une révolution de plus, et de l'argent de moins dans les caisses de l'État.
On a calculé que depuis .1834, époque de l'avénement d'Isabelle, jusqu'en 4862, il y a eu en Espagne quatre constitutions , vingt-huit parlements , quarantesept premiers ministres et cinq cent vingt -neuf ministres à portefeuille , dont soixante-huit de l'intérieur. En moyenne, chaque ministre de l'intérieur n'a duré que six mois. Depuis dix ans, les ministres des finances ne sont pas restés, en moyenne, plus de deux mois en fonctions.
Que résulte-t-il de cette effrayante mobilité du pouvoir? que tous les jours les finances sont plus obérées, le crédit plus épuisé, le désordre plus profond. Aussi le peuple, écrasé d'impôts, en est-il venu à ne plus s'intéresser aux luttes de ces ambitieux faméliques, qui ne se succèdent qu'à ses dépens. Il est comme le renard de la fable; il n'aspire qu'au repos, et dirait volontiers à ceux qui veulent le débarrasser de ses gouvernants :
Laisse-les^ je le prie^ achever leur repas.
Ces animaux sont soûls. Une troupe nouvelle Viendrait fondre sur moi^ plus âpre et plus cruelle.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
^ P'j^ ' Andujar, s'est notablement réduite.
M. Sch*** a pris par Jaen le chemin de Madrid , et Tinfortuné M. de L*** est resté, enrageant et maugréant,
33i VOYAGE EN ESPAGNE
SOUS la griffe du juge de Grenade. Il ne nous reste que M. du S**, qui, jusqu'à la fin, nous demeurera un fidèle et aimable compagnon.
Le bateau sur lequel nous prenons passage pour Alicante appartient à la compagnie Lopez : cette compagnie passe pour avoir d'excellents paquebots, les meilleurs de tous ceux qui font le service de la côte ; réputation peu méritée, autant que j'ai pu en juger par celui où nous nous embarquons. Les installations sont incommodes, les cabines étroites, la propreté douteuse, le service mal fait. Il y a une seule chambre un peu large ; c'est la chambre des dames , mais elle est occupée par une famille espagnole composée de cinq ou six enfants; et l'odeur qui s'en échappe, quand on ouvre la porte , ôte l'envie d'y entrer.
Nous partons par un beau temps , le 27 avril , à dix heures du matin. Mais bientôt une brise de l'est assez forte s'élève et contrarie notre marche. La mer devient houleuse et dure; le roulis est assez violent. Nous sommes tous plus ou moins éprouvés par le mal de mer. Seul, M. du S** résiste, et tient courageusement sa place à la table du capitaine : mauvaise table, d'ailleurs, et mal faite pour raffermir des cœurs chancelants.
Nous marchons lentement. Si le vent n'était pas contraire, nous devrions faire le trajet en vingt-quatre heures : il parait que nous en mettrons trente-six, ou même quarante. Un passager m'apprend que depuis quelque temps la compagnie, par des réductions successives de traitement, a obligé tous ses mécaniciens
français à s'en aller, et les a remplacés par des Espagnols; elle leur abandonne, comme indemnités, les économies faites sur le charbon. Je ne sais pas si notre mécanicien économise le combustible ; mais nous allons avec une lenteur désespérante.
Le 28, au soir, nous passons devant Carthagène. Le paquebot n'y fait pas escale, et je le regrette vivement. Nous sommes si fatigués, que je me ferais débarquer ici. Il y a un chemin de fer qui va de Carthagène à Murcie; et de cette dernière ville à Alicante le trajet est facile. Au lieu de cela, nous avons encore en perspective six à huit heures de roulis et de mal de mer.
Carthagène est dans une situation admirable. Son port est le plus beau, le plus sûr de toute l'Espagne; et il faudrait peu de chose pour en faire un des plus beaux du monde. Deux hautes montagnes qui ne laissent entre elles qu'un étroit goulet en défendent l'entrée, et le protègent contre les grands vents. Des flottes entières y manœuvreraient à l'aise ; et la mer y est toujours calme comme un lac.
Autrefois riche , commerçante et populeuse , Carthagène n'a plus rien de son ancienne splendeur, a Elle « est, dit un écrivain espagnol, l'image frappante de « notre décadence et de notre abaissement. Son port (( était autrefois rempli de navires qui venaient de « toutes les mers; son commerce embrassait l'an- « cien et le nouveau monde. Les travaux de son (( arsenal occupaient la moitié de sa population. Tout a cela a disparu : la marine est ruinée, les fortunes (( particulières anéanties; et la ville des Scipions
« conserve à peine quelques vestiges de sa {grandeur « passée \ »
Carthagène est le point de la Péninsule le plus rapproché de l'Algérie. Un bateau à vapeur peut aller en six heures d'ici à Oran. Aujourd'hui que la voie ferrée se prolonge sans interruption jusqu'à Paris, on peut gagner par là notre colonie , avec une navigation bien courte.
C'est de là que partit, en 4509, l'expédition dirigée par le cardinal Ximenès contre les Maures d'Oran; expédition hardie et généreuse , qui fut une des gloires de son administration. Oran était alors, comme Alger, un repaire de pirates : ils infestaient la Méditerranée, causaient des dommages considérables au commerce de toutes les nations chrétiennes, surtout à celui de l'Espagne, et poussaient l'audace jusqu'à venir piller les côtes de l'Andalousie. Le cardinal résolut de détruire ce nid de brigands. Il prit à sa charge tous les frais de l'expédition; ce qui, malgré l'opulence de l'archevêché de Tolède, n'était pas un médiocre fardeau. Il fit plus : quoique âgé de soixante-douze ans, il se mit de sa personne à la tête de l'entreprise, et en régla tous les détails.
La flotte était composée de dix gros galions armés en guerre, et de quatre-vingts vaisseaux de charge. L'armée comptait huit cents lances, sans y comprendre les autres troupes réglées de cavalerie et d'infanterie levées aux dépens du cardinal, et grand nombre de
1 Madoz, Diccionario geografico de Espana,
volontaires. Le Vénitien Jérôme Vianelli conduisait la flotte; le comte Pedro de Navarre commandait l'armée.
« Ximenès étant monté, au bruit des acclamations « de toute l'armée , sur le grand galion d'Espagne qui « servait d'amiral à toute la flotte, on leva l'ancre. (( Toute l'armée sortit du port de Carthagène et mit à « la voile le mercredi, 46® de mai, avec un vent favo- (( rable. Le lendemain, qui était la fête de l'Ascension, « on découvrit les côtes d'Afrique, et on entra le « plus heureusement du monde dans le port de (( Masalquivir... »
L'armée, ayant débarqué sans obstacle, marcha sur la ville. « Avant que l'on en vînt aux mains, Ximenès, « revêtu de ses ornements pontificaux, monta à cheval, (( accompagné des ecclésiastiques et des religieux qui « l'avaient suivi. Il était précédé d'un reUgieux de « Saint -François, nommé Ferdinand, qui portait (( devant lui la croix archiépiscopale , et qui avait une « épée à son côté par-dessus son sac, aussi bien que les « autres prêtres et religieux. Ce spectacle bizarre et « nouveau ne laissa pas que de faire rire toute l'armée, a malgré la crainte et la vénération qu'inspirait le « cardinal. Ce fut en cet équipage que Ximenès se « rendit à la tête de l'armée, et harangua les chefs et « les soldats *. »
Oran fut pris. Trois cents esclaves chrétiens furent rendus à la liberté; et cette victoire entraîna la sou-
1 Mariana, liv. XXIX.
mission d'Alger, de Tunis et de Tripoli. On montre à VArmeria real de Madrid le bouclier et le casque que portait Ximenès à l'attaque d'Oran. Cette armure est d'un poids extraordinaire : le casque pèse vingt livres, le bouclier cinquante, la cuirasse quatre-vingts. Il faudrait un homme vigoureux pour porter sans fléchir le harnais de guerre de ce vieux moine au front pale , aux yeux caves , et qui semblait exténué par les macérations.
Dans la nuit, vers deux heures, nous sommes enfin devant Alicante. Mais le port est fermé; nous ne pourrons descendre à terre qu'au jour. En attendant, on essaie de dormir : impossible ; il faut plus de deux heures à notre équipage pour s'amarrer convenablement et parvenir à jeter l'ancre. Pendant ce temps-là, je me mets en quête pour tâcher de trouver au moins de quoi refaire nos estomacs fatigués par deux jours de mal de mer. Mais le cuisinier est couché ; il n'y a qu'un marmiton qui veille , et qui ne peut rien me donner : tout est serré sous clef, jusqu'au pain et au vin; et quant à déranger de son sommeil un maitre-coq espagnol, c'est chose trop grave, que ne se permettrait point un subordonné.
Alicante, avec ses maisons blanches ou peintes, a une physionomie moitié italienne, moitié arabe. La ville est petite, assise au pied d'une montagne de craie, aux formes bizarres, calcinée par le soleil. Vue de près, elle n'a pas grand caractère ; et pourtant elle me semble plus propre et plus gaie que Malaga. La fonda del Vapor, où nous descendons, est tenue par un Itahen
qui nous reçoit avec une cordialité expansive. Ce brave homme nous comble de toutes sortes d'attentions et de prévenances : il nous fait servir un déjeuner qui en toute circonstance eût été fort apprécié, mais qui, après la traversée que nous venons de faire , nous est particulièrement agréable et réjouissant. Il veut enfin nous conduire lui-même à Elché et nous servir de cicérone.
Il'n'y a rien, en effet, à voir à Alicante ; mais auprès d'Alicante , à quelques lieues sur la route de Murcie , il faut aller voir Elché. Elché est certainement une des villes les plus originales et les plus pittoresques de TEspagne.
On suit en sortant d' Alicante une route poudreuse, qui traverse des campagnes arides. Le sol pierreux se couvre à peine, çà et là, de quelques maigres orges. Mais bientôt l'aspect du pays change : la terre, plus riche , est chargée de moissons; aux oliviers succèdent les caroubiers gigantesques, les figuiers, les amandiers et les vignes. Quelques palmiers élèvent leur tête légère dans la plaine; ils se groupent, comme des arbres familiers et amis de l'homme, autour des habitations. Leur nombre augmente peu à peu; ils bordent les champs et la route. Quelques instants encore, et vous êtes en Orient.
Une forêt, une véritable forêt de palmiers s'étend devant vous (il y en a, dit- on, de trente à quarante mille); non point de ces palmiers grêles et rachitiques comme on en voit en Italie et en Provence, pauvres exilés qui semblent frissonner et dépérir sous un ciel
3i0 VOYAGE EN ESPAGNE
trop dur pour eux ; mais des arbres vigoureux et puissants , dont le tronc , droit comme une colonne , porte à quarante , à soixante pieds de hauteur leur ondoyant panache, et dont les files ahgnées sur les plantations forment des nefs majestueuses. Au miUeu de cette
foret , imaginez une petite ville dont toutes les maisons ont gardé fidèlement le caractère arabe , les fenêtres étroites, les toits en terrasses. 11 n'y manque que les aiguilles effilées des minarets : encore l'église d'Elché est-elle surmontée d'une coupole revêtue de tuiles vernies, qui lui donne un faux air de mosquée. Le ciel , qui est d'un bleu cru , la chaleur, qui vers deux heures est devenue intense, ajoutent à l'illusion, et
VOYAGE EN ESPAGNE 3il
quand, du haut de la tour de l'église , je contemplais ce paysage tout africain, encadré par de petites montagnes de pierre calcaire, aux flancs nus et bnllés, coupées carrément au sommet, je me croyais par moments reporté sur les bords du Nil.
On peut dire, sans exagération, qu'il n'y a, ni en Espagne, ni en Europe, rien de semblable à ce pays d'Elché. C'est véritablement une ville d'Afrique , transportée de toutes pièces, comme par un coup de baguette, de ce côté-ci de la Méditerranée. L'effet est saisissant, si bien qu'on ait été prévenu. Je m'attendais à une espèce de ville arabe en miniature, à une jolie décoration d'opéra, comme les petits villages chinois de la Nord-Hollande. Ce n'est point cela; c'est la végétation même, et le sol et le ciel de l'Orient. Quand vous aurez vu Elché, vous pourrez dire que vous avez vu une oasis du Sahara.
La ville vit en grande partie de ses palmiers. Nonseulement ils lui fournissent des dattes; mais les feuilles, qu'on lie en faisceaux sur l'arbre pour les faire blanchir et qu'on tresse ensuite de mille manières pendant la saison d'hiver, sont vendues pour faire des palmes pascales et font l'objet d'un commerce considérable. On en voit dans toute l'Espagne, presque aux balcons de toutes les maisons : ces palmes bénites passent pour avoir la vertu d'écarter le tonnerre.
Sous la conduite de notre complaisant hôtelier, nous avons fait une promenade dans la foret. Elle est semée de champs de blé et de maïs, de jardins remplis de gi'enadiers et d'orangers, ofi des rigoles distribuent
3i2 VOYAGE EN ESPAGNE
de toutes parts des eaux abondantes. On nous a fait goûter aux dattes : elles sont moins bonnes que celles d'Algérie, mais valent à peu près celles d'Egypte. Un jeune garçon était allé nous les cueillir sur l'arbre même. Cette périlleuse ascension se fait d'une façon toute simple et fort originale. L'homme passe autour de
lui une corde d'aloès qui enveloppe en même temps le tronc du palmier : le dos appuyé à cette corde, il s'arc-boute contre l'arbre avec les pieds, et, profitant des saillies que présente sa surface , grimpe le long de ce tronc vertical avec l'agilité d'un chat sauvage.
La plupart des voyageurs, après avoir vu Alicante et Elché, prennent leur route vers le nord et vont visiter Valence. Ils ont tort. Si vous m'en croyez, vous louerez un voiturin , et vous vous rendrez à Murcie en passant
par Orihuela. C'est une petite excursion qui ne vous laissera regretter ni votre temps ni votre peine.
On peut aller jusqu'à Murcie par la route de terre. Mais l'Indicateur du chemin de fer de Carthagène portant qu'il y a une station à Orihuela, je fais marché avec notre voiturier pour nous conduire à cette station. Nous quittions Alicante le lendemain à cinq heures du matin. Le soleil se leva comme nous franchissions les premières collines en arrière de la ville. La mer et les montagnes étaient toutes roses; il y avait dans le ciel et sur les eaux , et sur les cimes voilées d'une brume légère, des harmonies de ton et des teintes fondues d'une douceur et d'un charme inexprimables.
Nous traversons de nouveau Elché ; et pendant que les chevaux soufflent, nous parcourons une partie de la ville que nous n'avons pas vue la veille. Elle est bornée à l'ouest par un ravin large et profond : ce ravin est le lit d'un torrent, en ce moment à sec, mais qui roule l'hiver des eaux terribles. Le pont très-élevé qui le franchit, emporté plusieurs fois, a été reconstruit au siècle dernier sur un plan monumental. Sur les bords escarpés du ravin , se dressent des massifs de nopals , couverts de leurs fleurs jaunes et de leurs figures rougeâtres; des groupes de palmiers les couronnent, dominant de vieilles murailles ruinées et se penchant çà et là sur le lit du torrent. J'aime le palmier : il mo fait rêver, il me rappelle l'Orient, ses grands spectacles, ses ruines mélancoliques. Il a une élégance et une majesté incomparables. Son tronc puissant, qui monte d'un seul jet vers le ciel , a visiblement servi de
modèle à la puissante colonne des temples égyptiens , et son panache qui retombe a fourni le type du large chapiteau évasé. Le palmier n'a sans doute ni la fraîcheur des feuillages nouveaux dont se revêtent à chaque printemps nos arbres des climats tempérés, ni leur mobilité qui ondule au moindre soufQe : mais quelle noblesse et quelle grâce! quelle variété même dans ses groupes, dans ses attitudes, surtout au bord des fleuves et des fontaines, lorsque, se courbant sur les eaux , il relève fièrement sa tète légère ! Mais son caractère propre , c'est la gravité : il est grave comme les peuples de TOrient; il est en harmonie avec le ciel de rOrient, avec ses solennels paysages et ses tranquilles horizons ; il y a en lui comme un parfum de la poésie biblique et un souvenir des anciens âges.
Au delà d'Elché , la grande route cesse ; nous entrons dans un chemin de traverse , un vrai chemin espagnol , qui va à travers champs , à peine tracé , et se souciant fort peu des inégalités du terrain. Mais le pays est des plus intéressants. Nous sommes sur de hauts plateaux : rhorizon, très-étendu, est borné de hautes montagnes, de la forme la plus gracieuse et de la plus charmante couleur. Les montagnes d'Espagne sont généralement dépouillées de végétation : de près, ce sont des rochers brûlés, des escarpements arides, des sommets affreusement nus, déchirés, ravinés. Mais de loin la lumière de ce beau ciel leur fait comme un vêtement magique , elle voile leur nudité d'une gaze transparente, glacée du bleu le plus doux, du rose le plus tendre, veinée par endroits d'opale ou d'aventurine.
VOYAGE EN ESPAGNE 3i7
A un certain moment, nous voyons sur notre gauche étinceler comme une lame d'argent la surface d'un petit lac. Le chemin est bordé de haies de grenadiers; leurs fleurs de pourpre brillent dans la verdure luisante. Les vignes alternent avec les champs de blé : les orges sont déjà mûres, et l'on commence à les couper. Nous
voyons encore des palmiers; non plus en forêt comme à Elché, mais en groupes, en bouquets rassemblés autour des fermes et des villages. Ces villages ont tous un caractère arabe très-marqué : leurs petites égUses carrées , surmontées d'une coupole , ressemblent à des chapelles mauresques.
A l'extrémité de cette longue plaine, une chaîne de montagnes de couleur cuivrée semble nous barrer la
route. Au pied est assise la petite ville de Callosa de Segura : les ruines pittoresques d'un château arabe la dominent; sa coupole et son clocher, léger comme un minaret, s'élancent des masses de verdure où elle est comme enfouie. Je n'ai rien vu en Espagne de plus
vivement coloré que ce petit coui de paysage. Une tribu de gitanos campait sur le bord de la route : les hommes faisaient la sieste; les enfants, nus et noirs comme de petits mauricauds, se roulaient dans la poussière , tandis que les femmes préparaient le repas près des feux allumés.
La route franchit la sierra par une étroite coupure; et tout à coup, au sortir de la gorge, on voit se déployer devant soi une large et opulente vallée : c'est la plaine
d'Orihuela, la Hiierta de Murcie. Pour la fertilité et la richesse on peut la comparer à la Lombardie ; la végétation y est plus variée, plus luxuriante encore que dans la Vega de Grenade. Les blés ont déjà trois pieds de haut; des figuiers, grands comme des chênes, se mêlent dans les champs aux plantations de grenadiers et d'orangers; les mûriers blancs annoncent l'industrie de la soie; les vignes se suspendent en guirlandes aux ormeaux; dans les jardins, les arbres de nos climats tempérés, pruniers, pêchers, amandiers, confondent leurs fleurs avec les fleurs des contrées méridionales. A droite de la route qui longe la montagne, les pentes rocheuses sont hérissées d'aloès et de cactus ; et çà et là quelques palmiers s'élèvent du miheu des jardins. Ce mélange des arbres du Nord et de ceux du Midi a quelque chose de charmant et d'étrange. La Huerta de Valence est, dit -on, aussi riche que celle de Murcie : elle n'a pas ce caractère singulier et original, ce contraste de deux natures, de deux flores si différentes.
Orihuela, qui a eu du temps des Maures une grande importance, a peu de vie aujourd'hui, malgré la prodigieuse fertilité de sa campagne. En passant, nous demandons à l'aubergiste où se trouve la gare du chemin de fer : il nous répond d'un air ébahi que nous en sommes à plus de deux heures. Nous croyons que l'hôtelier se moque de nous, et veut nous garder à dîner : la station d'Orihuela ne peut pas être à deux heures d'Orihuela. Cependant nous proposons à notre voiturier de nous mener directement à Murcie, dont
le clocher se voit à Thorizon. Il préfère nous conduire à la station, comme il était convenu, et nous voilà repartis. Tout va à merveille, d'abord; nous suivons un joli petit chemin qui passe à travers des jardins; les orangers et les rosiers embaument l'air. Mais bientôt ce n'est plus même un chemin de traverse, c'est un chemin d'exploitation, étroit, cahoteux, défoncé. On monte, on descend, on penche, on se relève; on manque dix fois de verser. Nous sommes en plein champ. De loin en loin se montrent quelques maisons de paysans: elles sont basses, couvertes en roseaux, et par leur forme rappellent un peu les cases des nègres sur les plantations.
Cependant nous marchons depuis près d'une heure ; nos chevaux n'en peuvent plus, et veulent entrer dans toutes les maisons qui se présentent; le cocher commence à s'inquiéter. Il interroge les paysans que nous rencontrons ; mais tous répondent imperturbablement que nous sommes dans le bon chemin. Peu à peu le pays change d'aspect : nous avons traversé dans sa largeur toute la plaine; nous sommes au pied des montagnes qui la bordent au sud. Le clocher de Murcie semble s'éloigner de plus en plus; on dirait que nous lui tournons le dos. Mais de chemin de fer et de station, pas apparence. Le voiturier est aux abois, et nous commençons à nous demander, tout en riant de l'aventure, comment elle finira.
A ce moment, la Providence nous apparaît sous la forme d'une tartane, aux tentures écarlates, aux rideaux jonquille, décorée des peintures les plus fan-
tastiques. Cette voiture primitive, traînée par une mule vigoureuse, nous a rejoints et devancés : c'est l'omnibus du chemin de fer. Il n'y a pas de voyageurs ; mais puisqu'il y a un omnibus, nous en concluons qu'il faut bien qu'il y ait une station. Nous partons à la suite de l'étrange véhicule , et nous recommençons notre course à travers champs. Dans chaque masure nous croyons voir une gare ; mais en approchant l'illusion s'évanouit comme un mirage. Le voiturier commence à perdre patience, chose rare chez un Espagnol. Mais il n'y a pas à dire , il faut avancer ; ni lui ni nous ne pouvons coucher dans ce désert. La machine jaune et rouge va toujours devant nous, comme le cheval de de la ballade. Enfin, après une autre heure de celte course haletante, nous distinguons un poteau, une petite maison blanche ; nous gravissons un remblai; la voie ferrée s'étend devant nous; nous sommes à la station d'Orihuela : le nom est bien écrit en gros caractères, sur le pignon du bâtiment. Dix minutes après, nous étions à Murcie. Nous y aurions été une heure plutôt si, au lieu de prendre le chemin de fer, nous avions tout simplement suivi la grande route : fiez-vous donc aux Indicateurs espagnols !
L'arrivée à Murcie est très -gaie. A la gare, des femmes, des enfants, nous offrent d'énormes bouquets de fleurs et de petits paniers de fraises. Dans la cour sont rangées en bataille des tartanes aux couleurs bariolées, pareilles à celle qui nous a guidés tout à l'heure : c'est la voiture du pays. La ville est tout entourée de promenades, de jardins, de l'aspect le plus
riant. L'avenue qu'on suit en sortant de la gare est plantée de magnifiques ormeaux; tout dans ce pays a un air d'abondance et de fécondité. C'est vraiment une terre promise.
Des groupes nombreux de paysans reviennent de la ville, où ils ont porté leurs denrées à dos d'àne ou de mulet. Ces paysans ont un costume fort pittoresque; c'est le même à peu près que celui des Valenciens : de larges caleçons de toile flottant et tombant jusqu'au genou, le gilet de velours vert ou bleu, la ceinture rouge, les manches de chemise blanches, la jambe nue, les pieds chaussés d'alpargatas ou souliers de cordes. Ils jettent par là-dessus une mante à rayures de couleurs vives. Ce costume, si bien approprié au climat, vient visiblement des Maures. Les femmes ont aussi gardé dans cette province , plus qu'en toute autre contrée de l'Espagne, leur ancien costume national : elles ont encore la jupe à volants, le mouchoir de couleur voyante, le grand peigne posé sur le côté de la tête.
Murcie est une assez jolie ville, mais un peu triste. Il lui manque ce qui manque à la plupart des villes espagnoles, l'animation, la vie. 11 n'y a un peu de mouvement que sur les quais, où se tient le marché, où s'établissent en plein vent les marchands de mantes, d'alpargates , de sparterie ; ou bien encore , tout près de là, du côté de la fonda des AriHeros, où se réunissent les muletiers du pays. Partout ailleurs la ville est calme et silencieuse. Ces cités, qui ont été si populeuses et si riches, elles semblent aujourd'hui à demi dépeuplées; elles sont trop grandes pour le nombre de leurs habi-
tants. Et encore ce peu d'habitants qui leur restent semblent endormis dans une indifférence paresseuse. L'industrie, le commerce, l'agriculture même languissent. La terre donne beaucoup ; mais elle pourrait donner bien davantage. Aussi, malgré sa fertilité, le paysan est-il pauvre, et Murcie n'est plus que l'ombre de ce qu'elle a été. Le chemin de fer qui la relie d'un côté à Carthagène, de l'autre à Madrid, va-t-il y porter un peu d'activité, développer la production, encourager un peu le progrès? Il faut l'espérer. Mais il est clair que la création des chemins de fer n'a point produit en Espagne les résultats merveilleux qu'ils ont fait naître ailleurs; et la raison en est simple. On a commencé en Espagne par où l'on finissait dans les autres pays : l'Espagne a des voies ferrées, et elle n'a ni grandes routes ni chemins. Elle ressemble à un homme à qui on a donné un habit noir, et qui n'a pas de chemise ; le luxe lui est venu avant qu'elle eût le nécessaire. Sans doute, à la longue, les habitudes se modifieront, l'activité s'éveillera, sous l'excitation de ce puissant instrument de la civilisation moderne; car, on l'a dit avec raison, les idées circulent sur les rails en même temps que les marchandises. Mais combien d'années il faudra pour que cette révolution s'accomplisse. Dieu seul le sait!
De Murcie j'avais projeté de me rendre à Valence; mais il y faut renoncer; le temps nous manque : nos aventures de Grenade nous ont fait perdre une dizaine de jours.
Ce qui diminue nos regrets, c'est que Valence est
une ville toute moderne; elle n'a aucun monument ancien et digne d'attention; à peine quelques vestiges de constructions de l'époque arabe.
Les souvenirs de Valence sont moins dans Valence même que dans l'histoire et dans la poésie. Ce fut, après Grenade , la ville dont les Maures disputèrent avec le plus d'opiniâtreté la possession aux chrétiens, et dont ils pleurèrent le plus la perte. « Valence, l'honneur et « la joie des Maures, dit la complainte arabe; la ville « aux fortes murailles, dont les blancs créneaux « brillent au loin sous le soleil. »
Dans la légende , dans la poésie populaire espagnole , c'est le théâtre principal des exploits du Cid. C'est lui qui le premier l'a conquise sur les rois maures; il y a trouvé d'immenses trésors; elle est devenue « sa ville », il y a fixé sa demeure, et de là sa renommée s'est répandue jusqu'aux confins de l'Orient, et le soudan lui envoie un ambassadeur chargé de présents, absolument comme Haroun-al-Raschid à l'empereur Charlemagne. « L'Arabe se mit en route, et en peu de « temps parvint jusqu'à Valence, où il demanda perce mission au Cid de lui parler en personne. Le Cid « sortit pour le recevoir, et quand le Maure fut en sa (( présence , il trembla devant lui. Et comme il hésitait, (( dans son trouble , à faire son message , le Cid lui prit « la main , et lui dit : « Tu es le bienvenu , Maure , tu es « le bienvenu dans ma ville de Valence. Si ton roi (( était chrétien, j'irais pour le voir dans son pays. » « Avec ces discours et d'autres semblables, ils allèrent « tous deux à la ville, où les habitants firent une grande
« fête. Le Cid lui montra sa maison, ses filles et « Chimène; de quoi le Maure fut ébloui en voyant « tant de richesses. »
Et quand il a rendu son àme à Dieu, « le bon Cid, qu'on nommait de Bivar, » l'armée des infidèles marchant contre Valence, ses serviteurs taisent sa mort, et pour donner courage aux chrétiens se servent d'un pieux stratagème : ils revêtent le corps du Cid de son armure, ils l'attachent sur son beau cheval Babieça, deux d'entre eux le soutenant de chaque côté ; dans la main droite ils lui mettent son épée, la Tizona. Ainsi armé en guerre, il est conduit au milieu des siens; sa vue seule frappe les musulmans de terreur, et tout mort qu'il est, le Cid gagne encore une bataille *.
• Homancero del Cid.
dernier adieu de ce pays du soleil.
Nous allons, en effet, vers le nord, et demain nous verrons couler au pied des montagnes neigeuses les froides eaux du Tage.
Au delà de Lorqui, située dans une vallée fertile, le chemin de fer s'élève sur des plateaux rocheux et dénudés , et traverse de grandes plaines fortement ondulées, coupées çà et là de marécages. L'aspect de ce pays est désolé. Autour de nous, des collines basses, crayeuses , quelquefois profondément déchirées par les eaux; à l'horizon des montagnes décharnées, quelques champs d'orges ou de blés; ni arbres, ni habitations. On fait plusieurs lieues sans voir un visage humain, sans rencontrer une ferme ou un village.
On se demande comment on a eu l'étrange idée de faire passer un chemin de fer à travers ces solitudes. Un Français employé au chemin d'Alicante, et qui se trouve dans le même wagon que nous, me l'explique. Il y avait un tracé tout indiqué pour joindre Carthagène et Murcie à la ligne d'Alicante, ouverte la première : c'était de passer par Orihuela, au travers ou sur la lisière de la Huerta, et d'aller s'embrancher sur cette voie à la hauteur de Novelda. On abrégeait par là le parcours, et on diminuait la dépense de plus de moitié; on traversait ime des contrées les plus peuplées et les plus productives de l'Espagne ; et en y développant l'activité agricole et commerciale, on assurait à la compagnie un trafic qui ne pouvait que s'accroître de jour en jour. C'était le seul projet raisonnable; il était à la fois indiqué par le bon sens et commandé par l'intérêt général. Mais il se rencontra qu'un des ministres d'alors possédait une terre considérable au beau milieu de ce désert que nous traversons, du côté de Hellin. La compagnie sut que la concession ne lui serait accordée qu'à la condition que
la voie passerait par Hellin. Et voilà comme quoi au tracé le plus court et le plus avantageux on substitua un tracé plus long, où il n'y a ni voyageurs ni marchandises. Mais le ministre va en chemin de fer à son hacienda.
La compagnie ne ferait pas seulement ses frais sur
cette ligne, si par bonheur elle n'avait trouvé, dans une espèce de jonc qu'on appelle le sparte, un objet de trafic qui est devenu considérable depuis quelques années. Le sparte a été de tout temps employé en Espagne à faire des nattes; mais ce n'est pas cette petite industrie locale qui suffirait à en consommer de si grandes quantités. On en fait du papier, et depuis la crise du coton cette application nouvelle lui a donné
une valeur inattendue. Le sparte croît spontanément dans ces montagnes, et la paresse espagnole n'a, comme on dit, qu'à se baisser pour en prendre.
Ces plaines ne sont pourtant pas naturellement stériles, et n'ont pas toujours été un désert. Les vallées qui les coupent en diverses directions sont d'une fertilité extrême; les plateaux même seraient le plus souvent susceptibles de culture ; mais les arbres ont été détruits partout, et le sol s'est desséché. Aujourd'hui la population est insuffisante, les capitaux font défaut, l'industrie et la sécurité manquent. Je ne sais rien de plus attristant que la vue de ces mornes campagnes. C'est l'image mélancolique de l'Espagne : un sol fécond et un peuple énergique, auxquels manque également la culture.
Quand on voit ce qu'est aujourd'hui l'Espagne, et qu'on se rappelle ce qu'elle a été, on ne peut s'empêcher de se demander quelles causes ont pu amener une telle décadence, quels fléaux se sont abattus sur ce beau pays.
Au commencement du xvi* siècle, l'Espagne faisait trembler l'Europe. Son infanterie était la première du monde. Ses vaisseaux étaient assez nombreux pour transporter devant Tunis une armée de trente mille hommes. Son commerce florissait. Sur toutes les rives de la Méditerranée on recherchait les soies de Séville, les cuirs de Cordoue, les draps de Ségovie, les lames de Tolède. Prépondérante en Allemagne, maîtresse de l'Italie et des Pays-Bas , victorieuse de la France , riche déjà des trésors du nouveau monde, où elle a fondé deux empires, elle semble marcher à la domination
universelle. La gloire des lettres et des ai'ts vient rehausser encore chez elle celle de la politique et des armes. Cervantes écrit son immortel chef-d'œuvre; Lope de Vega va naître ; et pendant un siècle encore le génie espagnol, fécondé par cette grande époque, va jeter un admirable éclat.
Deux cents ans plus tard, au commencement du XVIII® siècle, regardez cette puissante Espagne : vous ne la reconnaîtrez plus! Elle a perdu Tltalie, la Hollande et les Indes orientales. Sa population, qui s'était élevée sous les Maures jusqu'à vingt miUions, est tombée à six. Ses plus belles provinces sont désertes : « L'alouette qui veut traverser la Castille , disaient les paysans, doit porter son grain. » L'industrie et le commerce sont anéantis; les manufactures ruinées. Les arts, les lettres ont péri comme le reste. Elle n'a plus ni finances, ni armée, ni marine. Avec les mines du nouveau monde, elle est obligée de recourir à des souscriptions pour se défendre et pour vivre. Après avoir eu les plus redoutables armées du continent, elle peut à peine tenir vingt mille hommes sur pied. Six galères à demi pourries , dans le port de Carthagène , composent toute sa flotte; et pour son service des Indes, elle est réduite à emprunter quelques vaisseaux à des navigateurs génois.
Les historiens rapportent que Charles II , ce dernier et misérable rejeton d'une grande race qui allait s'éteindre en lui, était né si débile qu'à quatre ans il avait encore besoin de sa nourrice, et que, ses jambes ne pouvant le soutenir, il fallait qu'elle le portât sur ses
bras. Toute sa vie malade et languissant , marié deux fois sans avoir d'enfants , vieillard à trente-neuf ans et se sentant mourir, on raconte qu'il se fit conduire à l'Escurial, fit ouvrir devant lui les tombeaux de ses ancêtres, exhuma son père, sa mère, sa première femme, et baisa leurs os en pleurant et en murmurant ces paroles : « Déjà nous ne sonmies plus rien!...» Ce pauvre roi, n'était-ce pas la vivante et lamentable personnification de l'Espagne décrépite? et ne semblerait-il pas qu'elle n'eût plus qu'à se coucher avec lui dans la tombe?
On a, pour expliquer cette effrayante décadence, rappelé les guerres sanglantes, les expéditions ruineuses de Charles - Quint et de Philippe II. Mais FAngleterre n'a-t-elle pas eu ses guerres civiles, et l'Allemagne ses guerres de religion? L'Italie n'a-t-elle pas été pendant des siècles le champ de bataille et la proie de l'Europe? La France n'a-t-elle pas été plus d'une fois épuisée d'hommes et d'argent par l'ambition guerroyante de ses rois?
Il y a eu d'autres causes. L'expulsion violente des Juifs, des Maures et des Maurisques a enlevé à l'Espagne des populations nombreuses et actives. Il est difficile d'en préciser le chiffre. Selon les historiens les plus autorisés, de Ferdinand le Catholique à Philippe III, dans l'espace de cent vingt ans, elle perdit environ trois millions d'habitants. On ne porte pas à moins de cent mille le nombre de familles qui émigrèrent pour échapper aux recherches de l'inquisition.
La découverte du nouveau inonde fut une autre cause de dépopulation. La fièvre de Tor, l'esprit de colonisation et d'aventures, firent tourner toutes les têtes : un nombre incalculable d'émigrants passèrent les mers.
Le Mexique et le Pérou, qui semblaient devoir enrichir à jamais TEspagne, la ruinèrent. Au lieu de demander à ces fertiles contrées leurs productions naturelles, qui sont la vraie richesse des colonies, elle ne leur demanda que leur or. Cet or, que les galions apportaient par tonnes dans ses ports, la fit riche, en effet, pour un temps : pendant un siècle à peu près, grâce aux mines des Indes , l'Espagne fut la puissance la plus opulente du monde. Mais les mines commencèrent à s'épuiser, et on s'aperçut que ce fleuve d'or qui avait coulé sur la Péninsule, en y passant, l'avait stérilisée. L'industrie, l'agriculture, le commerce même, tout avait été abandonné pour les mines d'Amérique.
Les mines d'or et d'argent, pour un peuple dont l'industrie n'est pas déjà puissante, sont le plus funeste présent que puisse lui faire la fortune : elles représentent, en effet, la richesse sans le travail, elles dégoûtent les hommes des occupations vraiment productives, elles tuent l'activité vraiment féconde, elles développent la mendicité. L'Espagnol, qui est naturellement hautain et paresseux et qui regarde le travail manuel comme indigne de lui, a trouvé dans les mines du Pérou un fatal encouragement à ce défaut national.
J'ai lu je ne sais où que, pendant l'exposition universelle de Londres, où la foule admirait le fameux diamant de l'Inde appelé Koh-i-noor, c'est-à-dire la Montagne de Lumière, on exposa un dessin qui représentait un énorme bloc de charbon de terre, avec cette légende : a Le grand Koh-i-noor de l'Angleterre. » La caricature avait raison. L'Angleterre est plus riche avec sa houille que l'Inde avec ses diamants. Si l'Espagne avait exploité ses mines de fer, de cuivre et de charbon au lieu d'épuiser le Pérou, elle serait moins pauvre qu'elle ne l'est. Mais, le croirait-on? les rois d'Espagne allèrent, après ,1a découverte de l'Amérique , jusqu'à interdire , sauf des cas de concession privilégiée, l'exploitation des mines de la métropole!
A ces causes de décadence on peut en ajouter encore d'autres : la main-morte qui frappait tous les biens du clergé et des communes; les nombreux majorais de la noblesse; enfin les dévastations périodiques causées par la migration des troupeaux (la mesla), qui ont rendu impossible la renaissance de l'agriculture dans les provinces du Centre.
Mais quand on a énuméré toutes ces causes, dont quelques-unes ne sont pas particulières à l'Espagne, tout n'est pas expHqué. Il y a un fait général dont elles ne rendent pas compte, c'est la déchéance morale de la société espagnole. On se demande toujours comment l'Espagne a pu perdre à ce point son activité , son génie politique et guerrier, ses aptitudes pour les arts et les lettres; comment elle a rétrogradé dans la civilisation, quand toutes les nations avançaient; comment enfin
rabaissement intellectuel et moral s'est produit chez elle en même temps que l'abaissement matériel et politique. A cela il n'y a qu'une explication, c'est le despotisme ; non pas seulement le despotisme politique , mais un despotisme qui était à la fois politique et religieux , une sorte de despotisme oriental, opprimant les esprits aussi bien que les corps, qui, depuis Philippe II, fut remis aux mains des rois d'Espagne.
Sous un tel régime, non-seulement toute vie politique s'est éteinte, mais toute indépendance individuelle a disparu, toute initiative a été étouffée, tout mouvement s'est arrêté; la vie morale a été comme paralysée. La terreur a tellement pesé sur les âmes, que le ressort en a été en quelque sorte brisé , et que les intelligences ont été comme frappées de stérilité.
Depuis un demi-siècle , ce régime oppressif a à peu près cessé. Aussi voyez : déjà, malgré l'anarchie, le génie espagnol semble s'être ranimé. La guerre de l'indépendance a secoué son long sommeil, et, sous l'outrage du joug étranger, le patriotisme exalté lui a servi d'inspiration. Rentrée dans le courant européen , l'Espagne a pris part, quoique de loin, à ce brillant mouvement littéraire qui a marqué la première moitié de ce siècle. De nobles esprits, de féconds et aimables talents ont fait luire sur elle comme l'aurore d'une gloire nouvelle. Elle a eu des historiens, des orateurs comme le duc de Rivas, Martinez de la Rosa, Donoso Certes ; des poètes comme José de Larra et Zorilla ; des romanciers comme Fernand Caballero ; des philosophes chrétiens comme Jacques Balmès. L'imitation française
se montre trop chez eux, sans doute; mais il y a un fond d'originalité, il y a surtout un sentiment national profond et énergique. C'est un peuple qui se réveille et qui cherche sa voie. Qu'on lui donne l'ordre, la paix, la liberté, et, doué comme il est, il saura retrouver sa prospérité et peut-être sa gloire passées.
Vers huit heures du soir, le train s'arrête à une petite station appelée Chinchilla : c'est là que le chemin de Murcie s'embranche à celui d'Alicante ; nous devons y attendre le train qui vient de cette dernière ville. La gare où nous cherchons un refuge est une ignoble baraque. On a pour tous sièges des bancs étroits et sales, qui en garnissent le pourtour. Cette espèce de grange est encombrée d'une foule de paysans, de muletiers, de soldats, de femmes, d'enfants, tout cela couché pêle-mêle par terre et sur les bancs, parmi les sacs et les bagages. De toute cette cohue se dégagent des parfums qui n'ont rien de commun avec ceux des jardins de Murcie. Mais la bise du soir est aigre dans ces grandes plaines; et, bon gré, mal gré, il faut chercher un abri dans ce caravansérail.
Pendant que nous attendons le train qui est en retard, le Français qui a voyagé avec nous depuis Murcie nous raconte une horrible aventure arrivée l'automne dernier tout près d'ici, à Albacète. C'était en octobre , au moment où le choléra sévissait avec violence à Barcelone et à Valence. La peur troublait tous les esprits; on fuyait de toutes parts, et les imaginations populaires fermentaient, comme il arrive, sous la
menace du fléau. Un médecin bavarois, le docteur Hoffmann, se trouvait à Valence : il voyageait avec sa femme. Ni l'un ni l'autre ne parlait l'espagnol. Voulant se rendre à Alicante par le chemin de fer, ils vinrent coucher à Albacète. Dans la nuit, la femme du docteur tomba malade. Cette femme était atteinte d'une affection nerveuse, dont les accès périodiques la jetaient dans de violentes convulsions, suivies d'une sorte d'état cataleptique.
Quand on la vit en proie à ces convulsions, tout de suite on crut à une attaque de choléra. L'hôtelier, uniquement préoccupé du dommage qu'un pareil événement peut causer à sa maison , commence par mettre les voyageurs dehors. Personne ne consent à leur donner ni gîte, ni secours. Bientôt, autour de cette femme froide, livide, sans mouvement, la foule s'amasse; la panique se répand : plus de doute qu'elle ne soit morte du choléra. De peur que le choléra ne se propage, on veut l'ensevelir sur l'heure : on creuse une fosse, et on s'apprête à l'y mettre.
Le malheureux docteur essaie de faire comprendre à ces gens effarés que sa femme n'est pas morte, qu'elle est en léthargie; mais il parle allemand, et personne ne l'entend. Fou de douleur, il se ^débat, il s'attache au corps de cette infortunée ; il s'arrache les cheveux de désespoir. Malgré ses cris, ses efforts, ses larmes, sa femme est emportée et enterrée vivante. Pour lui, on le regarde comme pris de folie furieuse ; on le mène à l'hôpital, et on l'enferme dans un cabanon. Le lendemain, on l'y trouva mort.
Leurs effets, leurs bagages avaient été pillés et volés; si bien que des deux voyageurs il ne restait littéralement pas trace. Au bout de quelques semaines, leurs parents, leurs amis, ne recevant pas de nouvelles d'eux, s'alarmèrent. On alla aux renseignements sans rien apprendre : après Valence, on perdait leurs traces. Qu'étaient-ils devenus depuis? nul ne le savait. Le roi de Bavière, qui s'intéressait au docteur Hofimann, fit faire des recherches plus exactes par son ambassade à Madrid. Des autorités espagnoles on ne put rien savoir : elles ignoraient, ou feignaient d'ignorer tout. Ce n'est que par les agents de l'administration française du chemin de fer qu'on parvint à connaître la triste vérité.
Enfin le train d'Alicante est arrivé, et nous partons. On marche lentement; le chemin monte toujours : d'Alicante à Madrid, il franchit une rampe de sept à huit cents mètres. Du reste, autant qu'une nuit claire permet d'en juger, le pays est toujours aussi nu, aussi désolé. J'entends dire que sur la Ugne d'Aranjuez à Valence on fait deux cents kilomètres sans voir un arbre; les premiers qui consolent l'œil du voyageur sont deux palmiers qui se montrent dans le désert aux approches d'Almanza, et qu'on signale de loin comme une vigie en mer.
A cinq heures du matin, nous nous arrêtons à Aranjuez, pour y attendre le train de Madrid qui va à Tolède. Aranjuez ressemble à Versailles, à peu près comme Madrid ressemble à Paris : de grandes rues tirées au cordeau, et où l'herbe pousse; de grandes maisons,
plates et basses, qui sont pour la plupart des hôtels garnis. La ville est déserte les trois quarts de l'année; elle ne s'anime que l'été, lorsque la cour y réside. Alors tous les hôtels se remplissent, toutes les maisons se louent, et la haute société de Madrid, fuyant les chaleurs suffocantes de la capitale , vient ici chercher un peu d'ombre et de fraîcheur.
Le château est une lourde construction sans caractère. Les jardins, imités de ceux de Le Nôtre, n'ont de remarquable que leur belle végétation, qui rappelle tout à fait celle de nos climats, et par cela même est d'autant plus admirée des Espagnols. Le Tage les traverse : il n'a rien ici de majestueux; ce n'est encore qu'un gros torrent; ses eaux, qui sont, dit-on, pendant l'été transparentes et vertes, sont en ce moment jaunâtres et troublées par les pluies du printemps.
En une heure on est à Tolède. Tolède est sur une montagne , ou plutôt sur un massif de collines abruptes , qui s'élève comme un promontoire, et que le Tage, rapide et profond, entoure de trois côtés. D'en bas, la ville présente un aspect très-pittoresque , étageant sur la pente le reste de ses vieilles murailles, ses tours moitié mauresques, moitié gothiques, les flèches innombrables de ses églises et les murs rouges de son Alcazar.
On franchit le pont d'Alcantara, qui jette sur le Tage une arche gigantesque. On passe sous une porte monumentale, la Puerta del Sol, admirable morceau d'architecture arabe ; et par une route qui s'élève en lacet sur les flancs de la colline, on pénètre dans les rues
étroites et tortueuses de la ville. Là vous sentez que vous êtes au cœur même de la vieille Espagne. Tolède a été tour à tour capitale des rois visigoths, des rois arabes et des rois espagnols. Ces trois dominations successives y ont laissé leur empreinte; mais la dernière bien plus fortement que les deux autres. Ce qui domine ici , c'est le caractère sombre et dur du moyen
âge , un mélange de l'esprit ecclésiastique et de l'esprit guerrier. Ville épiscopale et royale, ayant longtemps porté le double diadème du souverain politique et du primat des Espagnes , Tolède , qui ressemble au dehors à une forteresse, est au dedans un amas de palais, d'églises, de couvents. Ses rues obscures , montueuses , sont bordées de hautes et massives maisons d'un aspect triste et sévère, solides comme des citadelles, percées de rares fenêtres que garnissent des grilles formi-
dablcs : les larges portails sont flanqués de colonnes de granit, et surmontés d'écussons sculptés dans la pierre; les battants des lourdes portes de chêne sont historiés d'énormes clous en fer forgé , à tête de diamant. Les toits en auvent font saillie sur la rue , avec
leurs poutrelles découpées et peintes, et ajoutent encore à la sombre physionomie de cette ville, qui semble n'avoir pas changé depuis des siècles. C'est une ville du xrv® siècle, ville du passé, ville morte. Aussi est-elle triste, de la tristesse des tombeaux : n'est-ce
point le tombeau de la vieille Espagne? Là où, dit-on, vivaient du temps des Maures 200,000 habitants , on en compte aujourd'hui 15,000 à peine. Les rues sont silencieuses, les maisons vides et muettes, les palais fermés : partout des ruines. Nulle part la vie moderne n'a refleuri sur ces débris des vieux âges. Il semble qu'on erre dans un musée d'antiquités; avec cette diflerence que les monuments, les restes historiques accumulés dans ce musée , et que le voyageur recherche curieusement, dédaignés par leurs possesseurs actuels , gisent dans un déplorable abandon, couverts de poussière, noircis de fumée, se dégradant tous les jours davantage, et voués, pour quelques-uns, à une destruclion prochaine.
Cela est vrai particulièrement des morceaux d'architecture arabe qui subsistent encore. Nous avons visité un vieux palais mauresque dont plusieurs salles sont ornées dans le style de l'Alhambra : c'est aujourd'hui une masure louée à un menuisier ; de l'une des chambres il a fait sa cuisine, de l'autre son atelier, tout encombré de planches et de toiles d'araignées. Cek attriste de voir ces dentelles charmantes souillées et déchirées par des mains barbares.
Au surplus, ce qui reste à Tolède des monuments arabes est assez peu de chose. On y attache peu d'intérêt, surtout quand on a déjà vu Séville et Grenade. Il faut faire une exception pour la synagogue, qu'on a transformée en église, sous le nom de Santa-Mariala-Blanca. Cette synagogue, qui date, à ce qu'on croit, des premiers temps de la domination arabe, est un
édifice extrêmement original et curieux. Il se compose de trois nefs d'arcades mauresques en fer à cheval, soutenues par des piliers hexagones. Ces piliers se terminent par des chapiteaux de feuillage, qui sont tous variés. La nef principale, plus haute que les deux autres, supporte une galerie figurée, formée d'arcades à trèfle séparées par des colonnettes.
La cathédrale est célèbre. A mon goût, on Ta beaucoup trop vantée. Quoique d'un bon style, elle n'a ni la hardiesse et la grandeur de la cathédrale de Séville, ni même le caractère imposant de la Seo de Saragosse. Les voûtes sont étroites et basses, surtout celles des nefs latérales. Ce qui, aux yeux des Espagnols, et même de beaucoup d'étrangers, a fait le mérite de cette église, c'est la richesse des sculptures et des ornements de toute sorte dont elle est décorée, et, si on peut dire, encombrée. Il faut convenir que c'est prodigieux ; malheureusement le mauvais goût n'est pas, la plupart du temps, moins prodigieux que la richesse.
Ainsi le chœur est tout un édifice de marbre, fouillé, sculpté, orné de bas-reliefs d'un travail et d'un fini merveilleux , peuplé d'innombrables statues , revêtu du haut en bas d'ogives, de colonnettes, de flammes, de guirlandes, de fleurons. A l'intérieur, il est garni de stalles en bois sculpté, qui sont fort belles. Derrière l'autel s'élève un gigantesque rétable qu'on vous invite à admirer: immense machine toute couverte de dorure et de clinquant, toute surchargée de marbres et de peintures avec une profusion de saints et d'anges, de
gloires et de rayons, qui en fait un chef-d'œuvre de mauvais goût et de décoration théâtrale.
Une chapelle, remarquable par son aspect simple et sévère, est consacrée au culte mozarabe, et à ce titre mérite une mention. On sait qu'on a appelé Mozarabes, en Espagne , les chrétiens qui, restés dans le pays après la conquête et ayant accepté la domination arabe , continuèrent sous le sceptre des kalifes à exercer librement leur religion. Naturellement ils avaient gardé le rit en usage du temps des Visigoths. Revenus sous l'autorité des rois espagnols, ils demeurèrent attachés à ces usages, qui leur étaient devenus chers par leur ancienneté même, à ces traditions contemporaines des premiers siècles chrétiens, et que leur fidélité à la foi de leurs pères avait comme consacrées. Tous les efforts pour leur faire adopter le rit romain furent inutiles. Il y eut des émeutes dans Tolède à cette occasion. Le cardinal Ximenès comprit ce qu'il y avait de respectable dans cet attachement des Mozarabes à leur liturgie : quand il devint archevêque de Tolède , il voulut , pour assurer la perpétuité de ce vieux rit national, qu'une chapelle particuUère lui fût affectée dans son égUse métropolitaine. Il fit plus; il institua un chapitre spécialement chargé du service de cette chapelle, et qui devait officier selon le rit mozarabe. Aujourd'hui encore, le service religieux s'y célèbre conformément à ce rit ancien.
Au fond de cette chapelle est une grande fresque, fort pauvre au point de vue de l'art, intéressante au point de vue historique, qui représente la prise d'Oran par
le célèbre cardinal. Le paysage est de fantaisie; mais pour le reste, le peintre s'est exactement conformé au récit des historiens. Sur la droite, au bas de la colline, au centre de Tannée chrétienne, on voit Ximenès à cheval, revêtu de sa robe rouge, coiffé de son chapeau rouge. On porte devant lui l'étendard de la croix.
Tout ici est plein de la mémoire du grand cardinal. Dans la salle capitulaire nous venons de voir son portrait, placé à sa date dans la série chronologique des archevêques de Tolède : toile médiocre, qui ne donne guère idée du personnage.
C'était un terrible homme que ce Ximenès de Cisneros, qui, de simple cordelier, devint archevêque de Tolède, primat d'Espagne, grand chanceher de Castille, inquisiteur général, cardinal, confesseur de la reine Isabelle, ministre de Ferdinand le Catholique et régent du royaume pour Charles-Quint; moine austère, politique profond, esprit puissant, volonté de fer, âme inflexible et indomptable ; une des plus grandes figures de l'histoire moderne , un des types les plus élevés et les plus nobles du caractère espagnol.
Il était né à Torrelaguna, petite AÔlle de la Castille, d'une famille obscure. De bonne heure, sa science et ses austérités le rendirent célèbre. Le génie espagnol portait alors dans la dévotion monastique la même fougue passionnée que dans la guerre : il semble que des deux côtés ce soit la même soif de grandeur idéale, la même exaltation héroïque. Quand Ximenès meurt, Ignace de Loyola va paraître, et sainte Thérèse est déjà née.
Sur rindication de l'archevêque de Grenade, Isabelle choisit Ximenès pour confesseur. On raconte que quand il parut à la cour avec ce corps exténué par le jeûne, ce front pâle, ces yeux caves et ardents, on crut voir un de ces anachorètes qui sortaient parfois de la Thébaïde pour faire rougir le vieux monde de sa mollesse et de sa corruption. Il fallut un ordre du pape
pour l'obliger d'accepter l'archevêché de Tolède, et de vivre avec la pompe qu'exige cette haute position. Mais, dans ces grandeurs qu'on lui imposait, il gardait les pratiques austères du simple religieux. Sous la robe de soie et de pourpre, il portait le cilice et le froc de Saint- François. Dans ses appartements ornés de riches tentures, il couchait sur le plancher et n'avait qu'une bûche pour oreiller.
Avec cela, une grandeur hautaine, une intrépidité de cœur qui imposaient à tous. Un jour, dit-on, comme il traversait une place pendant un combat de taureaux, l'animal furieux fut lâché, et blessa quelques-uns des siens sans lui faire hâter le pas. Ferdinand lui dut de garder la Castille, et Charles-Quint d'être roi d'Espagne. Devant cette volonté tenace et ce fier courage, les grands tremblèrent; et il ne se vantait point quand, montrant son cordon de Saint-François, il disait : « Voilà qui suffît pour brider l'orgueil des nobles de Castille. »
Ximenès refréna la turbulence ambitieuse des grands ; mais il faut dire qu'il prépara aussi les voies au pouvoir absolu des rois, en commençant à détruire dans le pays les franchises provinciales.
A peine était-il mort, que Charles-Quint, continuant son œuvre, écrasait les communes comme le grand cardinal avait écrasé les nobles. Tolède avait joué le principal rôle dans leur résistance, légale d'abord, armée ensuite. Un de ses enfants, don Juan de Padilla, fut le héros de cette insurrection des comuneros, et le premier martyr de cette grande cause des libertés castillanes. Vaincu et pris à Villalar, il mourut sous la hache du bourreau. Avant de mourir, il envoya à sa femme, dona Maria Pacheco , les reliques qu'il portait au cou , et écrivit sa fameuse lettre à la ville de Tolède :
(( A toi la couronne de l'Espagne et la lumière du (( monde; à toi, qui fus libre dès le temps des Goths, (( qui as versé ton sang pour assurer ta liberté et « celle des cités voisines; ton fils légitime, Juan de (( Padilla, te fait savoir que par le sang de son corps tes
« anciennes victoires vont être rafraîchies et renouve- « lées. Si le sort n'a pas permis que mes exploits « comptassent parmi ceux qui t'ont rendue illustre, la « faute en est à ma mauvaise fortune , non à ma bonne « volonté. Je tiens plus au souvenir que je te laisse « qu'à ma vie; et je vois avec joie que c'est le moindre « de tes enfants qui souffrira aujourd'hui la mort pour « toi. Tu en as nourri dans ton sein d'autres qui me « vengeront. Je te recommande mon âme, comme à la « patronne de la chrétienté. Je ne parle pas de mon « corps, puisqu'il n'est plus à moi... »
Le plus remarquable monument de Tolède, sans contredit, est le cloître de Saint -Jean -des -Rois. L'église, bâtie par Isabelle, est ornée de sculptures d'une merveilleuse délicatesse; mais on les a prodiguées à l'excès. Le chevet en est littéralement tapissé; ce ne sont que pyramides dentelées, ogives couvertes d'arabesques, galeries découpées à jour. Les détails sont charmants, l'ensemble manque de sobriété et de goût. On ne peut adresser ce reproche au cloître, qui est un morceau d'architecture de tout point admirable. Plus grand et plus orné que celui de Pampelune, il est d'un gothique très-fleuri, mais d'un style encore trèspur. Malheureusement la guerre de l'indépendance, puis les guerres civiles, l'ont en partie ruiné : une des quatre galeries est à demi écroulée. Les matériaux gisent à terre ; il faudrait bien peu de temps et bien peu d'argent pour restaurer ce beau monument. Le gouvernement espagnol, à ce qu'il paraît, n'a ni le temps, ni l'argent.
Sur la partie la plus élevée de la ville, et attirant de toutes parts le regard, se dresse une immense ruine, qui a cette belle couleur d'un rouge doré que donne seul aux ruines le soleil du Midi. C'est l'Alcazar de Charles-Quint. Brûlé en 1710, dans la guerre de la Succession, rebâti par Charles III, il fut une seconde fois détruit par les flammes dans la guerre de l'indépendance. Il n'en reste que les mm*ailles indestructibles, flanquées aux quatre angles de tours carrées. On a projeté souvent de le restaurer pour en faire une école miUtaire. Pour ma part, je ne le souhaite point : il est bien plus beau ainsi, dominant la vieille ville sombre de la masse imposante de ses murs entr'ouverts et lézardés , à travers lesquels le soleil couchant jette tous les soirs comme les lueurs d'un nouvel incendie.
Nous avons passé deux jours à Tolède. Pour un antiquaire , deux mois suffiraient à peine; mais les profanes se contentent à moins. Dans une seconde visite à la cathédrale, j'ai admiré ses vitraux, qui sont les plus beaux que j'aie vus en Espagne, et une fresque de Luca Giordano qui couvre tout le plafond de la sacristie : œuvre immense, d'une belle composition et d'une beUe couleur, encore bien qu'un peu molle. Mais, je l'avoue, j'ai passé rapidement devant les richesses du trésor; la grande custodia, ses diamants et ses orféveries m'ont peu intéressé, et je n'ai jeté qu'un regard assez indifférent sur les quatre-vingt-cinq mille perles qui, dit-on, ornent le manteau de la Vierge.
Non-seulement Tolède est triste, mais nous trouvons
que Tolède est un séjour glacial. Venus en une nuit de Murcie , nous sommes à la lettre tombés de Tété dans rhiver. Les chemins de fer vous font de ces surprises , et celle-ci ne nous est rien moins qu'agréable. Le climat de Tolède est un des plus rudes de l'Espagne : climat excessif, tantôt froid, tantôt brûlant, comme celui de Madrid. Le thermomètre y monte l'été à 40 degrés ; il descend quelquefois Thiver à 15 degrés de froid. Quoique nous soyons aux premiers jours de mai, l'air est glacé. La neige se montre tout près de nous, sur les flancs du Guadarrama, et la bise mordante qui a passé sur cette neige nous fait grelotter sous nos manteaux. Où est Grenade et son printemps éternel? où sont les palmiers d'Elché et les brises embaumées des jardins d'Orihuela?