GIDRALTAR — MALAGA — DE MALAGA A GRENADE
u mois d'août 4704, les escadres de l'Angleterre et de la Hollande , liguées pour soutenir les prétentions au trône d'Espagne de Farchiduc Charles, contre le petit -fils de Louis XIV, Philippe V, assiégeaient Gibraltar. Sir Georges Rook, qui les commandait, avait déjà lancé vainement quinze mille bombes contre la redoutable forteresse, lorsque
quelques matelots ivres se jettent dans une chaloupe, escaladent le môle avec une témérité folle, s'y retranchent, et d'un vieux gilet rouge élevé au bout d'une perche, se font un drapeau pour avertir leurs compatriotes et les appeler à leur secours. C'est ainsi que l'Angleterre entra à Gibraltar, au nom et comme alliée d'un prétendant. Mais, à Utrecht, elle eut soin de faire légitimer sa conquête; et, si Charles d'Autriche ne fut pas roi à Madrid, elle eut du moins cette consolation de rester maîtresse de la plus forte citadelle de l'Espagne et de la clef de la Méditerranée. Cette position n'a pas eu seulement pour elle une grande importance politique et militaire ; elle a servi efficacement ses intérêts mercantiles : Gibraltar a été de tout temps le foyer le plus actif de la contrebande anglaise , et comme l'entrepôt pubHc de ces marchandises qu'elle introduisait ensuite par tous les points de la côte, et dont elle a inondé la Péninsule.
Ni de loin ni de près , la ville de Gibraltar n'est séduisante aux yeux. Le port est franc; mais on n'entre qu'avec un permis de police. Quand on a franchi la double enceinte, fossés, pont-levis et poternes, on se trouve sur une place entourée de casernes : casernes à droite, casernes à gauche, hautes de quatre, cinq, six étages. On ne voit que des soldats; la moitié de la population, je pense, est militaire : l'Angleterre a toujours ici cinq à six mille hommes, sans compter les fonctionnaires sédentaires. La ville est sans caractère ; ce n'est ni une ville anglaise , ni une ville espagnole : c'est tout simplement un camp et un marché. On y parle toutes
les langues; on y voit les costumes de l'Europe et de l'Afrique. Le fond espagnol de la population est étrangement mêlé. Les Juifs, attirés par la tolérance anglaise, y sont nombreux : ils y ont une synagogue. On en voit de vieux qui portent, comme en Orient, la robe noire et le bonnet pointu. On voit aussi des Algériens, des marchands du Maroc, nu-jambes , en pantoufles , enveloppés de leurs grands burnous blancs, coiffés du turban ou du tarbouche.
Nous sommes logés à Club-House, sur la principale place. On s'aperçoit tout de suite qu'on n'est plus en Espagne. Le pittoresque est absent : point de patio à colonnettes élégantes , point de fontaine de marbre avec des orangers et des fleurs alentour. Mais, en revanche, la propreté et le confort anglais , des installations commodes, de bons lits, de bons sièges, un service exact et empressé, une table excellente. Oserai-je l'avouer? je ne me trouve pas indifférent à ces prosaïques douceurs. Après un mois de voyage en Espagne , elles nous sont devenues une nouveauté qui n'est pas sans quelque charme. Je commence à être las de la soupe au safran, des fritures à l'huile plus ou moins rance , et des pâtisseries à la cannelle. Il ne me déplaît pas, après m'être rassasié pendant quelques semaines d'originalité et de couleur locale , de retrouver sur ce petit coin de terre cette vieille civilisation qu'on dit corrompue , mais qui , décidément, a quelquefois du bon. J'avoue même que je suis charmé de me trouver à table non plus avec des Espagnols, mais avec des Anglais. Les Anglais ne sont pas toujours aimables , ils sont souvent roides et gour-
mes; et pourtant la vérité m'oblige à dire que tous ceux que j'ai rencontrés en voyage étaient des hommes distingués, et que j'ai toujours eu avec eux des relations très -agréables. Du moins sont- ils généralement bien élevés et polis avec les femmes ; or c'est là une qualité trop rare chez les Espagnols. Ainsi, à Club-House, c'est pour nous une surprise de ne plus voir les hommes garder à table leur chapeau sur la tète , et allumer leur cigare au dessert.
Devant les fenêtres de notre hôtel est un des principaux postes militaires de la ville. Il est occupé par un détachement de highlanders : ce sont des hommes superbes et qui ont la tournure la plus martiale, avec leur costume si pittoresque, les jambes nues, le plaid rayé, la cartouchière en peau de chèvre sur le ventre , et le grand bonnet à poil. On ne saurait voir de plus belles troupes, et je ne me lasse pas de les admirer quand ils viennent, la cornemuse en tète, relever le poste soir et matin. Ce qui est aussi original, mais plus drôle, c'est la retraite, battue tous les jours par les tambours de la garnison, et qui part aussi de ce poste central. Je n'ai jamais ouï pareille cacophonie : au-dessus du ronflement monotome du tambour, il y a un fifre qui fait rage ; le tout sur un rhythme qui rappelle celui sur lequel nos bateleurs font danser les ours ou les chiens savants. Ajoutez à cela, de temps en temps, les éclats discordants de trompettes fausses à déchirer les oreilles. C'est une vraie musique de nègres.
Mais si les Anglais ne sont pas musiciens, ils s'entendent admirablement à faire pousser les arbres. Au
bout de la ville , du côté de la pointe d'Europe , dans un endroit où la pente de la montagne adoucie offrait des accidents de terrain , ils ont créé au bord de la mer un
jardin qui est une véritable merveille. La tlore méridionale et africaine s'y déploie dans tout son luxe et son éclat. Sur les parties les plus déclives, sur les flancs rocailleux de la montagne, c'est une foret de cactus, d'aloés, de cistes, de genêts odorants. Des haies de rosiers et de géraniums en fleur bordent les allées
sinueuses, ombragées de mimosas gigantesques, de poivriers, d'arbousiers et de pins en ombelle. A travers les épais massifs de verdure on aperçoit le port et la nappe moirée des eaux de la baie , et tout au fond ses collines bleuâtres : ce site est ravissant. Généralement, ce qui manque aux paysages des bords de la mer, même à ceux de la Méditerranée, c'est la verdure, ce sont les beaux arbres. Ici, tout est réuni; et la fraîcheur d'une admirable végétation fait avec ce ciel pur, avec cette mer bleue comme la mer de Naples , un ensemble d'un charme incomparable.
Le soir, la belle société de Gibraltar s'y réunit; les musiques des régiments anglais y jouent des airs d'opéra. On peut ne pas admirer beaucoup deux monuments élevés, au milieu du jardin, l'un à un gouverneur de Gibraltar dont j'ai oublié le nom, l'autre à lord Wellington , qu'une longue inscription latine met tout simplement au rang des plus grands héros de l'histoire et des bienfaiteurs du genre humain. Mais il faut rendre justice à tout le monde : si Gibraltar n'était pas aux Anglais, il est bien certain qu'à la place de ce délicieux jardin il n'y aurait qu'une grève aride, hérissée de roches et couverte de bruyères.
Le lendemain de notre arrivée , nous avons visité la forteresse. Il y aune vingtaine d'années, on n'y pouvait entrer qu'avec une permission , qui ne s'accordait pas sans difliculté. Aujourd'hui, tout le monde y est admis: c'est l'affaire de quelques réaux pour le sous-oflicier qui vous accompagne.
La montagne, du côté de Test qui regarde la Méditer-
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ranée, est coupée à pic et à peu près inaccessible. A l'ouest , au contraire , du côté qui domine la ville et la baie, elle offre une pente praticable, quoique rapide. Un chemin en lacet, fort bien entretenu, conduit jusqu'au
sommet : on y va à cheval ou à âne. C'est de ce côté naturellement qu'ont été exécutés les grands travaux de fortification. Ce qu'on a entassé là de moyens de défense est prodigieux. Au niveau de la mer, il y a des batteries rasantes qui se croisent en tous sens. Puis, à
mesure que vous montez, vous trouvez des étages superposés de batteries nouvelles. Sur chaque pointe de rocher, dans chaque pli de terrain , les canons, les obusiers s'alignent, s'accumulent. Partout des caisses de gargousses, des piles de boulets, des pyramides de bombes. La montagne en est comme pavée et hérissée. Là où il était impossible d'élever des batteries extérieures, là où le rocher se dresse comme une muraille, c'est-à-dire vers le fond de la baie, et du côté de la frontière espagnole, on a creusé dans le roc vif des galeries souterraines. Ces galeries, longues de plusieurs kilomètres, sont, de dix pas en dix pas, percées de larges embrasures par où les monstrueux canons allongent leur mufle noir. C'est un travail gigantesque. Il a été exécuté de 1786 à 1789, à la suite de cette tentative infructueuse que les flottes de la France et de l'Espagne firent pour reprendre Gibraltar aux Anglais. Mais, si l'on en croit les hommes du métier, ces travaux sont plus étonnants que redoutables : les feux plongeants, surtout d'une telle hauteur, n'ont pas grande efficacité ; d'ailleurs il paraît que dans les galeries souterraines l'aération est impossible , et que les canonniers y seraient promptement aveuglés et étouffés par la fumée.
Gibraltar est toujours une position redoutable et un point d'appui précieux pour les flottes de l'Angleterre; mais il n'a plus aujourd'hui la môme importance qu'autrefois. Les conditions de la guerre maritime sont changées : on ne barre plus un passage , même aussi étroit que celui-ci, à des navires à vapeur, et surtout à des
frégates cuirassées. En outre, le percement de Tisthme de Suez va ouvrir, à toutes les nations européennes qui ont des ports sur la Méditerranée, la route directe de rinde , et diminuer d'autant l'importance de la position qui commande le détroit.
Le rocher a de seize à dix-sept cents pieds d'élévation. Du sommet, on a un panorama unique : par un temps clair, la vue s'étend, dit-on, jusqu'à quarante lieues, et on peut voir les navires sortir dû port de Cadix. Malheureusement nous tombons sur un mauvais jour; le temps, brumeux le matin , a achevé de se gâter pendant que nous montions. Quand nous arrivons à la maison du Signal, un brouillard épais couvre la mer. Bientôt de gros nuages poussés par le vent d'ouest nous enveloppent; ils roulent et se brisent autour du rocher, comme des vagues sur un écueil. La terre même disparait à nos yeux. Le brouillard se change en pluie, et après une heure de vaine attente il nous faut , non sans regret, reprendre le chemin de Gibraltar.
C'était le commencement de nos mésaventures; elles devaient continuer le lendemain. Notre projet était de nous rendre par terre à Malaga. Il n'y a pas de route praticable pour les voitures : il faut aller, à dos de mulet, par la montagne de Ronda. C'est un voyage de quelques jours, qui, dans la belle saison, se fait sans grande fatigue. Ronda , vieille ville mauresque, est bâtie dans une situation pittoresque , au miUeu de montagnes que les Arabes ont su fertiliser par d'admirables travaux d'irrigation, dont on voit encore les restes assez bien conservés. On dit que la route offre de beaux aspects;
elle traverse des champs remplis d'arbres fruitiers et de vignes en feston, des forêts d'orangers, de figuiers et de grenadiers. Cette petite excursion nous souriait; mais elle ne peut se faire que pai' le beau temps; les étapes sont longues , les gîtes mauvais , et un torrent débordé
peut vous exposer à coucher à la belle étoile dans la montagne.
Le soir, le temps parut se remettre : le baromètre remontait. Nous traitâmes avec un arriero. Le lendemain, de bonne heure, les chevaux et les mulets étaient à notre porte. A en croire le guide, le temps était superbe ; il y avait bien un peu de brume sur la mer, mais le soleil n'allait pas tarder à prendre le dessus. Nous déjeunons lestement pendant qu'on charge les animaux.
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double. Se lancer dans la montagne par un temps pareil serait folie. Je donne le signal de la retraite, au
grand désespoir de la partie la plus jeune et la plus aventureuse de la caravane, et nous rentrons à Gibraltar l'oreille basse , maudissant la mauvaise fortune , déjà trempés, et Teau, comme dit Panurge, commençant à entrer dans nos souliers par le col de notre chemise.
L'expédition de Ronda manquée , il ne nous restait que la voie de mer. Un bateau à vapeur partait le lendemain soir d'Algésiras; nous y retînmes nos places. Toute la journée fut pluvieuse; mais le lendemain, le ciel s'étant éclairci, nous voulûmes du moins, avant notre départ, remonter au rocher pour y jouir de la vue que le brouillard nous avait dérobée la première fois. Cette fois , nous fîmes le tour par la pointe d'Europe , et nous suivîmes, en revenant vers le nord, la crête de la montagne. Ses pentes du côté de Touest sont couvertes en ce moment d'une végétation basse , mais touffue ; ce sont des palmiers nains , des genêts d'Espagne , des lavandes, des menthes : les fleurs des cistes roses, des pervenches , des asphodèles égaient çà et là les aspérités du rocher. Arrivés au sommet, nous eûmes la satisfaction d'avoir un ciel clair pour admirer ce bel horizon.
On est ici à la limite du vieux monde , au point de partage des deux mers, aux confins de deux continents. A vos pieds est la pointe d'Europe, langue de terre étroite et basse qui s'avance dans la mer, couverte de bastions et de casemates entremêlés de villas et de jardins; vers l'ouest, la ligne ondulée du détroit aux eaux d'un bleu profond, et, par-dessus la côte rocheuse
de Tarifa, l'océan Atlantique, dont la courbure infinie va se perdre dans les vapeurs du couchant; à Test, battant le pied même du rocher, la Méditerranée , d'un bleu plus pâle et dont la surface est comme rayée de larges bandes d'argent; en face, la côte d'Afrique, aux arêtes vives et âpres; Ceuta, dont on aperçoit au fond d'une vaste baie les maisons blanches et les fortifications en ruine ; et ce mont Abyla des anciens, la seconde des colonnes d'Hercule, dont il semble, en efiet, que le rocher de Gibraltar ait été violemment arraché, pour être planté par un demi-dieu , comme une borne gigantesque, aux extrémités de l'univers. Si vous ramenez vos regards plus près de vous , sur la droite , vous avez la baie aux contours arrondis et gracieux. Gibraltar, d'un côté , avec son port plein de vaisseaux ; de l'autre , la petite ville d'Algésiras, assise au penchant de ses collines, et baignant ses pieds dans l'eau; au fond, sur une éminence, le village de San -Roque, le premier qu'on rencontre en entrant en Espagne; plus près encore et en arrière, le mince sillon de sable, large de quelques centaines de mètres, qui réunit Gibraltar au continent. Une ligne de tours marque la frontière entre la terre espagnole et la terre anglaise , et l'on dislingue sur celle-ci les tentes d'un petit camp toujours occupé par quelques régiments. Enfin, comme fond de tableau, au delà de San -Roque, les montagnes vertes de Ronda, et, s'étageant encore au-dessus d'elles, les montagnes roses de la Sierra -Bermej a et les cimes neigeuses des Alpuxarras. Il est difficile d'imaginer un spectacle plus grandiose.
Le soir, nous traversâmes la baie dans une barque. Le vent était encore un peu frais, et la mer un peu émue; mais, au coucher du soleil, la brise tomba, et la mer acheva de se calmer. Nous partons à huit heures. La nuit est douce et pure, et les étoiles brillent de cette clarté limpide que ne connaissent point nos cieux toujours un peu voilés de vapeurs. La ville de Gibraltar, toute noire au pied de sa montagne noire , se dessine qui va, jusqu'à la mer par une longue ligne de feux au-dessus de la pointe d'Europe, se relier au phare. Nous restons sur le pont jusqu'à minuit, pour jouir de cette belle soirée. L'air est tiède, la mer brille dtî lueurs phosphorescentes , et le sillage écumant de l'hé- Uce laisse derrière nous comme une traînée d'étincelles bleuâtres qui se jouent à travers les vagues.
Le lendemain 9 avril, nous étions devant Malaga avant le jour; mais il faut attendre le lever du soleil pour qu'on nous permette de descendre à terre. Descendus à terre, il faut attendre qu'il plaise à la douane de nous laisser passer. Comme il est matin, les employés ne sont pas encore à leur bureau. Personne ne se presse en Espagne : le jour est long, et ce qu'on ne fait pas aujourd'hui, on le fera demain. On daigne enfin, après une heure d'attente , s'occuper de nous , et l'on fouille nos malles jusqu'au dernier fond. Toute cette sévérité est de pure démonstration, et il ne tiendrait qu'à nous de nous en affranchir : nous savons bien qu'avec quelques piécètes on adoucirait ces cerbères. Mais comme cette opération se renouvelle tantôt sous le nom de douane, tantôt sous le nom d'octroi à l'entrée de toutes les villes d'Es-
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pagne ; que cette exploitation systématique et effrontée nous répugne, et que d'ailleurs nous sommes purs de toute contrebande, nous avons pris une fois pour toutes le parti de laisser faire messieurs les douaniers, et d'assister à leurs investigations scrupuleuses, les mains dans les poches, avec un calme et une impassibilité superbes.
Malaga, vu du port, a un aspect assez morne.
La ville, assise à l'entrée d'une étroite vallée, est resserrée entre la mer et les montagnes. On distingue sur le rocher qui la domine de vieilles fortifications à demi ruinées, qui sont en partie de construction arabe. Au milieu des maisons, uniformément grises et jaunes, un seul monument attire le regard : c'est la cathédrale, bâtie en belle pierre rouge, mais d'un style moderne des plus médiocres. Les montagnes qui bordent la mer, et vont s'étageant les unes au-dessus des autres en arrière de la ville, semblent, à la distance où nous sommes, à peu près dénuées de végétation. Elles sont cependant couvertes de vignes jusqu'au sommet : mais le pampre n'est pas encore poussé, et leurs flancs nus paraissent brûlés par le soleil.
L'intérieur de la ville n'est pas beaucoup plus séduisant. Les rues sont sales, mal pavées. Le seul quartier un peu gai est l' Alameda, sorte de cours planté de beaux arbres et bordé de grandes maisons bourgeoises : il est décoré à l'une de ses extrémités d'une fontaine monumentale à plusieurs vasques superposées, ornées de statues de la renaissance d'un style un peu contourné.
et dont le caractère peu décent n'a pas la naïveté pour excuse , comme dans certaines fontaines du moyen âge.
La ville est populeuse et riche. Ses vins et ses raisins secs sont Tobjet d'un immense commerce, surtout avec
les États-Unis et TAUemagne du Nord. Le pays qui s'étend de Malaga à Cordoue est un des plus fertiles de l'Espagne : il produit en abondance le blé , les oranges , les ligues, les olives. Sur toute la côte, la culture de la canne à sucre , introduite primitivement pai' les Arabes , abandonnée après la découverte de l'Amérique, a repris
depuis quelques années un certain développement, et pourrait en recevoir un bien plus grand. Mais la véritable richesse du pays est la vigne. L'abondance de ses produits est telle, que, malgré le prix élevé de la terre, malgré la cherté de la main-d'œuvre, elle paie en deux ou trois récoltes le prix de l'achat et les frais de plantation et de culture. Ce qui tarit cette source de prospérité, c'est la rareté de l'argent : l'agriculteur emprunte à vingt- cinq, trente et quarante pour cent; et l'usure le ruine.
Une cause plus profonde qui s'oppose dans le pays à toute espèce de progrès, c'est le caractère indolent et imprévoyant de ce peuple. Il a peu de besoins, et ces besoins il les satisfait à peu de frais. Un Andalou vit de peu : une laitue ou une orange fait son dîner, avec un verre d'eau; s'il peut y ajouter une cigarette, le voilà le plus heureux du monde; et le reste du jour, sans se préoccuper du lendemain , il ira se coucher au soleil : tomar elsol, prendre le soleil, c'est le mot du pays. La nécessité seule , la nécessité actuelle et urgente , peut le contraindre à travailler; et aussitôt que le travail lui a fourni de quoi subvenir aux besoins de l'heure présente, il retourne à son plaisir ou à son repos. Rien ne peut le retenir. Si vous réprimandez vos domestiques , ils s'en vont. Ceux qui se sont loués au commencement de l'hiver, le printemps venu, vous quittent. Pourquoi? Pour ne rien faire , pour se reposer et se promener à l'aise. Ils sont las de travailler, voilà tout. Il y a, me diton, à Malaga, dix à quinze mille individus sans profession , sans domicile , vagabonds , mendiants et voleurs ,
vivant dans la rue au hasard de la journée , n'ayant souvent pour ressource que les figues de Barbarie qu'ils cueillent dans les champs autour de la ville. Le fait est que je n'ai vu nulle part autant de mendiants, portefaix, commissionnaires, lazzaroni à mine patibulaire. L'Espagne est le pays de la mendicité; mais je crois que Malaga est la ville d'Espagne où la mendicité fleurit et s'étale avec le plus de luxe.
Ce que je viens de dire de l'indolence des Andalous n'est pas vrai seulement du peuple : le même caractère se retrouve dans toutes les classes de la société. M. de Gustine raconte que son médecin de Grenade ne se levait jamais la nuit, et ne permettait pas qu'on le dérangeât pendant sa sieste, son malade fùt-il à l'extrémité.
Gette indolence s'allie d'ailleurs chez les Espagnols à des passions fougueuses. Les mœurs sont à la fois licencieuses et violentes. Ils en viennent aisément aux coups de couteau ou aux coups de fusil. On me dit qu'il n'y a pas d'années où plusieurs hommes ne soient tués, à Malaga, en pleine rue, en plein jour. Les gens qui se trouvent là laissent faire ; personne ne s'étonne ni ne s'indigne : ce sont affaires particulières qui se règlent entre intéressés. Surtout personne ne s'avise d'arrêter le meurtrier, de prêter main -forte à la police; c'est d'ordinaire un si brave homme ! La plupart du temps il échappe. Ses protecteurs, ses parrains, comme on dit en Espagne (padrinos), s'entremettent, et, soit par argent, soit par influence, arrangent l'affaire. Au pis aller, le coupable en est quitte pour quelques années ,
quelques mois de prison; et, rentré chez lui, il jouit de la même considération que devant.
Ce n'est pas la faute des lois. Il y a de bonnes lois; mais elles ne sont pas appliquées. L'arbitraire et la
vénalité sont partout. Nul contrôle, nulle garantie : il dépend du magistrat de poursuivre, ou de ne poursuivre pas. Avec le meilleur droit du monde, vous n'êtes jamais sûr d'obtenir justice , ni de faire rendre gorge à un voleur. — Le caissier d'une maison de com-
merce française de Malaga avait détourné trente mille francs au préjudice de son patron. 11 était arrêté; mais la procédure n'avançait point. Au bout de quelques mois, le magistrat fait savoir au plaignant que l'accusé lui offre dix mille francs à titre de transaction, moyennant quoi la plainte serait retirée; et le magistrat ajoute qu'il aurait bien tort de ne pas accepter cette proposition, qu'autrement il court risque de tout perdre. L'avocat du négociant volé lui donne le même conseil : il était clair que l'affaire n'aboutirait point. On transigea, et l'honnête caissier fut rendu à sa famille éplorée.
Je tiens cette histoire de celui même à qui elle est arrivée, M. S***, administrateur en chef d'une grande entreprise de chemins de fer : homme charmant à qui j'ai été recommandé, et qui m'a fait l'accueil le plus gracieux. Il m'en a conté bien d'autres. Rien ne se fait en ce pays qu'avec de l'argent, rien ne s'obtient qu'avec de l'argent. La corruption règne du haut en bas de la société; plus encore en haut qu'en bas. La concussion est passée dans les mœurs. Non-seulement la concussion, mais le vol. Il y a quelque temps un navire français fit naufrage sur la côte , du côté de Marbella. Les douaniers de Sa Majesté Catholique aidèrent charitablement les matelots à se sauver; mais quand ils les eurent sauvés, ils les dépouillèrent et pillèrent la cargaison. Après cela, ces gens-là ont une excuse : le gouvernement les paie si peu et si mal !
Je demande comment il se fait que dans une grande ville, et riche, comme Malaga, les rues soient si sales,
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si mal entretenues. On m'explique que les frais d'entretien sont répartis entre les divers conseillers municipaux, que chacun d'eux est chargé dans son quartier du soin de la voirie , et que messieurs les conseillers trouvent plus simple de mettre une partie de l'argent dans leur poche.
Le gouvernement est volé comme la ville ; il le sait comme la ville, et s'y résigne. C'est un mal universel.
Tout le monde en étant atteint plus ou moins, il semble à tout le monde que c'est l'état de choses normal. Ainsi, la douane de Malaga perçoit des droits considérables ; mais il est de notoriété publique que la moitié à peine des revenus entre dans les caisses de l'État. Il existe entre les grandes maisons de commerce et les employés des arrangements secrets. Et ceci n'est pas particuUer à Malaga : les choses se passent partout de même. — 11 y a quelques années un honnête homme fut , on ne sait par quel hasard, nommé directeur de la douane à Malaga. Son premier soin fut de couper court à ces scan-
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dales. Aussitôt grand émoi dans le commerce de Malaga. On détourna d'abord les arrivages vers les ports voisins. Mais bientôt la situation parut intolérable : Malaga était ruiné ; Malaga était victime d'une inégalité criante, inique , les antres ports continuant à jouir des anciennes facilités. On se plaignit, on réclama, les députés de la province intervinrent, et l'administrateur trop intègre fut envoyé en disgrâce dans un poste secondaire à l'intérieur.
Quelquefois la politique s'en mêle, et alors la chose prend de plus belles proportions. Il n'y a pas longtemps, quelques grandes maisons de Malaga avaient dans le port, en déchargement, des cargaisons importantes. Les élections de la province allaient avoir lieu. On fit dire au gouverneur que ses candidats seraient appuyés s'il se montrait bon prince. Marché conclu. Restait à trouver un biais. Tout à coup le bruit se répand qu'un pronunciamiento vient d'éclater à Grenade : toutes les troupes, y compris les douaniers, y sont envoyées en hâte. Rien n'avait bougé à Grenade; mais quand les troupes revinrent , les na\dres étaient déchargés, et, comme on dit vulgairement, le tour était fait.
Malgré l'aimable accueil de M. S*", qui a mis sa voiture à notre disposition pour visiter la ville, Malaga nous charme peu. Il n'y a rien à y voir, et nous avons hâte de partir pour Grenade. Mais il est impossible d'avoir des places à la diligence avant trois jours. Pour occuper le temps, nous parcourons les environs de la ville; ils sont nus et tristes. La vallée même qui s'étend
à Touest, bien qu'arrosée par une petite rivière, est sans arbres. Cette rivière, qui passe au bout de FAlameda et traverse les faubourgs , n'est en ce moment qu'un gros ruisseau aux eaux troubles. Le marché aux fruits et aux légumes se tient dans le lit desséché du torrent.
De l'autre côté de la ville , la route suit le bord de la mer; mais le paysage n'est pas plus gai : on a à gauche des collines pelées ; à droite, des usines, de pauvres habitations et des jardins où la main de l'homme laisse tout faire à la nature. La plupart de ces maisonnettes sont des cabarets, où, le dimanche, les ouvriers du port viennent chanter, fumer et manger de la friture sous des tonnelles de pampre.
Tout près de là est le cimetière des Anglais. Entrez-y : il n'y a rien de plus joli à Malaga. C'est grand comme la main; mais c'est propre , soigné , plein d'ombre et de parfums. Les tombes disparaissent presque sous les fleurs : des allées sablées, des gazons verts, des bordures de géraniums et de rosiers, des massifs d'arbres rares, font de ce lieu comme une charmante oasis au milieu de l'aridité et de la malpropreté de tout ce qui l'entoure.
Autrefois les Anglais étaient nombreux à Malaga. Attirés par la beauté du climat, ils avaient essayé de s'y faire une station d'hivernage, comme ils ont fait à Nice et dans tant d'autres villes de la Méditerranée. Ils apportaient beaucoup d'argent dans le pays; mais ils n'y trouvèrent en échange que malveillance, hostilité sourde. Us finirent par se lasser de ce mauvais accueil,
et désertèrent Malaga. Mais en partant ils n'ont point abandonné leurs morts : ils font entretenir avec un soin pieux et persévérant les tombes de ceux qu'ils ont laissés sur cette terre peu hospitalière.
Si on aime les contrastes, on n'a qu'à aller de là au cimetière espagnol. C'est un vaste champ, entouré de murs, planté seulement de quelques cyprès et de quelques saules. Ce terrain est occupé par les tombeaux des familles riches, par des monuments funé-
raires plus ou moins fastueux , et généralement d'assez mauvais goût. La muraille d'enceinte est haute, et épaisse de sept à huit pieds. Dans son épaisseur sont ménagées plusieurs rangées de cases étroites et longues, disposées pour recevoir chacune une bière. C'est là que loge la foule des morts. Quand une bière a été mise dans sa case, on ferme l'entrée avec une pierre qu'on scelle. Les plus riches occupent les rangs inférieurs, les pauvres habitent les étages les plus élevés.
L'aspect de cette espèce de columbarium est triste et lugubre. Cela n'éveille que des idées repoussantes. Il y avait autrefois à l'Escurial un caveau provisoire où l'on déposait les corps des rois avant de les mettre dans leur tombeau définitif : on appelait ce caveau le pourrissoir. Ce cimetière dans un mur m'a fait l'effet d'un gigantesque pourrissoir. Il parait que l'été, à l'époque des grandes chaleurs, il se dégage de ces tombes mal scellées d'affreuses et pestilentielles émanations.
Enfin, après trois longs jours d'attente, nous quittons Malaga le 42 avril au matin. Il faut une journée tout entière pour aller à Grenade ; les voitures sont mauvaises , la route difficile et fatigante : mais que ne braverait-on pas pour voir Grenade?
En quittant Malaga on monte continuellement pendant près de quatre heures. La route escalade, en décrivant d'interminables zigzags, le massif montagneux qui entoure la ville au nord , et forme comme une haute muraille dont les assises sont en retraite l'une sur l'autre. Dans les circuits que* fait la route serpentant
autour (les sommets et revenant incessamment sur ellemême , la ville de Malaga se montre , à chaque détour, au fond de la vallée. Cette vue est fort belle. 11 était six heures du matin : le soleil se levait; la mer était d'un blanc laiteux; les montagnes du côté de Marbella avaient cette jolie teinte rose de la fleur du pêcher ; sur leurs flancs s'allongeaient de grandes traînées de
vapeurs blanches , pareilles à des écharpes de gaze dénouées et flottantes.
Ces montagnes, arrondies et couvertes de terre végétale, sont cultivées en céréales et en vignes; peu d'arbres; à peine çà et là quelques plants d'oliviers, quelques figuiers épars. Au bord de la route, d'énormes aloès dressent leur hampe fleurie. La terre a, par endroits , des tons d'ocre rouge , et les pentes rapides semblent comme ravinées et déchirées par des torrents.
A mesure qu'on monte, le paysage devient plus morne. Bientôt nous atteignons les derniers sommets :
aux mamelons succèdent des crêtes rocheuses, abruptes, taillées en pics et découpées en dents de scie. Les étroites vallées qui les séparent sont semées de débris de rocs d'un gris clair, tachetés de mousses blanches. Sur la route sablonneuse et blanche, sur les pierres blanches qui couvrent le sol, le soleil de midi verse une lumière aveuglante. Rien de plus nu, de plus sauvage et de plus triste que cette contrée; elle a été longtemps hantée par les voleurs. Aujourd'hui on n'y court d'autre risque que de se rompre les os si la diligence verse. La route côtoie sans cesse des précipices; elle est étroite, mal entretenue, et de temps en temps, à certains passages ravinés par les eaux, nous éprouvons d'effroyables cahots. Notre diligence est une vieille machine à demi usée qu'en tout autre pays on mettrait au rebut : je me suis aperçu au relais que les ressorts ont été rattachés avec des cordes et un morceau de bois. Le mayoral prétend qu'ils sont plus solides qu'auparavant.
En approchant de Loja, le paysage change tout d'un coup. On entre dans une petite vallée, arrosée par une •rivière , pleine de verdure , de prairies , de blés magnifiques : la route est bordée d'arbres fruitiers en fleur et de peupliers d'Italie au feuillage d'un vert tendre. La ville, d'une physionomie tout arabe, est située à micôte, dans un pli de la colline, dominant cette riche vallée.
On s'arrête là pour diner, dans une posada d'assez chétive apparence. La maison a un patio, avec une galerie sur les quatre côtés. Dans cette petite cour, une
fontaine jette par deux larges boutîhes de cuivre, dans des bassins de granit, les eaux les plus belles, les plus fraîches, les plus limpides qui se puissent voir. La ville de Loja est privilégiée pour la beauté et l'abondance de ses eaux : chaque maison a sa fontaine jaillissante. Les sources sortent de terre de tous côtés, inépuisables, et quelques-unes d'une puissance extraordinaire. 11 y a là une richesse incalculable, que l'agriculture pourrait utiliser; il y a là des forces naturelles que l'industrie pourrait mettre à profit, et que l'apathie et l'inintelligence espagnoles laissent se dissiper en pure perte.
Nous avons fait un vrai dîner espagnol : un puchero, des garbanzos et des œufs frits à l'huile. La servante est une grande et belle fille, aux dents blanches, aux yeux veloutés, aux cheveux noirs et soyeux. Il y a chez ce peuple , même dans les classes inférieures , une noblesse naturelle et comme un air de distinction qu'on chercherait vainement chez nous : les paysans de cette province, avec leurs culottes de peau collantes, leurs guêtres, leur veste ronde et leur ceinture violette, ont une tournure , une désinvolture élégante et aisée ; les* muletiers, drapés dans leurs couvertures grossières, ont des airs de gentilshommes, et jusqu'aux filles d'auberge portent dans le galbe la finesse de la race.
Il était dix heures du soir quand nous arrivâmes à Grenade. Au lieu de nous loger dans la basse ville, nous allons prendre gîte à la fonda Ortiz, petit hôtel récemment bâti à la porte même de l'Alhambra, tout
au haut des jardins, sur le chemin qui mène au Généralife. En cela nous avons eu une heureuse inspiration, et je conseille à tous ceux qui vont à Grenade de ne pas se loger ailleurs. Après avoir traversé une grande place, on commence à monter une rue rapide. Nous avions un guide , et comme la nuit était noire , un brave sereno nous éclairait de sa lanterne. Le guide me dit que cette rue s'appelle la rue de los Gomelès; c'est le nom d'une puissante famille du temps de Boabdil : nous sommes déjà en pleine histoire arabe. Nous franchis-, sons une porte monumentale, décorée de colonnes; c'est la porte de Charles- Quint. Nous voici dans les jardins de l'Alhambra. Le cœur me battait, je l'avoue, et je ne sais quelle émotion vague me gagnait malgré moi : il y a des créations poétiques qui sont entrées dans notre imagination, quand nous étions jeunes, à ce point d'en prendre possession et de nous émouvoir à régal de la réalité; et lorsque ces fantômes, évoqués tout à coup par les lieux où nous les avons vus en rêve, s'éveillent au fond du souvenir, il vibre en nous comme un écho lointain de notre jeunesse et de ses idéales amours.
Nous suivions une large allée, au-dessus de laquelle une futaie de beaux arbres formait une voûte magnifique. Un bruit d'eaux murmurantes, de cascades, de ruisseaux gazouillant sur les cailloux, sortait de tous côtés du milieu de la verdure. A droite, à travers les arbres, une masse sombre et haute se détache sur le ciel étoile : ce sont les Tours -Vermeilles. A gauche, cette muraille couronnée encore de créneaux droits.
c'est renceinte de TAlhambra. A quelques pas, au bout de cette avenue, est la porte du Jugement. Je maudissais la nuit, dont mes yeux essayaient en vain de percer l'obscurité.
Les fenêtres de la chambre où on nous logea s'ouvraient sur les jardins. La soirée était tiède, l'air calme et d'une pureté extraordinaire. Les rossignols chantaient de tous côtés dans les arbres. Quoique rompu de fatigue, j'eus peine à m'endormir à une heure du matin. Le bruissement des fontaines, coulant jusque sous nos
fenêtres, me remplissait l'oreille et me tenait éveillé. J'écoutais malgré moi, comme si je l'eusse entendue pour la première fois, la chanson de bulbul, l'amant de la rose : elle me semblait plus douce , plus harmonieuse que d'ordinaire; et si enfin je m'endormis, je crois bien que je rêvai aux amours de la reine Zaïda et du maure Aben-Amet.
la plus vigoureuse végétation, formant un dôme d'épaisse verdure à travers lequel filtrent à peine les rayons du
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soleil. Une fraîcheur délicieuse règne sous ces beaux ombrages. On a tracé en tous sens des allées qui se croisent et gravissent les deux collines dont ce bois couvre les pentes. Des ruisseaux d'une abondance et d'une limpidité extraordinaires courent, avec un bruit charmant, de chaque côté des allées, circulent parmi les arbres dont ils baignent les racines , et pleuvent çà et là en cascatelles du milieu des roches moussues et des grandes herbes.
La porte principale de l'Alhambra s'ouvre dans une large tour carrée et d'un aspect imposant. On l'appelle la porte du Jugement; ce nom lui vient de ce que les rois de Grenade, selon un ancien usage oriental, venaient quelquefois s'y asseoir pour y rendre la justice. Au-dessus du bel arc arabe qui la surmonte, sont sculptées une main et une clef. Ces deux hiéroglyphes ont exercé l'imagination des antiquaires, et donné lieu aux plus bizarres interprétations. Comme d'ordinaire, la plus simple est la seule vraie. La clef était chez les musulmans l'emblème de lïntelligence ou de la sagesse, « qui est, dit le Koran, la clef au moyen de laquelle Dieu ouvre le cœur des croyants. » La main était le symbole des cinq principaux commandements de rislam, et en même temps une sorte d'amulette qu'on portait pour se préserver du mauvais œil. Un édit de Charles-Quint de 1525 défendit aux femmes maures de porter au cou de petites mains d'or ou d'argent.
Sous la voûte, les Espagnols, après la prise de Grenade, ont creusé une niche où a été placée, au-dessus d'une espèce d'autel, une madone qu'on appelle Notre-
Dame de TAlhambra. Malheureusement, niche, autel et madone sont d'un bien mauvais goût, et font un singulier contraste à côté des jolies arabesques et des mosaïques en faïence qui ornent le montant et le bandeau de la porte intérieure.
Un chemin étroit et resserré entre deux murailles conduit de là sur une vaste esplanade, qui s'appelle la place des Citernes (plaza de los Algibes). Arrivé là, vous cherchez du regard les restes du palais des rois maures. Vos yeux ne rencontrent qu'une énorme construction à demi ruinée, de style gréco- romain, formant un immense parallélogramme de plus de deux cents pieds de côté : c'est un palais que fit bâtir Charles- Quint, et qui n'a jamais été achevé.
Ferdinand et Isabelle, à la place de la grande mosquée de l'Alhambra, qu'ils firent raser, avaient fait construire une église sans caractère. Charles-Quint voulut faire plus. Le grand empereur avait de petites vanités : il semble qu'il fut jaloux même du passé, et qu'il voulût en effacer les gloires pour faire place à la sienne. Sa devise hautaine, Plus ultra, s'étale partout, remplaçant les devises anciennes. Ici, dans Grenade nouvellement reconquise, il voulut élever, au milieu de la citadelle , un palais qui écrasât de sa grandeur et de sa magnificence les chétifs palais des rois maures. Il fit donc raser une partie considérable de ces merveilleux monuments, le palais d'hiver, le harem, les appartements des gardes; et sur leur emplacement fit construire le vaste édifice qu'on y voit encore aujourd'hui. La matière est admirable : c'est une belle pierre
rose, sur laquelle le soleil a posé des teintes dorées qui charment l'œil. Certaines parties ne sont pas sans mérite , bien que le style soit lourd et bâtard. Mais on en veut à celui dont le caprice a détiniit tant de choses charmantes pour mettre à la place cette chose médiocre; et on passe impatient, sans daigner y jeter plus d'un regard.
Derrière cette ruine orgueilleuse et déplaisante , on entre , par une porte basse et un couloir obscur, dans ce qui reste des palais arabes. La cour des Myrtes est devant vous : d'un seul pas vous avez franchi les siècles et les espaces. Vous êtes dans un autre monde ; vous avez passé d'Europe en Asie ; sous vos yeux sont les œuvres les plus ravissantes de l'art arabe.
Je n'essaierai point de décrire l'Alhambra. A mon avis, nulle description ne peut donner idée de ces choses-là. Il faut laisser ici la parole aux peintres et aux dessinateurs. Comment avec des mots exprimer des combinaisons de forme et de couleur qui n'ont rien d'analogue avec ce que nous sommes habitués à voir? Comment rendre sensible à l'esprit ce qui ne parle qu'aux yeux, et semble le produit d'une fantaisie qui échappe à toute loi? Le crayon et la photographie en disent plus que les pages les plus poétiques. J'essaierai seulement de donner une idée générale de ce monument extraordinaire et de dire quelle impression il m'a laissée.
On m'avait menacé de plus d'un désenchantement : je n'en ai éprouvé aucun. J'ai trouvé que l'Alhambra est une merveille , et que rien de ce qu'on en a dit
n'est exagéré. C'est un de ces monuments uniques, comme le Colisée, le Parthénon, ou les palais de Karnac, dans lesquels semblent s'être exprimés sous une forme visible et palpable l'esprit d'une civilisation
tout entière et le génie propre d'un peuple. Quoi qu'on ait rêvé, l'imagination est dépassée.
Il faut s'entendre, cependant. Si vous vous attendez à des palais gigantesques , à des colonnades sans fin , à des salles immenses surmontées de voûtes hardies, —
oui, VOUS aurez des déceptions. L'art arabe a son caractère propre et ses conditions; ne lui demandez pas ce qui n'est ni dans ses conditions ni dans son caractère.
J'ai connu des voyageurs qui, sur ce nom de la cour des Myrtes, de la cour des Lions, s'attendaient à voir quelque chose comme la cour du Louvre ou celle de Fontainebleau. Pendant que j'étais à Grenade, un jeune Hollandais, arrivé le matin, s'était fait conduire tout de suite à l'Alhambra. A peine entré dans la cour des Myrtes, il s'écrie : « Ce n'est que cela!... » et là-dessus s'en va, et quitte Grenade le jour même, sans vouloir en voir davantage.
Ce Hollandais était un sot. Veuillez songer à une chose bien simple : vous n'êtes pas ici chez Louis XIV; vous êtes chez Boabdil. Vous n'êtes pas en France ou en Allemagne; vous êtes en Andalousie, c'est-à-dire presque en. Afrique. Ce que vous avez devant les yeux, ce n'est pas le palais d'un souverain du Nord, destiné aux pompes de nos cours européennes et à leurs fêtes royales; c'est un palais d'Orient, le palais d'un kalife, c'est-à-dire la demeure particulière, les appartements privés du souverain, de ses officiers, de ses femmes. A peine une salle ou deux sont- elles destinées aux réceptions officielles. Le reste est une maison arabe; maison royale, il est vrai, royalement décorée, mais construite et distribuée sur le plan ordinaire des maisons arabes , c'est-à-dire au point de ^ue des habitudes et des nécessités des climats chauds. Ces cours du palais ne sont point des cours; ce sont des patios, un
peu plus grands que ceux des particuliers, mais conçus sur le môme modèle et disposés dans le même but, c'est-à-dire au point de vue exclusif de la vie intérieure et de ses agréments : des colonnades alentour supportant des galeries peu élevées, des fontaines au milieu , des eaux jaillissantes ; ou mieux encore , comme dans la cour des Myrtes , un vaste bassin de marbre , bordé d'arbustes verts et de fleurs; les appartements intérieurs s'ouvrant sur les galeries couvertes , qui les protègent contre les rayons du soleil en les laissant jouir de la vue et de la fraîcheur des eaux. C'est encore là aujourd'hui le système des palais de l'Inde ; et le palais que Mehemet-Ali a fait faire à Choubra, auprès du Caire, n'est pas construit sur un autre plan. Placez -vous à ce point de vue, qui est le vrai, et, au lieu d'avoir des déceptions, vous serez charmé; au lieu de vous paraître mesquin, l'Alhambravous paraîtra ce qu'il est, un miracle de grâce et de fantaisie, le chef-d'œuvre d'un art qui a porté l'élégance des formes et le goût de la décoration jusqu'au génie.
La cour des Myrtes , à son extrémité nord , communique par une gracieuse arcade en ogive avec une salle oblongue , qui communique elle-même par une arcade semblable avec une salle beaucoup plus vaste , appelée la salle des Ambassadeurs, Au fond de cette dernière, trois larges fenêtres laissent la vue s'étendre sur les collines voisines; si bien que de la cour même, à travers les découpures des arceaux , le regard plonge dans le bleu du ciel, sur lequel se détachent les fines dentelures des fenêtres en feuille de trèfle.
La salle des Ambassadeurs est la plus grande du palais : elle forme un carré d'au moins quarante pieds de côté ; le plafond voûté , haut de soixante pieds , est en bois de cèdre, incrusté de nacre. Dans tous les palais du monde cette salle serait, par ses proportions, une salle vraiment royale.
Elle occupe toute retendue de la tour de Comarès, une de ces larges tours carrées qui flanquaient l'enceinte continue de la forteresse. Cette tour domine, à plus de deux cents pieds de hauteur, le ravin étroit et profond où mugit le Darro , qui descend comme un torrent des flancs de la Sierra -Nevada. Le fond de ce ravin et ses pentes abruptes sont encombrées d'une végétation vigoureuse, au-dessus de laquelle de gigantesques peupliers d'Italie balancent leurs pyramides toufhies. La vue s'étend librement de tous côtés. A l'est, elle est bornée par les hauteurs du Généralife. Au nord, sur la face principale, au delà de la gorge du Darro, l'œil s'arrête sur la colline de TAlbaycin , dont les premières pentes sont hérissées de cactus et toutes trouées par les grottes qu'habitent les gitanos , et dont le sommet est couvert de maisons blanches, de jardins et de couvents. Vers l'ouest, on voit une partie de la ville de Grenade, et au delà, à perte de vue, cette belle plaine qu'on appelle la Vega, entourée de sa ceinture de montagnes bleuâtres.
Cet horizon est charmant, plein de fraîcheur et de grandeur. Si on ramène ses regards autour de soi, on est, au premier abord, comme confondu de la profusion et de la délicatesse des ornements dont sont couverts les
murs de la salle. Jusqu'à la hauteur des frises, jusque dans l'épaisseur des murailles où sont ouvertes les fenêtres, de quelque côté qu'on se tourne, les parois sont revêtues d'arabesques en relief, où des dessins géométriques se répètent, s'entremêlent, tantôt symétriques , et tantôt variés à l'infini; où les fleurs, les ramages se croisent et s'enlacent; où des inscriptions tirées du Koran courent en longs bandeaux, ou font encadrement aux portes et aux arcades.
Du patio des Myrtes, un couloir sombre vous conduit dans la cour des Lions. C'est incontestablement la plus belle partie du palais, et, on peut le dire, le chefd'œuvre de l'art arabe. Cette cour n'est pas grande; elle a environ cent pieds de long, sur cinquante de large. Mais c'est une merveille d'élégance. Un portique de cent vingt-huit colonnes l'entoure. Aux deux extrémités, deux pavillons carrés se détachent en avantcorps , portant sur des colonnes accouplées des arcades à jour d'une incroyable légèreté. Rien ne se peut imaginer de plus délicat, de plus aérien que ces galeries fouillées et découpées comme à l'emporte-pièce, posant sur de sveltes colonnes aux chapiteaux élancés. Je ne crois pas que la grâce soit jamais allée au delà en architecture.
Le temps a mieux respecté que les hommes ces admirables ouvrages. A la place des faïences vernies et dorées qui les couvraient autrefois, la dédaigneuse incurie des Espagnols a mis une ignoble toiture de tuiles grossières, dont le poids a fait en quelques endroits fléchir les arceaux et se déchirer leurs fines dentelles
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de pierre. Mais, à part quelques lézardes, le monument est, grâce à la beauté du climat, dans un état de conservation merveilleux. Le marbre et le stuc ont gardé leur blancheur immaculée : tout au plus une teinte de rose pâle ou de jaune doré est -elle venue adoucir leur éclat premier, et les rendre encore plus harmonieux de ton. Quand le soleil commence à s'abaisser, ses rayons, frappant obUquement les colonnes minces et légères , leur donne presque la transparence de l'albâtre. Les jeux de la lumière et de l'ombre parmi leurs groupes élégants, à travers les galeries découpées à jour, ajoutent encore à la magie des formes architecturales. On se sent comme jeté hors du monde réel; on se croirait volontiers dans un de ces palais bâtis par les génies, dont les poètes arabes nous ont fait les merveilleuses descriptions ; et derrière les fenêtres treillagées, il semble toujours qu'on va voir briller les yeux noirs des houris qui les habitaient.
Sur la cour des Lions s'ouvrent diverses salles de médiocre grandeur, la salle des Deux -Sœurs, la salle des Abencérages. C'étaient là visiblement les appartements privés du sultan : ces salles n'étaient que des chambres à coucher, des lieux de repos. Derrière sont les bains des Sultanes, charmant réduit où le jour tombe d'en haut par des ouvertures en forme d'étoiles. Là aussi sont les cabinets appelés pavillons de la Reine. C'est la partie du palais la plus remarquable par la finesse du travail, la profusion et la beauté des ornements. Les yeux se promènent de toutes parts sans pouvoir se fixer sur rien. Ces dessins enlacés et
qui semblent naître sans fin les uns des autres, ces broderies aux mille caprices et aux mille couleurs qui couvrent de tous côtés les murailles, les frises, les arceaux, les portes, les fenêtres, en un mot toutes les parties de Tédifice , même les plus étroites et les plus élevées, se ressemblent tous , et pourtant ils sont tous différents : il n'y en a pas deux qui soient absolument semblables. L'effet général est ravissant; mais les détails vous échappent. On admire l'ensemble ; mais si on veut voir de plus près, analyser, décomposer, c'est une diversité infinie , c'est une multiplicité de combinaisons et de formes à éblouir les yeux.
Un demi -jour voilé, mystérieux, règne dans toutes ces salles. Les murs sont épais, les ouvertures rares et étroites : la lumière , discrètement ménagée , tombe généralement d'en haut. Ajoutez qu'aux fenêtres, ouvertes aujourd'hui à tous les vents, il y avait autrefois des treillages ou des tentures qui tamisaient le jour, ou même, comme quelques érudits l'ont cru, des verres coloriés \ C'est là, on le sait, un des caractères de l'architecture arabe ; c'est le cachet d'un peuple originaire des pays chauds : se défendre des ardeurs du soleil et des clartés trop vives du jour est sa première préoccupation ; trouver sous de triples plafonds et des lambris vernissés l'ombre, le silence, la fraîcheur des eaux, est une des voluptés qu'il recherche le plus. De là aussi des appartements relativement petits; les vastes salles de nos palais y seraient un contre-sens.
t Voyez tAlhambra, par J. Goury et Owen Jones.
2i8 VOYAGE EN ESPAGNE
C'est si bien là une nécessité du climat, que de tout temps les nations de l'Orient s'y sont conformées, celles-là même qui ont déployé dans la construction de leurs temples et de leurs édifices d'apparat le plus de hardiesse et de grandeur. Ainsi, à Thèbes, parmi les ruines gigantesques des temples et des palais égyptiens , on reconnaît les appartements privés des rois à leurs petites proportions, aux plafonds bas et écrasés, à la rareté et à l'étroitesse des ouvertures.
Le mérite des Arabes a été, ces habitudes étant données, de déployer dans la décoration intérieure de leurs palais une richesse d'imagination, une invention, une fantaisie, une élégance dont personne n'a jamais approché. Ils étaient cependant soumis par leur loi religieuse à des conditions bien étroites et bien gênantes : on sait que le Koran , par un excès de précaution contre l'idolâtrie, a défendu la reproduction en peinture ou en sculpture de tout être vivant, homme ou animal. Il y a eu là de tout temps, pour l'art arabe, une cause irrémédiable d'infériorité. Par cette seule loi il était, il faut le dire, condamné d'avance à une éternelle immobilité; car elle lui interdisait d'atteindre la région supérieure de l'art, celle où se déploient le mouvement et la vie, le sentiment et la pensée. L'absence de la figure humaine jette nécessairement dans ses plus beaux ouvrages de la froideur et de la monotonie. C'est là ce qui a réduit l'art arabe à n'être qu'un art décoratif. Mais dans ce domaine étroit il a racheté son vice originel par des prodiges de fécondité, de délicatesse et de grâce.
Au dire de certains voyageurs, l'architecture arabe ne mérite pas l'éloge qu'on en a fait; c'est, selon eux, l'art d'un peuple efféminé, un art sans grandeur et sans idéal \ A mon avis, c'est là une appréciation trèsinjuste. Sans doute il ne faut comparer l'architecture arabe ni à celle des Grecs ni à celle des Romains : elle n'a ni la perfection de la première , ni la grandeur de la seconde. Est-ce à dire qu'elle n'ait pas sa beauté propre? Si le génie arabe n'a pas la grandeur, il a au suprême degré la grâce et l'élégance : sa fécondité est merveilleuse dans la combinaison des lignes, son goût est exquis dans le choix et la disposition des ornements. Il faut dire plus : à l'imagination qui invente des formes nouvelles les Arabes ont ajouté le génie mathématique qui sait les réaliser. Bien avant nous, ils ont créé le style ; ogival et, s'ils en ont tiré des effets moins grandioses, quelle grâce ne lui ont-ils pas imprimée? Aujourd'hui encore nos architectes admirent la hardiesse, la solidité , la beauté incomparable des plafonds et des coupoles de l'Alhambra, et comment les artistes qui les ont construits sont arrivés par des moyens très-simples à produire de très-grands effets *.
Que cette architecture parle aux sens plus qu'à l'esprit, qu'elle porte plutôt à la volupté qu'aux pensées sévères, je ne le nie pas. Mais elle a sa poésie et son idéal. C'est ce qu'a bien compris un homme qui n'avait pas vu l'Alhambra, mais qui l'a en quelque sorte deviné
J De Custine, r Espagne sous Ferdinand VIL 2 Goury et Jones, VÀlhambra,
par intuition : « L'architecture arabe ressemble à un « rêve brillant, au caprice des génies qui s'est joué « dans ces réseaux de pierre, dans ces délicates dé- (( coupures, ces franges légères, ces lignes volages, (( dans ces lacis où l'œil se perd à la poursuite d'une « symétrie qu'à chaque instant il va saisir, qui lui « échappe toujours par un perpétuel et gracieux (( mouvement. Ces formes variées vous apparaissent a comme une puissante végétation, mais une végé- <( tation fantastique. Ce n'est pas la nature, c'en est le a songe *. »
On a dit qu'une cathédrale gothique était un poëme chrétien; on peut dire que l'Alhambra est un poëme oriental. Poésie étrange, qui ne ressemble point à la nôtre, et qu'il faut savoir comprendre. Né sous un ciel d'airain, au sein d'une nature âpre, aride, implacable, l'Arabe , doué d'une imagination ardente et enthousiaste, s'est fait dans ses rêves un monde à sa guise, un monde idéal : les beautés que ne lui offrait pas la nature, il les a demandées à la féerie. Il a imaginé des palais magiques habités par des génies ; il y a réuni tous les trésors du monde invisible, des colonnes de jaspe et d'améthyste, des voûtes de nacre et de saphir, des murailles revêtues d'or et de pierreries. C'est ce rêve de la poésie arabe que les architectes de l'Alhambra semblent avoir voulu réaliser. C'est cet idéal qu'ils semblent avoir eu devant les yeux. Ils ont voulu bâtir un palais magique , pareil à ceux qu'ils avaient vus
1 Lamennais^ Du Beau et de l'Art,
en esprit. Et pour cela ils ont dressé ces sveltes colonnades, ouvert ces gracieuses ogives, versé dans les vasques de marbre ces eaux jaillissantes; ils ont arrondi ces voûtes , faites de bois précieux et ornées de dessins si ingénieux; ils ont couvert les murs de ces guipures légères, de ces broderies délicates, revêtues de nuances si harmonieuses, et qui font songer aux riches tentures de soie , d'or et d'argent que savent tisser Brousse et Damas.
Voilà ce qu'est l'Alhambra, quelle idée il exprime, de quelle inspiration il est le produit. C'est comme la fleur de la poésie arabe , fleur bizarre , mais charmante , toute peinte encore des vives couleurs de l'Orient, tout imprégnée encore des parfums étranges et pénétrants de l'Asie.
Nous avions passé de longues heures à l'Alhambra, errant de salle en salle , revenant sans cesse sur nos pas, fatigués d'admiration, et cependant ne pouvant nous arracher à ces enchantements. Le gardien fut obligé de nous mettre dehors. Mais nous nous promimes de revenir dès le lendemain : il faut plus d'un jour pour voir de si étonnantes œuvres.
Notre installation à l'hôtel Ortiz est on ne peut plus agréable : de tous côtés de grands arbres et des jardins pleins de fleurs. Devant la porte deux ruisseaux limpides qui font entendre un petit murmure : c'est le seul bruit que l'oreille perçoive ici; car nous sommes loin de la ville, et, grâce à Dieu, ses rumeurs ne montent pas jusqu'à nous. A l'intérieur, c'est le même calme :
il n'y a que des touristes, la plupart Anglais et Américains; quelques-uns établis là depuis plusieurs mois; gens bien élevés, polis, aimables. Ici, comme à Gibraltar, nous sommes heureux de trouver des hommes distingués avec qui on peut causer. Les gens de Fhôtel sont prévenants et empressés. Notre guide, Mariano, est un garçon vif et spirituel, qui a été élevé aux États- Unis, qui parle cinq ou six langues, et qui a un entrain, une verve de bonne humeur rares chez ses compatriotes.
A en croire Mariano, il faut absolument se lever demain avant le soleil pour aller voir les jardins du Généralife. Le lendemain donc, de bonne heure, nous nous acheminons vers la colline qui est située en arrière de TAlhambra. On laisse à gauche l'enceinte fortifiée, on franchit un petit torrent, et on suit un sentier qui passe à travers des cultures. Au bout d'une avenue d'ifs séculaires d'une taille colossale et entremêlés de lauriers-roses, est l'habitation, qui a un aspect moderne et des plus vulgaires.
Généralife (Djennat-al-arif) \eut dire tout simplement en arabe le Jardin de Varchitecte : il prit ce nom de son premier propriétaire , qui était inspecteur des travaux publics. Plus tard les rois arabes l'achetèrent, et en firent leur maison de plaisance.
Le Généralife ne répond point à l'idée qu'on s'en fait; et c'est ici, pour dire la vérité, qu'on éprouve un désappointement. Autant l'Alhambra m'a enthousiasmé, autant ces jai^dins si vantés m'ont laissé froid. Ce qui reste de la maison mauresque est joli; mais après la
VOYAGE EiN ESPAGNE 253
salle des Deux -Sœurs ou celle des Abencérages, on ne s'y arrête pas. Quant aux jardins proprement dits, ils sont, tels qu'on les voit aujourd'hui, de création moderne, et d'un goût affreux : des ifs et des cyprès
taillés en pyramides, en burettes ou en mirlitons; de petites allées bordées de buis; de petits bassins en carré et en losange; des jets d'eau ridicules. Une seule chose est vraiment belle au Généralife, ce sont les eaux qui descendent de ses pentes les plus élevées.
Rien n'en égale Tabondance et la beauté. Ce ne sont pas des ruisseaux, ce sont de petits torrents qui roulent en bouillonnant dans le lit pierreux qu'on leur a préparé. Leur fraîcheur, leur murmure remplit les bosquets. Ces eaux qui, de tous côtés, s'épanchent des flancs de la montagne, arrosant les collines sur lesquelles est assise Grenade et fertilisant la plaine qui s'étend au-dessous, ces eaux admirables ne tarissent jamais. Comme elles sont alimentées par les neiges éternelles, il arrive même qu'elles sont d'autant plus abondantes que les chaleurs de l'été sont plus fortes. On comprend en voyant cela quelle séduction extraordinaire ces beaux lieux exerçaient sur les Arabes.
Le ciel était légèrement voilé de brume, et nous n'avons pas eu, des hauteurs du Généralife, la belle vue que Mariano nous avait fait espérer. Mais de là on domine l'Alhambra, et l'on embrasse du regard tout le développement de ses murailles rouges, s'élevant sur les escarpements d'un sol rouge comme elles. L'enceinte de la forteresse était considérable : on juge aisément aussi quelle devait être l'étendue des palais arabes, et combien est peu de chose ce qui en reste. Le palais de Charles -Quint étale au centre sa ruine massive. En arriére, une église, un ancien couvent, des maisons de pauvre aspect, des masures, des jardins potagers couvrent le terrain immense qu'enfermait la citatelle. Tout cela aujourd'hui est habité par une population misérable, à qui le gouvernement espagnol a vendu pièce à pièce cette terre historique, et qui
étale sa saleté et ses guenilles là où jadis s'exerçaient aux combats les preux Ahencérages. Que le gouvernement espagnol n'a-t-il pas vendu? Il a vendu, près de la porte del Vino, à un Anglais qui y loge, un merveilleux petit appartement mauresque. Il a vendu l'un
des deux vases de TAlhambra, objets uniques dans leur genre. Il a laissé vendre, morceau à morceau, les azulejos, ou faïences peintes, qui décoraient intérieurement la porte du Jugement. S'il n'a pas vendu les arbres magnifiques dont est planté le jardin de l'Al-
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hambra, c'est que ces arbres ont été donnés par lord Wellington, et qu'une des conditions de la donation les rend inaliénables.
En revenant du Généralife , nous sommes allés , de l'autre côté du Darro, visiter le quartier des gitanos. Grenade est un des points de l'Espagne où ils sont réunis en plus grand nombre : ils ont formé là comme une colonie, et y ont pris des habitudes plus sédentaires qu'ailleurs. Ils habitent, sur le flanc méridional de la colUne de l'Albaycin, un coin retiré qui est en dehors de la ville, comme les anciens ghetto des Juifs. Leurs demeures ne sont pas des maisons, mais des grottes creusées dans le rocher, comme on en voit sur quelques points des bords de la Loire, aux environs de Tours et de Saumur. Mais ces grottes étroites, basses, sales, enfumées, ressemblent plutôt à des tanières qu'à des habitations humaines. Nous entrâmes dans quelques-unes. Elles se composent d'une seule chambre, qui ne prend le jour que par la porte; la fumée s'en va comme elle peut par un trou percé dans le plafond. A peine voit- on çà et là quelques meubles délabrés; en guise de lits, des nattes, ou un las de feuilles sèches. Les enfants, à demi nus, se roulent dans la poussière pêle-mêle avec les poules, les chiens et les cochons.
Cette pauvre population, à la fois redoutée et méprisée par les Espagnols, semble avoir apporté dans notre Occident le type, les mœurs et la condition des parias de l'Inde : moralement et socialement déprimée, elle est fort ignorante , fort dépravée et assez timide. Les hommes exercent toutes sortes de métiers interlopes et
suspects : quelques-uns sont forgerons; la plupart sont maquignons , tondeurs de mules, vétéri-
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Quoiqu'il ne fût que dix heures du matin, la chaleur était déjà accablante dans ces ruelles étroites exposées au plein midi : le soleil dardait sur les parois de roche blanche, qui répercutaient ses rayons. Des bandes d'enfants dépenaillés commençaient à nous assaillir, en nous demandant l'aumône. Il fallut abréger notre visite. Toutes les femmes du quai^tier, dans l'espoir d'avoir une piécette, venaient, avec des gestes et des caresses de sauvages, en nous montrant leurs dents blanches, nous solliciter à visiter leurs maisons : c'était une émulation de politesse et d'instances engageantes , à laquelle nous eûmes quelque peine à nous dérober.
Les Anglais qui sont à notre hôtel nous ont invités à assister ce soir à un ballet de gitanas. Nous en avons déjà vu un à Séville; mais celui-ci est tout autre chose. Il n'y a point de danseuses espagnoles en costume de théâtre; ce ne sont que des gitanas, de vraies gitanas, Bohémiennes pur sang, habillées de méchantes robes d'indienne et de mousseline aux couleurs éclatantes. Elles ont un air timide étrange, quelque chose de naïf et de farouche dans le regard, la peau basanée, les cheveux crépus , des yeux de chat sauvage , des allures de panthère. Elles se présentent mal, elles marchent gauchement, elles dansent sans élégance et sans art. Et pourtant, elles ont dans tous leurs mouvements tant de souplesse et de force ; elles portent dans cet exercice national tant d'animation, de verve, de passion; leurs danses ont un caractère si original et si naïf, qu'on oublie leur gaucherie et qu'on finit par leur trouver une certaine grâce. Plusieurs d'entre elles, d'ailleurs, sont
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vraiment jolies; leurs cheveux noirs sont peignés avec soin et ornés de fleurs naturelles avec cet art coquet qu'ont en Espagne même les femmes du peuple.
Elles s'accompagnent des castagnettes. L'orchestre se compose d'une guitare et de la voix d'un jeune chanteur. Cette musique est aussi primitive que la danse. Le chant surtout est étrange, rauque, guttural; tantôt il se
traîne sur des notes lentes et mélancoliques ; tantôt il se précipite en tr^ernolo suraigu, ou jaillit en fusées de notes stridentes.
Après le ballet nous avons eu le concert. Nos gitanas ont été amenées par un chef ou capitan, qui est en même temps le joueur de guitare. C'est un homme de haute stature et admirablement découplé ; il a des traits réguliers , une expression intelligente et énergique , le teint couleur de bronze florentin : ce serait pour un peintre un superbe modèle d'Hercule indien. Ce robuste
gaillard est un guitariste de première force. Il nous a exécuté plusieurs morceaux, de genres différents, avec un talent, un goût, une verve extraordinaires. Je n'aurais jamais cru qu'on pût tirer des effets si puissants d'un instrument si ingrat, qui ne m'avait jamais semblé propre qu'à jouer Fleuve du Tage, ou à accompagner la romance d'Almaviva.